‹ Lettres à Mgr l'évêque de Langres, sur la Congrégation des Missions ÉtrangèresChapitre 44 sur 89 · PERSÉCUTION DES TA V -SON · texte numérisé non relu

PERSÉCUTION DES TA V -SON

La Haute Cochinchine administrée par M8r de Véren était alors moins tranquille que les provinces soumises à Nguyênanh. La persécution passagère excitée au Tong-king eu 1 795 s’était fait ressentir dans cette province, et Mgr de Véren faillit être pris à cette occasion. Trois ans après, l’orage devint beaucoup plus terrible et les persécuteurs y exercèrent les mêmes violences qu’au Tong-king. Les chrétiens commencèrent à être inquiétés, le 7 août 1798, sans

1 Loe. cit. p. 69.

qu’aucun nouvel édit eût pu le faire prévoir. Ce jour-là on arrêta un prêtre annamite nommé Emmanuel Trièu avec deux écoliers, quelques religieuses et plusieurs chrétiens. Ils furent tous plus ou moins maltraités, après quoi la maison des religieuses fut détruite, ainsi que l'église. M** de Véren et scs missionnaires furent obligés, en conséquence, de se cacher avec grand soin, et l’un d’entr’eux, M.Gyre, prêtre du diocèse du Puy, courut les plus grands dangers d'être pris par les satellites. MBr de Véren etM. Doussain, qui fut depuis son coadjuteur, demeurèrent long-temps cachés dans une caverne. L’édit de persécution fut ensuite publié, et le jour même où il parut le vénérable prêtre annamite Emmanuel Trièu fut condamné à être écrasé sous les pieds des éléphauts. Un grand mandarin s’étant opposé à l’exécution de cette sentence , on espéra pendant quelque temps pouvoir sauver la vie du généreux confesseur; mais le 17 septembre, on le conduisit au supplice en compagnie de six voleurs. Après les avoir promenés pendant toute la matinée sur les marchés de Phu-xuàn *, on leur trancha la tête hors des mure. Ce glorieux témoin de Jésus-Christ avait constamment résisté à toutes les sollicitations qu’on loi avait faites de renoncer à exercer le ministère apostolique dans le royaume; le jour même de sa mort, il refusa une liberté qu’on lui offrait à cette condition. A près l’exécution, on permit aux chrétiens d’enlever son corps, qui fut enterré secrètement dans une chrétienté voisine ; sa tète et son sang furent de même recueillis avec respect par les fidèles. En 1803, ce corps vénérable fut exhumé par ordre de Mer de Véren, et enterré dans une nouvelle église de la chrétienté de Duong-son*.

> Capitale de la Cochinchine qui porle aussi le nom de Hué.

» Ce bon prêtre avait depuis long-temps un grand désir de souffrir pour la cause de N. S. La réponse qu'il ût aux mandarins au moment de son arrestation montre quelle était la pensée de son âme. * Je rends grâces aux mandarins, . leur dit-il, de ce qu’ils me procurent un aussi grand bonheur. » - — Nour. Lett. edif., t. VIII, p- 5.

Dans le même temps, trente-deux catéchistes furent arrêtés et placés dans l’alternative de fouler aux pieds la croix ou de perdre la vie; vingt-huit ou trente furent fidèles à leur conscience, mais comme c’était une simple épreuve à laquelle les mandarins voulaient les soumettre, ils n’eurent que le mérite de leur sacrifice intérieur, et furent honorés, même des persécuteurs. Un prêtre cochinchinois, nommé Dominique, fut arrêté dans le même temps, mis à la cangue et battu de verges à plusieurs reprises.

La persécution dura ainsi pendant les années 1798 et 1799 , et même jusqu’à la chùte des Tay-Son, mais ce ne fut pas sans attirer sur ceux qui l’avaient excitée des vengeances éclatantes, dont la nation entière fut forcée de reconnaître l'origine. Dès ce moment, les affaires de Nguyênanh prirent une tournure des plus favorables, et bientôt la puissance des Tay-Son fut entièrement détruite. Un des plus habiles mandarins militaires de ce parti, ayant rencontré un jour uue troupe de chrétiens mis à la cangue pour fait de religion, ne put s’empêcher de s’exprimer avec la plus grande indignation contre cette cruelle et impolitique mesure. On cite encore, à cette occasion, des exemples remarquables de l'actiou de Dieu exerçant sa justice d’une manière visible sur les mandarins et les princes coupables de pareils excès.

