TUY. CALAMITÉS QUI PÈSENT SUR LE ROYAUME
Alors la persécution était sur le point de devenir générale dans tout le royaume; le grand mandarin Thûongcông était mort vers la fin du mois d’août précédent; une ordonnance royale prescrivait de surveiller plus exactement que jamais Msr d’Isauropolis, dont la présence en Cochinchine était trop connue pour pouvoir être dissimulée ; enfin, le 6 janvier 1 833 , jour auquel l’Église solennise la fête de la Vocation des Geutils à la foi, Minh-maog publiait son fameux édit de persécution. 11 y renouvelait les anciennes calomnies répandues contre les chrétiens dès les premiers siècles de l’Église, et reproduites déjà dans la première requête des mandarins ennemis de la religion. Il y ordonnait aussi de soumettre tous les chrétiens à l'apostasie , en les faisant marcher sur la croix, et de détruire toutes les églises et maisons religieuses. Un ordre secret prescrivait, en outre, de rechercher particulièrement les prêtres, les catéchistes, et généralement tous ceux qui pouvaient propager la doctrine chrétienne par leurs prédications.
Vous savez , Monseigneur, quels épouvantables ravages cet édit causa dans toute l’Église annamite ; bien des chrétiens demeurèrent inébranlables dans la foi , mais plusieurs autres apostasièrent par la crainte des tourments. De ce nombre on compte surtout plusieurs chefs de villages. Le 25 juinj, un prêtre tong-kinois, nommé Pierre Tuy, fut arrêté par les païens au moment où il 'allait administrer le sacrement de 1 Extrême-Onction , et le 1 1 octobre suivant il eut, le premier , la gloire de mourir décapité pour la cause de
Jésus-Christ. A la suite de cette exécution quelques confesseurs , précédemment mis en liberté, furent rappelés en prison par les mandarins qui les firent immédiatement mettre à lacangue.
Le royaume était alors en proie aux plus grandes calamités ; indépendamment des ravages causés par la disette, les maladies contagieuses et les courses ordinaires des brigands, d'anciens partisans des Tay-son prirent les armes sur plusieurs points , et ne craignirent pas d’en venir aux mains avec différents corps des troupes royales. Afin de se faire des partisans parmi les chrétiens , ils répandirent partout le bruit, qu’en cas de succès, ils permettraient le libre exercice de la religion. L’un d'eux avait même écrit à un de nos missionnaires pour lui faire part de ses projets, et l’engager à prier pour le succès de cette entreprise. Le missionnaire reçut cette ouverture comme le devait faire un prêtre de Jésus-Christ , habitué à vénérer dans les puissances établies la majesté même de son Dieu. Aussi les mandarins faisaient-ils justice des calomnies répandues à cette occasion contre les chrétiens. Quelques-uns de ceux-ci avaient, il est vrai , participé au complot, mais ils étaient eu petit nombre, et tout le monde savait qu’ils avaient agi en cela contre les principes et les recommandations expresses de leurs pasteurs.
Tant de calamités firent une grande impression sur Minhmang qui résolut, à l’exemple des empereurs de la Chine, de publier une sorte de confession publique, dans laquelle il cherchait à reconnaître la cause des malheurs du royaume. Il s’imposa en même temps des jeûnes et des privations, il engagea tous ceux qui se croiraient capables d’exercer une fonction publique, à se présenter à lui, et remit une partie de l’impôt au peuple. Mais la source du mal était placée ailleurs, et il fallait bien y reconnaître l’influence de la puissance divine irritée contre l’auteur d’une guerre entreprise contre le Seigneur et son Christ.
