‹ Lettres à Mgr l'évêque de Langres, sur la Congrégation des Missions ÉtrangèresChapitre 47 sur 89 · MESURES COHTRE LES CHRÉTIENS · texte numérisé non relu

MESURES COHTRE LES CHRÉTIENS

Au moment où Minh-mang montait sur le trône, le choléra exerçait en Asie ces ravages précurseurs du fléau destiné à montrer plus tard à l’Europe, que le bras de Dieu n’était pas plus raccourci pour la vengeance. L’empire annamite souffrait, en particulier, d’une effroyable mortalité causée par cette maladie. « Dans la seule province où je » suis, écrivait alors MKr de Castorie, d’après le catalogue » que le roi a fait faire, il est mort en moins de trois » mois plus de 22,000 personnes. II en a été de même dans » toutes les provinces. Depuis un mois ce fléau a beau- » coup diminué , mais non cessé entièrement Propor-

» lion gardée, il n’est pas mort un chrétien sur cent païens. » Il semble que l’ange exterminateur ne cherchait que les » Égyptiens, au milieu des Israélites. C'est un fait quia » frappé tout le monde Aussi les païens ont dit partout : • Le doigt de Dieu est là : Digitut Dà est hïc (Exode, cliap. » vin, v. 19). Ils couroient aux églises des chrétiens de- » mander de l’eau bénite; et, prosternés au dehors, ils y » faisoient leurs prières avec grande dévotion*. » Toutefois, on ne voit pas que parmi ces infidèles, un grand nombre aient été conduits à la foi par le spectacle qu’ils avaient ainsi devant les yeux; mais faut-il s’en étonner, quand les miracles éclatants de Notre Seigneur et des Apôtres ont laissé un si grand nombre d'âmes dans l’aveuglement et dons l’erreur?

Le 8 août 1821, M6r Jean-Joseph Audemar, évêque d’ Adran, coadjuteur de Cochinchine, laissa par sa mort, tout le poids de l'épiscopat reposer sur Msrde Yéren, alors âgé de plus de 75 ans. La mission était donc menacée de se trouver bientôt sans évêque, ce qui arriva, en effet, deux ans après. AuTong-king, toute l'espérauce de la mission, sous ce rapport, reposait sur deux vieillards, Msr de Gortyne, et M«r de Castoric son coadjuteur, accablés d’infirmités l’un et l’autre. Ce f&cheux état de choses ne tarda pas à se faire sentir plus vivement encore peu de temps après. de Véren mourut, le 6 août 1823, avant d’avoir pu sacrer un coadjuteur, et M. Thomassin, devenu supérieur de la Mission, à titre d’ancienneté, expira de même, le 24 mai de l’année suivante. De celte manière, M. Taherd, arrivé en Cochinchinc depuis 1821 seulement, se vit obligé de prendre la direction d’une mission dont il ne pouvait encore avoir

• Le même fait a été constaté par les vicaires apostoliques des autres missions; on le remarque de même dans le Levant lors de la peste annuelle de ces contrées. Que la manière dont les chrétiens savent se conduire en pareilles circonstances indue sur ce résultat, cela peut être; mais aussi, nous sommes grandement fondés à dire et à croire qu’une puissance supérieure au* ressources humaines veille sur les fidèles vraiment dignes de ce nom.

1 Ann. de la Piop. 1. 1, numéro premier, p. 7.

qu’une connaissance bien imparfaite. Pourtant ce défaut d’expérience pouvait se réparer en quelque manière, avec le secours des prêtres indigènes, suffisamment nombreux pour servir de conseil et d'appui au nouveau supérieur; le plus grand inconvénient venait de l'absence d’évèque, et il est vraiment bien déplorable qu’on n’ait pas pu trouver, parmi les anciens prêtres cochinchinois , un homme capable de soutenir convenablement cette dignité.

Jamais, cependant, la mission n’avait eu un plus grand besoin de se voir protéger par la présence d’un pasteur, revêtu de la plénitude du sacerdoce de Jésus-Christ. Dès ce moment, on pouvait prévoir que la paix , accordée jusqu’alors au christianisme, ne serait pas de longue durée. Miuh-mang ne dissimulait pas sa haine, et des mesures de prudence politique l'engageaient seules à retarder la persécution.

