ALLIANCE AVEC LA FRANCE
De tous les avantages assurés pour le progrès de l’Évanr gileà Siam, le plus grand fut sans doute le traité conclu en faveur des chrétiens, le 10 décembre 1G85. D’après cette convention, non-seulement on accordait aux missionnaires la liberté de prêcher la foi dans le royaume; mais on exemptait encore les fidèles de la juridiction des tribunaux ordinaires, et on leur octroyait d’autres privilèges également importants
Les affaires en étaient à ce point au moment du départ des ambassadeurs, qui sortirent de Siam chargés de lettres du roi pour le Souverain Pontife et pour Louis XIV. Nous allons voir que ces nouveaux envoyés achevèrent de consommer l’alliance également désirée par les deux couronnes, et dont l’avenir paraissait alors si assuré. Dieu ne nous permit pas de jouir bien long-temps des avantages qu’elle nous psomet-
' Voyez la noie B à la fin du volume, où le lexte de la convention se trouve rapporté.
lait , el jamais , depuis cette époque, nos missionnaires ne se trouvèrent dans d’aussi heureuses conjonctures pour travailler efficacement à l’établissement d'une véritable Église dans ce royaume.
A leur arrivée en France, les ambassadeurs furent logés au château de Berny, près de Paris , jusqu’à ce qu’on eût reçu les ordres de la cour pour leur réception solennelle. Le 12 du mois d'août , ils firent leur entrée dans la capitale avec une pompe remarquable, et le 1" septembre, ils furent admis en audience du roi dans le palais de Versailles. Depuis ce moment, le temps de leur séjour en France fut rempli par une suite de fêtes, de pompes et de magnificence auxquelles les princes et toutes les grandes corporations de l’État s’empressèrent de contribuer à l’envie. Us visitèrent en détail Paris, Versailles, les châteaux royaux et tout ce qui pouvait offrir de l’intérêt à leur curiosité, ou à leur désir de connaître à fond les mœurs de l’Europe. Enfin, pour achever de leur donner une haute idée de la puissance française, on leur fit faire en Flandres, dans les villes de nouvelle conquête , un voyage bien capable de leur démontrer la vérité des faits glorieux qui venaient de s’y accomplir. Louis XIV voyait encore en cela un moyen d’en imposer à ses nouveaux sujets, par le prestige de cette ambassade, venue des extrémités du Monde sur la renommée de son nom. 11 en profita donc, comme d’un moyen pour parvenir au but de sa politique dans ces provinces, où il voulait à tout prix gagner l’affection des peuples , en même temps qu’il les subjuguait par l’ascendant de sa grandeur.
Cependant , au milieu de ces fêtes et de cet éclat, la pensée utile n’était pas oubliée à Versailles. On y mettait la dernière main à un traité d'alliance , en vertu duquel les deux principales forteresses de Siam , Mergui et Bang-kok étaient remises entre les mains des Français, avec la faculté d’y entretenir une garnison. On peut juger, d’après cela, des
avantages garantis au commerce français par un traité de cette importance 5 et comme les vues de foi ne cessèrent point, dans toute celte affaire * de guider le conseil de Louis XIV, la religion, aussi bien que le pays, avait â bénir Dieu de ces heureux succès. Tel fut le résultat de cette fameuse ambassade, tant célébrée par lès écHtàins de l'époque, et dont le retentissement fut si éclatant dans toute l’Europe, jalouse de notre puissance maritime; Bl lë bien qu’on en espérait ne répondit [tas à l’attente qu’un s’en était faite, on le dut à des événements aussi déplorables qu'imprévus, aux fautes qu’on eut à se reprocher, et peut-être aussi à ce défaut de persévérance attribué si souvent, et la plupart du temps si justement, à notre caractère national. Aux premiers revers, oti déprécia outre mesure ce qu'on avait d’abord exalté , et parce qu'oh ne trouvait pas dahs la réalité l'accomplissement des exagérations de l'enthousiasme, on abandonna tout à la première circonstance défavorable. Je sais qu’une révolution violente, arrivée à Siam bientôt après, fut la cause de cette perte pour le pays, mais on pouvait, tout en cédaDtà l’orage, revenir ensuite dans des temps plus calmes et reprendre une partie des avantages obtenus d’abord; on ne le fit pas ou l’on ne crut pas devoir le faire, et le commerce de Siam fut perdu pour nous. Malgré cela cependant, les relations de la France avec ce royaume* maintenues en quelque manière par la présence de nos missionnaires, y ont laissé des dispositions bienveillantes en notre faveur. On les verrait même facilement paraître à l’occasion, si notre puissance maritime étendait de nouveau son influence sur ces contrées* d’où les revers de ces derniers temps ont écarté notre commerce, en y détruisant la plus grande partie de nos anciens établissements *.
