‹ Lettres à Mgr l'évêque de Langres, sur la Congrégation des Missions ÉtrangèresChapitre 33 sur 89 · INVASIONS DES BIRMANS · texte numérisé non relu

INVASIONS DES BIRMANS

A cette époque la belliqueuse nation des Birmans menaçait alors d’envahir le royaume de Siam, dont l’état politique lui donnait les plus grandes chances de succès. Depuis le départdes Français, l’histoire de ce pays n’étail guère, en effet, qu’une suite de guerres intestines, de révoltes dans le palais et de revers à l’étranger. Chaoual-Padou, roi depuis 1748, s’était retiré dans une maison de talapoins, après avoir abdiqué en faveur de son frère, plus ambitieux mais moins capable que lui. La crainte des malheurs dont l’état se trouvait menacé, engagea les grands et le nouveau roi lui- même à se rendre près de lui pour le supplier de reprendre les rênes du gouvernement. Il le fit pour céder à leurs sollicitations, mais il lui fut impossible de détourner du royaume les malheurs qui le menaçaient. En voici l’origine et le développement.

Eu 1754, les Birmans s’étant affranchis du joug des Pégouans qui les opprimaient, choisirent un chef capable, auquel iis donnèrent le titre de roi et qui leur apprit à devenir redoutables , non-seulement au Pégou mais à tous leurs autres voisins. Sous un prétexte futile , ce prince fit partir trente navires pour brûler et piller Mergui, dont les habitants prirent la fuite après quoi les Birmans encouragés par la terreur qu’inspirait leurs armes se portèrent sur la capitale du royaume. L’épouvante s’y mit dès le premier moment; on eut recours à de Tabraca et ou le pria d’user de son influence sur les chrétiens pour les engager à s’armer et à défendre le pays. Le prélat s’y prêta volontiers,

1 Deux de nos missionnaires, MM. Andrieux et Lefebvre, se trouvaient alors dans cette ville qu’ils quittèrent eu même temps que les habitants.

croyant avec raison remplir un devoir dont personne n'a le droit de se dispenser, lorsqu’il s’agit de repousser l’attaque injuste d’un ennemi étranger. Son appel fut entendu;

« le troupeau docile à la voix du pasteur, se souvint que » le Dieu de paix qu’il servoit étoit aussi le Dieu des ba- » tailles*. « Les chrétiens s’armèrent en petit nombre, il est vrai , mais avec grand courage, ce qui faisait un contraste sensible avec la pusillanimité du reste de l’armée. Le roi leur confia la garde des plus importantes positions, mais Dieu daigna, cette fois, détourner le fléau dont la ville était menacée. Le roi des Birmans mourut avant d’arriver à Siam, et cet événement détermina la retraite de son armée.

Cependant toutes les habitations répandues autour de la ville avaient été pillées et incendiées, ainsi que le collège de nos missionnaires à Mahapram ; le camp seul de Saint-Joseph fut garanti par la bravoure et la bonne contenance des chrétiens. On regardait donc ces derniers comme les plus fermes soutiens de l’empire; on en récompensa un grand nombre, on donna le nom d’Église de la Victoire à l’Église française et l’on offrit également, à titre de reconnaissance , des présents au vicaire apostolique, aux missionnaires et aux élèves. On crut même pouvoir profiter de ces conjonctures, pour faire abattre les pagodes bâties aux environs de la ville ; on représenta ces édifices comme pouvant servir de point d’appui aux attaques de l’ennemi, mais, par suite* de l’attachement du roi pour les talapoins, on ne put parvenir à les détruire comme on l’espérait. Ce prince conçut même contre l’évêque un sentiment de jalousie excité par la haute estime dont il le voyait entouré de la part des peuples. Toutefois, ce mécontentement n’eut pas de conséquences funestes, car peu de temps après, le monarque abdiqua de nouveau pour se retirer dans sa pagode. On demeura ensuite quelque temps sans être inquiété par les Birmans, dont le

1 Hist. de Siam, t. II, p. 1\1.

nouveau roi avait besoin de la paix pour affermir son pouvoir; mais en 1705, son successeur, assuré désormais de la tranquillité intérieure de ses états, résolut de s’emparer enfin d’un royaume dont la conquête lui était rendue facile par l'insouciance et la timidité des habitants.

