PREMIÈRE AMBASSADE DE 8IAM A LA COUR DE FRANCE
Aussitôt que les hostilités eurent cessé entre la France et la Hollande, le roi chargea M«r de Métellopolis d'organjser une prerpjère ambassade qu’il voulait envoyer à la copr 4e Louis XIV \ Le voyage de ces ambassadeurs ayant été ensuite interrompu par diverses difficultés insurmontables, ce prince choisit de nouveaux envoyés qu’il fit accompagner par deux missionnaires. MM. Vachet et Pascot, choisis à cet effet, furent chargés en outre de la conduite de six jeunes Siamois que le roi voulajt faire instruire. dans les sciencesde l’Europe. Ils partirent au commencement de janvier 1 684 à bord d'un bâtiment faisant voile pour l’Angleterre; delà ils passèrent en France et débarquèrent à Calais dans le courant de la même année. Arrivés à Paris, ils trouvèrent les esprits prévenus contre cette ambassade, au point qu’on la regardait comme une pure intrigue formée pour se concilier la bienveillance du roi et capable de compromettre la dignité de sa position. M. de Seignelay, alors ministre de la marine, fit venir M. Vachet, l’entretint en particulier, et apprit de lui ce que la Compagnie française de l’Inde pouvait retirer d’avantages du commerce de Siam ; mais ce missionnaire ne put pas tout d’abord dissiper les soupçons injurieux qu’on avait ainsi répandus contre ses confrères. Il y parvint cependant, et le roi mieux informé le reçut en audience particulière, l’entretint dans le plus grand détail de tout ce qui concernait les affaires de l’ambassade, et fixa en même temps un jour où il devait donner une audience solennelle aux envoyés siamois *. Ils furent accueillis avec une grande
' M. Gsyme, l’un de nos missionnaires qui accompagnait ces ambassadeurs, mourut en route en 1 682. — Cal. des Miss. p. 5.
1 Histoire civile et naturelle du Royaume de Siam, et des Révolutions qui ont
bonté par Louis XIV, qui adopta entièrement le projet d’alliance sollicité par eux; et quelques mois après, ils purent aller rendre compte à leur maitre de l’heureux succès de leur mission .
Leur présence en France fit une assez grande sensation à cette époque, et c’est devant eux que Fénelon prêcha son sermon pour l'Épiphanie. Nous avons vu précédemment ce que l’orateur disait de MRr d’ Héliopolis à cette occasion ; le passage relatif à l’importance de la mission de Siam n’est pas moins remarquable. « Parmi ces différents royaumes où la » grâce prend diverses formes selon la diversité des naturels, » des mœurs et des gouvernements, j’en aperçois un, dit-il, » qui est le canal de l’Évangile pour les autres. C’est à Siam » que se rassemblent ces hommes de Dieu; c’est là que se » forme un clergé composé de tant de langues et de peuples » sur qui doit couler la parole de vie; c’est là que com- » mencent à s’élever jusque dans les nues des temples qui » retentiront des divins cantiques.
« Grand roi dont la main les élève, que tardez-vous à faire » au vrai Dieu, de votre cœur même, le plus agréable et le » pins auguste de tous les temples * ? »
Ainsi semblait se lever à l’horizon du monde une nouvelle lumière, si éclatante à son aurore, qu elle faisait eraiu-
bouleversé cet Empire jusqu’en 1 770 ; Publiée par M. Turcin, sur les manuscrits qui lu| ont été communiqués par M. l’Evêque de Tabraca, Vicaire Apostolique de Siam et autres Missionnaires de ce Royaume. In-12, Paris, Coslard,
1 77 1 , t. II, pp. 57 et suiv. — Cal. des Miss. p. 5. — Voyage de Siam des Peines Jésuites Envoyez par le Roy aux Indes et à la Chine. Avec leurs observalipus Astronomiques, Et leurs remarques de Physique, de Géographie, d’Hydrographieet d’Histoire. In-4, Paris, Arnould Seneùzc, 1686, pp. 4, 187 et suiv. — Notes hist. p. 39. — Relation de l’ambassade de M. le Chevalier de Chaumont à la cour: du Roi de Siam. Avec ce qui s’est passé de plus remarquable durant son volage. In-12, Paris, Amolli Seneuze, 1687, p. 121. — Mémoires pour servir à l’histoire universelle de l’Europe. Depuis 1600 jusqu’en 1716, avec des réflexions et remarques critiques (par le P. d’Avriuxv). In-12, Paris, V' Raymond Mazières, 1725, t. III, pp. 442, 486.
1 Œuvres de M. François Salignac de la Mothe-Féuelou, Précepteur des
dre au grand Archevêque, de voir bientôt la foi quitter nos rivages eu punition de nos fautes, pour aller féconder cette terre nouvellement ouverte aux prédicateurs du saint Évangile.