• Notes liist. pp, 43, 09, 70. — Voyage des Ambassades» de Siam en France (par de Vizé). In-18, Paris, de Luyne, 1686, première partie, p. 132; quatrième partie, pp. 151, 158, 189, 214 et suiv. — Mém. pour servir à l’hist, univ. de l’Europe, t. in, p. 464. — Hist. civ. et nat. du roy. de Siam,
Le 1er mars 1687, les ambassadeurs siamois ayant terminé les arrangements relatifs au traité d'alliance, s’embarquèrent à Brest à bord d’une flotte française de six navires expédiés pour commencer l’occupation militaire et les rapports commerciaux garantis par le traité même. Deux envoyés extraordinairesfrançais, MM. delà Loubère et Ceberet, M. Desfarges, commandant des troupes envoyées à Battgkock et à Mergui, M. de Lyonue, nommé évêque de Bosalie et vicaire apostolique en Chine, trois nouveaux missionnaires de notre Congrégation et douze jésuites envoyés sous la conduite du P. Tachard, en qualité de mathématicien du roi, s’embarquèrent sur les mêmes bâtiments afin de se rendre à Siam, où ils arrivèrent sur la fin du mois de septembre de la même année, Le HJ octobre suivant, le commandant DeSfarges fit son entrée à Bang-kok avec ses troupes, et quelques jours après, les envoyés français furent reçus par le roi aved tout l'appareil de magnificence qui avait accompagné précédemment M. de Chaumont. Ensuite, M. Ceberet se rendit à Mergui où il devait demeurer chargé des intérêts de la Compagnie des Indes, tandis que M. de la Loubère quittait Siam pour revenir en France.
Le succès de eette négociation ne se borna pas à de simpies avantages matériels pour la nation française; de nouvelles facilités furent accordées à la prédication de l’Évangile dans le royaume et à l’extension du séminaire destiné à l’éducation du clergé national ; un collège dirigé par cinq de nos missionnaires, avait aussi été établi daus la ville royale; enfin de nouvelles églises s’élevaient par la protection et les libéralités du prince et de sou favori *. Vers la même
89. — Second voyage du Pere Tachard et des Jésuites envoyez par le Roy au Royaume de Siam. Contenant diverses remarques d’Histoire, de Physique, de Géographie et d’Astronomie. lu-1*, Paris, Daniel Hortemels, 1689, p. 4.
1 On peut juger par l'extrait suivaut du Second Fo i âge à Siam, des services rendus à la mission par Phaulkon, à cette époque d’espérances et de succès.
époque, vingt-six ouvrages relatifs à la foi ou à l'étude des langues usitées dans ce royaume avaient encore été publiés par nos missionnaires dont les espérances croissaient de jour en jour. De leur côté les Dominicains portugais avaient obtenu l’érection d’une église pour leurs chrétiens, les Jésuites étaient établis à Louvo où on leur construisait un observatoire pour leurs travaux scientifiques, et un collège pour l’éducation de3 jeunes gens ; ils avaient de plus l’espérence d’en obtenir bientôt un autre à Siam ; on leur élevait aussi des chapelles, et le roi aussi bien que son ministre leur prodiguaient des faveurs dont ou espérait de grands fruits pour le bien de la religion.
Les missionnaires des différentes congrégations, encouragés par des dispositions aussi bienveillantes, firent les plus grands efforts pour déterminer la conversion du roi à la religion chrétieune; les envoyés français les secondèrent de tout leur pouvoir, mais tout fut inutile, et l’on put reconnaître que les raisons politiques avaient seules part à tout ce qu’il faisait en faveur des missionnaires. Ce n’était pas notre religion qu’il désirait pour lui-môme, mais l’appui de notre puissance et la réalisation des avantages commerciaux qu’il se promettait par suite des rapports entre les deux nations. Il donna une nouvelle preuve de l’intérêt qu’il mettait à poursuivre ce projet, en envoyant encore en France de nouveaux ambassadeurs au retour de ceux de Louis XIV. Cette fois, le P. Tachard reçut commission de les accompagner et de conduire douze jeunes Siamois des meilleures familles, qu’on envoyait au collège de la Compagnie de Jésus à Paris, où ils devaient être instruits dans les sciences de l’Europe. Outre cela, le même Père fut chargé d’une lettre du roi pour le
• Il a obtenu du Roy, dit le P. Tachard, un grand emplacement à Siam, où il a
• bâti un College à Messieurs du Séminaire pour y élever les enfants des Nations •• étrangères, auquel il a donné son nom, l'appellant le college Constanlinien. » Cinq cens ouvriers travaillent actuellement à cet ouvrage. » — p. 26t .