Pendant ce temps, le collège ruiné à la première invasion avait été réuni au séminaire faute de ressources pour le rétablir, et les missionnaires continuaient à s'occuper avec beaucoup d’ardeur des soins à donner aux élèves sur qui reposait l’espoir du clergé indigène. D’un autre côté, MM. Bupuy de Lyon et Guerville d’Honfleur, étaient massacrés par les infidèles au moment où ils cherchaient à pénétrer dans l’ile de Socotora. On les y avait envoyés pour tâcher d’y établir une mission en 1755; ils y abordèrent en effet le 13 janvier 1757, mais ils furent obligés d’en sortir trois semaines après et ils revinrent à Pondichéry. Le 29 février 1 759, ils s'embarquèrent de nouveau pour Socotora en passant par Goa, Surate et Moka; dans le trajet de cette dernière ville à leur mission, ayant été obligés de relâcher sur les côtes d’Arabie , ils y furent massacrés par les habitants en 1760 ou 1761.

Le gouverneur birman de Tbavai s’étant rendu indépendant de son roi en 1761, ce prince ne se vit pas plutôt possesseur paisible de la couronne, qu’il résolut de commencer par l’attaque de cette ville, la suite de conquêtes qu’il méditait depuis long-temps. 11 envoya donc une armée contre le gouverneur rebelle qui se voyant dès l’abord, hors d’état de résister par lui-même, eut recours aux Anglais, dont il reçut des munitions de guerre. Il s'adressa aussi au roi de Siam pour en obtenir du secours, ce qu’on lui accorda encore, malgré les représentations de M8r de Tabraca et des missionnaires; mais toutes ces précautions lui devinrent inutiles. La nouvelle seule de l’approche des Birmans suffit pour faire abandonner sa cause par tous les habitants

de Thavai et pour le forcer de se réfugier à Mergui où l'en nemi le suivit bientôt.

PRISE DE MERGUI, DE TENNASSERIM ET DE SIAM. — SOUF- FRANCES DE MRr DE TABRACA ET DES MISSIONNAIRES.

Le 1 1 janvier 1765, sur les quatre heures du matin, le bruit du canon qui se fit entendre, annonçait à cette ville les horribles malheurs dout elle allait être la victime.- Peu d’instants après, les Birmans y entraient, en effet, pour la mettre au pillage.

A ce moment, deux de nos missionnaires, MM. Andrieux et Alary, qui s’y trouvaient, crurent le moment arrivé pour eux de paraître devant Dieu, et afin de mourir au milieu de leur troupeau, ils descendirent à l’église où quelques fidèles se réunirent à eux. M. Alary leur donna l'absolution et, peu d'instants après, les deux missionnaires furentfails prisonniers; on les dépouilla de tout, même de leurs habits, on leur fit subir les traitements les plus ignominieux, et on les joignit aux chrétiens et aux autres prisonniers réservés pour l’esclavage par les vainqueurs. La présence d'un jeune métis portugais au service des ennemis devint pq,ur tous ces malheureux, et pour les missionnaires en particulier, une source de consolations et d’adoucissement à leurs peines. Ce jeune homme, nommé Jeanchi, avait été fait lui-même esclave à Mergui, lors de la première invasion des Birmans en 1760, et bientôt après remis en liberté, eu considération de la capacité qu’on lui reconnut.

Etant arrivé dans le navire où se trouvaient les missionnaires captifs, il s’offrit à soulager leur infortune à condition qu’une fois arrivés chez les Birmans, ils y resteraient pour administrer les secours de notre sainte religion aux

chrétiens demeurés sans pasteurs. Ce motif, suffisant seul pour déterminer les missionnaires à se transporter au milieu de cette nation, dans toute autre circonstance, les décida sans peine à consentir à ce que leur généreux libérateur demandait en échange de sa protection. Ils lui accordèrent tout ce qu’il voulut, et de son côté, il fit ce qui dépendait de lui pour adoucir leur sort , ainsi que celui des chrétiens prisonniers. 11 ne put, il est vrai, les garantir entièrement des mauvais traitements qu’on leur fit subir; cependant, il faut avouer que cette protection inespérée leur fut bien utile dans ces malheureuses circonstances. Les Birmans allèrent ensuite piller Tennasserim, dont les habitants avaient pris la fuite à leur approche, après quoi ils revinrent à Mergui, dont ils achevèrent l’incendie avant de s’embarquer pour Thavai.

