‹ Lettres à Mgr l'évêque de Langres, sur la Congrégation des Missions ÉtrangèresChapitre 37 sur 89 · MISSION DU TONG-KING · texte numérisé non relu

MISSION DU TONG-KING

PARTAGE DE CETTE MISSION ENTRE LES DOMINICAINS ESPA- GNOLS ET LA CONGRÉGATION DES MISSIONS ÉTRANGÈRES. — PERSÉCUTIONS DIVERSES.

Pendant que la mission de Chine souffrait persécution de la part des infidèles, et se trouvait en proie aux divisions relatives aux cérémonies idolàtriques, les églises du Tongkiug et de la Cochinchine n’avaient guère moins d’épreuves à subir. L’identité de religion avait amené les mêmes incertitudes au sujet des pratiques superstitieuses; les embarras relatifs à la juridiction des vicaires apostoliques étaient aussi les mêmes, et pour comble de malheur les souverains de ces royaumes, surtout celui du Tong-king, étaient aussi persécuteurs que les empereurs de la Chine.

Le 1er juillet 1693, MBC Deydier, vicaire apostolique du Tong-king Oriental étant mort, le Souverain Pontife lui donna pour successeur un Dominicain espagnol, et confia l’administration des chrétientés de cette partie du royaume à des religieux du mèmè ordre et de la même nation. Le reste fut placé sous la direction de nos missionnaires, et les jésuites continuèrent à exercer leurs fonctions dans l'un et l’autre vicariat, ce qui dura jusqu’à la destruction de leur Compagnie. Le partage du royaume entre les Dominicains et nous, n’a pas cessé d’exister jusqu’à ce jour, et nous espérons qu’il se continuera jusqu'à l'époque où la formation complète d une église nationale pourra rendre notre présence inutile au bien spirituel des chrétiens.

Dans le courant du mois d’août 1696, le roi du Tongking ayant porté un édit de proscription contre la religion chrétienne et spécialement contre les missionnaires, ceux-ci furent obligés de se cacher plus secrètement que jamais, et

tout portait à faire redouter les plus grands malheurs; mais Dieu eut pitié de ses enfants, et il détourna d’eux en partie, le coup dont ils étaient menacés. Presque tous les gouverneurs de provinces adoucirent beaucoup dans l’exécution, les ordres du roi, en sorte que cette tourmente passagère ne fut pas, à beaucoup près, aussi funeste qu’on pouvait le craindre. Une accusation , intentée contre les missionnaires par un chrétien apostat, faillit avoir des suites fort graves ; cependant on parvint à apaiser l’affaire au moyen de quelqu’argent distribué à propos à ceux de qui l’affaire dépendait. Alors M«r d’Àuren se détermina à prendre une précaution dont la nécessité fut bientôt démontrée. Il demanda et obtint pour coadjuteur M. Bélot, missionnaire très-zélé qu’il sacra en 1 702, sous le titre d’évèque de Basilée. Dix ans après, la persécution s’étant élevée de nouveau avec plus de violence, les deux évêques et un autre missionnaire français, M. Guisain, furent emprisonnés, et ensuite chassés du royaume. On les avait embarqués sur un navire faisant voile pour Siam ; mais, à peine étaient-ils en pleine mer, que des chrétiens avec qui l’on s'était entendu, vinrent à bord chercher M*r de Basilée, et M. Guisain qu’ils ramenèrent avec eux à terre. Une religieuse Amante de la Croix conduisit toute cetteaffaire, et les missionnairesdurent à sa présence d’esprit de pouvoir rentrer secrètement dans la province de Nghê-anh. Ils soutinrent ainsi toute la mission , pendant que M«r d’Auren, accablé de travaux et de vieillesse, mourait à Siam, le 9 août 1714, à l’ôge de quatrevingt-trois ans. Ce prélat, qui s’était toujours fait remarquer par la plus grande piété, s’était préparé depuis long-temps par les exercices les plus parfaits de la vie chrétienne, à cette mort bienheureuse qui le réunit à l’objet si désiré de ses uniques pensées. Trois ans après, Mer de Basilée mourut, et M. Guisain, nommé vicaire apostolique à sa place en 1718, fut sacré évêque de Laranda en 1721.