Cette guerre détenait de jour en jour plus sanglante; tout le royaume était en bouleversement , les chrétiens souffraient des vexations inouïes , et les missionnaires cachés dans les cavernes ou dans les réduits les plus retirés, attendaient à chaque moment le jour où ils auraient ù rendre témoignage de la foi de Jésus-Christ. M. Retord parlait ainsi de la retraite où il était caché et des pensées pleines de consolations que sa piété lui inspirait : « Là, dit-il , dans le si- * lence de mes pensées solitaires, il est bien sûr que le sou- » venir des beaux cantiques chantés à Saint - Georges , à » cette époque , des belles cérémonies et des beaux sermons » de ces jours solennels, s’est présenté à mon esprit avec une » douceur mêlée de beaucoup d’amertume ; mais ensuite la » pensée de Jésus né pauvre, et abandonné dans la crèche de » Bethléem, m'a grandement consolé; il faut se résoudre à » tout : notre bon Maître qui a tant souffert pour nous, nous » a fait tant de bien qu’il est juste que nous souffrions aussi » quelque chose pour lui.
» Au milieu de mes misères, j’ai le bonheur de pouvoir » tous les .jours adorer de bien près le bon Jésus, qui tous » les matins , bien avant l’aurore, descend dans ma cabane; » là, Jésus naît de nouveau sur un autel de bambou, aussi » pauvre que la crèche ; quelques Annamites, aussi simples » que les bergers, lui rendent leurs devoirs , et un pauvre » Missionnaire qui n’est point roi, qui n’est point mage, » mais qui est aussi venu de bien loin, lui offre le sacrifice » de sa vie, dans quelque temps et de quelque manière qu’il » lui plaise de la terminer '. »
Ann. de la Prop. t. VII, p. 498.
MARTYRE DE M. GAGELIN, DE PAUL DOÏ-BUOUG ET DE MICHEL KÉNOtj.
La mission du ïong-king Oriehtal , n’était fias moins affligée que celle desservie par les missionnaires français; mais la présence de Minh-tnang, en Cochinchine, rendait encore la persécution plus terrible dans cette partie du royaume que partout ailleurs. d’Isauropolis, accompagné de quelques missionnaires, s’enfuit secrètement , et se réfugia dans les royaumes de Siam et du Kambodje. Le P. Odorico se livra au mandarin de Dong-nai et fut conduit à la ville royale; mais les événements les pius importants de cette année, furent le martyre de M. Gagelin et celui de Paul Doï- Buong, capitaine des gardes du roi. Le premier se livra luimême, dans la crainte de compromettre inutilement les chrétiens chez qui il s’était réfugié. On le fit partir aussitôt pour Hué, où il arriva, le 23 août 1833, chargé d’une cangue assez légère, qu’il conserva jusqu’à la mort. On le conduisit aussitôt en prison , où M. Jaccard et le P. Odorico purent le visiter deux ou trois fois par semaine jusqu’au 1 1 octobre suivant. Le soir de ce même jour, ou mit à la prison de M. Gagelin des gardes chargés d'empêcher qui que ce fût d’approcher de lui. Les missionnaires purent néanmoins s’écrire dès le lendemain, et cette précieuse correspondance nous a été conservée.
Dans le premier billet, M. Gagelin crut qu’on voulait le conduire bientôt en exil au Tong-kiilg, mais le même jour M. Jaccard lui donna une idée plus juste de l’état des choses, eu lui écrivant avec une simplicité digne de ces deux âmes héroïques : « Je crois devoir vous annoncer sans détour, bien- » heureux confrère, que nous avons appris que vous êtes » condamné à mort, pour être sorti de Dong-nai (où le roi * vous avait permis de rester), afin d’aller dans différentes » provinces pour y prêcher la religion. D’après ce que nous