Deux chrétiens de Thavai vinrent au moment du débarquement recevoir leurs frères captifs, et leur procurèrent la protection d’un puissant Musulman, auxquels ils étaient eux-mêmes attachés comme pilotes de ses navires. Ce Maure, nommé Momosadech, devint une nouvelle providence pour les chrétiens. « Nous commençâmes alors à respirer un peu, » oubliant déjà nos maux passés, dit un des deux missionnai- » res, dans la relation |qu’il fit de leurs malheurs ; mais nous • aurions dû plutôt nous souvenir que le bonheur des vrais » chrétiens est dans la tribulation. Si c’eût été là notre dis- » position, nous aurions été moins surpris de ce qui arriva » bientôt après '. » Quelques jours après, les missionnaires furent mis à la question à propos de l’argent qu’on leur avait pris dans le pillage de Mergui, et de celui qu’ils avaient conservé pour le soulagement des chrétiens. Jeanchi lui-même, compromis aux yeux de sa nation pour la part qu’il avait eue à cette bonne œuvre, et voyant d’ailleurs avec une sorte de jalousie la bienveillance de Momosadech pour

' Nouv. Lell. édif. t. V, p. 415.

les missionnaires , eul la faiblesse de se rendre leur accusateur auprès des chefs birmans. En conséquence , ils furent battus de verges et menacés de mort jusqu’à ce que le viceroi, voyant bien qu’il ne pouvait rien espérer de ces mauvais traitements, les renvoya et les fit conduire dans une misérable cabane exposée à toutes les injures de l'air. Étant tombés malades tous les deux , ils furent encore secourus par Momosadech, qui les fit prendre à bord d’un de ses navires, et conduire ensuite au port de Rangoun, dans le royaume d’Ava. Ils y demeurèrent encore prisonniers pendant neuf mois , après quoi, on leur permit de se retirer à Pondichéry.

Après que les Birmans eurent cousommé la ruine de Mergui et de Tennasserim, ils se préparèrent à pénétrer dans le centre même du royaume. Sans se laisser rebuter par les difficultés du trajet, leur armée se mit en marche à travers les forêts ; et, dans le courant du mois de mars 1765, après avoir mis en déroute un corps de Siamois envoyé contre elle, et ravagé les provinces qui se trouvaient sur son passage, elle fut en mesure de menacer la capitale elle-même. Jusqu'au dernier moment, la cour s’était endormie dans la plus aveugle confiance, et la vue des malheureux qui fuyaient l’approche de l’ennemi, vint révéler le danger de la position où l’on se trouvait. Depuis le 7 avril jusqu’au mois de juin, une quantité considérable d’habitants des provinces se réfugièrent à Siam, répandant partout la terreur dont ils étaien t eux-mêmes saisis.

Dans de semblables conjonctures M®r de Tabraca jugea qu’il fallait faire sortir de la ville les élèves du collège, et les envoyer, sous la conduite de MM. Kerbervé et Artaud dans la peuplade siamoise de Chantaboun, près du Kambodje. Pour lui, considérant qu’un bon pasteur doit toujours être prêta donner sa vie pour ses brebis, il ne voulut pas abandonner les chréliens au moment du danger, et il attendit en paix que Notre Seigneur décidât de son sort.

Les Birmans arrivèrent bientôt après, brûlant et détruisant tout ce qui se trouvait depuis Bang-kok jusqu'aux faubourgs de la ville royale deux navires anglais étant arrivés dans la rivière de Siam à cette époque, le capitaine consentit à défendre la ville, et se préparait déjà à exécuter sa promesse ; maiscetespoirfutbientôtévanoui. Les Anglais, croyant avoir des motifs suffisants de mécontentement contre le gouvernement siamois, publièrent un manifeste et se retirèrent après avoir dépouillé plusieurs navires chinois ou siamois qui se trouvaient dans le port. Alors les Birmans, tout en se tenant à quelque distance de la ville royale, se répandirent avec plus d’audace dans tous les environs, où ils commirent les plus grands ravages. Us construisirent trois forts, dans le courant de 1766, et le 14 septembre, ils vinrent s’établir à portée du canon de la place. Alors on distribua des armes et des munitions aux chrétiens chargés de défendre les trois églises situées hors de la ville. Ils s’y défendirent long-temps et avec courage, surtout dans le camp de Saint-Joseph où se trouvait le séminaire et M*r de Tabraca. Ce prélat voyant enfin que tout espoir de résister plus long-temps était entièrement perdu, les décida à se rendre à composition. Pour cela, il se présenta au quartier-général des Birmans, où il fut reçu avec honneur; on lui fit môme les promesses les plus positives de se contenter de la soumission des chrétiens, sans exercer à leur égard aucune violence ; mais l’ennemi fut à peine maître du camp que les promesses furent oubliées; on pilla les chrétiens et on les retint en esclavage! M®r de Tabraca lui-même partagea leur sort, et, comme en raison de ses aumônes, on le soupçonnait d’avoir plus de richesses que les autres, il courut à cette occasion de plus grands dangers qu’eux.