PREMlÈllE AMBASSADE FRANÇAISE A SI AM.
Afin de seconder les desseins de Dieu sur ces contrées, autant peut-être que pour terminer les arrangements politiques négociés avec ce royaume, Louis XIV résolut, à cette époque, d’y envoyer aussi un ambassadeur. Il jeta les yeux pour cela sur le chevalier de Chaumont également capable, par sa piété et par son intelligence, de remplir le double but de cette négociation. Et afin que l'éclat de cette ambassade répondit mieux à la haute idée que les Siamois s’étaient faite de sa puissance, Louis XIV adjoignitàM. de Chaumontdouze autres gentilshommes, ainsi que M. l’abbé de Choisy, qui était destiné à demeurer comme ambassadeur ordinaire à Siam. MM. Vachet et Pascot reprirent aussi la mer avec trois nouveaux confrères. Cette ambassade , entreprise pour le bien de la religion et de l’état, devait être utile encore aux progrès de la science par l’envoi de six Pères jésuites, chargés de faire des observations astronomiques et hydrographiques à l’Ile-de-Fer , aux Indes Orientales, et surtout en Chine.
Quelques années auparavant, Colbert voulant compléter la série d’opérations exécutées sur d’autres points du globe, par la naissante Académie des Sciences, avait déjà fait préparer avec grand ,soin tout ce qui était nécessaire à une semblable expédition. Les jésuites devaient tenter de se rendre en Chine, les uns par la Moscovie, les autres par la
Enfants de France, Archevéquc-Diic de Cambrai. Iu-4, Paris, P. Didot I7SI t. VII, p. 149.
Syrie et la Perse, et les derniers par la voie de l’Océan; mais la mort surprit ce grand ministre et l’empècha de réaliser son utile projet. Louvois , qui lui succéda dans la charge de surintendant des arts et des sciences, poursuivit ce dessein avec une nouvelle vigueur, et saisit avec empressement l’occasion que lui offrait l’ambassade de Siam pour le mettre à exécution. Les jésuites choisis furent les Pères Tachard, Gcrbillon, Le Comte, Visdelou et Bouvet, auxquels on donna le Père de Fontenay pour supérieur ; ou les fit recevoir membres de l’Académie des Sciences, par une faveur toute particulière ; le roi leur donna des lettres-patentes de mathématiciens attachés à son service, et leur appliqua en conséquence des pensions sur le trésor ; ou les fournit de même d'instruments et de mémoires relatifs aux principales observations qu’ils devaient faire dans le voyage ou sur les lieux de leur mission, après quoi l’ambassade partit de Brest, le 3 mars 1685 '.
Après avoir relâché au Cap, à Bantam et à Batavia, on vint mouiller à la barre de Siam, le 24 septembre suivant a. Avant de descendre à terre, M. de Chaumont envoya M. Vachet à Merde Métellopolis pour s’informer près de lui, des dispositions dans lesquelles se trouvait alors le roi par rap-
1 Cat. des Miss. p. 8. — Voyage de Siam des Pères Jésuites (par le P. Guy Tachard). 1 G8G, pp. 1 et suiv. — Hist. civ. et nat. du roy, de Siam, t. Il, pp. 81 et 82. — Nouveaux Mémoires sur Pelai présent de la Chine, par le P. Louis Le Comte de la Compagnie de Jésus, [Mathématicien du Roy. Troisième édition, in-12, Amsterdam, Henri Desbordes, 1698, t. I, pp. 2 et suiv. — Relation de l’Ambassade de M. le chevalier de Chaumont à la Cour du Roi de Siam. Avec ce qui s est passé de plus remarquable durant son voïage. In-1 2, Paris, Arnoul Seneuze, 1 G 87, p. 1 . — Mém. pour servir à P hist. univ. de l'Europe, t. III, pp. 442, 485. — Lettres édifiantes et curieuses, écrites des Missions étrangères. In -8, Lyon, J. Vernarel, 1819, t. VI, Préf. pp. iv et suiv. p. 228; t. IX, pp. 389 et suiv. 394. — La Vie de Jean-Baptiste Colbert, Ministre d’État sous Louis XIV, Roy de France. Cn-16, Cologne, P. Iæ Vray, 1G96, p. 318.
