‹ Lettres à Mgr l'évêque de Langres, sur la Congrégation des Missions ÉtrangèresChapitre 38 sur 89 · GUERRES AVEC LA COCIÏIKCHINE. — ORIGINE ET PROGRES DES TA Y-SON · texte numérisé non relu

GUERRES AVEC LA COCIÏIKCHINE. — ORIGINE ET PROGRES DES TA Y-SON

De graves événements politiques sc passaient alors nu Tong-king et en Cochinchine, et comme ces faits auront par la suite une grande influence sur l’avenir de ces deux missions, il est nécessaire d’en parler en cet endroit. Du reste, comme nous en développerons plus en détail les causes et les effets en parlant de la mission de Cochinchine, nous nous contenterons d’indiquer rapidement ici l’ensemble des faits relatifs au vicariat qui nous occupe.

Vers l’époque dont nous parlons, les mécontentements excites contre le nouveau roi de la Cochinchine avaient amené une guerre civile dont la durée fut de vingt-huit ans entiers, et qui finit par la réunion de l’empire annamite en un seul royaume. Dès le commencement , les insurgés de Cochinchine mirent à leur tête trois frères de la famille des Tay-son, dont les succès furent immenses pendant bien des années. L’aîné d’entr’eux , nommé Nhac , fort ambitieux et très-capable, avait exercé le commerce jusqu’au moment de l’insurrection. Le second était un bonze sans influence personnelle, mais très-utile au parti par l'appui qu’il lui ménageait auprès des bonzes du royaume. Long-nhu-ong, le troisième, était plus entreprenant, plus guerrier, plus habile encore que son frère aîné, qu’il seconda puissamment toutes les fois que son intérêt personnel ne le portait pas à agir dans un sens coutraire. Tels furent les hommes qui devaient en peu de temps changer la face des deux royaumes.

En 1 774, les Tong-kinois ayant été appelés en Cochinchine par les ennemis du gouvernement , les Tay son profitèrent de cette circonstance pour déclarer au roi qu’ils n’avaient pris les armes que pour sa défense , et afin de repousser l’étranger. En réalité, cependant , tout en s’opposant aux

Tong-kinois , ils se battaient pour leur propre compte, pillaient les caisses publiques, et détruisaient par ruse ou par violence l'armée royale envoyée contre eux , aussi bien que contre l'ennemi commun. Sur ces entrefaites, le roi fut mis à mort, et on rétablit à sa place le pelit-lils du dernier prince précédemment exclu de la couronne. Croyant pouvoir compter surNhac, dont il ne connaissait pas encore l'ambition, le nouveau roi s’unit au Tay-son et lui demanda sa fille en mariage ; mais bientôt obligé de fuir uq^sujet dont il avait tout à craindre, il leva une petite armée contre lui, fut défait et obligé de sc rendre. Peu de temps après il disparut ainsi que scs principaux officiers, sans qu'on ait su jamais ce qu’ils étaient devenus. Son fils leva une nouvelle armée pour venir à son secours, mais Long-nhu-ong s’étant présenté aux soldats avec une patente royale qui leur ordonnait de livrer le prince rebelle et de mettre bas les armes, l’armée obéit et le malheureux prince eut la tête tranchée à Say-son. Cette ville fut elle-même rasée, parce que les habitants s’étaient déclarés pour lui. Plusieurs autres membres de la famille royale périrent dans les supplices, mais la femme de ce prince eut le bonheur d'échapper avec son second fils, Nguyên-anh, plus connu depuis sous le nom de Gia-laong. Réfugiés dans les bois, le petit prince et sa mère seraient infailliblement tombés entre les mains de leurs ennemis, si Mgr Pigneaux de Béhaine, évêque d'Adran, vicaire apostolique de la Cochinchine, ne leur eût ménagé le moyen de se retirer au milieu de quelques serviteurs fidèles. Ce fut là le premier service rendu au prince par l'évêque, dont l'influence fut si grande sur la suite des événements. Comme ce n’est pas ici le lieu de les raconter en détail, nous nous contenterons de dire qu’après avoir cherché à relever son parti, Nguyên-anh obtint d’abord quelques succès, fut ensuite obligé de fuir et de se retirer dans l’île de Pulo-xvay et même à Siam, où le roi lui donna un asile. Pendant ce temps Long-nhu-ong, aidé d’un mandarin tong-kinois réfugié en Cochinchine, entrait au