Tous les efforts de l’ennemi se tournèrent ensuite contre la capitale dont le siège continuait toujours. Les habi-

> Le collège nouvellement reconstruit fut ruiné à cette occasion.

tant» étaient réduits à une telle misère, qu’on les vit manger des cadavres à demi brûlés dans un incendie. Tout présageait donc une ruine prochaine et inévitable. Ceux de nos missionnaires qui s’y trouvaient renfermés, impuissants à soulager tant de misères, s'efforçaient au moins de procurer aux Ames les secours de leur charité ; leurs paroles de consolation adoucirent les derniers moments de plusieurs, soutinrent la patience des autres, et firent descendre dans bieu des cœurs une paix que la foi seule peut donner, lis profitèrent encore de la calamité publique pour avancer l’œuvre de Dieu en toutes les manières, et dix mille enfantsjmoribonds baptisés par leurs soins allèrent incontinent après prendre possession, dans le ciel, du royaume qui leur était ainsi procuré.

Enfin, dans la nuit du 7 au 8 avril 1767, la malheureuse cité de Siam fut prise d’assaut, ruinée de fond en comble, et les habitants massacrés ou réduits en servitude, ainsi que les princes de la maison royale. Quelques chrétieus furent choisis pour être enrôlés comme soldats dans l’armée ennemie; d’autres, parmi lesquels se trouvait M®r de Tabraca, furent emmenés prisonniers à Thavai, où ils arrivèrent après avoir souffert de bien grandes fatigues. Le reste fut sauvé dans le voyage par des brigands siamois qui attaquèrent leur escorte pour la piller. Par suite de cette circonstance imprévue, ces malheureux parvinrent à se réfugier au Kambodje mourant de fatigue et de misères.

MB' de Tabraea et ses compagnons de captivité eurent beaucoup à souffrir de la famine qui régnait alors à Thavai. Le prélat fut même réduit à donner son anneau pontifical à un riche Arménien pour l'engager à nourrir les chrétiens qui mouraient, de faim. Et afin qu’il eût sujet d’exercer la patience en toutes manières, il fut en outre cruellement affligé d'une sorte de lèpre et de plusieurs autres infirmités contractées en exerçant les fonctions de son ministère. Heureusement pour les chrétiens, la famine cessa bientôt à l’ar-

rivée d’un navire chargé de riz qui vint mouiller devant la ville le jour de l’Assomption de Marie ; il en survint encore d’autres peu de jours après, et le 26 novembre M*1 de Tabraca fut transporté à Rangoun où il fut reçu par les missionnaires franciscains et barnabitcs qui s’y trouvaient. Il profita du séjour qu’il lit dans cette ville pour régler une question de juridiction sur laquelle ces religieux n’étaient pas d’accord et dont ils avaient remis le jugement entre les mains du Prélat. 11 sacra aussi, le 31 janvier 1768, leP. Jean- Marie Perloto, vicaire apostolique d’Ava, évêque nommé de Maxula. Le 17 mars suivant, ayant obtenu la liberté de partir pour la côte de Coromandel, il s’embarqua avec trois écolière et arriva heureusement à Pondichéry le 14 avril. Enfin, le 30 octobre 1769, il abordait en France, au port de Lorient, où l'avait conduit un navire à bord duquel la Compagnie des Indes lui avait généreusement accordé le passage.

LE SIÈGE DU GOUVERNEMENT SIAMOIS EST TRANSPORTÉ A RANG K.OK. — LES MISSIONNAIRES REPRENNENT LEURS TRAVAUX DANS LE ROYAUME. — LE COLLÈGE TRANS- PORTÉ A HON-DAT. — SOUFFRANCES DE MM. ARTAUD ET P1GNEAUX DE BÉHAINK.

