‹ Lettres à Mgr l'évêque de Langres, sur la Congrégation des Missions ÉtrangèresChapitre 49 sur 89 · MANG. MARTYRE DE M. MARCHAND · texte numérisé non relu

MANG. MARTYRE DE M. MARCHAND

Le 13 janvier 1834, Minh-Mang, publia un édit dans lequel il prescrivait plus fortement que jamais l'aposlasie à tous les chrétiens; peu de temps après, parurent sondécalogue et son ordonnance sur les solennités religieuses imposées à la nation quatre fois par année. Ces mesures avaient pour but de remplacer auprès des peuples les règles saintes du décalogue chrétien ainsi que les pieuses réunions de nos fêtes publiques. Grand et involontaire (bomraage rendu à la beauté de notre morale évangélique et à la vérité de noire culte qui répond à tous les besoins du cœur de l’homme.

La persécution sembla ensuite se ralentir un peu, mais bientôt après elle se renouvela plus violente que jamais, par suite de la prise de M. Marchand, au mois de septembre 1835. Ce généreux martyr, emmené de force par les rebelles, dans leur forteresse de Gia-dinb, s'y trouvait encore au momentoù elle fut emportée d'assaut par les troupes du roi. Tous ceux qu’on y rencontra furent passés au fil de l’épée, à l'exception de M. Marchand, de quatre principaux rebelles , et d’un jeune enfant du chef principal de l’insurrection. Ils furent tous enfermés dans des cages et portés à Huê, où ils arrivèrent le 15 octobre suivant. Dans les in-

terrogatoires subis par les chefs arrêtés, ceux-ci compromirent plusieurs personnages importants du royaume et chargèrent de même calomnieusement 31. Marchand.

Alin de faire avouer à ce dernier son prétendu crime, on le fit comparaître dans la nuit du' 17 au 18 septembre, on lui brûla les chairs des cuisses avec des pinces de fer rougies au feu, et il persista malgré la douleur dans la confession de la vérité. Il nia constamment qu’il eût en rien contribué à la révolte, et affirma, comme cela était, qu’il avait été conduit par force à Gia-dinh. Le 19, on l’iuterrogea de nouveau, mais sans le torturer, et on le remit en cage où il demeura ainsi jusqu’au 30 novembre, jour choisi pour le supplice. M. Marchand et les chefs pris avec lui, furent tirés de leur cage et conduits près du palais à la vue du roi, et sur un signal donné par lui, on s’achemina vers le lieu de l’exécution.

Jusqu’alors la persécution n’avait pas encore offert une aussi horrible scène que celle dont les détails ont été conservés par un catéchiste, témoin oculaire de ce sanglant spectacle. « En allant au lieu du supplice, on passe devant la maison » de la Question : on s’y arrête. Les brancards sont déposés » en dehors du seuil ; celui de M. Marchand est en face de » la porte, le visage tourné vers l’intérieur. A peine le Mis- » sionnaire a-t-il aperçu le foyer où se rougissent, à l’aide » du soufflet, les fers qui plusieurs fois déjà ont brûlé ses • chairs non encore cicatrisées, qu’un mouvement involon- » taire d’horreur le fait tressaillir; il s'agite, ses mouvements » font glisser un peu le drap qui le recouvre, et laissent à » découvert la peau blanche de ses épaules, dont la vue » excite la risée de la populace. Alors des bourreaux lui » prennent fortement les jambes et les étendent. Au signal » du mandarin criminel assis dans l’intérieur de l’apparte- » ment, cinq autres bourreaux saisissent cinq grosses pinces » rougies au feu, longues d’un pied et demi chacune, et ser- » rent les chairs des cuisses et des jambes à cinq endroits » différents. A l’instant, un cri aussi aigu que la douleur