Pendant c'e temps, la persécution s'était renouvelée plus

cruellement que jamais, excitée par les accusations d’une femme de mauvaise vie. Cette malheureuse commença par apostasier, après quoi elle se réunit à deux ennemis déclarés des chrétiens; et tous ensemble présentèrent au régent du royaume une requête tendant à l'abolition du christianisme. L’effet qu'ils s’en promettaient ne fut pas atteint complètement, mais ils n’en causèrent pas moius une sanglante persécution dans laquelle plusieurs chrétiens et deux missionnaires de la Compagnie de Jésus eurent le bonheur de donner leur vie pour Jésus-Christ. La persécution commencée en 1721, n’était pas encore entièrement calmée en 1725. En 1736 elle reprit une nouvelle force, de telle sorte que, le 12 janvier de l’année suivante, quatre nouveaux jésuites scellaient de leur sang la vérité de la sainte doctrine qu’ils étaient venus annoncer à ces peuples.

Taudis que ces choses se passaient, le vicariat occidental demeuré sans pasteur depuis la mort de M«r de Laranda fut gouverné peudant quinze années entières par un simple prêtre, dans un temps ou la présence d'un évêque eût été si nécessaire. Ce pro-vicaire était, il est vrai, bien en état de supporter le poids de la charge qui lui était confiée, mais il ne lui était pas possible, malgré toute sa capacité, tous ses efforts et toute sa vertu, de remplacera beaucoup près un évêque dont la grâce et les pouvoirs sont réellement le seul véritable fondement d’une église. Ce pro-vicaire était M.Néez, du diocèse de Bayeux, entré au Tong-king dès l’année f 715. Il fut nommé en 1738 au vicariat occideutal avec le titre d’évêque de Céomanie et fut sacré l’année suivante. Ce fut un des plus distingués parmi les vicaires apostoliques du Tongking, ainsi que le témoignent les Nouvelles Lettres Edifiantes. Voici ce qu’on lit à ce sujet dans Y Introduction^ la mission du Tong-king : « L'évêque de Céomanie fut un pré- » iat recommandable par sa science, son zèle, sa piété, sa » prudence, sa fermeté et son désintéressement. 11 est à juste » titre regardé comme un des principaux soutiens et des plus

» beaux ornemens de la missiou du Tong-king Occidental, à » laquelle il rendit de longs et im portails services. Il mou- » rut le 19 octobre 1764, âgé de quatre-vingt-trois ans, » après cinquante ans passés dans l’exercice des fonctions » apostoliques, et vingt-cinq d’épiscopat'. • Il eut successivement trois coadjuteurs, MM. Devaux, sacré évêque do Léros eu 1746, mort dix ans après; M. Bennetat, d'abord, coadjuteur de Cochinchine, mort à l’Ile-de-France à son retour de Rome, en 1761; enfin 31. Reydelet qui lui succéda. Ce dernier, nommé évêque de Gabale et coadjuteur en 1762, ne reçut ses bulles qu’en 1766 et fut alors sacré par le vicaire apostolique du Tong-king Oriental *.

L’année précédente, un des principaux bonzes du royaume ayant été mis à mort pour ses crimes, le roi fit, à celte occasion, divers règlements pleins de sévérité contre le corps entier dont cet homme avait fait partie; mais en même temps, dans la crainte de paraître favoriser les chrétiens s’il se taisait sur leur compte dans cette circonstance, il renouvela dans le même édit, les peines portées contre eux par scs prédécesseurs. L’avidité des mandarins profita de cette occasion et les fidèles eurent plusieurs vexations à subir à ce sujet. On rechercha aussi avec assez de soin les prêtres européens ou indigènes qui échappèrent en grande partie aux poursuites des persécuteurs. Cependant le P. Orta, jésuite italien, fut pris et retenu en prison pendant plusieurs années, ainsi qu’un Dominicain tong-kinois.

La mission du Tong-king Occidental possédait alors à Kevinh un collège et un séminaire où se trouvaient environ quatre-vingts élèves qui eurent beaucoup à souffrir des

' Nouv. Lelt. édif. t. VI, Int. p. lxxxi.