Souverain Pontife. C’était une réponse au bref que M8' d’Héliopolis avait obtenu lors de sou dernier voyage à Rome, et auquel divers obstacles avaient empêché de répondre jusqu’alors. Dans la circonstance présente, les jésuites ayant un intérêt particulier à ce que les relations fussent plus intimes entre la cour de Rome et celle de Siam; ce moyen étant d'ailleurs très propre à seconder les efforts tentés pour la propagation de la foi dans le royaume, ils mirent en œuvre tout ce qu’ils avaient d’influence pour y réussir et ils y parvinrent en effet. Le motif particulier qui les faisait agir était relatif au Tong-king où le Saint-Siège avait jugé à propos que la Compagnie de Jésus n’entretînt plus de missionnaires. Cette décision nécessitée par des raisons que nous ne voulons pas développer ici, leur était d’autant plus pénible qu’ils se regardaient, à juste titre, comme les fondateurs de cette mission. Comme ils espéraient réussir à la faire changer à l’aide de la protection du roi de Siam, ils se bâtèrent de saisir l’occasion favorable qui s’offrait à eux en ce momeut. Déjà même, à l’occasion de la première ambassade française dans le pays, ils avaient obtenu pour deux de leurs Pères, la permission de recommencer leurs emplois apostoliques au Tongking ; mais cette faculté leur parut encore insuffisante et il firent venir en Europe, avec le P. Tachard, trois de leurs catéchistes tongkinois, chargés de la réclamation des chrétientés contre l’exclusion de leurs Pères. Cette démarche fut également honorable pour les missionnaires et pour les néophytes qui s’exposaient ainsi à de grandes fatigues, afin de témoigner la reconnaissance dont ils étaient redevables en échange du grand bienfait de la foi; aussi furent-ils accueillis par le Souverain Pontife avec toute la bienveillance qu’ils méritaient.
L’escadre française étant arrivée à Brest le 26 juin suivant, et Louis XIV désirant que les envoyés siamois se rendissent à Rome avant qu’il les reçût lui-mème,le P. Tachard
fit ce voyage avec eux dans le mojs de décembre. Le 7 janvier suivant ils reprirent tous ensemble la route de France '.
FAUTES DES FRANÇAIS A 8IAM. — RÉVOLUTION DONT ILS DEVIENNENT LES VICTIMES. SOUFFRANCES DES MIS-
SIONNAIRES A CETTE OCCASION.
Pendant que les amis de notre sainte religion se réjouissaient de l'heureux succès des missionnaires réunis à Siam sous l’autorité de notre vicaire apostolique, les Français établis dans ce royaume préparaient par leurs imprudences et la légèreté de leur conduite une révolution terrible qui détruisit en un seul instant toutes les espérances du succès qu’on s’était promis. Voici comment l’auteur de Y Histoire de Siatn s’exprime à cette occasion : « Les officiers et les sol- » dats François restés dans le royaume de Siam abusèrent, dit-il, de la considération dont ils jouisgoient. Convaincus » de la supériorité de leur force et de leurs talens, ils eu- « rent l’imprudence de s’en prévaloir; et au lieu de se bor- » ner à plaire, ils voulurent être respectés. Railleurs indé- » cens, ils censuraient avec hauteur tout ce qui n’étoit pas » conforme à leurs usages et à leurs préjugés. Le peuple et • les grands murmurèrent d’abord en silence de l’orgueil » de ces hôtes insolens qui vouloient envahir tous les hon- » neurs de la patrie. Les Evêques et leur Clergé étoient les seuls qui ne fussent point exposés aux traits de l’envie. Re- » tirés dans leur Séminaire et consacrés au travail, ils n’a- > voient ni la vanité de briller, ni l’ambition d'étendre leur » crédit ; ils n'étoient connus que par les services qu’il
1 Cal. des Miss. p. 8. — Hist. de Siam, p. 83, 85 el 89. — Sec. Voy. du P- Tachard, pp. 9, 14*143, 149, 212, 213, 261, 263, 281, 287,298, 300, 301, 384, 386, 387, 399 el suiv. — l\e el dernière partie du \oyagedes Ambassadeurs de Siam en France, pp. 287, 330, 333. — Notes hist. pp. 54 et
» rendoient au public, et surtout aux infortunés *. Les Jé- » suites, animés sans doute des mêmes motifs, avoient une » autre marche pour arriver au même but : c’étoit par l’é- » niât de leurs talens qu’ils tàchoient d’inspirer la con- » fiance. Chirurgiens, médecins, astronomes, mathémali- » eiens, ils vojoient des hommes de tous les rangs venir leur » demander des conseils et prendre leurs leçons. Mais en se » faisant des disciples , ils multiplioient leurs ennemis. Plus » ils développoieut la supériorité de leurs connoissauces , » plus on leur soupçonnait des desseins dangereux. On ne » pouvoit se persuader que des hommes si instruits s’expo- » sussent à tant de fatigues et de dangers , uniquement pour » panser gratuitement des plaies et pour apprendre à calcu- ». 1er les éclipses et le retour des comètes. Ils étoient admirés » et haïs, et les Siamois étoient informés que c’étoit par le n faste des sciences profanes qu’ils avoient réussi à former » uq puissant parti dans le Japon. C’est ainsi qu’ils décrioient • le zèle de ces religieux, purs dans leurs motifs et peut-être » trop fastueux dans les moyens *. *
Cet exposé des faits, assez exapt dans ce qu’il a d’essentiel, renferme cependant des insinuations que nous ne croyons pas devoir laisser passer sans observations de notre part : d'abord on y voit une tendance à déprécier les missionnaires de la Compagnie de Jésus, qui ne méritaient pas un blâme semblable par leur conduite. Pe plus, il est bon de faire ici une observation également applicable aux missionnaires de toutes les congrégations. Je veux dire qu’on doit apporter la plus grande réserve à blâmer dans les uns l’emploi des moyens auxquels d’autres n’ont pas recours. Soyons pleinement et surtout pratiquement convaincus que tout ce qu’il y