Pendant que ces choses se passaient, Nguyên-anh obtenait des succès de jour en jour plus décisifs. En 1797, il s’était avancé jusqu’à Phu-xuàn ; mais il ne profita point de ses avantages ; il se retira, et même il faillit perdre ce qu’il avait déjà conquis dans le royaume. Cependant la division qui régnait entre ses ennemis lui fournit le moyen de réparer amplement cette faute, et, cette fois, il n’en laissa pas échapper l’occasion.

Le fils de Thai-duc, ayant eu à se plaindre de Canh-thinh, qui régnait au Tong-king et dans la Haute Cochinchine, leva une armée avec laquelle il vint l’attaquer en 1799.

Vaincu et obligé de se retirer à Qui-phu, ancienne résidence de son père, il y fut pris peu de temps après et obligé de se donner la mort par ordre de Canh-thinb. Ces troubles qui affaiblissaient les Tay-son , donnèrent le temps à Nguyènanh d’augmenter son armée et sa flotte. Il eut aussi recours utilement aux conseils de M*r d’Adran, qu'il ne cessa de consulter dans toutes les circonstances importantes de cette longue guerre. Il lui dut, cette même année, la prise de Qui-phu, dont le siège ne dura pas plus de deux mois. La garnison de cette place, forte de quarante mille hommes, fut obligée de se rendre avec armes et bagages, et cent vingt éléphants.

MOBT ET FUNÉRAILLES DE M^r DADRAN.

Tel fut le dernier service rendu à Nguyèn-anh par M*r d’Adran, qui mourut le 9 octobre 1799. La maladie qui l’emporta , se déclara dans le mois d’août, et fournit au roi et à son fils l’occasion de donner, à leur généreux ami, des témoignages d’une grande tendresse et d’une profonde vénération. Quand tout espoir de guérison fut perdu, le roi et le prince versèrent bien des larmes , tandis que le pieux évêque, plein de joie de voir approcher le terme de sa longue épreuve en ce monde , disait au missionnaire, témoin de ses derniers instants : « Me voilà done enfin » rendu au bout de celte carrière tumultueuse que, malgré » ma répugnance, je cours depuis si long-temps. Voilà que » mes peines vont finir, et mou bonheur commencer. Je » quitte volontiers ce monde, où l’on me croyoil heureux. » J’y ai été admiré des peuples, respecté des grands, estimé » des rois : mais je ne regrette pas ces honneurs : ce n’est » là que vanité et affliction. La mort va me procurer le re- » pos et la paix , l’unique objet de mes désirs : je l'attends » avec impudence : si je suis encore utile sur la terre, je ne

* refuse pas le travail. Je me soumets à toutes les croix que » j’ai trouvées au milieu des grandeurs ; mais, si Dieu veut » bien m’appeler à lui, je serai au comble de mes vœux. » Quoique je craigne ses jugements terribles , j'ai la plus » grande confiance en ses miséricordes '. » Puis il disait au médecin : • Si vous n'avez pu me guérir , n’en soyez pas » affligé: vous avez fait tout ce qui dépendoit de vous; je » vous en fais mes remercîmens : retournez auprès du roi, » et racontez à Sa Majesté ce que vous avez vu ; dites-lui que » je n'ai nulle inquiétude, nulle frayeur, afin qu’il con- » noisse que les Européens * savent vivre et mourir *. » Quelque temps avant sa mort, il demanda son crucifix à M. Lelabousse qui l’assistait, et quand il l’eut reçu entre les mains, il adressa ces touchantes paroles à l'image vénérée de son Dieu : « Croix précieuse , qui toute ma vie fûtes mon > partage, et qui eu ce moment êtes ma consolation et mon » espoir, permettez-moi, disait-il, de vous embrasser une » dernière fois. Vous avez été outragée en Europe : les » Français vous ont renversée et rejetée de leurs temples » depuis qu’ils ne vous respectent plus; venez en Cochin- » chine. Je voulus vous faire connoitre à ce peuple plus » grossier que méchant, et vous planter en ce royaume, ■> jusque sur le trône des rois : mais mes péchés m’ont » rendu indigne d’être l’instrument d’un si grand ou- » vrage : plantez-l’y vous-même, à mon Sauveur! et érigez » vos temples sur les débris de ceux du démon : régnez sur

* les Cochinchinois. Vous m’aviez établi pour leur annoncer » votre Évangile : aujourd’hui, que je les quitte pour aller à » vous , je les remets entre vos mains. Je vous demande

• pardon de toutes les fautes que j'ai commises depuis trente-

' TJonv. Lell. édif. 1. VIII, p. 149.