» h échappe de la bouche du patient : O cha.... ôi !... littéra- » lement : Oh ! Père !... oh ! comme qui dirait chez nous » Mon Dieu ! et l’on voit s’élever une fumée fétide qui » s’exhale des endroits brûlés. Pendant long-temps les fers » sont maintenus sur ces chairs qui se consument de plus >* en pins; ils s’éteignent enfin, ils refroidissent, la fumée » cesse; alors senlement les bourreaux s’écartent et courent » remettre dans le feu ces tenailles affreuses, afin de les » faire rougir de nouveau, pour la seconde question. De » crainte que ces bourreaux ne se laissent surprendre par » un mouvement de pitié , des soldats armés de verges sont » postés derrière chacun d'eux, prèls à frapper celui qui » montrerait le moindre signe d’humanité. Quant à la po- » pulace qui a été attirée par la nouveauté du spectacle, la » plus grande partie mêle ses cris aux accents de la dou- » leur, tandis que d’autres insultent encore le patient et » l’appellent Père de la Religion de Jésus. Incontinent après » la question, le mandarin criminel adresse l’interrogation » suivante : Pourquoi, dans la Religion chrétienne , arrache- » t-on les yeux aux moribonds ? Le Missionnaire recueille ses » forces pour lui répondre : Cela n’est pas, je ne connais rien » de semblable. Il faut se rappeler que l’édit de persécution » avait réchauffé cette vieille calomnie des païens, à l’oc- » casion des onctions faites sur les yeux des malades aux- » quels on administre le sacrement de l’Extrème-Onc- » tion. Suit une seconde question avec les mêmes circons- » tances de barbarie; et quand les fers sout de nouveau » éteints, la seconde interrogation est celle-ci : Pourquoi » les époux se prisentenl-ils devant le Prêtre , près de l'au- » tel? — Les époux, reprend le patient, viennent faire re- » connaître leur alliance par le Prêtre en présence des chrè- » tiens assemblés , et attirer sur eux les bénédictions célestes. » On passe à la troisième question qui, complète quinze » nouvelles cicatrices profondes, ajouté3s à celles des pré- » cédcnts interrogatoires. La troisième demande porte :

» Quel pain enchanteur donne-t-on à ceux qui se sont con- » fessés, de sor(e qu’ils tiennent si fort à la Religion ? Le » Missionnaire : Ce n'est point du pain qu'on leur donue, x c'est le corps de iVotre-Seigueur Jésus-Christ incarné, dê- » venu la nourrjturp de l ànae ‘. »

Après ce supplice, enduré par les condamnés politiques ainsi que M. par Marchand, on leur présenta, selon l’usage, leur dernier repas, auquel le confesseur refusa de prendre part. Ensuite, ou les dépouilla de leurs vêtements , on leur mit un frein à la bouche, on les attacha de nouveau sur les brancards, qui avaient servi à les transporter depuis la prison, et on se mit en marche pour l’exécution. Le lieu indiqué se trouvait situé à une lieue de distance de la ville, près de la chrétienté de Tho-dnc. Des potences en forme de croix y avaient été dressées pour chaque patient, qu'on y attacha aussitôt. « Deux bourreaux, armés de coute- >i las, se placent aux deux côtés de chacune des victimes, alors > uu roulement de tambour se fait entendre.... il cesse.... » les deux bourreaux saisissent les mamelles du patient, » les coupent d'un seul coup, et jettent à terre ces lam- » beaux d'un demi-pied de long.... Le catéchiste, les yeux » fixés sur le missionnaire , ne lui voit faire aucun mouve- » ment. Les bourreaux le saisissent par derrière, deux énor- « mes morceaux de chair sont encore coupés.... Le patient » s’agite, sa vue se porte vers le ciel. On descend aux jam- » bes, deux lambeaux des gras de jambe tombent sous le » fer.... Alors la nature épuisée succombe, la tète s’incline, » l’ôme du confesseur s'envole au Ciel*.... » Quand il fut mort, ou n’en continua pas moins l'exécution de la sentence ; un des bourreaux lqi trancha la tète, et on lui par-

1 Ann. de la Pro/i. t. IX, p. 579. Celte dernière question prouve, d’une manière bien remarquable, la présence réelle et les effets opérés par Notre Seigneur dans ta sainte Eucharistie. Du reste, on en a adressé plusieurs fois de semblables aux divers chrétiens interrogés pendant cette persécution.