» on avons entendu, vous êtes condamné à mourir par la » corde1.» Toutefois il resta peudant quelque temps un peu d'incertitude sur la réalité de cette condamnation; enfin, le 14 octobre, M. Jaccard eu confirma la nouvelle au martyr, de la manière suivante : « Monsieur et très-cber Confrère, » nous avons des gardes depuis hier; le jour nous avons deux » soldats qui nous surveillent, et la nuit nous en avons » quatre. Nous pourrons vous suivre de loin; votre sentence » est prononcée irrévocablement : lorsque vous aurez subi » le supplice de la corde, on vous coupera la tète pour la por- » ter dans les provinces où vous avez prêché le christia- » nisme. Ainsi vous voilà martyr; que vous êtes heureux ! » A cela M. Gagelin répondit : « La nouvelle que vous m’an- » noncez, que je suis irrévocablement condamné à mort, me * pénètre de joie jusqu’au fond du cœur. Non, je ne crains » pas de l’assurer, jamais nouvelle ne me fit tant de plaisir ; » les mandarins n’en éprouveront jamais de pareil : Lœtalus » sum in his quœ dicla suni mihi : In domum Domini ibi- » mus. La grâce du martyre, dont je suis bien indigne, a » été, dès ma plus tendre enfance, l'objet de mes vœux les » plus ardens ; je l’ai spécialement demandée toutes les fois » que j’élevais le précieux sang au saint sacrifice de la » Messe *. » Le dernier billet du martyr finissait ainsi : « Quand vous écrirez en Europe, je vous prie de faire con- » naître ma mort à la Propagation de la Foi, qui a jusqu’ici » témoigné tant de zèle pour les missions étrangères; je » n’oublierai point devant Dieu les membres de l’œuvre, si » j’ai le bonheur d’ aller au ciel, comme je l’espère. Recom- >• mandez-moi aux prières de toutes les âmes ferventes \ » Le 17 octobre, il mourut, étranglé pour la foi cl pour le saint nom de Jésus-Christ. Son corps, abandonné aux chrétiens, fut enterré d’abord dans un jardin de Phù-càm, mais
1 Vit* de l'abbé Gagelii», j». 21 li.
9 Loc*. oit. pp. 220 fl 221.
{ Loc. fit. |» . 22l».
ensuite on se vit obligé de l'exhumer pour le transporter au cimetière public, où les agents du gouvernement vinrent constater l’état du cadavre
Le 23 du même mois, l’une des plus illustres victimes de la persécution, Paul Doï-Buong , capitaine des gardes du roi, subissait aussi, avec le plus grand courage, le dernier supplice. Arrêté en décembre 1832, avec six soldats de son corps, il avait supporté de la manière la plus héroïque les souffrances de la torture et de la prison. Le 8 mars 1833, un de ses compagnons de captivité succomba glorieusement sous le poids des cruels supplices auxquels il avait été soumis ; les autres demeurèrent également fermes dans la foi, mais Paul Buong les surpassa tous en magnanimité. Il mourut enfin, décapité sur remplacement môme de l’église détruite. Le même jour, un autre témoin de Jésus-Christ , Michel Kenou, allié à la famille de Buong, fut conduit devant Minh-mang, en présence de qui il confessa courageusement la foi. Quelque temps après il fut condamné à mort, ainsi que les cinq compagnons de Buong. Alors aussi, M. Jaccard et le P. Odorico attendaient le moment désiré où ils devaient offrir leur vie en holocauste dans ce mémorable sacrifice.
En apprenant ces affligeantes et en même temps si glorieuses nouvelles, l’association entière de la Propagation de la Foi crut devoir témoigner à l’église annamite la part qu'elle prenait à sa douleur et à ses triomphes. « Pour nous, disaient les » membres des deux conseils de l’œuvre, nous ne pouvons » nous en souvenir sans une émotion profonde ; au jour de » leur combat et de leur triomphe , l’un d’eux tournant ses >> yeux mourans vers ses frères de la Propagation de la Foi, >< leur promit dans le ciel un éternel souvenir. Non, elle ne » sera pas stérile, cette sainte bénédiction d’uu martyr, elle » ranimera notre zèle; elle inspirera à tant de chrétiens qui