» Le terme d’Européen dont je serrait Msr d’ Adran dans cette circonstance, avait la même signification que celui de chrétien dans le langage reçu chez ces peuples.

1 Nouv. Lelt. édif. t. VIII, p. 149.

» trois ans que j'en suis chargé, avec la grâce de mourir en » votre saint amour '. »

Quelque temps après, il tomba dans le délire, et il mourut, après une agonie de quarante heures, le jour où l’Église célèbre la fête de saint Denis. Il est impossible d’exprimer les regrets dont cette mort fut suivie de la part des chrétiens , et même des païens qui avaient eu quelques rapports avec le saint évêque. Les officiers français , en particulier, lui étaient si attachés que, vingt-cinq ans après, deux d’entr’eux, MM. Chaigneau et Vannier, revenus eu France, ne purent retenir leurs larmes à la vue du portrait de ce prélat, conservé au séminaire des Missions-Étrangères \ Le roi et le prince, en particulier, comprenant toute la grandeur de la perte qu’ils venaient de faire, donnèrent d’ éclatants témoignages des regrets qu'ils en ressentaient, par des honneurs extraordinaires rendus à sa mémoire. Le corps , transporté à Dong-nai, le 16 octobre, fut exposé deux mois entiers dans une salle de la résidence épiscopale. Pendant tout ce temps on y fit deux fois par jour la prière publique des chrétiens ; on célébra le saint sacrifice dans l’église voisine, et l’on y chanta l'office des morts ainsi que plusieurs services funèbres avec une pompe qui fit une profonde impression sur les païens. Cette magnificence de nos cérémonies fit même disparaître chez plusieurs, les préjugés entretenus contre les chrétiens, par suite de leur refus de prendre part au culte superstitieux des ancêtres *.

Les funérailles eurent lieu dans la nuit du 16 décembre suivant, avec une magnificence vraiment royale et inouïe

' Loc. cit. p. 1 53.

1 II se trouve aussi, à la même maison, un portrait du prince Canh peint en pittd lors de son voyage en France avec MSr d’Adrau.

3 Les funérailles d'un grand mandarin chrétien, mort dans la Basse Cochinchiue vers la même époque, firent aussi la meilleure impression sous ce rapport. Les païens étaient surtout étonnés de voir des chrétiens venir d une distance souvent fort éloignée, dans le seul but de s'unir aux prières faites pour l’âme du dcfuut.

jusqu'alors en Cochiuchine. « Le roi avoit chargé le prince *> son fils de diriger le convoi. On se mit en marche vers les « deux heures après minuit. Le cercueil, enveloppé d'un da- » mas superbe, et enchâssé dans un cadre à deux degrés avec » chacun vingt-cinq cierges allumés , étoit placé sur un beau » brancard d’environ vingt pieds de long, portés par quatre- « vingts hommes choisis; un baldaquin, brodé en or, cou- » vroit le tout. Une grande croix, formée avec des faneaux » artistement disposés, étoit à la tête du convoi. Elle étoit » suivie de six niches bien sculptées , posées sur des tables » et portées chacune par quatre hommes. Dans la première » étoient écrites quatre lettres en or, qui signifient : au sou- » verain Seigneur du ciel. La seconde renfermoit l’image de » saint Paul ; la troisième, celle de saint Pierre ; la quatrième, < l’ange gardien ; la cinquième, la Sainte Yierge : ensuite » venoit un étendart de damas d'environ quinze pieds de » long, où étoient brodés en caractères d’or les titres qu’a- » voient donnés à M«r l’évêque d’Adran , le roi de France » et celui de Cochinchine, avec ceux qui lui appartenoient » en qualité d’évêque. La crosse et la mitre étoient dans la » sixième niche : on la portoit aussi sur un brancard immé- ■ diatement devant le cercueil. Une nombreuse jeunesse » chrétienne, en couronnes et des cierges à la main , avec les » catéchistes les plus respectables de chaque église, accom- > pagnoient les brancards et les niches ; toute la garde du » roi, composée de plus de douze mille hommes, sans •> compter celle du prince son fils, étoit sous les armes et » rangée sur deux lignes, les canons de campagne à la tête:

