‹ Lettres à Mgr l'évêque de Langres, sur la Congrégation des Missions ÉtrangèresChapitre 45 sur 89 · SA MORT · texte numérisé non relu

SA MORT

Nguyôn-anb, privé des conseils de Mgr d’Adran , en ressentit l’utilité bien mieux encore que lorsqu’il pouvait y recourir; cependant il n’en continua pas moins à poursuivre le cours de ses succès contre ses ennemis. En 1800, il brûla leur flotte dans le port de Qui-nhon, où, quatre

1 « Je ne saurais comment exprimer en noire langue celte dignité, parce - qu’en France nous n’en avons point qui y réponde. Tout ce que je puis dire, » c’est que, dans ce pays, après cette dignité, on monte à celle de la royauté. » L'intention du roi, en la lui donnant, a été de le reronnoitie le premier après » lui. - (Note de M. Picot, traduc'eur du brevet.)

J Noiiv. Lett. edif. t. VIII, p. 204.

ans auparavant, il avait déjà réussi dans une expédition semblable. En 1 80 1 , il eut la douleur de perdre son seul fils légitime, le prince Canh, dont l’enfance avait donné tant d’espérance. Quand ce prince mourut, il n’y avait plus guère à compter sur son appui pour l’avenir; car les passions l'avaient emporté chez lui sur les sages conseils de son vénérable instituteur. Cependant, sur la fin de sa dernière maladie, il eut le bonheur de recevoir le baptême secrètement de la main d’un chrétien du palais.

L’année même de la mort du jeune prince, le roi son père, profitant de l’absence des troupes ennemies, occupées alors au siège de Qui-pliu, fit avancer sa flotte sur Phuxuàn , où Canh-thinh se trouvait sans défense. Cette attaque fut si peu attendue, et les dispositions des peuples de la Cochinchine étaient si équivoques à l’égard des Tay-son, que Cauh-thinh s’enfuit de sa capitale et se déguisa jusqu’au moment où il parvint à regagner le Tongking. IN'guyèn-anh ne voulut pas compromettre ce nouveau succès, en s’avançant plus loin à la poursuite de son eunemi ; il se contenta de fortifier la muraille qui sépare le Tong-king de la Cochinchine, et de se préparer pour la nouvelle campagne. Canh-thinh de son côté, guidé par un préjugé superstitieux, crut pouvoir détourner le malheur attaché à ses armes, en changeant de nom. Il prit en conséquence celui de Bao-hung qu’il crut plus heureux. 11 fit plus, il profita du momeilt de trêve que Nguyôu-anh lui laissait, pour lever une armée formidable avec laquelle il revint attaquer ce prince dans ses retranchements. Il n’avait pas, à beaucoup près, l'habileté et le courage de son père; mais souteuu dans cette circonstance, par la femme de son premier mandarin militaire, il résolut de se mettre lui-même à la tête de ses troupes. Au mois de février 1802, il vint en effet attaquer le roi qui défendait la muraille fortifiée avec une armée beaucoup moins nombreuse que la sienne. Nguyénanh était sur le point de succomber, lorsqu'il parvint à faire

passer de son côté, un petit corps des troupes qui lui étaient opposées. En même temps, par une manœuvre habile, il fit paraître sa flotte sur les derrières de l'ennemi, comme pour le prendre entre deux feux. Ce stratagème lui réussit, et Bao-hung, perdant toute contenance, prit la fuite et abandonna son armée.