1 Dé* les premières années de son arrivée à Siam, M8r de Bérythe y avait établi un hôpital qui produisit un grand bien.
1 Hist. de Sigm, t. II, p. 90.
a de parement humain dans ces moyens sera toujours nul et sans effet durable sur les âmes; c'est là le véritable principe. Mais en même temps sachons bien nous servir des ressources qui nous sont offertes par les circonstances ; soyons apôtres sous toutes les formes, usons de tous les moyens licites que Notre Seigneur a mis entre nos mains ; que les honneurs et le mépris , la richesse et la pauvreté, nous soient également une voie pour arriver au terme ; bràhmanes ou pariahs dans l’Inde, soyons mandarins ou gens obscurs en Chine ; soyons les derniers ou les premiers des hommes, peu importe, pourvu que nous arrivions à glorifier Jésus-Christ et à sauverdes âmes? Ne craignons pas de devenir trop Israélites avec les enfants de Jacob, Grecs à Athènes ou à Corinthe, barbares avec les barbares ; toutes choses à tous, en un mot, afin d’emporter après nous ces milliers d’esclaves glorieux que nous voulons enchaîner à Jésus-Christ. Si nous sommes savants, demeurons savants s’il le faut, puisque, après tout, au fond de notre coeur nous résumons toute science dans l’amour de notre divin maître.
Mais revenons au récit qui nous reste à faire des malheurs qui ont sitôt désolé cette Église infortunée de Siam, dont la jeunesse fut nourrie de si douces espérances. Ainsi que nous venons de le voir, la présence des étrangers et la conduite de l'homme puissant qui les y avait introduits étaient supportées avec peine par la nation, qui n’attendait qu’une occasion favorable pour éclater. Une révolte des Macassars, dont Phaulkon triompha cependant par le secours des Français , fut la première tentative essayée pour le renverser ; peu de temps après, une nouvelle conspiration mieux conduite fit malheureusement réussir ce projet de vcngeauce. Opra Pitracha, mandarin parvenu par ses intrigues aux dignités les plus élevées de l’empire, se vit en état de faire tomber le favori devenu odieux, et pour y réussir, il n’hésila point à envelopper le roi lui-mème, dans la perte de son
rival. Du reste les amis de Phaulkon ne négligèrent rien pour le tirer de la trompeuse sécurité dans laquelle il vivait. « M. de Métellopolis, qui dans le calme de son àme voyoil » mieux les objets, lui découvrit le précipice creusé sous *• ses pas ; mais il le traita avec le mépris qu’on a coutume » de témoigner à des visionnaires qui donnent leurs songes » pour des réalités. Un Jésuite fut chassé ignominieusement » de sa présence pour avoir eu la hardiesse de lui donner » des avis*. » Mais bientôt il reconnut la vérité de sa position et ce fut trop tard; car l’héritier du trône ayant été assassiné sous les yeux même du roi, par les partisans de Pitracha, Phaulkon vit à quels ennemis il avait à faire et qu’il était perdu sans le secours des Français.
Le commandant Des Farges s’étant mis en route pour Louvo sur l’avis qu’il en avait reçu, arriva à la ville royale où il s’arrêta sur le bruit de la mort du roi, répandu à dessein par les ennemis de Phaulkon. Il craignit ensuite de n’avoir pas assez de troupes pour résister aux iusurgés, et il prit le parti de se retirer à Bang-kok. Dès lors Phaulkon se vit absolument sans ressources, car Pitracha ayant tenté une attaque sur le palais s’empara de la personne du roi, de Phaulkon et de quelques officiers français, dont le courage avait égalé la générosité dans la défense de leur bienfaiteur.