1 Nouv. Lett. édif. t. VI, Introd. pp. lxxvi et suiv. — Hist. du Tonquin, t. II, pp. 131 et suiv. ■ — Lett. édif. t. IX, pp. 7, 14, 1 8, 21, 47 et suiv. 59 et suiv. 82; t. X, p. 436. — Mém. de Picot, 1. 1, p. 201 ; t. II, pp. 154, 190, 592.— État actuel du Tunkin, t. II, pp. 31, 34. — M. Henrion, t. X, pp. 229 et suiv. — Cal. des Miss. pp. 8 et suiv. — Galt, Christ, t. VII, col. 1029. — Bull. Pont. S. Congreg, de Prop. Fi de, t. IV. p. 46.

maladies épidémiques dont le royaume était infecté. Ensuite on put jouir d’une assez grande tranquillité jusqu’en 1773, époque mémorable d’une nouvelle et sanglante persécution. Le 5 août de cetteannée, leP. Castaneda, religieux de l’ordre de Saint-Dominique, allant en plein jour visiter un malade qui se trouvait à quelques pas seulement de la maison où il demeurait, fut aperçu, poursuivi, fait prisonnier et envoyé au second maudarin de la province qui le retint. Son but était d’abord d’extorquer de l’argent aux fidèles; mais n’ayant pas réussi comme il l’espérait, il fit mettre son prisonnier dans une cage et l’exposa ensuite aux ardeurs du soleil afin d’exciter la compassion des chrétiens. Dans la crainte trop fondée d’animer à la recherche des missionnaires par la rançon donnée pour celui-ci, on s’ abstint de faire aucune démarche eu sa faveur; alors le mandarin irrité de se voirtrompé dans ses espérances, fit faire de nouvelles perquisitions dans la province, et le dimanche 3 octobre , jour de la fête du saint Rosaire , on se saisit encore d’un autre missionnaire dominicain. Ce dernier qui était tong-kinois de nation fut enfermé dans une cage comme son confrère. Peu s’en fallut que M. Thiébaut, l’un de nos missionnaires, n’éprouvàt le même sort; mais il en fut garanti par les chrétiens d’un bateau sur lequel il se trouvait. Le maudarin fit alors conduire ses prisonniers devant le régent du royaume . Ce prince interrogea lui-même le P. Castaneda qui comparut aussi devant la reine-mère avec son compagnon. M6r de Céram rapporte ainsi une partie de l’interrogatoire que cette princesse fort ennemie des chrétiens fit subir au premier de ces missionnaires.

« Si comme vous l’enseignez, lui dit-elle, les fidèles obser- » valeurs de la religion chrèlienne montent au ciel après leur » mort , que deviennent ceux qui refusent de l’embrasser ? et » l’homme apostolique lui ayant répondu sans détour qu’ils - ne pouvoieut éviter de tomber en enfer, elle entra dans » une colère d’autant plus grande, que cette réponse ebo-

» quoit directement l’opinion reçue parmi les grands de ce » pays: Que les peines et les chàtimens de l’autre vie ne » sont que le partage des personnes viles et abjectes, etqueleg » rois, les princes et les personnes riches et puissantes, re- » trouvent après leur mort, les mêmes avantages dont ils » jouissoient pendant leur vie sur la terre ’. >

A la suite de cet interrogatoire, les religieux furent tous les deux condamnés à mort comme chefs de la religion chrétienne.

L’arrêt fut exécuté le dimanche 7 novembre suivant. Les chrétiens s’empressant après le supplice, de recueillir le sang et les autres restes de ces vénérables témoins de Jésus-Christ, le mandarin qui avait présidé à l’exécution s'en aperçut et lit aussitôt son rapport sur tout ce qui venait de se passer. Le régent, outré de colère à la nouvelle de ces marques de respect prodigués à des gens condamués par lui comme des criminels, ordonna de prendre les mesures les plus sévères contre ceux qui avaient osé y participer. Eu même temps il publia un édit des plus sanglants contre la religion chrétienne. Pour obéir à de semblables ordres on fit subir aux chrétiens toutes sortes de vexations, on abattit les églises, ou détruisit le collège et les autres habitations des missionnaires qui furent obligés de se cacher avec le plus grand soin. De deux prêtres tong-kinois arrêtés eu 1774, l’un parvint à s’échapper pendant la nuit, et l’autre fut délivré en payant au mandarin l’énorme rançon de huit cents piastres.