En 1820, M. Chaigneau, officier français au service de Cochinchine, étant revenu en France pour quelque temps, fut nommé consul dans ce royaume, par Louis XVIII, qui le chargea aussi de présents pour Miuh-mang , avec qui la France voulait continuer l’ancienne alliance. Ce prince reçut bien ces avances, et parut satisfait de l'honneur que lui faisait le roi; mais il ue changea pas pour cela ses projets hostiles aux chrétiens. Il en commença au contraire l’exécution en défendant, sous les plus sévères peines, l’entrée de son royaume aux Européens, auxquels il assigna une ville pour le commerce. 11 ue cessait aussi, à chaque occasion , de parler avec éloge des souverains japonais , qui étaient parvenus à exterminer le christianisme de leurs états, en plaçaut sur la voie publique des croix, que chaque passant devait fouler aux pieds. Mous verrons, ailleurs, qu’il se résolut plus tard à prendre ce moyen funeste; mais la résistance des paiens eux-mêmes l’empêcha de mettre complètement ce projet à exécution.

En 1824, MM. Chaigneau et V annier quittèrent son service pour revenir en France avec leurs familles ; le capitaine

de Bougainville revêtu du titre d’envoyé de Louis XVIII, ne put être admis à son audience, et il refusa les lettres et les présents qu'on lui apportait. De plus, comme il avait été averti de l’arrivée d'un missionnaire, venu en Cochinchine avec l'ambassadeur, il adressa au gouverneur de la province où il s’était introduit, un ordre par lequel il enjoignait à ce mandarin d’exercer la plus rigoureuse surveillance sur les navires français qui viendraient désormais dans le port, afin d’empêcher le débarquement des missionnaires. Dans cette instruction, Minh-mang appelait la religion chrétienne, une religion perverse, qui corrompt la droiture du cœur et de l'esprit de l’homme. Elle est datée du 25 février 1825. Le gouverneur, pour faire sa cour au prince, outre-passa encore ses ordres ; il défendit aux chrétiens l’exercice de la religion, et ordonna quelques arrestations à ce sujet. Telles furent les premières alarmes sérieuses causées aux missionnaires, dont la vie fut dès-lors bien précaire dans ce royaume.

LES MISSIONNAIRES REÇOIVENT ORDRE DE SE RENDRE A LA COUR. — REQUÊTE DE QUELQUES MANDARINS CONTRE LE CHRISTIANISME.

Les dangers croissaient donc de jour en jour, et personne ne pouvait prévoir comment se terminerait la grande crise par laquelle on allait passer. Dans le courant de 1826, les chrétiens du Totig-king furent en proie aux craintes les plus vives; des bruits terribles de persécution circulaient dans les provinces, et l’on parlait de la peine de mort portée contre ceux qui demeureraient constants dans la foi, aussi bien que contre les Européens qui ne

1 Aujourd'hui contre-amiral.

sortiraient pas immédiatement du royaume. Cette fois, cependant, ces menaces n'eurent pas leur effet, et le conseil royal obtint de Minh-mang, qu’il aurait recours à des moyens moins violents pour arriver à son but. En conséquence, on se contenta d’arrêter quelques prêtres ou catéchiste* annamites et d’appeler à la cour les missionnaires français , sous prétexte de leur faire expliquer des cartes géographiques et des lettres écrites en caractères européens. « Nous jugeâmes tous, écrivait alors l’un d’eux , que » ceci n’étoit qu’une ruse de guerre pour nous renvoyer » tous en Europe, ainsi qu’on en a témoigné le désir plu- » sieurs fois, et qu’on l'a déjà essayé; parce que, dit-on, » s’il n’y a plus d’Européens ici, la religion sera bien » vite abolie (ce que tous les anciens missionnaires, qui con- » noissent le caractère léger de ees peuples, prétendent être • très-vrai.) En conséquence, comme nous n’avons nulle w envie des barres d’argent de S. MT.*, et moins encore de » quitter nos bons chrétiens, nous nous mîmes en sûreté » chacun de notre côté*. »