Ce ne fut plus alors qu'une déroute générale, à l’exception du corps commandé par la femme du grand mandarin militaire. Cette héroïne fit sa retraite eu bon ordre, et vint rejoindre Bao-bung qu’elle conduisit dans la capitale, mais sans pouvoir rallier le reste de l’armée. Pendant ce temps, son mari faisait des progrès considérables en Cochinchine, lorsqu’il apprit les désastres du Tong-king; il eut donc la douleur d'abandonner ses projets de conquête dans cette partie du royaume, pour venir défendre son prince réduit ailleurs à l’extrémité. Tous les passages étant gardés par l’armée du roi, il prit son chemin par le Laos, où la plus grande partie de ses troupes périt de fatigues et de maladies. Accompagné de quelques centaines de soldats seulement, il fut rejoint par son héroïque femme qui voulut partager son sort, et peu de temps après on les fit prisonniers l’un et l’autre. Bao-hung chercha vainement à lever de nouvelles troupes pour se défendre, Ngnyên-anh, entré au Tong-king dans le mois de juin, en avait terminé la conquête dans le mois de juillet suivant. Ensuite toute la famille des Tay-son étant tombée entre les maius du vainqueur, celui-ci les fit conduire à Phu xuàn où ils furent tous décapités. Ainsi se termina cette longue suite de guerres, qui désola pendant trente aus les provinces du Tong-king et de la Cochinchine.

Jusqu’alors, Nguyèn-anh avait toujours témoigné l’intention de reconquérir, pour son propre compte seulement, la couronne de Cochinchine, et de rendre le Tong-king à la famille des Lè; jusqu’en IM 02, il ne prenait daus cette vue, que le litre de chua , et datait ses actes publics du règne de

Cauh-hung, avant-dernier vua du Tong-king; mais, lorsqu’il se vit sur le point de réussir, il changea de conduite, et déclara vouloir prendre et conserver le Tong-king, pour lui-mème et pour sa propre dynastie. Avant donc de quitter Phu-xuàn pour achever ses dernières conquêtes, il se déclara souverain indépendant des deux royaumes, et prit le nom de Gia-laong. Il fut reconnu en cette qualité, par l’empereur de la Chine,, qui lui donna l’investiture ordinaire dans le courant de 1804, et, cette même année, il changea aussi l’ancien nom d’An-nam donné à son empire en celui de Viêt-nam, qu’il porte encore officiellement aujourd’hui.

Du moment où la puissance de Gia-laong fut établie d’une manière assurée, on conçut les plus grandes espérances pour l’établissement de la religion dans les deux royaumes; déjà on pouvait prévoir le moment où ces chrétientés, devenues Églises, se passeraient désormais des secours de l’Europe, lorsque la haine de quelques mandarins puissants vint ruiner en peu de temps ce trop heureux avenir. Gialaong, privé des conseils de M6r d’Adran, céda plus facilement à l'influence des ennemis de la foi; il se laissa conduire par des considérations politiques qui lui tirent oublier la reconnaissance , et au lieu de l’édit de protection qu’il avait promis aux chrétiens, il se contenta de publier une déclaration fort équivoque, par rapport à notre sainte religion.

Cette haine des mandarins païens venait, en grande partie, de leur ancienne jalousie contre d’Adran, et elle allait si loin, qu’ils conseillèrent au roi d’attirer à la cour tous les missionnaires, afin de les obliger ensuite à partir pour l’Europe. Gia-laong s’y refusa , mais ce projet fut mis à exécution par Minh-mang, au commencement de son déplorable règne.

Sur la fin de 1803, les missionnaires firent de nouvelles démarches pour obtenir du roi un édit plus en harmonie avec ses anciennes promesses ; mais cette réclamation fut

mal reçue de la cour, et provoqua même une déclaration dans laquelle Gia-laong parlait avec mépris de la religion chrétienne, défendait de réparer aucune église sans la permission du gouvernement, et d’en construire de nouvelles à l’avenir. Toutefois, comme dans cet édit, il prenait également des mesures contre l'érection des pagodes et le culte de Foë, un grand nombre de païens se persuadèrent que , chrétien en secret , il n'avait ainsi parlé de nos divines croyances que pour cacher sa véritable pensée. Cette craiute des infidèles n’était malheureusement pas fondée, et jamais ce prince n’a manifesté le moindre désir d’embrasser le christianisme.

