‹ Lettres à Mgr l'évêque de Langres, sur la Congrégation des Missions ÉtrangèresChapitre 28 sur 89 · ÉTAT DE LA MISSION DANS CES DERNIERS TEMPS · texte numérisé non relu

ÉTAT DE LA MISSION DANS CES DERNIERS TEMPS

Dans le recensement des chrétiens de la Mission, fait par M‘r de Sinite en 1830, ce prélat témoignait sa satisfaction sur les progrès de la foi dans la province depuis quelques années. Le collège établi dans le Yun-nàn continuait à se soutenir sous la direction du vénérable prêtre chinois, André Yâng, nouvellement rappelé de son exil perpétuel par grâce de l’empereur. De son côté, M. Imbert, devenu depuis vicaire apostolique de Corée et peut-être martyr ', com-

’ Voici comment M. Imbert s’exprimait au sujet de celte mission dont il

mençait à former un second établissement dans la principauté de Moping ou Thibet, près de la frontière chinoise.

Cependant les vexations particulières avaient toujours leur cours habituel ; l’un des chrétiens arrêté, fut condamné à l’exil perpétuel, et deux autres moururent en prison après avoir enduré les plus cruels supplices. L’année 1 83 1 n’offrit rien de remarquable, à l’exception de l’œuvre entreprise pour le baptême des enfants de païens en danger de mort, et qui procura, cette même année, la grâce de la régénération à près de sept mille d’entr'eux. En 1832, on craignit que les grandes dépenses et les autres inconvénients de l’établissement du collège à Pulo-Pinang ne fissent renoncer à l’entretenir comme il l’avait été jusqu’alors; mais MBr de Maxula représenta fortement la nécessité où la mission se trouvait de le conserver, et il eut la consolation de voir qu’on était à même de le soutenir. Les événements politiques de la France n’étaient plus, en effet, de nature à arrêter les progrès de la propagation de la foi, d’où l’on tirait toutes les ressources pour cette dépense.

Daus le courant de 1833, M. Le Grégeois, procureur de la maison à Macao, fut obligé de quitter cette ville par suite du mauvais vouloir d’un nouveau gouverneur portugais; mais il obtint du vice-roi de Goa la permission d’y retourner , ainsi que le procureur de MM. de Saint-Lazare. Quelque temps après, par suite des mesures générales prises par le Portugal, tous les religieux furent chassés de leurs couvents, et les procureurs des missions expulsés de la ville, à l’exception des lazaristes portugais ; mais cette tempête s’apaisa encore en peu de temps.

était dés lors question : « J’étais, dit il en parlant de sa rie au Sse-tcbouan à celte époque, comme le courrier entre les deux prélats quand ils avaient qucl- * que chose d’important et de difficile à se communiquer; de sorte que MKr de » Maxula m’appelait plaisamment le juif-errant ; mais à présent me voilà filé » jusqu’à ce que j’erre de nouveau ; il pourrait même se faire, si vous, Mcs- » sieurs les Directeurs, daignez accepter la mission de Corée, que j’erre un jour » jusqu’aux extrémités orientales de ce grand continent. Fiat, fiat! » — jinn. de la Prop. t. V, p. 668.

Vers la môme époque, quelques chrétiens furent de nouveau emprisonnés pour la foi au Sse-tchouan, au Yun-nàn et au Kouei-tcheou. Parmi ces derniers, on remarque surr tout un vieillard héroïque nommé Pierre Lieoû, qui finit par être étranglé le 17 mai 1834. On avait arrêté ses fils et leurs épouses, tandis que son grand âge l’avait fait épargné lui- même. Profondément affligé de voir échapper pour lui cette occasion de rendre témoignage de sa foi dans les souffrances, il vint à plusieurs reprises devant le mandarin s’accuser lui-même d’avoir enseigné à ses fils les principes de la religion pour laquelle on les emprisonnait. Il fut repoussé du tribunal à deux reprises; enfin, la troisième fois, le mandarin, outré de cette audace inexplicable pour tout homme étranger à la foi, lui fit graver, sur le visage, des caractères indiquant que ce vieillard était un imposteur, et, quelques jours après, il le condamna à être étranglé. « Lorsqu’on » l'eut étendu sur le chevalet, il fit le signe de la croix, et » après avoir recommandé son âme au Seigneur, il dit au » bourreau avec le calme et la paix du juste : J'ai fini ma » prière; étends la main et fais vite ce qui t'a été ordonné. » Son corps exposé pendant un jour et demi, a été trouvé » après ce temps aussi flexible que s’il eût été en vie. Le » mandarin, auquel on rapporta ce fait, voulut s’assurer lui- » même du prodige; et, après l’avoir vu, il ne pouvait reve- * nir de son étonnement '. » Quelques chrétiens moururent aussi en prison et d’autres furent exilés à perpétuité en Tartarie.

