‹ Lettres à Mgr l'évêque de Langres, sur la Congrégation des Missions ÉtrangèresChapitre 39 sur 89 · PERSÉCUTIONS DES TAV-SON · texte numérisé non relu

PERSÉCUTIONS DES TAV-SON

Pendant tout ce temps les missionnaires vivaient dan* un état de crainte et d'incertitude, facile à comprendre en songeant aux grands mouvements politiques qui agitaient alors le royaume. Néanmoins les chrétiens jouissaient d'une assez grande paix dans l'exercice de leur religion. Seulement, on se servit de temps en temps du prétexte de la guerre civile, pour les accuser de favoriser le parti opposé au gouvernement établi, et on leur fit subir en conséquence plus ou moins de mauvais traitements. En 1793, l’état des choses devint beaucoup plus difficile ; on commença la persécution en ordonnant la destruction de toutes les églises en même temps qu’on proscrivait la foi chrétienne comme mauvaise et pleine de funestes erreurs. Il fut mis en question, dans cette circonstance, si l’un des missionnaires français ne se livrerait pas lui-mème aux persécuteurs ; c’était, disait-on, le seul moyen de faire cesser le mal, et M. de la Bissachère se disposait déjà à se rendre devant les mandarius, lorsque M*c de Gortyne, mieux informé des dispositions du vice-roi, lui défendit de tenter cette démarche. Eu conséquence, tous les missionnaires demeurèrent cachés dans les forêts et sur les montagnes, tandis que la persécution sévissait avec assez de violence dans plusieurs provinces. Les choses s’aggravaient de plus en plus, lorsqu’un événement imprévu vint y mettre un terme au moment où l’on devait le moins s’y attendre.

Les deux principaux auteurs de la persécution étaient le

vice-roi du Tong-kiug et l'ouclc du jeune roi, qui fondèrent alors le projet de détrôner ce prince pour se substituer à sa place. Ce complot ayant été découvert, les deux coupables furent saisis, enfermés dans des cages et ensuite mis à mort en punition de leur crime. Cet événement rendit la paix à l’Église, et les mandarins qui étaient en grande partie favorables au christianisme, saisirent celte occasion pour témoigner publiquement leur estime et leur affection pour les chrétiens et pour les missionnaires.

Les choses demeurèrent à peu près en cet état jusqu'en 1798, époque mémorable d'une des plus violentes persécutions qu’ait eu à subir l'Église annamite. Cette fois la tempête éclata dans la Haute Cochinchine où résidait le jeune roi ; et le 21 du mois d'août, elle commença à se faire sentir dans la province de Bô-chiuh, dont moitié appartenait au Tong-king ; elle fut si terrible, que les missionnaires et les prêtres iudigènes trouvaient à peine un réduit où ils pussent se cacher. Plusieurs chrétiens furent saisis et condamnés aux plus cruels supplices; ou leur faisait clouer les mains sur de grosses planches, puis on leur enfonçait à plusieurs reprises, et pendant des heures entières, des pointes de fer très profondément sous les ongles. Pour les femmes, ou leur enveloppait les doigts avec de la toile imbibée d’huile a laquelle ou mettait cusuite le feu. D'autres chrétiens reçurent des bastonnades si violeutes, qu’un vieillard en mourut quinze jours après. Le gouverneur du Bô-chinh , l'un des plus ardents persécuteurs, renouvela en 1799 ses violences contre les fidèles avec plus de fureur encore; mais bientôt après il subit le sort réservé aux eunemis de Dieu. Un village païen l'ayant accusé de malversation , il fut saisi, mis à la cangue et envoyé dans cet étut à la cour où on lui lit son procès. Dans les autres provinces, les églises avaient été abattues, le collège détruit et les chrétiens soumis à des tortures auxquelles plusieurs n’eurent pas la force de résister. Le grand nombre pourtant donna des preuves d'une

constance et d’un courage à toute épreuve, et plusieurs moururent à la suite des tourments horribles qu’ils eurent à supporter; M*r de Castorie fut lui-même sur le point d’être pris par les infidèles, mais la présence d’esprit d’un chrétien le sauva; M. de la Bissachère, obligé de se réfugier sur un rocher situé à huit lieues en mer, y demeura sept mois avec quatre de ses élèves. « Je me plais singulièrement ici, écri- » vait-il de son rocher; j’y passerois volontiers ma vie, si » telle itoit la volonté de Dieu. La croxjance générale de ces » peuples est que cette montagne appartient aux diables, et » qu'ils les ont entendus plusieurs fois. J'y suis depuis bientôt » quatre mois, et je vous assure que j'y ai rencontré le bon » Dieu, qui me fait de grandes grâces, mille fois plus qu’un « pécheur comme moi ne devroit en attendre. II y avoit envi- » ron vingt jours que ce cher confrère étoit dans cette soli- » tude, continue l'auteur de la lettre où nous trouvons le récit de ce fait, lorsque dix-sept barques portant des man- » darins et trois cents soldats armés de fusils, vinrent blo- » quer le rocher. Le missionnaire, qui avoit été prévenu » quelques jours auparavant par des pêcheurs chrétiens, que » son asile étoit connu, et que le gouverneur devoit envoyer » du monde pour le prendre, étoit monté avec ses gens jus- » qu’au sommet de la montagne. Les soldats ne firent de » recherches que dans le bas; deux ou trois seulement mon- » tèrent jusque vers le milieu ; et, n’apercevant aucun ves- » tige d'hommes, n’allèrent pas plus loin. Tous s’en re- » tournèrent, regardant ce lieu comme inhabitable, et «maudissant l’accusateur, qui, après avoir fui pendant' » un mois, fut enfin obligé de payer une grosse amende,