Dans les années suivantes, la religion profita de la paix plus ou moins précaire où l’on se trouvait, pour faire de nouveaux progrès parmi les populations. Le3 ennemis des chrétiens ne cessaient cependant de solliciter le roi contre eux, à chaque occasion favorable ; aussi s’attendait-on journellement à quelques vexations, et peut-être à uue persécution générale. La tranquillité publique était, de même, assez constamment troublée par les ravages de nombreuses bandes de brigands qui infestaient le royaume, et par les soulèvements partiels de quelques partisans de l’ancienne dynastie tong-kinoise, ou de quelques autres ennemis du roi régnant. L’un des partis révoltés , s’étant trouvé assez nom breux en 1 808, pour tenter le sort d’une bataille, fut vaincu, et les troupes royales en firent un horrible carnage, n’épargnant rien dans le pays que ces malheureux occupaient, et massacrant sans pitié les vieillards, les femmes et les enfants.

Malgré cela , cependant, les progrès de notre sainte foi continuaient dans les différentes parties de la mission ; les deux collèges établis étaient fort nombreux, et on avait la consolation d’y voir se former le vénérable et fidèle clergé annamite, dont le zèle et le courage soutiennent si puissamment aujourd hui cette Église persécutée. Dans l’état où en étaient les choses, par rapport à l’organisation de la chrétienté, le plus grand vide venait du manque de mis-

sionnaires européens, dont le nombre était grandement diminué, sans espoir prochain d’en voir arriver d'autres. On sentait donc vivement le besoin de mettre ces Églises dans une position telle, qu’elles pùssent enfin se suffire à ellesmêmes.

Voici maintenant la suite des évêques qui les administrèrent depuis la mort de M&r d'Adran , jusqu’au commencement du règne de Minh-mang. En Cochinchine , M8r de Véren, substitué à l’illustre prélat dont la mission venait d'éprouver la perte, avait obtenu l’année suivante un bref pour se choisir un coadjuteur. Il le fit, en sacrant M. üoussain, sous le titre d’évêque d’Adran. Le nouveau prélat étant mort en 1809, M®rde Véren sacra sous le même titre M. Audemar, prêtre du diocèse de Digne, mort lui-même le 8 août 1821. Dans le Tong-king, M®r de Castorie mourut le 22 mai 1816, et fut remplacé par M. Guérard, prêtre du diocèse de Cayeux, sacré évêque de Castorie, le 25 juillet suivant.

Dans le courant de la même année, Gia-laong désigna pour son successeur à l’empire, Chi-dam, son fils naturel, le préférant au fils que le prince élevé autrefois par M«r d’Adran avait eu lui-même d’une concubine. Cette fatale mesure devint le principe de la terrible épreuve à laquelle ces Églises eussent peut-être succombé, sans l’existence du nombreux clergé indigène qui s’y trouvait établi. Dès ce moment, il fut facile de prévoir des jours de combats pour le temps où le jeune prince monterait sur le trône, car il ne laissait échapper aucune occasion de témoigner sa haine contre les chrétiens. D'ailleurs son élection à la couronne, au préjudice de l'héritier direct , lui inspirait nécessairement des craintes au sujet des missionnaires. Il les croyait disposés à favoriser contre lui, le fils de l’élève de M&r d'Adran, et, humainement parlant, il avait raison ; car il ne savait pas que les missionnaires n’ont pas de parti politique, qu’ils obéissent toujours aux puissances, quand elles ne leur

commandent rien contre la loi de Dieu, et que, (lans le cas où leur conscience leur commande la résistance, ils savent supporter avec courage les souffrances et la mort , mais qu’ils ne se révoltent jamais.