En 1835, un émissaire de la société biblique étant entré dans la rivière de Kouang-tong sur un navire anglais crut, selon l’usage ordinaire aux missionnaires protestants, devoir jeter sur le rivage un certain nombre de Bibles, dont quelques exemplaires tombèrent entre les mains des gens du gouverneur , et devinrent l’occasion d’un nouveau décret rendu

1 Ann. ilt la Prop. t. VIII, p. 86.

contre les chrétiens de cette province. Heureusement on uc mit pas d’empressement à le faire exécuter, et l'on peut croire qu’il était dirigé moins encore contre la religion, que contre les Anglais dont l’influence portait dès-lors ombrage à l’empereur. Deux ans après, le mauvais vouloir d’un nouveau vice-roi du Fo-kien excitait aussi dans cette province une persécution assez violente pendant laquelle le vénérable vicaire apostolique fut obligé de se réfugier pendant un mois dans une caverne obscure.

La mission du Sse-tchouan avait aussi perdu un de ses anciens missionnaires, M. Escodéca de la Boissonnade, du diocèse d’Agen, mort le ‘24 octobre 1836 après avoir, selon l’expression de M6r de Sinite , beaucoup travaillé et beaucoup souffert pour étendre le règne de Jésus-Christ dans ces malheureuses contrées. Du reste, pendant tout ce temps, la persécution ne se renouvela plus d’une manière générale; seulement on eut, comme à l’ordinaire, à souffrir plusieurs vexations particulières; un chrétien fut même exilé à perpétuité en Tartarie.pour sa constance à confesser la foi. Le U juillet 1838, M®1 de Sinite mourut après vingt-six années du plus pénible apostolat, pendant lesquelles, il se crut plusieurs fois sur le point d'accomplir glorieusement son sacrifice par le martyre. Notre Sauveur ne voulut pas lui accorder alors un bonheur aussi grand, parce qu’il le jugeait encore utile à la mission, et les chrétiens le sauvèrent à son insu des mains des persécuteurs. A sa mort, M8r deMaxula demeura seul chargé de l’administration de ce vicariat immense où tant d ûmes s'endorment dans les ténèbres, faute d’une main charitable qui vienne leur montrer le divin flambeau delà foi chrétienne. Ecoutons comment ce prélat appelait de ses vœux l'instant où ces aveugles verraient la lumière; où ces muets de naissance ouvriraient leur bouche pour prononcer les mots de salut qui attirent sur les dmes touchées de Dieu la grâce divine du saint baptême. « Ce sont, disait-il, les ferventes prières des Associés qui hâteront ces

>> jours de salut pour la Chine. Fasse le ciel que nous soyons “ témoins de ce merveilleux changement! Que notre voix » s’éteigne à force d’évangéliser ! Que nos bras tombent de » lassitude en baptisant ! Que jour et nuit, sans repos, sans » relâche, pressés par la multitude, nous succombions sous » le poids du travail ! Que nous mourions de joie et de fa- » tigue 1 ! »

Plus tard, le Souverain Pontife détacha de la mission du Sse-tcbouan, la province du Yun-nàn dont il fit un vicariat séparé, confié de même aux soins de notre Congrégation. Jusqu'à présent l’évêque destiné à en prendre la direction n’a pas encore pu être choisi ; espérons que bientôt une nomination définitive viendra nous mettre à même de remplir en cela les désirs du chef vénéré de l’Église universelle. Du reste, nous verrons cette mesure s’accomplir avec d’autant plus de joie quelle montre évidemment la tendance bien prononcée de la cour romaine par rapport à la multiplication des évêques missionnaires. L’étendue immense de la plupart des vicariats apostoliques nous semble en effet un des pins grands obstacles à la propagation de la foi et surtout à l’établissement véritable du christianisme |chez les infidèles.