Après que les Birmans eurent évacué Siam, les habitants réfugiés dans les forêts se réunirent, élurent un nouveau roi, et comme la misère était extrême parmi eux, ils arrachèrent aux pagodes l’or que l’ennemi n’en avait pas enlevé et ils se résolurent à secouer le joug des étrangers. Aussitôt que es Birmans reçurent cette nouvelle, le gouverneur de Thavai eut l’ordre d’entrer de nouveau dans le royaume et d’y tout détruire par le fer et le feu. Cet officier se mit aussitôt en devoir d’ohéir, mais le manque de vivres rendit cette expé-

dilion inutile etil fut obligé de revenir à Thavai. Une guerre survenue alors entre les Birmans et la Chine, vint sauver les Siamois de la ruine complète dont ils étaient menacés. Dès lors, le siège du gouvernement fut transporté à Bang-kok et l’ancienne ville royale ne s’est pas encore relevée de cette ruine. Les choses étant ainsi rétablies, M. Corre, l’un de nos missionnaires, vint réclamer auprès du nouveau roi la protection accordée jusqu’alors par les princes siamois aux prêtres français, etil réussit aussi bien qu’il pouvait l’attendre. Il en obtint une audience où il fut accuei lli avec la plus grande bonté, et, le 17 septembre 1709, un mandarin vint fixer définitivement, au nom du roi, les limites d’un terrain accordé pour le rétablissement des édifices religieux détruits pendant l’invasion. L'état de misère où se trouva ensuite la mission, et surtout la crainte de voir se renouveler les malheurs du passé, ne permirent pas de profiter de cette faveur comme on eût pu le faire dans des circonstances plus favorables, et depuis cette époque le collège général des missions ne fut jamais rétabli dans le royaume de Siam.

Deux autres de nos missionnaires avaient occasion de souffrir ailleurs pour la cause de la justice, et témoignaient ainsi que partout on les trouverait prêts à subir toutes les conséquences de la glorieuse mission à laquelle ils se sont dévoués. MM. Artaud et Kcrhervé, chargés de conduire le collège fugitif lors de la première invasion des Birmans, s’étaient d’abord réfugiés à Chantoboun ; mais ils ne purent y demeurer long-temps en sûreté. Les progrès de l’ennemi les obligèrent de se retirer à Hon-dàt, promontoire dans le pays de Kan-kao près d'une chrétienté de Cochinchinois émigrés pour fuir la persécution. Alors M. Kerhervé retourna du côté de Siam pour y prendre quelques élèves qui n’avaient pas pu rejoindre le collège, mais il mourut avant d’avoir atteint le but de son voyage. La même chose arriva à M. Andrieux, récemment racheté de la captivité par un Anglais de Masulipatam. Enfin, dans le courant dumois

de mars 1767, M&r de Canathe , vicaire apostolique de Cochiachine, établit supérieur du collège de Hon-dât, M. Pigneaux de Béhaine récemment arrivé d’Europe.

On peut voir, par le récit suivant, à quel degré de misère le collège était alors réduit. « On n’avoit, dit un missionnaire, pour réfectoire qu’une grange couverte de paille, et » ouverte de tous côtés. Quand il survenoit quelque tempête » à l’heure des repas, les écoliers qui étoient du côté d’où le » vent souffloit, étoient obligésde se lever, d’emporter leur » portion, et d’aller au côté opposé chercher quelque coin » pour éviter d'être mouillés. Le corps de logis où on dor- » moit et où on’ étudioit n’étoit pas en meilleur état. Les » vents du nord a voient emporté une grande partie des pailles » du toit, de façon que , quand il pleuvoit pendant la nuit, » la plupart des écoliers étoient obligés de se lever, de ra- » masser leurs nattes, et de chercher un abri, en attendant la » fin de l’orage ; quand la pluie étoit passée, ils s’en retour- » noient dans leurs chambres, étendoient leurs nattes sur » la terre qui étoit toute mouillée, et dormoient le mieux » qu’ils pouvoient jusqu'au lendemain matin. Une partie du » viatique que j’avois apporté avec moi fut employée à re- » médier à ces maux, et on travailla à construire un nouveau » collège. Nous fûmes obligés d’assembler nous-mêmes les » matériaux, et de faire le gros de l’ouvrage. Deux jours de » la semaine, les études étoient interrompues pour aller au » désert couper et dégrossir les bois, d’où ilfalloit ensuite » les traîner ou les porter à travers des marais, jusqu’à une » rivière où l’on vcnoit les chercher en bateau1. » Quelque temps auparavant une première somme d’argent destinée à cette reconstruction, avait été employée à payer des soldats, des geôliers et autres personnes chargées de poursuivre criminellement nos missionnaires, voici à quelle occasion :

