PERSÉCUTION DE M1NH-HANG
Monseigneur ,
Pour achever .de vous rendre compte des principaux événements survenus dans les missions qui nous occupent en ce moment, il me reste à vous retracer toute une longue persécution qui a prouvé à la face du monde, la jeunesse immortelle de notre sainte Église catholique. De nos jours, comme à l’époque des premiers Césars, sur la terre annamite, comme au sein de nos vieilles cités, au milieu d’un peuple timide, comme parmi les belliqueuses nations de l’Europe ; en un mot, partout et à tous les âges du monde, l’ Église a trouvé des confesseurs et des martyrs.
On peut attribuer, en grande partie , aux appréhensions politiques, dont nous avons parlé, la haine conçue par Minh-mang, contre les chrétiens de ses états, et la déplorable constance avec laquelle il n’a pas cessé de les persécuter jusqu’à sa mort. Des révoltes plus ou moins sérieu-
ses, arrivées dans le cours de son règne, contribuèrent beaucoup à lui inspirer ces inquiétudes, et la malheureuse prise de M. Marchand dans une forteresse des rebelles ', vint le confirmer dans la pensée que les chrétiens n’étaient pas étrangers aux complots formés contre lui. Il raisonna des missionnaires comme s'il eût été question d’hommes semblables à ceux au milieu desquels il vivait; il ne comprit pas, ou ne voulut pas comprendre la différence que la pratique des vertus chrétiennes établissait entr’eux et les infidèles, et les regardant comme des ennemis déclarés, il n’hésita pas à exercer sar eux la plus odieuse tyrannie et les plus révoltantes cruautés.
De plus, considérant la nécessité de fondre en un seul corps de nation les deux peuples antipathiques soumis à son empire, il conçut fortement, à cet effet, une pensée d’unité qu'il voulut étendre au-delà des justes bornes. Mœurs, coutumes, croyances, il voulait tout réunir sous les lois d’une centralisation absolue dont il se réservait à lui seul la direction souveraine ; plan vaste et bien conçu que le défaut de modération l’empècha de réaliser. Ce prince, l’un des plus capables de son temps, tomba dans le défaut ordinaire aux souverains de haute intelligence, chez qui le calme d’une éminente sagesse ne vient pas réprimer les passions ambitieuses. Après avoir compris sa posilionil la dépassa; il voulut non-seulement pouvoir dire : l’état, c’est moi, mais encore régler selon ses croyances et ses affections, les croyances et les affections de son peuple. C’était s’engager évidemment dans la voie de la tyrannie, et il n’hésita pas à en accepter les conséquences. De cette manière, les précieuses qualités que Dieu lui avait données, et le soin qu’il avait pris lui-môme aies cultiver, contribuèrent puissamment à le rendre un vérita-
' Ainsi que nous le verrons plus tard, M. Marchand avait etc retenu de force pai les rebelles.
blc fléau pour ses sujets, au lieu d’en faire un grand et bon prince comme il pouvait l’ètre.
Les inquiétudes, causées dans toute l’Asie par les envahissements continuels de l’Angleterre , devinrent encore pour lui un nouveau motif de persécution contre les chrétiens, et en particulier contre les missionnaires. S'il pouvait croire ces derniers capables de favoriser dans son royaume le parti opposé à sa puissance , il ne faut pas s’étonner qu’il craignit de les voir agir dans les intérêts d’une nation plus rapprochée d’eux, par les mœurs et les autres rapports qui lient entr'eux les peuples de l’Europe. Enfin, c’était un prince débauché dont les excès ont abrégé la vie , ce qui suffirait pour expliquer les actes les plus sanglants de son règne. Quand le libertinage est porté cher les princes au point où il l’était chez celui-ci , il est bien rare que la cruauté n’en devienne pas la compagne; aussi peut-on citer de lui des traits de barbarie qui font vraiment frémir, et qui sont fort communs dans sa vie.