Chaou-Naraye mourut presque aussitôt après sa chute, et Pitracha se fit déclarer roi à sa place. La position des Français était encore fort avantageuse malgré les revers de leurs protecteurs; Pitracha désirant beaucoup les attacher à son parti, ils pouvaient espérer de lui de grands avantages en consentant à ce qu’il désirait; malheureusement le commandant Des Farges n’était pas à la hauteur de sa position, et il ne sut pas en profiter comme il devait le faire, sans se rendre pour cela coupable de trahison envers un gouverne-
1 Hist. de Si*m, t. II, p. 134.
ment dont il n'avait pu empêcher la ruine. MM. de Bruant et Beauregard qui commandaient à Mergui, prévoyant le sort qui leur était réservé , s’embarquèrent malgré la résistance des Siamois et abordèrent heureusement à Pondichéry; les troupes renfermées à Bang-kok refusèrent de même d’en sortir autrement que pour quitter le royaume, et furent pendant quelque temps assiégées sans succès par les Siamois, qui ne s’attendaient pas à une aussi vigoureuse résistance. C’est ce qui détermina le nouveau roià conclure, avec M. Des Farges, un traité en vertu duquel les Français avaient droit de retourner à Pondichéry avec tout ce qui leur appartenait. On stipula toutefois pour condition, que Msr de Métellopolis et les missionnaires répondraient sur leur tète du retour des navires et des équipages siamois employés pour le transport des Français. C’est alors que Phaulkon fut mis à mort après avoir supporté préalablement les plus horribles tortures ; sa femme montra de même un grand courage dans la persécution que lui suscitèrent la disgrâce de son mari et la passion que le fils du roi avait conçue pour elle.
Pendaut tout ce temps, M&r de Métellopolis et ses missionnaires furent soumis à une épreuve bien capable d’abattre un courage moins chrétien que le leur. Indépendamment de ce qu’ils eurent à souffrir de la part des Siamois , ou voulut encore leur attribuer les fautes commises par le commandant Des Farges. « Les partisans du ministre abandonnés calom- » nièrent l'Evêque de Métellopolis et ses Missionnaires, dit » l'auteur de l’Histoire de Siam. Ils lui imputèrent la honte » de la retraite des François. Mais l'apologie du prélat étoit » facile. Devoit-il dissimuler un danger qui n'étoit que trop » réel ? Si les troupes eussent été taillées en pièces, ou faites « prisonnières de guerre, avec quelle horreur l’Europe eût- » elle appris qu’uu Evêque François, séduit par trop de con- » fiance, eût tu ce qu’il devoit révéler? N’auroit-on pas eu le droit de le regarder comme l’auteur et le complice du » massacre de ses concitoyens? Son devoir l'obligeoit à ex-
» poser ses motifs de crainte. C’étoit au général à rejeter ou » à suivre ses conseils » Quand ensuite Pitracha, maître du palais, voulut forcer M. Des Farges à lui amener les troupes sous ses ordres, c’est à nos évêques qu’il s'adressa pour obtenir, par leur influence, ce qu’il dégirait des Français, menaçant les missionnaires et les chrétiens de la plug sanglante persécution, si on refusait de sc prêter à ses vues. Msr de Rosalie fut chargé de la première négociation qui échoua, après quoi Pitracha voulut employer M«r de Métellopolis lui-même, espérant qu’il aurait sur l’esprit des Français plus d’ascendant que son confrère. « Il le fit conduire .X à Bancok sous l’escorte d’une compagnie de Rras-peints, » qui sont les huissiers et les exécuteurs de la justice. Cette » milice aussi lâche qu’insolente, exerça mille indignités sur » les domestiques du prélat. Ils les mirent à la cangue liés et » garrottés; ils les exposèrent presque nuds aux ardeurs hrùx lantesdu soleil, aux importunités des moucherons, aux rix gueursdelasoifetdela faim. L’évêque et M. Basset Missionx naire, furent également en Butte à leurs outrages. On leur x ravit la meilleure partie de leurs habits, et on leur enleva x jusqu'à leur chapeau.Ce ne fut que le prélude des cruautés » qu'on exerça sur eux, dans le fort situé vis-à-vis Bancok. Le » Mandarin qui en étoit le commandant, les fit exposer sur x uu bastion que foudroyoit le canon des François, et ils ne » cessèrent de tirer que lors qu’ils eurent reconnu quelles » étoient les victimes qu’on leur offrait à immoler \ »
Pendant ce temps, le troupeau n’était pas moins maltraité que le pasteur; on pilla le séminaire, on mit des missionnaires à la cangue et les soldats commirent des horreurs qu’on n’ose pas dépeindre. Pour comble de malheur, les Français, à leur départ de Bang-kok, n’ayant pas obtenu justice pour certaines réclamations qu’ils eurent à