» cent vingt éléphants avec leur escorte et leurs cornettes ' « marchoient des deux côtés. Tambours, trompettes, mu- » sique militaire cochinchinoise et carobogienne, fusées, » feux d'artifices, etc., rien n’y manquoit. Plus de deux » cents fananx de différentes formes , outre un nombre pror

1 Espèce d'étendard.

digieux de flambeaux et de cierges, éclairaient cette mar- » che lugubre. Au moins quarante mille hommes , tant » chrétiens que païens, suivoient le convoi. Le roi s’y trou- * voit avec tous les mandarins des différens corps; et, chose » étrange, sa mère même, sa sœur, la reine, ses concubines,

» ses enfants, toutes les dames de la cour, crurent que, pour » un homme si au dessus du commun , il falloit passer par- » dessus toutes les lois communes : elles y vinrent toutes,

» et allèrent jusqu’au tombeau » Le roi fit encore porter à la suite du cercueil les cinq étendards qui l'accompagnaient tonjours à la guerre ; et les mandarins regardèrent cette marque d’honneur comme la plus extraordinaire qui eût été donnée à la mémoire du grand évêque.

Le lieu choisi pour la sépulture avait été désigné par M«r d’Adran lui-même. C’était un jardin situé à cinq quarts de lieue de la ville. 11 l’avait autrefois cultivé de ses mains, et il aimait à s’y retirer de temps en temps pour jouir de la solitude avec son royal élève. Le monument fut élevé par les soins d’un artiste français, nommé Barthélemy, et le roi établit, à perpétuité, une garde de cinquante hommes, chargés de veiller nuit et jour sur le tombeau. Outre cela, il fit expédier et envoyer à la famille du prélat, un brevet d’honneur et de condoléance, où il exprime, dans les termes les plus touchants et les plus énergiques , son affection sincère pour l'illustre mort et les profonds regrets que lui inspirait cette perte funeste. Cette pièce, extrêmement honorable pour la mémoire du prélat, se termine ainsi : • Mon estime et mon affection pour lui, croissoient de jour » en jour. Dans les temps de détresse , il nous fournissoit » des moyens que lui seul pouvoit trouver. La sagesse de » ses conseils et de sa vertu, qui brilloit jusque dans l’en- » jouement de la conversation , nous rapprochoient de plus » en plus. Nous étions si amis et si familiers ensemble, que,

1 3iouv, Lelt. édif. I. VIII, p. 157.

» lorsque mes affaires m’appeloient hors de mon palais, » nos chevaux marchoient de front. Nous n’avons jamais eu » qu’un même cœur. Depuis le jour que, par le plus heu- » reux hasard, nous nous sommes rencontrés, rien n’a » pu refroidir notre amitié, ni nous causer un instant de » déplaisir. Je comptois que cette santé florissante me fe- » roit goûter encore long-temps les doux fruits d’une si » étroite union : mais voilà que la terre vient de couvrir ce

• bel et précieux arbre. Que j’en ai de regrets !

• Pour manifester à tout le monde les grands mérites de

* cet illustre étranger , et répandre enfin au-dehors la bonne » odeur de ses vertus, qu'il cacha toujours, je lui donne » ce brevet d’instituteur du prince héritier avec la première » dignité après la royauté ' et le surnom d’accompli. Hélas! » quand le corps est tombé et que l’àme s’envole au ciel, » qui pourroit la retenir? Je finis ce petit éloge : mais les

» regrets de la cour ne finiront jamais O belle àme du

» maître, recevez cette faveur ’! »

CONQUÊTE DE LA COCHINCHINE ET DU TONG-KING PAR NGUYÈN-ANH QUI PREND LE NOM DE GIA-LAONG. —

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