* Poe. cil. p. 583.

tagca le corps en quatre morceaux La tète fut jetée dans un vase rempli de chaux , renfermée dans une caisse et portée dans les provinces, où on l’exposa pendant quelque temps. Ensuite elle fut broyée et jetée à la mer ainsi que le corps l’avait été aussitôt après l'exécution.

LA PERSÉCUTION PREND UNE NOUVELLE FORCE. — MAR- TYRE DE M. CORNAY ET DU CATECHISTE CAN.

Cet événement attira sur les chrétiens de nouvelles rigueurs de la part de Minh-mang, qui publia, le 30 janvier 1836, un quatrième édit proscrivant la religion chrétienne, et portant peine de mort contre tous les Européens introduits dans le royaume. Cette peine était applicable aux recéleurs et aux autorités locales, avec responsabilité de la part des mandarins supérieurs. Dans cet édit, afin d'inspirer plus d’horreur pour les chrétiens, Minh-mang ne rougit pas de calomnier ouvertement M. Marchand, affirmant qu’il avait avoué les choses dont il s’était précisément défendu avec une inébranlable constance. Ainsi, parlait-il du pain confectionné avec des ingrédients enchantés ; des yeux des morts mêlés à l’encens dont on se servait pour des remèdes, et des abominations imputées aux chrétiens dans la célébration du mariage.

Lorsque la tète du martyr traversa les provinces, on en prit occasion de faire de nouvelles recherches contre les missionnaires, qui se préparèrent, des retraites aussi sûres qu’il purent en rencontrer, et dans lesquelles il se retiraient au moment du danger le plus pressant. M. Retord parle ainsi des pensées qui l’occupaient dans la fosse où il s’était réfugié à l’approche d’un mandarin. <■ Oh ! oui, me di- » sais-je alors, cette vie n’est qu’une ombre légère, elle se flé-

* trit avec ses rêves de bonheur, comme les feuilles de la vi- » gne et du figuier. Aujourd'hui je suis étendu vivant dans » le sépulcre, mais demain on m’y jettera et je serai mort. » Il est donc bien vrai que cette vie n’est autre chose » qu’un peu d’espace entre un berceau et une tombe, au- » tre chose qu’un chemin fort court, dont des cyprès tra-

» eent les bords Et toi, monde orgueilleux , qu’es-tu?

» sinon un désert aride, où l’on jette sa tente en courant; » un vaste cimetière où , de toute part, s’élèvent des cris » de douleur aussi perçants que ceux de Rachel , où coulent » des pleurs aussi amers que ceux d'Agar ou de la fille

» de Jepbté O mort ! toi seule es désirable : les insensés

» te regardent comme le voile qui couvre l’affreuse nuit du « néant; mais pour moi tu es le fanal de feu qui brille » au bout de l'horizon du monde, pour m’introduire dans » l’éternité.... O mort! ils sont heureux les amis du Sei- » gneur, qui s’endorment doucement dans tes bras : ac- » compagnés de leurs bonnes œuvres, comme de joyeux » moissonneurs qui sont chargés des fruits de la moissou, » ils se reposent éternellement de leurs fatigues : Beali » inor lui qui in domino inoriuntur'.

Puis jetant un regard sur l’église désolée qui l’entourait, le généreux missionnaire s’écriait : « Yoilà comme la vie » des missionnaires s’en va vite : ils passent comme un » messager qui porte à pas rapides des nouvelles pressan- » tes, comme la flèche qui fend l’air et tend à son but; mais » ce but, c’est l’éternité ! M. Suât est mort il y a trois ans ; » M. Mollin a péri sous les eaux d’un fleuve; un Prêtre an- •* namile a eu la tète tranchée; M. Gagelin a été étranglé; » le P. Odorico est mort en exil; M. Rouge a succombé sur » les montagnes; M. Jaccard meurt lentement dans un ca- » chot; M. Marchand!!!... et voilà, je le répète, comme les

1 > Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur. » — A foc. XIV, 13. — Ann. de la Pro]>. t. X, ji. 29fi.