1 HUt. de Siam, t. II, p. 141.
1 Loi', cit. p. 151.
faire, refusèrent de rendre les otages siamois mis entre leurs mains. Cet incident devint aussitôt la cause d'un redoublement de persécution dont M»r de Métellopolis fut la première victime. « On l'arracha de son vaisseau avec ou- » trage ; on le traîna ignominieusement dans la vase, et il » resta longtemps exposé à l’ardeur du soleil et à la piqûre » des insectes. Les uns lui arrachoient la barbe ; d’autres lui >• cracboient au visage ; et ceux qui ne pouvoient en appro- » cher pour le frapper, lui jetoient de la boue. Le Barcalon, » témoin de tant d’outrages qu’il pouvoit empêcher d'un » coup d’œil , parut inaccessible à la pitié. M. du Har, offi- » cier François, fut associé à scs souffrances. L’un et l’autre » furent chargés de chaînes. On les mit sur une galère, et on » leur fit traverser le fleuve. Ils trouvèrent sur le rivage leurs » infortunés compatriotes déchirés de coups. Le saint Evêque » accablé d’infirmités , épuisé par ses souffrances , ne put » soutenir ce spectacle douloureux. Ses forccs s’affoiblirent, » il tomba mourant dans la vase , d’où l’on eut beaucoup » de peine à le retirer. Il passa tout le jour et la nuit sui- » vante dans ses habits mouillés et couverts de boue , ce » qui le rendit perclus de la moitié de ses membres. Un » reste de vénération, qu’on ne pouvoit refuser à sa vertu, » attendrit ses persécuteurs. Les Siamois devenus sensibles, ■ le conduisirent à Bancok, et l’eufermerent dans une ca- » bane voisine de la maison d’une femme chrétienne dont le » zèle officieux le rappela à la vie. Dès qu'il fut en état de » supporter le voyage, on le conduisit à la ville royale. Il » fut mis sous une garde avare et cruelle, qui, pour lui » extorquer de l’argent, outrait les ordres séveres de son » maître. Les autres François furent traînés dans la prison » publique , séjour d’infection et de boue, où à force de » souffrir, on se familiarise avec l’idée delà mort qu’on * contemple sans la craindre.
» Une soldatesque brutale fit une irruption dans le col- » lége d’où ils enlevèrent les prêtres, les écoliers et les
» domestiques. On ne respecta ni l’innocence de la jeunesse, » ni les infirmités de la vieillesse. Tous furent conduits dans
* la prison et confiés à un géolier féroce, qui se fit un » mérite religieux de leur faire éprouver les rigueurs de » la faim et les injures du temps. Sept François périrent de » misere et de souffrances. Les missionnaires, plus endurcis
• à la fatigue, résistèrent plus longtemps ; mais neuf mou- » rureut quelques jours après avoir été élargis.
» Toutes les rues de Siam offroient un spectacle de dou- » leur. Des prêtres et des officiers François presque nuds, » pâles et décharnés, se traînoient avec peine pour men- » dier de vils aliments qu’on leur jettoit avec mépris ; et » malgré leur débilité, on les obligeoit de porter sur leurs » épaules des paniers remplis d'immondices, tandis qu'une « populace insolente et cruelle insultoit à leur malheur par » des railleries indécentes et grossières1. *
Dans un pareil excès de misère , Dieu n’abandonna pas cependant ses serviteurs ; René Charboneau, négociant français, dont Msr de Métellopolis vante beaucoup la charité, fut préservé d’une manière imprévue du malheur commun, et se trouva ainsi, malgré la modicité de sa fortune, à même de procurer bien des soulagements aux prisonniers; M. Paumard, l’un de nos missionnaires, ayant guéri le nouveau roi d’une maladie dangereuse, et les jésuites portugais n’ayant pas été emprisonnés non plus, vinrent de même généreusement au secours de leurs frères dans l’apostolat. La généreuse Église de Manille fit pour eux tout ce qu’elle put; les Anglais, les Mahométans de Siam protestèrent énergiquement en leur faveur, et le roi de Cochinchine vint appuyer ces réclamations de l’autorité de sa puissance, en sorte que la haine des vainqueurs ne put pas aller aussi loin qu’ils se le promettaient d’abord. Les prisonniersobtinreut pour premier soulagement à leur misère, la permission de mendier chaque