La persécution setait un peu ralentie en 1776, mais elle reprit une nouvelle force l'aimée suivante ; un nouvel édit

> A ouv, Lell. édif. t. VI, p. 38 1 . — Nous citons ce trait d'autant plus volontiers qu’il donne une idée des principes moraux qu'on rencontre chez les peuples étrangers à la doctrine évangélique. Nous pouvons remarquer combien est puissante, sur les esprits même les pius opposés à nos dogmes, celte morale divine qui a seule pu consacrer les principes de l'égalité des hommes devant Dieu. Ainsi voyons-nous que ceux qui insultent le plus à notre foi en Europe sont bien souvent ceux qui ont le plus profité des avantages qu’elle leur a créés dans la position sociale qu'ils occupent.

fut porté spécialement contre les missionnaires européens dont la tète fut mise à prix. Le 29 janvier 1777, un catéchiste, attaché auparavant au P. Vincent Lièm, martyrisé en 1773, fut lui-mème décapité pour la foi dans la ville royale, après avoir souffert avec la plus grande constance les tortures d'une longue prison. Un Dominicain espagnol, quelques prêtres et plusieurs chrétiens tongkinois furent pris de même dans le courant de l'année ; mais on parvint à les faire relâcher moyennant rançon. La persécution ne se ralentit un peu que dans le courant de 1779 ; toutefois elle ne s’arrêta pas entièrement , car deux chrétiens attachés aux missionnaires de la Compagnie de Jésus ayant été pris en 1 780, furent conduits à la ville royale où ils furent retenus long-temps en prison.

Le 18 juillet de cette même année, Msr de Cabale mourut et fut remplacé par son coadjuteur, Msr Davoust, évêque de Céram. Ce prélat, qui rendit à l’œuvre générale des Missions d’inappréciables services, avait été député à Rome par M&rde Céomanie vers 1760 pour y suivre les affaires relatives à la juridiction. Quelques années après il vint à Paris, où l'appelaient d’aussi grands intérêts \ et il était retourné à Rome en 1772, lorsqu’il y fut nommé coadjuteur du Tong-king occidental et sacré évêque de Céram. Ayant fait un nouveau voyage à Paris, il y apprit la mort de Msr de Gabale, et repartit en conséquence pour sa mission en 1 78 1 ; il n’arriva au Tong-king que dans le mois de janvier 1784.

Dans l'intervalle, le calme se rétablissant un peu dans ce royaume, les missionnaires avaient formé le projet de rétablir dans la province de Bo-chinh, un collège commun avec la mission de Cochinchine ; mais ce projet ne put pas se réaliser. Le prince persécuteur était mort aussi en 1682,

* Depuis long-temps on sentait le besoin de rendre plus étroite l’union des directeurs du séminaire de Paris avec les missionnaires. M6r de Céram y parvint heureusement au moyen des nuucellcs lettres-patentes données à ce sujet par Louis XVI en 1775.

Agé seulement de trente-quatre ans. Avant sa mort, les marques de la vengeance divine exercée sur plusieurs de ses officiers, depuis le martyre des deux Dominicains, l’avait rendu plus favorable aux chrétiens; outre cela, des troubles politiques étant survenus dans le royaume, au sujet de la succession à la régence après sa mort, les chrétiens durent regretter sa mémoire, malgré les maux qu’il leur avait fait souffrir. Depuis le retour de Msr de Céram, les fidèles étaient en proie à de grandes vexations et à des brigandages autorisés par ceux mêmes qui devaient les réprimer, en sorte que le collège, rétabli avec tant de peine, se vit encore plusieurs fois sur le point d'être détruit. Cependant l’œuvre de Dieu se poursuivait au milieu des dangers; ou eutretenaitles chrétientés formées, on gagnait de temps en temps quelques païens, et, ce qui était vraiment capital, les élèves du collège continuaient leurs études , et de nouvelles ordinations venaient combler les vides faits parmi les prêtres indigènes. Pendant les années 1784 et 1785, la mission fut encore exposée à de fréquentes épreuves plus ou moins violentes et plus ou moins funestes aux chrétiens. Le 7 avril 1785, un prêtre indigène ayant été arrêté par un mandarin de sa province, pouvait devenir l’occasion d'une persécution générale, lorsque par bonheur on parvint, deux mois après à obtenir sa liberté à prix d’argent. Le 20 du même mois, une semblable capture eut encore lieu, mais avec des suites moins onéreuses pour les chrétiens, car ou fit relâcher le prêtre nouvellement arrêté sans beaucoup de dépenses. La famine, la guerre et les brigandages des voleurs causèrent encore bien des misères à cette époque; pourtant, la persécution se ralentit beaucoup et finit par se réduire aux vexations locales habituelles même en temps de paix.

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