Aujourd hui la mission du Sse-tchouan se trouve dans une assez grande tranquillité, mais il esta craindre que la guerre entreprise par l’Angleterre ne devienne plus tard un prétexte dont on se serve pour y persécuter de nouveau les fidèles. Heureusement les Chinois savent distinguer la différence de religion qui existe entre les Anglais et nous, et ils considèrent ces derniers comme étant, à notre égard, à peu-près ce que les mahométans sont par rapport à eux. Peut-être aussi la Providence divine veut-elle se servir de ce moyen pour faire donner aux prédicateurs de l’Évangile dans ce pays, la liberté après laquelle ils soupirent depuis plus de deux siècles et sans laquelle il semble si difficile d’arriver à de

1 Ann. de la Prop. t. XII, p. 48b.

grands résultats. Déjà même la présence des Anglais aux portes du royaume a été bien utile à l’un de nos confrères saisi par les mandarins au moment où il entrait dans l’empire. Ce confrère est M. Taillandier, prêtre du diocèse du Mans , parti de France en 1 839 , pris à la frontière de la province du Kouang-tong et jeté dans les prisons de cette ■ville, où il-eût infailliblement succombé en peu de temps sans l’intervention du commandant Elyot. Cet officier, partageant en cela l'affection de ses compatriotes pour nos missionnaires, fit de la liberté deM. Taillandier un des articles d’une capitulation conclue alors entre les Chinois et l’armée anglaise.

Quelque soit, du resle, l’avenir réservé à la mission du Sse-tchouan, voici le tableau qu’offrait, en 1840, l’ensemble des trois provinces gouvernées parie vicaire apostolique de cette mission. Le nombre des chrétiens s'élevait à cinquante-quatre mille neuf cent douze; on avait conféré le saint baptême à quatre cent quatre-vingt-quatre adultes; trois cent vingt-deux nouveaux catéchumènes avaieut été formés; quinze mille sept cent soixante-six enfants de païens en danger de mort avaient été baptisés, et sur ce nombre dix-mille huit cent trente-six étaient déjà montés au ciel lorsque le missionnaire écrivait. Le nombre des écoles de garçons s’élevait à cinquante et celui des filles à cent dix-neuf ; plus de cinq cents religieuses appelaient par leurs prières la bénédiction de Dieu sur les travaux des missionuaires indigènes ou européens. Ces derniers sont au nombre de douze, y compris le vicaire apostolique; ils sont aidés dans les fonctions de leur pénible ministère par trente prêtres chinois élevés dans les deux collèges établis pour fournir aux besoins de cette vaste mission.

Voilà, Monseigneur, le bien opéré jusqu’alors ; il est satisfaisant sans doute, mais ou comprend qu’il pourrait avoir une bien plus grande extension, si la disette d'ouvriers et les autres obstacles suscités par l’état de persécution ne venaient

l'arrêter. Le cœur d’un chrétien est bien péniblement affecté en pensantque ce petit troupeau se trouve dispersé au milieu de cinquante millions de païens dont les yeux se refusent encore à recevoir la lumière*. O Jésus! Dieu caché pour tant d’âmes, jusques à quand laisserez-vous donc ainsi votre sang stérile pour ce pauvre peuple qui vous ignore ? O Jésus! Dieu aimé d’un si petit nombre de vos créatures, jusques à quand souffrirez-vous que le règne de Satan s’établisse ainsi dans des cœurs faits pour vous connaître , ô beauté si ancienne et toujours nouvelle? O Jésus ! envoyez-donc enfin à cet empire l’ange de votre paix et faites tomber devant lui les barrières que l’homme ennemi lui oppose! Mille quem missions es a.

* Ann. de la Prop. de la Foi, t. II, pp. 237, 247, 257, 259 ; t. III, pp. 358, 369, 376; t. IV, pp. 403, 409, 411, 414, 419, 422; t. V, pp. 645, 659, 663, 666, 670; t. VI, pp. 499, 504, 518, 526, 530; U VII, pp. 633, 664, 674; t. VIII, pp. 84 et sui». 580; t. IX, pp. 215, 447, 463; t. X, pp. 02, 556 ;t. XI, pp. 187, 194; t. XII, pp. 334, 479, 484; t. XIV, p. 312.

— Cat. des Miss. pp. 25 et suiv. — M. Henrion, t. XII, pp. 184, 335, 546,

— Un martyr, p. 99.

a Envoyez celui que vous devez envoyer, Exode, tr, 13.

JÉSUS, MARIE , JOSEPH

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