» missionnaires passent vile !... Quels sont les hommes har- » dis qui viendront maintenant poür les remplacer, pour » remplir, cômme dans un jUür de bataille, les Vides de » ceux qui tombent, et pour combattre avec cëux qtii reS- » tent? Oh ! qu’il nous vienne donc de France des ath- » lètes robustes, fervents et Courageux ; ils trouveront du » travail ici, et un terrain immense à défricher'; ici, des » travaux, des fatigues, des croix, des périls et aussi la » mort; mais qu’est-ceque toutcela quand il s’agit de gagner

• des âmes? Oh! oui, qu’ils viennent : les fils dé lumière

* seraient-ils moins braves que les enfants de ténèbres1? » A ces missionnaires, qui avaient passé vite en Ce monde

il fallut bientôt ajouter M. Cornay, nouveau martyr de Jésus-Christ, immolé par Minh-mang, aü moment où sa santé le forçait à revenir en France. Belle et précieuse victime, fleur féconde, détachée ainsi de sa tige pour reprendre ailleurs une vigueur éternelle, et remplir l’église de là délicieuse odeur des saints. Le 20 juin 1837, il fut pris dans le bourg de Ban-no, où il s’était réfugié. « On se mit donc » à battre et à examiner tous les buissons du village, raconte-t-il lui-même, dans le récit de sou arrestation. Le « danger devenant plus pressant, je dis mon chapelet, et » vous pouvez penser à quels mystères j’en appliquai les » dizaines, vous pouvez imaginer aussi quel sacrifiée j’avais » offert, le matin, au lieu de la sainte Messe, quelle médi- » tation avait remplacé celle du jour. Ce ne fut cepen- » dant qu’à quatre heures du soir que les soldats par- » vinrent jusqu’à moi. Quand je vis pénétrer dans les » buissons leurs longues lances, armées d’un pied de » fer, je ne songeai pas qu’il eût été préférable de me » laisser percer sur la place, ce qui eût évité toutes » les misères qui découlent des circonstances présentes; » je sortis avant que le fer m’eût atteint, et me livrai»

1 Loc. cit. p. 302.

» eux. Me voilà donc pris! On coupa une liane dans le » buisson, et pendant qu’on m’attachait les bras derrière » le dos, je m’offris à Jésus garrotté. Conduit devant les » mandarins, je me mis à genoux, et rendis mes hommages » à Jésus crucifié et à la très-sainte Yierge , dout les images, » saisies avec quelques autres effets avaut mon arrestation, » étuient suspendues derrière les mandarins ' . » Peu de temps après M. Cornay fut mis à la cangue et placé au milieu des soldats peudant que la fouille du village continuait. Le leudemain, le mandarin militaire qui l’avait arrêté, voulant donner une plus grande importance à cette capture, fit mettre le prisonnier dans une cage comme criminel d’état, coupable de complot avec les rebelles. Gette accusation , aussi fausse que celle imputée à M. Marchand, ne fut cependant pour l’un et pour l’autre qu’un nouveau prétexte ajouté au motif de haine contre la foi pour laquelle ils moururent tous les deux.

Le 22 juin , M. Cornay, porté dans sa cage, prit la route du chef-lieu de la province avec dix chrétiens mis à la caugue à son occasion; les mandarins et trois cents soldats le précédaient ou le suivaient dans cette marche vraiment triomphale. Arrivé au gouvernement, on le fit sortir de la cage provisoire où il était renfermé, ou le mit à la cbaiqe et on lui lia les bras, après quoi on le fit entrer dans la nouvelle cage préparée pour le recevoir. Il obtint alors la permission d’écrire, pour sa famille, la relation de ce qu’il avait souffert jusqu’à ce moment « Du reste, dit-il, je trace mes lignes de- » vaut tout le monde, qui admire la manière d'écrire des » Européens. Quant à mes autres occupations, je dis mon of- » fice, je médite et m’abandonne à la volonté de Dieu ; je le » prie de me pardonner mes péchés, de me donner la force » de souffrir patiemment; je lui demande surtout de confcs- » ser son saint Nom devant les infidèles*. » Le confesseur

■ Ann. de la Prop. t. XI, 229.