Une circonstance, fort indifférente en soi-même, fit voir aussi combien les craintes politiques de Minh-mang, avaient de part aux mesures prises par lui coutre les chrétiens. Uug-hoa, fils aiué du prince Canli, avait disparu de sa résidence ordinaire sans en prévenir personne. Aussitôt ou répandit à la cour le bruit que les chrétiens l’avaient conduit à bord des navires français, en station sur les côtes, et qu’ils voulaient se servir des Européens pour lui donner la couronne. Il n’en fallut pas davantage pour faire mettre de suite des soldats à la recherche du prince fugitif, et l’on en prit sujet de menacer de nou-

1 L’argent eu circulation en Cocbinchine a la forme de lingot. M. Masson fait allusion à la conduite deMinli mang qui, pour mieux cacher ses intentions, avait fait allouer une somme assez considérable à chacun de ceux qui se rendraient à la ville royale.

3 Ann. d« la Prop. t. III, p. 436.

veau les chrétiens des plus cruels traitements. Heureusement pour eux, on retrouva quelques jours après Unghoa qui ne songeait à rien moins qu’à manter sur le trône, et qui avait simplement quitté son habitation ordinaire pour se transporter dans une autre plus conforme à ses goûts et peu éloignée de la première.

Les haines contre le christianisme augmentaient donc chaque jour, et Minh-mang, qui voulait conserver, même dans ses violences, une apparence de justice aux yeux des peuples, se fit adresser par plusieurs mandarins une requête tendant à faire anéantir la religion dans le royaume. Dans cette requête, les accusateurs, après avoir reconnu que toutes les autres croyances de l’empire pouvaient être tolérées, ajoutent : « En effet, elles ne sont pas perverses et » opposées à la loi naturelle, ni capables de vicier les mœurs » et les coutumes, comme la religion de Jésus , qui détruit » et pervertit tout. Cette religion de Jésus est fausse et con- » traire à la véritable religion; elle séduit le peuple, et » abuse de sa simplicité; elle emploie la crainte des sup- » plices et de l’enfer pour effrayer les foibles, et la jouis- » sance des délices du Ciel pour attirer les autres. Elle en » est venue au point de publier un calendrier particulier ; « elle a même des tribunaux particuliers pour juger les » affaires. (On veut parler du tribunal de la pénitence'.) » Ils parlent ensuite des progrès de la religion, et du zèle des chrétiens à la répandre, après quoi ils supplient le roi de remédier aux maux de l'empire en détruisant cette secte dangereuse. « Ainsi, disent-ils, les voies tortueuses seront » redressées, et le mal sera chaugé en bien ; tout sera ra-

• mené à un seul et même point, qui est la religion du roi » et les bonnes coutumes, et partout on se conformera à

* cet ordre* . » Ils terminent en proposant divers cbàti-

1 Vit de l'abbé Gagelin, p. 94.

* Loc. cit. p. 96.

ments, et même la peine de mort contre les Européens, contre les prêtres et les catéchistes indigènes, et contre ceux qui, disent-ils, emploient les discours séducteurs pour corrompre une multitude de femmes imbécilles et sans pudeur, ou qui arrachent les yeux des malades ' ; le tout selon la gravité du délit imputé à chaque accusé.

Cette requête avait été présentée à Minh mang, dans le mois d’août 1826; le deux janvier de l’année suivante, M. Taberd, qui se trouvait au collège de Cochinchine, fut surpris par les mandarins et obligé de se rendre au palais du roi. On l'y reçut d’une manière honorable, et comme il était alors fort souffrant, M. Jaccard se rendit auprès de lui pour le soulager, en sorte queMinh-mang se trouvait déjà maître du sort de deux missionnaires français.

Dans ces pénibles circonstances, le Tong-king eut à déplorer une perte sensible dans la personne de M«r Ollivier, coadjuteur de M®r de Gortyne', mort en 1827, deux ans après son sacre. A la fin de la même année, il ne restait plus dans cette mission que trois prêtres français et le vicaire apostolique, accablé d’infirmités et de vieillesse. La Cochinchine était aussi abandonnée, et de plus, elle n’avait pas d’évêque. Le 18 septembre, M. Taberd avait été, il est vrai , nommé vicaire apostolique de cette mission avec le titre d’évêque d’Isauropolis; mais il ne put être sacré que le jour de la Pentecôte, 30 mai 1830. Aucun des quatre évêques des deux missions du Tong-king, n’ayant pu se rendre en Cochinchine pour celte consécration, M. Taberd profita du peu de liberté dont il jouissait pour gagner secrètement JBang-kok, où il fut sacré par M®r Bruguière.