1 Hist. de Siam, I. II, pp. 18 5 et suie.
jour dans la ville pendant une heure. Mais à côté des exemples de charité donnés par une partie des Européens, à l’occasion des malheurs de leurs co-religionnaires, on regrette de voir que d’autres se soient laissé aveugler assez par les rivalités nationales pour se rendre complices de cette persécution, dirigée aussi bien contre le christianisme que contre la nation française. Les Portugais et les Hollandais , surtout , loin d’arrêter le mal, s’en réjouirent, et ces derniers y contribuèrent même en haine de la foi catholique, aussi bien que par intérêt de nation ; aussi, M&r de Métellopolis ne craignait-il pas de dire d’eux à cette époque : « Ce sont eux qui ont le » plus détruit la religion dans les Indes, et qui s'opposent » le plus à sa propagation ’. »
L’arrivée du commandant Des Farges à Jonk-salam, avec cinq navires de guerre, augmenta pendant quelque temps les rigueurs dont on usait envers les prisonniers ; mais quand cet officier eut donné des assurances sur ses desseins pacifiques, et renvoyé les otages emmenés à la suite de la convention deBang-kok, les Siamois s’adoucirent un peu, et M«r de Métellopolis fut mis en liberté. Il rendit compte, luimême, de tout ce qui venait de se passer, dans une lettre adressée à M. de Seignelay, le 15 janvier 1690. Le 18 mai suivant , écrivant à Louis XIV sur le même sujet, il lui donnait de bien grandes preuves de son généreux dévouement aux intérêts de la France, quand il lui disait : « Nous » n’auons pas regret d’auoir procuré à ceux qui sont partis, » la liberté en nous exposant à la captiuité , et nous ferions » encore la mesme chose s’il estoit a recommencer *. »
Les craintes du gouvernement siamois, au sujet de la vengeance qu’on pouvait appréhender de la part de la France, étaient encore entretenues par les Hollandais, et contribuaient à rendre plus pénible la captivité des missionnaires et des autres Français restés dans les prisons. Heu-
1 Notes hist. p. 56.
1 Loc. ch. p. 57.
rangement ponr eux, Louis XIV crut plus convenable aux intérêts de sa couronne de dissimuler l’injure faite à ses sujets, plutôt que de chercher à la venger sur un souverain si inférieur en puissance, et surtout si éloigné de nous. On résolut donc d’engager une négociation relative à la délivrance des prisonniers, et le P. Tachard fut envoyé pour l'entreprendre. Arrivé à Mergui vers la fin de 1690, il se servit habilement des deux mandarins revenus de France avec lu), et les relations pacifiques avec Siam furent aussitôt reprises. Jamais, cependant, elles ne redevinrent telles quelles avaient été auparavant.
Le séminaire général transporté à Pondichéry, pendant les troubles dont nous venons de parler, y demeura jusqu’en 1694, époque à laquelle les Hollandais, s’étant emparés de cette ville, obligèrent encore les missionnaires à quitter ce nouvel établissement. Du reste, M«r de Métellopolis ne cessa point, pour cela, de conserver auprès de lui un certain nombre d'élèves destinés au sacerdoce ; c’était là, pour ainsi dire, l’unique pensée de sa vie, car il était, surtout sous ce rapport, le digne successeur de M«r d’Héliopolis.
Le jour de l’Assomption 1690, les missionnaires et les élèves du séminaire ayant été transférés de la prison publique dans une maison particulière , où ils jouissaient d’un commencement de liberté, le prélat fit reprendre les exercices en usage avant la persécution , ce qui dura jusqu’au commencement de l'année suivante. Ils furent mis entièrement en liberté vers la fête de Pâques 1691. Les bâtiments de l’ancien séminaire lui ayant été rendus, M*r de Métellopolis s’empressa de rétablir les choses sur l’ancieu pied, et il y réussit en partie ; de plus, il trouva dans les ressources de 6on inépuisable charité , de quoi soulager une quantité prodigieuse de misères, produites par les événements passés. Le roi lui-mème , étonné de tant de vertus, ne put s’empêcher de l’admirer et de lui faire quelques largesses sur son propre trésor.
Tel fut le résultat de cette terrible catastrophe qui changea la politique d’un royaume, si disposé d’abord à contracter une union étroite avec la France. Ces malheureux événements y causèrent un dommage presqu’ irréparable à la cause de l'Évangile, car avec un caractère indifférent et timide comme celui des Siamois, la persécution est une bien terrible épreuve. On eut à déplorer aussi un certain nombre d’apostasies, ce qui n'a rien d’extraordinaire, dans tous les temps et chez tous les peuples ; mais, ce qui est beaucoup plus fâcheux, la nation conserva dans le cœur un sentiment de crainte et de répugnance à l’égard de la religion des étrangers dont elle redoutait la puissance, et pour lesquels toute affection avait disparu.
MORT DE Mcr DE MÈTELLOPOLIS A SIAM. — MARTYRE DE DEUX MISSIONNAIRES AU PÉGOU.