Phaià-thàc, nouveau roi de Siam, vouiaut demeurer paisi-

1 Noiiv. Lell. éJif. I. V, p. 507.

ble possesseur de la couronne, tenait en son pouvoir tous les princes de l'ancienne famille que les Birmans n’avaient pas emmenés prisonniers. Un seul d’entr'eux lui échappa sous prétexte d'aller visiter une pagode, et se réfugia au Kamhodje après s' être embarqué à Hon-dât sur une barque lui avait apporté des provisions à nos missionnaires. Bien que ceux-ei fussent totalement étrangers à cette évasion, on les accusa néanmoins de l’avoir favorisée. En conséquence, le 8 janvier 1768, le gouverneur envoya des soldats pour s’emparer de MM. de Bébaine, Artaud, et Jacques Tcbaug prêtre chinois du collège, et les emmener prisonniers à Kank ao. Ils eurent à supporter les vexations et les mauvais traitements usités en pareilles circonstances, et ils le firent avec tant de joie que les soldats eux-mêmes en étaient dans l’admiration. M. de Bébaine profita même d’un instant qu'il eut avant de s’embarquer pour donner, avec le plus grand calme, les ordres nécessaires au maintien de la discipline dans le collège pendant son absence.

A quelque distance des côtes, ils rencontrèrent un navire portant un mandarin qui leur fit subir un premier interrogatoire à son bord. Après avoir affirmé positivement que loin d’avoir favorisé l’évasion du prince, les missionnaires avaient refusé d’avoir aucune communication avec lui, M. Artaud ajouta : * Toute mon occupation est de méditer et d’ensei- » gner la religiou du Dieu du Ciel » et l’accent de vérité avec lequel il démentait les faits avancés dans l'accusation frappa tous ceux qui l’entendirent. Les missionnaires ensuite ramenés à leur bateau, s’y occupèrent dans une grande paix, de leurs exercices de piété, et de l’oraison qu’ils continuèrent pendant toute la traversée. Arrivés à Kan-kao, iis furent conduits immédiatement en prison où ils continuèrent le même genre de vie. La douceur intérieure qu’ils y goûtaient n’était pas néanmoins sans quelques épreu-

• Nouv. l,ett. édif. t. V, p. 469.

ves bien méritoires et bien capables de leur faire mettre tout leur espoir dans la grâce de N. S. J.-C. En effet, M. Artaud ayant été menacé de la question, « a avoué de- » puis que, livré à lui-même à certains momens, il étoit >* si saisi d’horreur, qu’il se sentoit près de défaillir. 11 se » reprochoit de ne s’être pas assez mortifié, et de n’avoir pas » accoutumé son corps à la douleur. Mais dès qu’il pensoit » à la miséricorde de Dieu, aux mérites de Notre Seigneur , » à la protection de la sainte Vierge et des saints anges, son » courage se ranimoit1. » Après quelques jours passés ainsi à l’édification de tous ceux qui les approchaient, et après plusieurs interrogatoires où leur innocence parut dans tout son jour, le vice-roi leur fit dire qu'il ne les croyait pas coupables et qu’il désirait seulement qu’un des missionnaires allât au Kambodje engager le prince fugitif à rentrer à Siam. M. Artaud y consentit à condition qu’on mettrait ses confrères en liberté, qu’on ne ferait aucun mal au prince à sou retour et qu’il n’aurait lui-même aucun titre d’envoyé officiel. Ces conditions furent acceptées , les deux autres missionnaires sortirent de prison, et on les déclara non-seulement innocents mais recommandables par leurs vertus. La négociation ayant échoué comme il était facile de le prévoir, on voulut rendre les missionnaires responsables de ce nonsuccès et on les remit tous eu prison.

On les traita cette fois avec plus de rigueur que la première, et on leur mit des cangues si pesantes qu’ils en étaient accablés. M. Artaud reçut la sienne en prononçant ces paroles du prêtre qui se revêt de la chasuble pour monter à l’autel : « Domine, qui dixisli: jugum meum suave estel » onus meum leve ; foc ut istud portare sic valeam, quoi » consequar gratiam tuam. Amen \ » La manière vraiment héroïque avec laquelle ils supportèrent pendant trois mois

1 Loc. cit. p. 471.

1 Seigneur, qui avez dit mon joug est doux et mon fardeau léger, faites que je porte celui-ci de manière à mériter votre grâce. Ainsi soit-il.