Les malheurs qu’on redoutait ainsi vinrent fondre bientôt sur l’église annamite, car Gia-laong mourut le 25 janvier 1 820, et le prince désigné lui ayant succédé sous le nom de Minh-mang , ne tarda pas à exécuter ses projets sanguinaires contre les chrétiens. C’est ce que je vais vous résumer, Monseigneur, dans une lettre spéciale, où je rapporterai les faits qui concernent le Tong-king et la Cochinchine réunis. Je terminerai aujourd’hui en vous donnant quelques détails sur le caractère politique du prince à qui M®r d'Adran rendit de si grands services.

Gia-laong fut remarquable par bien des qualités morales dont il donna des preuves surtout dans le commencement de son règne. Placé par les revers de sa famille dans un état de détresse extrême, il sut en sortir peu à peu par sa patience et par son courage; indépendant des préjugés desa nation par rapport aux étrangers, il sut reconnaître la supériorité des Européens dans l’art militaire, et il en profita pour Je succès de sa cause. Il avait aussi une grande aptitude pour les arts et les sciences de l’Europe, ce qu’il prouva par la création d'une flotte supérieure à cellede ses ennemis, faisant démolir pièce à pièce un des navires français qu'il avait achetés, et l’employant comme modèle pour ceux qu il voulait faire construire. Sa conduite politique et privée ne fut pas toujours irréprochable; mais à le considérer comme païen, il peutêtre compté parmi les meilleurs princes qui aient jamais gouverné les empires; quant à ses sentiments sur la religion chrétienne, il fut toujours éloigné d’en embrasser les saintes croyances qu’il raillait souvent avec amertume; s il la toléra même pendant son règne, on le dut à sa reconnaissance envers M*r d’Adran qu’il aimait, et au besoin qu’il avait des chrétiens. Avant de mourir, il recommanda encore à son fils

d'user de la même modération envers eui; mais ses dernières volontés furent impuissantes devant la haine de Minhmang, devenu roi'.

' Nouv. Lett. édif. t. VI, Introd. pp. mv et Juir. xcvn; t. VII, pp. 57, 64, 90, 93, 95, 103, 125, 147, 154, 156, 172, 173, 190, 198, 205, 209, 211, 216, 225, 229, 238, 248, 256, 262, 283, 302, 311, 312, 333, 336, 343,348, 357, 369,375, 386, 392, 399,400, 402, 406; t. VIII, pp. 1, 23, 50, 66, 70, 92, 105, 121, 135, 138, 140, 144, 147, 181, 188. 190, 202, 206, 209, 214, 216, 219, 223, 227, 233, 241, 247, 249 et suiv. 258, 261, 273, 279, 284, 286, 288, 291, 295, 298, 299, 302, 307, 310, 312, 317,321,323, 329,330, 339, 343, 346, 362, 370, 375.— Ane. delaProp. t, I, numéro premier, pp. 7, 9; numéro quatre; p. 84. — Hist. eccl. (M. Hsx- »io«), t. XI, p. 529; t. XII, pp. 187 et suiv. — Un martyr, p. 133. — Précis des nouvelles reçues des Missions de la Chine et des royaumes voisins ea 1819. Broch in-8, pp. 4 et suiv. — Estratto délit lettere originali scrilte in idioma francese dai l'icarj apoitolici , e miuionarj delta Cina , Tunkino, Cochincltina, etc., sulto slato di quelle missioni. In-8, Rome, Solomoni, 1806, t. I, pp. 156 et suiv.; t. II, pp. 3 et suiv. 1 13 et suiv. — Nouv. des Miss, orient. 1794, pp. 175 et suiv. — Vie de l'abbé Gagelin, pp. 442 et suiv. — Vie de J.-E. Izoard, missionnaire apostolique, par J.-B. Pats» des Pauhaschea. In-12, Briançon, Chanlard, 1833, p. 191. — Nouvelles des missions orientales, Reçues à Londres par les Directeurs dujSéminaire des Missions-ÉIraugères en 1793, 1794, 1795 et 1796. In-12, Londres, J.-P. Coghlan, 1797, pp. 1 et suiv. 133 et suiv.

JÉSUS, MARIE , JOSEPH

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