Tong-king pour en chasser les Trinh , qui tyrannisaient également le roi et le peuple, et qui avaient toujours persécuté les chrétiens. Après quelques combats de peu d’importance , l’armée cochinchinoise arriva jusqu’à la ville royale, et le 23 juillet 1786, le chef des Trinh, régent perpétuel du royaume, se donna lui-mème la mort pour se soustraire au péril dont il était menacé. Long-nhu-ong s’empara des trésors du vaincu qui étaient immenses; il rétablit ensuite l’autorité du vieux roi Canh-hung , dont il épousa la fille , après quoi, son frère Nhac étant venu de la Cochinchine , ils reprirent ensemble le chemin de ce royaume. L’immense butin dont ils étaient chargés faillit devenir la cause d'une rupture sanglante entr’eux, mais leur troisième frère parvint cette fois à les accorder. Ils partagèrent ensuite la Cochinchine en trois principautés souveraines qu'ils se distribuèrent, accordant toutefois une sorte de supériorité sur les deux autres, à Nhac l’alné de la famille.

Le roi du Tong-king étant mort quelques jours après l’arrivée des Tay-son à la ville royale, son petit-fils lui succéda sous le nom de Chièu-tông; mais il n’eut pas pendant longtemps l'exercice de la puissance royale dans toute sa plénitude, car, le 12 septembre, une faction puissante le força de reconnaître un nouveau régent perpétuel. On cherchait en même temps à perdre entièrement Công-chinb, mandarin puissant, qui avait appelé les Tay-son dans le royaume, et fait ainsi déposer l'ancien régent. Alors Công-chinb, jugeant avec raison qu’il ne sauverait sa vie qu’en se rendant redoutable à scs ennemis, résolut une seconde fois de faire venir Long-nhu-ong au Tong-king. Ce dernier saisit avec empressement une ouverture qui secondait admirablement ses projets ambitieux sur ce royaume; il s’y rendit aussitôt, et n’ayant pu arriver tout d’abord à ses fins, il profita de la circonstance pour conserver, dans les provinces frontières, un corps de troupes capable de lui servir de première base d’opérations pour l’iuvasion qu’il méditait. Công-chinb , de

son côté, marcha contre le régent dont il battit les troupes en plusieurs rencontres, et rétablit, pour un temps, la paix dans le royaume.

Il est impossible de dire ce que ce malheureux pays eut à souffrir à l’occasion de tant de troubles et de guerres. Cependant, au milieu de ees calamités publiques, on eut la consolation de voir le collège de Ke-vinh, les résidences des missionnaires et la plupart de celles des prêtres du pays, conservés par une protection toute spéciale de la divine Providence. Quelques chrétiens furent néanmoins gravement maltraités en diverses circonstances; l’un d’eux fut même massacré et un autre grièvement blessé en haine de la foi par des Cochinchiuois.

En 1 787, les Tay-son pénétrèrent plus avant dans le Tongking, prirent et décapitèrent Công-chinh leur ancien allié; ensuite Long-nhu-ong finit par s'emparer entièrement de ce royaume, après quoi il se retira en Cochinchine, laissant à un mandarin le soin d’y gouverner en son nom. Ce dernier n’y fut pas long-temps en paix, car dès l’année suivante Cbièu-tông, le roi détrôné, s’étant réfugié en Chine, implora le secours de l’empereur qui envoya en effet des troupes contre les Cochinchinois. Ceux-ci furent d’abord chassés de la ville royale, mais bientôt après ils reprirent leurs avantages, et voici commentl’auteur de 1 ’Etatacluel du Tun - Ici», rend compte de la conduite de Long-nhu-ong en cette circonstance : « Sur-le-champ, dit-il, il assemble une petite » armée, court à marches forcées pour combattre l’armée » chinoise, enlève sur sa route tous les hommes en état de » porter les armes, les force à prendre parti dans son ar- » niée, fait massacrer tous ceux qui s'y refusent, prend pour » ses troupes toutes les subsistances, laisse les vieillards, les » femmes, les enfants sans ressource, brûle les maisons » de ceux qui lui refusent des secours, ou que l'épouvante » a fait fuir ; tombe inopinément en désespéré sur l'armée » chinoise, la taille en pièces, tue sur le champ de bataille;

» Vingt mille hommes ; les autres périssent dans leur fuite, » ou dans les forêts où ils avaient été obligés de se réfugier. » On prétend qu'il n’y eut que quarante ou cinquante Chi- » nois qui purent retourner dans leur patrie y porter la nou- » velle de ce désastre. Ne s’arrêtant point dans le cours de » ses victoires, il entra en Chine, s’avança jusqu’à quelques » lieues de Canton ; et de-là il demanda à l’empereur de la » Chine de le reconnaître pour roi du Tunkin, et obtint cette > reconnaissance sous condition qu’il se rendrait à Pékin » pour prêter foi et hommage, et recevrait l’investiture 1 . » Toutefois, comme il craignait de tomberdans un piège en entreprenant ce voyage, il paraîtrait qu’il envoya sous sou nom un de ses officiers chargé de remplir auprès de l’empereur, toutes les formalités de l’investiture, et qu’il fit ensuite massacrer secrètement ce témoin de sa fraude, afin d'en anéantir à jamais les preuves.