entiers ce rude traitement touchait jusqu'au fond du cœur; les chrétiens y prenaient un nouveau courage , quelques apostats revinrent à la religion, et plusieurs infidèles, parmi lesquels était un des gardes de la prison, se convertirent à cette vue. Trois mois après on les mit de nouveau en liberté en proclamant encore leur innocence. En revenant au collège ils trouvèrent que les élèves avaient suivi pendant leur absence la règle de la maison, avec autant de fidélité que sous la conduite des supérieurs. Exercices de piété, travail des études, tout avait été ponctuellement exécuté, Dieu voulant ainsi récompenser par cette douce consolation, la constance et la fidélité de ses serviteurs.

Le collège ne jouit pas long-temps de la tranquillité qu’on s’y promettait, car dès l’an 1 769 il fallut l’abandonner entièrement et renoncer à l’espoir d’y revenir jamais. Cette année-là, le gouverneur de Kan-kao s’étant révolté contre le roi de Siam, quatre provinces du Kambodje, aidées des Chinois qui s’y trouvaient pour le commerce, profitèrent de la circonstance pour secouer le joug de la Cochincbine. Les rebelles vinrent dans la résidence de M. Artaud alors fort malade, cherchant les Cochincbinoisqui pourraient s’y rencontrer. Dans ce moment, un ancien écolier du collège qui soignait le missionnaire prononça quelques mots en cette langue et fut massacré sous les yeux du mourant. Un mois après les rebelles envahirent inopinément le collège pour y surprendre lesCochinchiuois qu’ils soupçonnaient y être cachés. Ils en trouvèrent en effet une famille dont ils massacrèrent la plus grande partie. Ils voulaient de même mettre à mort les missionnaires et les écoliers; mais n’ayant pas pu faire entrer les domestiques de la maison dans leur complot, ils en remirent l’exécution au lendemain, ce qui donna le temps de fuir pendant la nuit. Le jour suivant, ils s’emparèrent du collège, pillèrent tout ce qu’on avait été forcé d’y laisser et y établirent leur demeure. Les missionnaires se réfugièrent, avec les autres personnes du collège, à Kan-kao

où ils éprouvèrent de nouvelles privations et où M. Artaud mourut quinze jours après. Alors ils songèrent sérieusement à exécuter le projet formé depuis quelque temps, de transporter le collège à la côte de Coromandel. Après avoir éprouvé de grandes difficultés pour obtenir une permission de sortir du port, ils s’embarquèrent le 1 1 décembre 1769, au nombre de quarante-trois personnes. Le 3 janvier suivant, ils abordèrent à Malacca où ils séjournèrent pendant deux mois, après quoi, divers navires leur ayant donné passage gratuitement, ils arrivèrent à Pondichéry où l’on s’occupa de suite de rétablir le collège. On parvint en effet à construire un bâtiment convenable à Virampatnam, village situé à une lieue de distance de la ville ; mais cet établissement fut détruit plus tard, à la suite des guerres.

BIENVEILLANCE ET ENSUITE PERSÉCUTION DU NOUVEAU ROI DE SIAM. — SOUFFRANCES DE M“" DE METKLLOFOLIS ET DES MISSIONNAIRES.

En 1766, M. Le Bon avait été sacré évêque de Métellopolis par le Souverain Pontife , et nommé coadjuteur de MKr de Tabraca, auquel il succéda quelques années après. En arrivant à Bang-kok, le nouvel évêque trouva le roi assez bien disposé en faveur des chrétiens, qu’il affectionnait à cause de leur bravoure ; ce prince s’en était même fait une sorte de garde dont il s’entourait dans les expéditions, presque continuelles , tentées alors avec succès pour le rétablissement de la puissance siamoise. Par suite de cette bonne disposition, il nous avait donné une marque de bienveillance inouïe jusqu'alors, en rendaut une visite à M. Corre, le premier de nos missionnaires qu’il ait vu après son élévation au trône; mais ces faveurs furent de courte durée.