» comme s’il s'étoit moqué des mandarins. 1 » Plusieurs prêtres indigènes coururent de même les plus grands risques d’être arrêtés en différentes parties du royaume; un d'entr’eux , nommé Jean Dat, fut plus heureux que les au-

f Ifour. LfM édif. t. VIII, p. 22

très , car on se saisit de lui et on le mit en prison. La vertu , dont il donna des preuves, lui mérita de grands égards de la part de ses persécuteurs; il finit cependant par être condamné à mort et fut exécuté le 28 octobre, jour de la fête des SS. apôtres Simon et Jude. Dans cette circonstance, les mandarins lui témoignèrent le même respect que dans la prison; celui d'entr’eux qui fut chargé de l’exé? cution le traita en particulier avec des ménagements auxquels on devait peu s’attendre ; il engagea les chrétiens à venir saluer le père pour la dernière fois, et leur laissa ensuite toutes facilités pour enlever son corps et recueillir les précieuses dépouilles de ce martyr de Jésus-Christ.

Cependant la persécution était moins violente dans les provinces éloignées de la Cochinchine , et le vice-roi avait même défendu d’y publier l’édit de persécution ; en sorte que la paix n’y eût pas été troublée , sans les tracasseries de quelques mandarins inférieurs, ennemis de la foi ou avides d’argent. Plus tard , le roi ayant pressé l’exécution de son édit et rappelé le vice-roi favorable aux chrétiens, la persécution y prit le même caractère que dans les autres provinces où elle avait commencé à sévir. M®r de Gortyne y fut arrêté et ensuite mis en liberté par les chrétiens, qui contraignirent les satellites à relâcher leur proie; MM. Langlois, Ëyot et Lepavec, qui se trouvaient dans les mêmes provinces, y coururent les plus grands dangers, ainsi que plusieurs autres missionnaires français ou annamites. Un de ces derniers fut arrêté à l’occasion d’une recherche dirigée contre un de ses confrères. On le traita fort rudement, on lui mit une cangue d’une pesauteur éuorme et on le retint en prison pour garantie des sommes extorquées par le mandarin , pour la conservation des églises jusqu’alors demeurées debout. Vers le milieu du mois de juin 1799,1a persécution se ralentit uu peu , et les prêtres indigènes purent sortir assez librement pour exercer les fonctions du saint ministère. Dans le même

temps, les évêques et les missionnaires du Tong-king et de la Cochinchine, crurent pouvoir obtenir du jeune roi la révocation de l’édit de persécution porté contre la religion chrétienne ; mais ce prince, enflé de quelques succès militaires, refusa d’entendre leur requête, et bientôt après des revers, précurseurs d’une ruine prochaine , vinrent lui apprendre qu’on ne s’attaque pas en vain aux christs du Seigneur.

En 1 800, M. Le Roy essaya de réunir les élèves du séminaire , dispersés par la persécution , et il eut le bonheur d'y réussir, sans exciter de soupçons dans son district; on rassembla aussi en différents endroits quelques écoliers destinés à entrer au séminaire après leurs premières études de latinité. Dans les provinces de Nghè-anh et de Bô-chinh, la persécution avait repris sa force, et plusieurs chrétiens y moururent des suites des mauvais traitements qu’ils subirent. Plusieurs autres furent décapités pour la foi, l’année suivante. Dans une autre province, M. Lepavec fut pris par les païens en 1801 ; on le maltraita et on l’insulta beaucoup, après l’avoir garotlé; mais les chrétiens l’arrachèrent des mains des satellites, et l’affaire fut apaisée au moyen d’une somme d’argent assez considérable. Il en fut de même, en 1802, pour un missionnaire dominicain et trois prêtres annamites qui furent relâchés moyennant rançon, après toutefois qu’ils eurent beaucoup souffert. La persécution cessa enfin dans le mois de juillet 1802, et l’on eut alors de nouvelles preuves d’une vérité reconnue dès les premiers jours de l’Église , qu’il n'y a pas de paix en ce monde pour les ennemis du Dieu des armées et des batailles. Les mandarins persécuteurs périrent pour la plupart misérablement, et Nguyên-auh, devenu maître du Tongking, renversa pour toujours la puissance des Tav-soa dnnc ef> mvmune.

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