Alors il prit le nom de Quan-trung, et, devenu au moins aussi puissant que son frère Nhac, il refusa de lui donner aucune marque de dépendance. Une révolte excitée contre leur puissance dans la Cochinchinc méridionale, les empêcha encore de faire la guerre à cette occasion ; mais bientôt rien ne put arrêter les effets d’une rivalité qui finit par causer la perte de l’un et de l’autre. Du reste ou peut juger, par le passage suivant, de l’état malheureux où se trouvait le Tong-king avant que Long-nhu-ong s’en fût entièrement emparé. « Les Tay-son en se retirant, portèrent « partout le fer et la flamme, pillèrent et saccagèrent tout le «* royaume, mais surtout les deux provinces de Nghè-anh et » de Thanh-boa, les plus voisines de la Cochinchine, cù le » peuple leur opposa de la résistance. Des factions se formè- » rent, l’une, pour soutenir l’indépendance du jeune roi •> Chièu-tông, l’autre, pour le forcer à reconnoitre un chua ou » régent perpétuel de la famille Trinh. Ces deux partis se 11-

■ Rial act. du Tunkiu, t. II, ]>. 1 6t*.

» rent une guerre d'autant plus cruelle, qu’il n’j avoit plus > nulle forme de gouvernement , plus d’armée discipliuée ;

„ partout les villages étoient armés les uns contre les autres ;

» ce n’étoit, de tous côtés, que meurtres, pillages et incen- » dies. La famine et la peste furent les résultats de ce désor- » dre, La mortalité fut si affreuse qu’elle enleva près de la » moitié des habitants du royaume'.» Tout bien considéré, comme les Tay-son ne persécutaient pas encore les chrétiens, que d’ailleurs ils savaient reprimer les brigandages des voleurset qu’ils maintenaient leurs soldats dans une sévère discipline, les missionnaires se trouvaient mieux de leur régime que du précédent*.

Dans cet intervalle, la mission perdit son vicaire apostolique, de Céram, mort le 17 août 1789. Cet événement fut très-facbeux,car, dans les circonstances présentes, il devint impossible de sacrer son successeur. En effet, Mgr de Ruspe, vicaire apostolique du Tong-king Oriental, mourut le 7 septembre suivant; d’un autre côté, la guerre du Tong-king et de la Cocbinchiue ne permettait pas d’aller trouver M*r d’Adran dans cette mission ; aussi, malgré les dangers d’une pareille démarche, M. Longer fut-il contraint de se rendre à Macao pour y être sacré par l’évêque de cette ville. Cette nécessité, du reste, se reproduisit plusieurs fois depuis l’établissement de nos missions , et nous en avons eu tout récemment un exemple, lorsque Msr Retord fut obligé d’aller à Manille, malgré les probabilités à peu près certaines d’être pris dans son voyage. M. Longer, sacré évêque de Gortyne le 30 septem-

■ Nouv. tell. éJif t. VI, Int. p. txu.

, Étal art. «lu Tunkin, 1. II, pp. I SS et suiv. 1 f.7 et suit. — Nouv. Lell. édif t. VI, Inlrod. p. lxxxh; pp. 154 et suiv. 240 et suit. 251, 264, 268, 271 313, 319, 326, 330, 335, 351, 360, 374, 379, 384, 407, 441, 454, 459’ 464’ 467, 470; t. Vil, pp. 9, 20, 23 el suiv. 28 et suiv. 38, 42, 47. — Le» édif. t. XIII, pp. 35, 89, 280 ; t. XIV, p. 248. — O. des Miss. pp. ,4 |6. Vie de faillie Gagelin, p. 237. — M. llenrion, I. XI, p. 253.— Extrait» des nouv. des miss, des Indes orient, 1785, pp. 1 1 et suiv. — Nouv. des ltliss. orient. 1787, première partie, pp. 70 et suiv. — Nouv. des Miss, •rient. 1789, deuxième partie, pp. 70 et suiv.

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