* V Histoire de Siam, citée par nous précédemment, est remplie de fautes en cet endroit où l’auteur confond celte ambassade avec celle envoyée deux ans après, lors du traité qui mettait la France en possession des places de Mergui et de Rang-kok.
port à la France, disposition qui ne pouvait pas être plus favorable. Ce prince envoya peu de jours après, à bord du navire français, deux mandarins accompagnés de M*r de Métellopolis, afin de témoigner à l'ambassadeur, toute la joie que lui causait son arrivée; Phaulkon donna lui-mème des marques de celle qu’il éprouvait en particulier, aussi M. de Chaumont se prépara-t-il aussitôt à sa réception officielle: Cette cérémonie eut lieu à Siam, le 18 octobre suivant, avec une pompe digne du monarque que l’ambassadeur représentait. La harangue faite à cette occasion par M. de Chaumont est un monument vraiment remarquable de l’esprit de foi qui animait alors les hommes du grand siècle. Il semblerait en la lisant que le premier but de Louis XIV, dans l’envoi de son ambassade, eût été de déterminer la conversion du roi de Siam et du peuple à la religion chrétienne. Nous avons peine, il est vrai, à comprendre aujourd’hui comment un semblable esprit pouvait se trouver ainsi répandu dans toute la vie des nations catholiques à cette époque ; mais pour quiconque réfléchit un peu sérieusement , il est facile de voir que, même sous le point de vue temporel, la communauté de croyances religieuses sera toujours réellement le lien le plus assuré d’une alliance durable. Que si maintenant nous envisageons les choses dans la foi, c’est-àdire dans la vérité, nous comprendrons alors combien cette prédication, pour ainsi dire nationale, était capable d’atlirer les bénédictions de Dieu sur le souverain et sur le grand peuple qui s’acquittaient aussi noblement des devoirs de la charité chrétienne.
On vit alors combien Mgr de Métellopolis jouissait à la cour d’une considération justement méritée ; il accompagua presque toujours l'ambassadeur dans les grandes cérémonies qui eurent lieu à cette occasion , soit à Siam , soit à Louvo ; il facilita , par son influence , les négociations commencées, et eut la plus grande part au succès qu’on obtint. Enfin, le
! 2 novembre, M. de Chaumont fut reçu en audience dé congé, après quoi il s’embarqua le 22 décembre suivant. Il avait cette fois, à son bord, une nouvelle ambassade et des présents considérables envoyés à Louis XIV par lé foi de Siàm. Deux de nus missionnaires, MM. Vachét et dé Lÿdnüe, accompagnèrent eoedre dans ce voyage les nUtlvcaUi atabassadeurs. En un fiiot, jusqu'à lft fifi dès négociation^ , Chaou-Naraye ne cessa peint de considérer les vicaires apostoliques $ cbmine les intermédiaires destinés à former et à entretenir les relations àiüicales entre Soh rdÿaümèèt là France. Les navires dé ràmbasSadeiif arfiVèrént eh rade dé Brest, le 18 juin suivant*.
Cette première ambassade avait produit le plus grand bieu à Siam, et il y avait lieu d’éprouver une grande joie pour de si flatteuses espérances. Le roi , tout rempli de reconnaissance pour les services que nos missionnaires et les vicaires apostoliques lui avaient rendus dans cette occasion, redoublait de bienveillance à leur égard, puissamment secondé, en cela, par Phaulkou, dont la générosité vraiment royale ne se démentait en aucune circonstance. Le collège, situé auparavant à quelque distance de la ville royale, venait d’y être transporté et reconstruit aux frais du roi et de son ministre. Cet établissement était alors trèsprospère , car nous voyous qu’en 1 686 , trois missionnaires y instruisaient des élèves de vingt nations différentes , qu’on y célébrait toutes les solennités de l’Église, et que les élèves, engagés dans les ordres sacrés , y portaient ia soutane avec autant de liberté qu’en Europe. C’est le compte qu’en rendait, à la Sacrée Congrégation , un jeune Siamois sorti de ce collège et conduit à Paris par nos missionnaires, avec l’am-
* Relat. de l'Amb. de M. leCbev. de Chaumont, pp. 3, 5, 18, 19, 31, 39, 46, 47, 50, 66, 72, 73, 83, 90, 97, 102, 107 et suiv. 185, 195, 203, 207 et 221. — Hist. civ. et nat. du roy. de Siam, t. II, p. 83. — Mém. pour servir & l’bist. uuiv. del'Eur. t. III, p. 464. —Notes hist. p. 42.
bnssade de cette même année. Ce jeune homme, nommé Antoine Pinto, «avait reçu les ordres mineurs des mains de MK'de Métellopolis, avant de quitter Siam; c était un sujet assez remarquable qu'on tenait à produire en Europe, pendant quelque temps , pour faire tomber bien des préjugés répandus contre la formation d’un clergé indigèue. La présence de ce digne représentant de notre séminaire asiatique fit impression sur les esprits, et il eut le privilège de présenter au roi et de soutenir ensuite, à la Sorbonne, une thèse de théologie. Il se tira parfaitement de cette épreuve publique qu’il subit en présence des ambassadeurs de sa nation.