Quelque temps après l’arrivée de MM. Taberd et Jaccard à la ville royale, les agents de Minh-mang firent de grandes perquisitions dans tout le royaume pour y découvrir les

1 Anciennes calomnies relatives aux assemblées dans les églises et aux onc-, lions des malades.

Européens, notamment dans la mission des Dominicains espagnols. La basse Cochincbine fut beaucoup moins tourmentée que le reste du royaume, parce qu elle était alors gouvernée par un grand maudariu, nommé Thuông-công, parfaitement disposé en faveur des chrétiens et des missionnaires français, en particulier. Ce mandarin avait en outre la plus grande autorité sur ses collègues et sur Minlx-mang lui-mème qui le craiguait. Ne connaissant pas, dans le principe, les projets de son souverain, il avait fait partir pour Huè, M. Gagelin et le P. Odorico ', les assurant qu’il s’agissait uniquement de servir d’interprètes à la cour pour les lettres d’Europe. Lorsqu'il apprit le véritable état des choses, il ne craignit pas de témoigner hautement sa réprobation pour une pareille conduite. • Je ne savois rien de » tout cela, disait-il. Quel crime ont commis les maîtres » français pour les persécuter? C’en est fait du royaume. » Le roi ne se rappelle pas les services des missionnaires, » qui nous donnoient du riz lorsque nous étions affamés, et » de la toile lorsque nous étions nus, et que nous n’avions » rien pour nous couvrir. C’est ainsi que le roi paie tant de » bienfaits par tant d’ingratitude*. » Tl se rendit ensuite à la ville royale , où il fit les plus fortes représentations à Minh-mang, lui rappelant les services rendus au royaume par M«r d’Adran et par les Français. Cette généreuse conduite fit quelque impression sur le roi, qui suspendit momentanément les perquisitions relatives aux missionnaires. Sur les instances de ce mandarin, il donna même à MM. Taberd et Gagelin, la permission de retourner dans leurs chrétientés, mais il retint M. Jaccard à Huê.

Pendant cette captivité déguisée, les missionnaires avaient tâché de se rendre utiles à quelques âmes, et M. Gagelin écrivait à cette occasion : « Nous n’avons manqué aucune

1 Religieux de S. François attache à la mission de Cochincbine. -

* Vie de l'abbé Gagelin, p. 109.

» occasion de faire connoître la religion chrétienne, soit dans » les ouvrages que le roi nous a fait faire, soit dans les en- » tretieus que nous avons eus avec les mandarins et autres » personnes. Nous avons même pu la faire connoître, du » moins en général , aux peuples voisins, par les ambassa- » deurs qu’ils ont envoyés ici dans le mois de décembre, à » l’occasion d’une petite fête solennelle que le roifaisoit cé- » lébrcr en l'honneur de la reine-mère '. *

Les années suivantes se passèrent dans un état de calme mêlé d’inquiétudes , qui finit par une persécution ouverte dont la violence devint bientôt extrême. Cependant, Minhmang ayant célébré la quarantième aunée de son âge, dans le courant de 1830, on crut devoir faire publiquement des prières pour lui dans une assemblée de chrétiens, présidée par M. Jaccard. « Les trois ou quatre premiers jours, rap- » porte ce vénérable missionnaire, la foule des païens était » déjà assez grande, mais les jours suivans on peut dire » qu’elle était innombrable, soit parce que le bruit de notre » cérémonie était plus répandu, soit aussi parce qu’on tâcha » d’y mettre encore plus de solennité que les jours précé- » dens. Plusieurs mandarins, militaires et lettrés, et même » un neveu du roi et sa sœur aînée vinrent admirer un ordre » et une gravité qu’ils n’avaient jamais vus dans les grandes » réunions *. »