1 Minli-mang craignait que SI. Cagelin ne ressuscitai.
« en sont dignes par leur foi et leur charité, le désirde joindre » leurs offrandes aux nôtres, pour alléger le poids de vos » tribulations. Quel honneur pour nous de penser qu’une » part si légère de nos biens périssables se transforme en » vos mains, en des riebesses incorruptibles ! Nous vous » donnons un or vil et terrestre; et vous, vous nous rendez » des martyrs et des protecteurs dans le ciel1. »
Ces triomphes exaltés par l'Église universelle, les douleurs auxquelles la société chrétienne répondait par une si vive sympathie, devaient encore se renouveler plus d’uue fois sur la terre annamite; mais aussi la main de Dieu ne devait pas cesser de s’appesantir sur la tète des persécuteurs. Dans le courant de 1833, une invasion des Siamois vint ajouter de nouveaux malheurs à tant d’autres misères, qui affligeaient déjà le royaume. Cette expédition n'eut pas de succès, il est vrai, mais elle suffit pour causer hieu du mal à la province attaquée; elle devint eu môme temps pour le vicaire apostolique une éclatante occasion de montrer comment un évêque sait respecter les droits des puissances même les plus hostiles à notre sainte religion. Le roi de Siam, persuadé aveu raison qu’une invitation adressée aux chrétiens cochiuchinois par Msr d'Isauropolis, suffirait pour en engager un grand nombre à quitter leur pays et se rendre à Siam, le lit solliciter instamment par un de ses ministres pour eu obtenir une lettre dans ce sens. Le prélat demeura inébranlable dans le refus qu'il fit de se prêter à cet acte d’injuste condescendance.
Quelque temps après, ce digne prélat obtint la permission de quitter Siam pour se rendre à Pinang, avec les écoliers sortis comme lui de Cochinchine. En 1835, il eut la satisfaction de sacrer pour son coadjuteur, M. Cuenot, prêtre du diocèse de Besançon, nommé évêque de Métpllopolis, qui rentra en Cochinchine le 24 juin 1835.
* Ann. de la Prop. I. VII, p. 581.
PRISON DE M. JACCARD ET DD P. ODORICO DANS LA FORTE- RESSE DE Al-LAO.
A près la mort de M. Gagclin et des autres martyrs, M. Jaccard et le P. Odorico furent condamnés l’un et l’autre à être étranglés en compagnie d’un brigand ; mais, à la sollicitation de la reine-mère, leur peine fut commuée en une détention indéfinie dans le fort de Ai-lao, situé dans la partie du Laos soumise à laCochinchine. Ils partirent de Phuxuàn, le 2 décembre 1833, et arrivèrent dix jours après au lieu de leur exil, après avoir souffert de bien grandes fatigues , et des privations plus cruelles encore. L’ordre du roi portait qu’ils ne devaient être vis:tés par personne et qu’il fallait les laisser mourir de faim, mais le mandarin chargé du commandement du fort prit sur lui de ne pas exécuter cette sentence à la lettre, et il fit pour les confesseurs , tout ce qu'il put tenter sans trop se compromettre.
Cependant cette prison malsaine devint pour eux l’occasion d’un véritable martyre que le P. Odorico termina le 25 mai 1 834. M. Jaccard, accablé par les souffrances et la maladie, paraissait devoir le suivre bieutôt dans le repos éternel, auquel il avait dès lors plus d’un titre, mais Notre Seigneur voulut ajouter à sa couroune celle du martyre proprement dit, et justifier ainsi les héroïques désirs de la mère du confesseur. « Oh! quelle bienheureuse nouvelle, s’était-ellc » écriée en apprenant l’arrestation de son fils; quel bonheur » pour notre famille de compter parmi ses membres un » martyr Et le jour plus heureux encore où cette sublime chrétienne apprit que le sacrifice était enfin consommé, elle sentit son cœur de mère transpercé du glaive qui avait pénétré celui de Marie, mais en même temps, son àme généreuse tressaillit de de joie. Tranquilleet heureuse, plutôtque
■ Ann. (le la Prop. t. IX, p. 399.
résignée au milieu de sa douleur, elle se rendit aussitôt aux pieds des autels pour réciter, en présence de Jésus crucifié, le cantique de son action de grâces pour un si grand bienfait. Cependant, à l’époque dont nous parlons, le moment marqué pour le dernier combat du martyr n’était pas encore arrivé; de plus longues souffrances lui étaient réservées, et il devait être précédé dans le ciel par d’autres confrères heureux, comme lui déverser leur sang pour le nom du Sauveur.
nouvel édit de persécution. — ijécalogce de minh-