1 Loc. cit. p. 239.

profitait aussi des diverses questions qu’on lui faisait, pour donner quelques explications sur nos saints dogmes ainsi que sur la morale chrétienne. Dans une de ces circonstances, le mandarin rendit un témoignage positif de l’innocence des missionnaires par rapport au prétendu complot dont on voulait les charger aux yeux des peuples. •> Quand nous prè- » chons une telle doctrine, lui disait M. Cornay, après lui » avoir expliqué les principes catholiques touchant l’obéis- » sance due aux princes ; avons-nous dessein d’exciter la ré- » volte? — Non, répondit cet officier, cette doctrine est » bonne ; mais aussi ce n’est pas pour cela qu’on vous arrête, » c’est uniquement parce que le roi défend la religion et ne • veut pas que vous restiez ici *. »

Au moment où le missionnaire fut arrêté, on avait exigé environ cent mille francs de notre monnaie pour sa rançon; le 24 juin on réduisait les prétentions au dixième de cette somme, mais comme celle qu’on demandait était encore beaucoup au-dessus de ce que les ressources de la mission permettaient de faire, M. Cornay engagea M. Marette à se contenter de faire tous ses efforts, afin de se procurer l’argent nécessaire pour obtenir la liberté de ses compagnons de captivité, et exempter le village de Ban-no de vexations nouvelles. Cette lettre écrite par un des gardiens sous la dictée de M. Cornay, frappa beaucoup les infidèles par le ton de paix et la résignation dont elle était empreinte.

Quelques jours après, le roi ayant renvoyé aux mandarins de la province le jugement définitif de cette cause, on conçut encore quelque espérance de sauver le prisonnier; mais il fallut y renoncer bientôt. Après plusieurs interrogatoires et des souffrances dont il a fait lui-même le récit, M. Cornay, écrivait à sa famille : « Mou sang a déjà coulé » dans les tourments et doit encore couler deux ou trois » fois avant que j’aie les quatre membres et la tète coupés.

1 Loc, cil. p. 241.

» La peiue que vous en ressentirez m'a fait déjà verser bien » des larmes ; mais aussi la pensée que je serai près de Dieu » à intercéder pour vous quand vous lirez cette lettre, m'a » consolé, et pour moi, et pour vous. Ne plaignez pas le jour » de ma mort, il sera le plus heureux de ma vie, puisqu'il » mettra fin à mes souffrances, et sera le commencement de » mon bonheur. Mes tourmeuts mêmes ne sont pas abso- » lument cruels; on ne me frappera pour la seconde fois que » quand je serai guéri de mes premières blessures. Je ne » serai point pincé ni tenaillé comme M. Marchand, et en >* supposant qu’on me coupe les quatre membres, quatre » hommes le feront en même temps et un cinquième coupera » la tète : ainsi je n’aurai pas beaucoup à souffrir. Consolez- » vous donc, dans peu tout sera terminé, et je serai à vous » attendre dans le ciel \ »

Le 29 août, M. Cornay eut à subir une nouvelle question aussi douloureuse que la première, après quoi, il répondit à M. Marette, qui lui avait écrit pour le dissuader d'une fausse assurance donnée par les mandarins :

• Le jour de l’Exaltation de la sainte Croix,

■ Lit talus sum in Itis quet dicta sunt mihi : In domum Domini ibimus.