La mission du Tong-king eut, cette même année, un grand sujet de joie] dans la consécration de M. Havard, sacré évêque d’ Acanthe par M*sr de Gortyne , dont il devint ainsi le coadjuteur. Le vénérable vicaire’ apostolique fit la cérémonie, le 21 septembre 1830, et mourut le 8 février de l’année suivante. « Ah ! cher confrère, écrivait le nouvel évêque à l’occasion de sa promotion à cette charge redoutable; que n’alliez-vous au-devant d’une telle demande

1 Loc. cil. p. 113.

1 Auu. de laProp. t. V, p. /iOà.

» pour en arrêter les effets ! que n'écriviez-vous à Sa Sain- » teté pour la prier d’en nommer un autre plutôt que moi! » Vous aviez déjà un nom tout prêt, et vous auriez agi en » cela, selon ma très-sincère volonté; vous m’auriez par • là épargné bien des chagrins, des pleurs et des gémisse- » mens*. *

premières sentences rendues contre les chrétiens.

Vers le même temps, une nouvelle requête de quelques mandarins déterminait enfin une persécution ouverte contre les chrétiens, dont Minh-mang voyait , avec une impatience sans cesse croissante, la présence dans ses états. Le premier acte de rigueur exercé sur les indigènes eut lieu, en septembre 1830, à l’égard de trois chrétiens de Mong-phu. Ils forent condamnés en cette qualité, à recevoir chacun cent coups |

de rotin, à porter la cangue pendant un mois tète nue, exposés au soleil, après quoi, ils devaient être conduits en exil. L’un d’eux mourut pendaut le supplice, et doit être ainsi considéré comme la première victime immolée à une haine, dont la violence devait se faire sentir en tant d’occasions; Minh-mang ordonna en même temps que l’église du village serait détruite. Bien plus , non content de donner à cette sentence la forme d’un jugement ordinaire, il en envoya des copies à tous les mandarins du royaume, avec ordre de juger dans le même sens tous les procès de chrétiens qui pourraient leur être présentés dans la suite. Cette sentence devint en plusieurs provinces , le signal de vexations nombreuses , exercées par les mandarins avides de profiter de cette circonstance pour s’enrichir aux dépens des chrétiens. Plusieurs prêtres indigènes, des caté-

1 Loc. cit . p. 3 1 5.

chistes et des fidèles furent arrêtés, mis à la cangue et maltraités avec plus ou moins de violence ; dans le courant de 1831, plusieurs églises furent aussi détruites, et le plus grand trouble se répandit dans toutes les chrétientés. Un prêtre tong-kinois, nommé Duyèt, donna dans cette circonstance des preuves d’un courage peu ordinaire. Le jour du Vendredi-Saint, il célébrait l’office solennel, lorsqu’un mandarin vint envelopper l’église avec ses troupes. « Un » soldat, le sabre à la main, se précipite dans l’église, se » place sur le premier degré du marche-pied de l'autel; et » mettant la pointe de son arme sur le cou du prêtre célé- » brant , il lui crie : Si tu bouges, je te coupe la tête. Le célé- * brant tourne légèrement la tète du côté du téméraire, le » regarde d’un air indifférent, et continue son office avec » un sang-froid qui pénètre tous les assistants d’admiration, » et en même temps de dévotion. Le soldat demeure au » même endroit, tenant toujours son sabre levé dans la » même position, et le prêtre lit la passion et les oraisons « qui la suivent sans émotion et sans trouble. Il descend » pour adorer et faire adorer la croix : le soldat le suit et ne » le quitte pas un instant '. »

Ainsi le jour des grands combats approchait; Minhmang avait triomphé des dernières craintes qui le retenaient dans la voie de persécution où il voulait s’engager; son glaive allait bientôt moissonner de nombreuses et grandes victimes. Écoutons M, Retord, rendre compte de ce qui se passait dans le royaume à l’instant où il pénétrait dans le lieu de sa mission : « La saison des marty s et des confesseurs corn- » mence ici, disait-il, il faut espérer quelle seraferlile. Sa » Majesté le roi du Tong-king et de Gochinchine vient de » signer du fond de son harem une sentence qui pronosti- » que de grandes choses pour l’avenir. Deux églises doivent