Tant de souffrances, endurées pour l’amour de Jésus- Christ , devaient bientôt mériter à M«r de Métellopolis la récompense due à ses généreux travaux ; sa santé, languissante depuis son emprisonnement, s’affaiblit .encore beaucoup au commencement de l’année 1696, et bientôt on perdit tout espoir de le sauver. Il sentit approcher ses derniers instants avec une paix admirable ; il mit en ordre tout ce qui concernait les Missions dont il était administrateur général, et dicta encore une lettre à ce sujet le 16 mars, jour auquel il passa de cette vie à un monde meilleur. Les païens et les chrétiens confondirent également leurs regrets à la mort de cet homme de Dieu, que l’estime et l’affection universelles entouraient. Pendant sa maladie chacun s’était empressé de lui fournir les soulagements et les remèdes qu’on jugeait convenables à sa position ; les talapoins eux-mémes y accouraient , et le roi témoignait le
même empressement à prolonger une vie qui lui était chère, malgré les malheureux événements du passé. Pour dernière marque de son estime, ce prince voulut enfin contribuer seul aux frais des funérailles '.
Pitraeha n’avait pas, du reste, attendu ce moment suprême pour donner au prélat des preuves de sa considération. Six ans auparavant, il l'avait mis en position de rétablir le collège et le séminaire détruits pendant les troubles, et il lui avait témoigué la plus grande bienveillance en plusieurs autres rencontres. Rien ne paraissait donc changé à l'extérieur dans la position des missionnaires, comparativement à ce qu’ils avaient obtenu sous le règne de l’ancien roi. Cependant leur influence morale sur la nation avait sensiblement diminué; ils appartenaient, en effet, è un peuple qu’on s’était habitué à regarder comme un ennemi dangereux, et ce titre seul suffisait pour les faire envelopper dans les mêmes haines politiques.
Pendant ce temps, deux missionnaires étant allés au Pégou pour y continuer l’œuvre de salut, entreprise dès les premières années de la mission de Siam, reçurent l’un et l’autre la couronne du martyre. Le premier, M. Genoud, né en Suisse, fut mis à mort dans le courant du mois de mars 1693; un mois après, M. Joret, originaire de Bourgogne, versait de même son sang pour la cause de Jésus- Christ.
Vers 1700, M. deCicé, sacré évêque de Sabula, fut appelé au vicariat apostolique de Siam, et mourut le 1er avril 1 727. Il eut pour successeur M®r Texier de Kerlay, évêque de Rosalie, mort lui-même en 1736. Pendant l’administra-
’ Hist. de Siam, l. II, pp. 90 et suit.— Mena, pour servir à l'Hist. uuiv. de l'Europe, t. III, p. 485. — La Vie de madame de Miramion, p. 156. — Notes hist., pp. 55 et suiv. 61, 02, 64, 67 et 68. — Cal. (les Miss. p. 6.' — Nouvelles Lettres édifiantes des Missions de la Cliiue et des Indes Orientales, lu- 12, l’aris, A. Le Clere, 1820, t. V, pp. 361 et 388. — Lett. édif. t. VI, p. 193.
tion de ce prélat, la Mission fut exposée à de grands dangers, par suite d’un édit contraire à la prédication de l’Évangile. Ce mal fut encore aggravé par l’apostasie d’un prêtre siamois, événement dont on voulut, quoique à tort, tirer parti contre la formation d’un clergé indigène. L’édit rendu en 1730 défendait aux missionnaires d écrire aucun livre de religion en siamois ou en bali, de prêcher le christianisme aux Siamois, Pégouaus et Laociens soumis à Siam , enfin de blâmer la religion du pays. Le roi fit graver cet édit sur une pierre, pour être placé dans un lieu public; il voulut même forcer M«r de Rosalie à désigner le lieu où la pierre serait posée, le prélat s’y refusa constamment ; alors le roi irrité la fit placer précisément à côté de la porte de l’Église.
Après la mqrt de M»r de Rosalie, M. de Lolière-Puy contât fut nommé vicaire apostolique avec le titre d’évèque de Juliopolis, fonctions qu’il exerça jusqu’à sa mort arrivée le 8 décembre 1755. En 1749, le roi le regardant avec raison comme le principal auteur du refus fait par les chrétiens d’assister à une procession idolàtrique, fit renouveler la pierre placée à la porte de l’Église à l’occasion de l'édit précédent. Quelques années après, M. Sirou, l’un de nos missionnaires, se laissant emporter par un zèle indiscret, faillit, en brisant cette pierre, causer une persécution générale contre les chrétiens; mais les graves événements politiques de cette époque empêchèrent de donner suite à cette affaire. M«c Brigot , évêque de Tabraca , était alors vicaire apostolique.
En 1758, un de nos missionnaires de Mergui était parvenu à faire déposer le vice-roi de Teuuasserim , à cause des injustices commises par lui envers les négociants français. Il avait eu le courage de venir lui-même l’accuser à la cour et le bonheur, plus extraordinaire encore , de faire reconnaître la vérité de son accusation. Mais bientôt, missionnaires et négociants, étrangers et Siamois, tous allaient se
trouver en proie aux vexations et aux mauvais traitements d'un ennemi des plug redoutables.