» Je reçois, mou bien aimé confrère, votre billet dans le- » quel vous me dites que la paix n’est pas de ce monde. Si en » pensant que tout était terminé, je me suis livré à la joie, » c’était dans la joie du Seigneur, uuiquement en vue de sa » gloire. Mais vous savez trop combien j’ai toujours désiré » être délivré de ce corps de mort, pour croire que, malgré » les différentes lueurs d’espérance, j’aie été un instant sans » offrir ma vie au bon Dieu. Je ne compte guère sur la » sentence du roi ; et, supposé qu’on l’attende, elle ne chau- » géra rien sans doute, ou ne fera qu’aggraver le mal. Con-

1 Loc. cil. p. 249.

» summalum est : l’iniquité a consommé son astuce. Votre » charité est parfaite en m'avertissant à temps, pour que

* je ne sois pas trop surpris par l'annonce de la mort; car » elle ne tardera pas sans doute, si l’on craint que je me la » donne moi-même.

» Que votre lettre soit donc la dernière : vous ne sauriez, » d'ailleurs, plus rien avoir à me dire. Quaut à moi, quoi- » qu’on paraisse m’observer avec moins de vigilance, dès » qu’on recommencera à le faire, ce sera avec tant de soin, » que je ue pourrai plus vous écrire, même la nuit.

» Adieu, mon bien aimé, adieu à tous nos confrères et à

* notre digne évêque : si j’ai pu quelquefois, à mon insu, >- et en quoique ce soit, le contrister, je lui eu demande par-

* don; ecrtes je ue l’ai pas fait avec malice.

» Je désirerais bien que vous pussiez me procurer l’a bso- » lution; mais si cela est impossible, ô mou Dieu ! dis-je » souvent : Contrition pour confession, mon sang à la place » d' Extrême-Onction. Je ne me sens la conscience chargée » d’aucun péché grave; pour cela, cependant, je ne suis pas » justifié. Mais Marie m'obtiendra la contrition , et le sabre » fera l'onction '. » Le vingt septembre, le moment solennel arriva; ou fit sortir M. Cornay de la forteresse sur les deux heures après midi, pour le conduire au lieu du supplice. Quand il y fut arrivé, on ouvrit sa cage, on lui ôta les fers, on étendit des nattes et un vieux tapis d autel, et l’on se prépara pour l'exécution . L’arrêt royal portait que le martyr serait coupé en morceaux, mais on ne l’exécuta pas dans toute sa rigueur; la tète fut coupée la première, ensuite les membres, après quoi le corps fut partagé en quatre *.

Quelques semaines après le martyre de M. Cornay, un catéchiste tong-kinois, nommé François-Xavier Càu, le suivit

* Loc. cit. |». 253.

* Un tableau fait sur les lieux, et une grande partie des reliques du saint confesseur ont été depuis lors envoyés en France et serviront de mémorable souvenir de celle sanglante scène. Ces objets sont déposés au Séminaire des Missions-Étrangères et à celui de Poitiers.

dans la glorieuse carrière des témoins de Jésus-Christ ; arrête le ‘20 avril 1836, il fut mis à la cangue et battu de verges selon l’usage des tribunaux annamites. Les souffrances de la prison l’accablaient quelquefois, et un jour, entr’ autres, il adressait à ses anciens confrères de la Maison de Dieu 1 quelques lignes d’une poésie touchante, à laquelle ceux-ci répondirent par des pensées pleines d’espérance et de foi. Je regretle, Monseigneur, de ne pouvoir les rapporter ici en entier; je vous en dirai cependant une des plus encourageantes et des plus chrétiennes : « La force du Tout-Puissant, » lui disaient-ils, s’est aussi fanée comme une ileur au jardin >■ des Olives : souviens-toi que se faner ainsi c’est fleurir. » L’Agneau sacré s’est aussi livré aux loups du Calvaire : • souviens-toi que mourir avec lui, c'est vivre*. » Après s’être concilié l estime et même la vénération des païens, Càn fut étranglé le 30 novembre 1837. D’autres chrétiens moururent aussi pour la foi dans le cours de la même année.

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