1 Ann. de la Prop. I. VI, p. 413.

« être détruites. Un chrétien, chef de village, a été con- » damné à mort, un autre exilé dans les montagnes. Quatorze » ou quinze soldats chrétiens sont condamnés aux travaux » forcés ou à quelque chose de semblable ; cent hommes » doivent recevoir cent coups de bâton chacun, et porter la » cangue durant deux mois, tète nue, aux ardeurs d’un so- » leil brûlant; cent femmes sont condamnées à recevoir «chacune cent coups de rotin. M. Jaccard, missionnaire « apostolique, est condamné à servir comme soldat dans les » armées de Sa Majesté. Cette sentence doit être exécutée au » moment où je vous écris ; car il y a plus d’un mois qu'elle » est adoptée. Ceux qui en ont été frappés, étaient en prison « depuis plusieurs mois ; ils sont tous restés fermes dans la » foi *. »

Voici l’origine des faits dont parle M. Retord. Dans le mois de septembre ou octobre 1831, les habitants du village païen de Cô - laô cherchant à se venger des chrétiens de Dûong son, où résidait M. Jaccard, crurent trouver dans la persécution naissante, une favorable occasion d’arriver à leur but. Leur espérance ne se réalisa que trop, car n’ayant pu réussir dans leurs premières accusations relatives à de prétendus droits de propriété qu’ ils réclamaient , ils dénoncèrent leurs adversaires comme chrétiens, au tribunal souverain chargé du jugementdu procès. Le 4 janvier 1832, ilsobtinrt nt une sentence, par laquelle diverses peines de la plus haute gravité étaient portées contre les chrétiens qui refuseraient d’apostasier, en foulant aux pieds la croix “. Cette sentence fut ensuite confirmée par Minh-mang, et ne put être adoucie malgré les instances de Msr d’Isauropolis auprès du grand mandarin Thuông-công , toujours bien disposé en faveur des chrétiens. Le chef du village fut en conséquence con-

1 Loe. cit. p. 438.

1 II n’est question dans cette sentence que de soixante-treize chrétiens condamnés.

damné à subir la peine de la strangulation , portée contre lui par la sentence des mandarins. « Le tribunal , dit M. Jaccard , avait aussi prononcé contre moi la même peine que » contre le premier chef; mais le bon Dieu ne m’a pas jugé » digne de porter les chaînes pour son saint nom : Sa Ma- » jesté m’a fait la grâce de commuer ma peine , et m’a con- » damné à èlre soldat, ce qui équivaut aux travaux forcés.

» Sa Majesté s’est déterminée à mon égard à cet acte de » clémence , par la raison que je ne suis qu'un barbare, qui » n’ai rien fait de contraire aux loix , mais qui suis simple- » ment venu dans ce pays pour gagner ma vie, en trompant » le public par la prédication d’une religion fausse » A la suite de cet arrêt, M. Jaccard fut obligé de quitter Dûongson pour venir résider à la ville royale, où il resta pendant assez long-temps , occupé à traduire des cartes et des journaux anglais pour le roi. Pendant ce temps, il profitait de toutes les occasions pour faire connaître la doctrine évangélique aux infidèles; un jour, entr’autres, il eut la sainte hardiesse de présenter.^ Minh-mang lui-même, un abrégé de l’ancien et du nouveau Testament, rédigé en langue annamite. Ce prince garda le livre pendant huit jours, le fit copier presqu'en entier, et, après ce temps, le gouverneur fit venir M. Jaccard devant lui pour brûler cet ouvrage. Le généreux confesseur lui répondit avec une grandeur d’âme qui dut profondément le toucher, et lui inspirer un grand respect pour les prêtres chrétiens.

Ceci se passait le 27 septembre 1832. Le 3i décembre suivant, quelques soldats ayant refusé de donner le libelle d’apostasie furent flagellés avec une graude violence. Deux jours après, M. Jaccard fut de nouveau appelé devant le gouverneur, à qui il répondit avec la même fermeté que la première fois. Il en résulta pour lui un redoublement de

1 Ann. de la Prop. p. 487.

surveillance, et on lui donna une garde qui l’empécbait de communiquer avec qui que ce fût.

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