La prestation d’un serment accompagné de pratiques superstitieuses devint le motif d’une persécution contre les chrétiens, et surtout contre les missionnaires. Dans le courant de septembre 1775, trois mandarins chrétiens, au lieu de se rendre au lieu indiqué pour la cérémonie, crurent remplir suffisamment les intentions du roi, en prêtant le serment duns l’Église, entre les mains de l’évêque, qui leur en donna une attestation écrite; mais ce prince fut loin d’approuver une pareille conduite. Le 22 du même mois, les mandnrins furent arrêtés et mis en prison; le 25, Msrde Métellopolis et MM. Garnault et Coudé, ses deux missionnaires, furent de même saisis et conduits devant le roi avec les mandarins. On les dépouilla tous, comme pour les battre de verges, mais les mandarins seuls subirent la question. La nuit suivante on les reconduisit tous en prison, après quoi des juges furent nommés pour prononcer leur sentence. Les mandarins chargés de cette affaire, n’ayant rien pu obtenir d’eux par rapport aux cérémonies superstitieuses, firent leur rapport au roi qui, plus irrité que jamais, fit dès le lendemain comparaître les accusés devant lui; ils y vinrent et reçurent chacun cent coups de rotin. « Après » cette exécution , dit Msr de Métellopolis, le dos tout dé- » chiré et tout en sang , nous fûmes remis dans la prison » commune jusqu'à présent1, et dans les tourmens qu’ils » appellent les cinq prisons, c’est-à-dire, où l’on est retenu » par cinq lieus ou instrumens qui sont les fers aux pieds, » plus les deux pieds dans un cep de bois, la chaîne au col, » une cangue par dessus autour du col, et les deux mains » passées aussi dans la cangue et dans un autre petit cep >■ de bois. Tout cet équipage n’étoit guère propre à nous » guérir le dos et les côtés; aussi, à peine nos plaies ont- • elles été fermées au bout de deux mois1. » Quelques jours

1 Cette lettre est du 21 atril 1776.

* Notlv. Lett. édif. 1. V, p. 529.

après, les mandarins furent mis dans une prison séparée de celle des missionnaires; ils y témoignèrent la même contenance pendant deux mois entiers , et après ce temps, ils eurent la faiblesse de consentir à pratiquer les cérémonies à l'occasion desquelles ils avaient tant souffert.

Une pieuse chrétienne avait, à l’époque de la flagellation des missionnaires, recueilli une partie du sang qui coulait de leurs blessures, et conservait à leur insu les linges qu’elle eu avait ainsi trempés, lorsqu’un traître en fit un sujet d'accusation contre cette veuve et contre les missionnaires eux-mêmes. 11 prétendit que ces derniers voulaient envoyer en France ces preuves de leur supplice, pour exciter leurs compatriotes à venir tirer vengeance de ces mauvais traitements, sur le gouvernement siamois. Cette accusation, reconnue fausse par le mandarin chargé de l’examiner, n’eut d’autre résultat que de faire éclater la grandeur d’àme des missionnaires,' et la beauté de notre sainte religion , qui donne la force de pardonner les plus graves injures et les traitements les plus cruels.

Au moment où M«r de Métellopolis écrivait ces détails, on venait seulement de lui rendre l’usage de ses mains ; le 25 juillet, on lui ôta la cangue et les ceps, ainsi qu’à ses compagnons; le 14 août, on les soulagea de la chaîne qu’ils portaient , et on se contenta de leur laisser les fers aux pieds; le jour de l’Assomption on leur enleva encore ces fers ; mais, dès le lendemain, on les chargea de nouveau de tous les instruments de supplice qu’ils avaient si longtemps portés. Enfin, le 2 septembre, on exigea que les principaux chrétiens se rendissent caution pour les missionnaires, et que ceux-ci promissent de ne pas chercher à sortir du royaume , ni à rien entreprendre contre le gouvernement. A cette condition les prisonniers furent enfin mis en liberté.

La paix dont jouirent les missionnaires n’était cependant pas bien assurée, car le roi semblait vouloir de temps en

temps exiger que les chrétiens participâssent aux cérémonies superstitieuses du culte idolàtrique. 11 le fit notamment en 1778 et 1779, à l’occasion de quelques processions où les chrétiens s’étaient abstenus d’assister. Il menaça cette fois , de renvoyer les missionnaires hors de ses états, pensant, avec raison, qu’il aurait ensuite bien plus de facilité pour faire violence aux chrétiens. Ces menaces furent mises à exécution vers la fin de la même année ; M®r de Métellopolis et ses deux missionnaires furent emprisonnés et maltraités comme la première fois, et ensuite bannis du royaume. Sans aucune ressource et accablés de misère, ils eurent toutes les peines imaginables à regagner Pondichéry ; Msr de Métellopolis ne put même y parvenir , étant mort à Goa, le 27 octobre 1780, après trente-cinq années d'un pénible apostolat.

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