MARTYRE DE M. JACCARD ET DE THOMAS THIÈN
Après être resté dans la prison de Ai-lao jusqu’en 1835, M. Jaccard fut rappelé eu Cochinchine par Minh-mang. On le conduisit cette fois dans la forteresse de Càm-lô, où le roi lui fit traduire des cartes géographiques et des lettres européennes, et apprendre notre langue à quelques jeunes gens du pays. Le roi s’en servit aussi pour avoir des documents sommaires sur l’histoire des peuples de l’Europe. Le 7 mars 1838, un grand mandarin fit subir au prisonnier
un interrogatoire, à ia suite duquel il fut surveillé de plus près qu' auparavant. Il tomba malade dans le courant du mois, et fut tiré de CAm-lô d’où on le transporta au Sành de Quang-tri , chef-lieu de la province. Il y subit un nouvel interrogatoire, après quoi on ajouta les fers à la cangue qu’il portait déjà, et on le jeta dans les cachots infects du Sành. Quelques jours après, il comparut de nouveau devant le grand mandarin. Comme il persistait à confesser courageusement la foi, il fut, pour la première fois, soumis à la question ; on l’étendit à' terre et on le fit frapper à neuf reprises différentes, de cinq coups de rotin chaque fois. Quoique le sang jaillit à chaque coup, il ne jeta pas un cri et ne laissa pas échapper un seul soupir. On le reconduisit ensuite en prison pour jusqu’au moment de sa mort. Un nouveau mandarin ayant été envoyé en remplacement de l’ancien, lui témoigna moins de sévérité, lui ôta la cangue, et se contenta de lui faire administrer cinq coups de rotin seulement dans un nouvel interrogatoire où la question était ordonnée.
On avait conduit depuis un mois, dans la même prison, un jeune écolier cochinehinois, nommé Thomas Thién, arrêté et horriblement torturé pour la foi. Us furent bientôt condamnés à mort l’un et l'autre, et la sentence reçut son exécution le 21 septembre, jour auquel l’Église célèbre la fête de saint Matthieu. Depuis le jour où les deux confesseurs avaient appris que leur condamnation était définitive, ils eurent le cœur rempli d’un bonheur que rien ne peut exprimer. « Le jeune Thomas ne pouvait contenir les sentiments de » contentement et de joie dont son Ame était inondée; il n’a- » vait de désirs et de paroles que pour le ciel : O mon Père, » disait-il souvent à M. Jaccard, dans un saint transport » d’amour, ô mon Père, on nous laisse vivre bien long- • temps ' ! • Quand on vint pour les conduire au supplice, ce bonheur augmenta, et ils marchèrent vers le lieu de l’exé-
1 Ann. de la Prop. t. XII, p. 134.
cution avec une inébranlable fermeté et une joie indicible. « Notre cher confrère surtout paraissait tout glorieux de » son jeune compagnon, et jetait sur lui des regards pleins » de satisfaction et de tendresse, lin témoin oculaire de cette » marche triomphale, rapporte un trait qui peint merveil- » leusement leur calme et leur séréuité. Eu passant le ileuve, » et près d’arriver aux auberges où l'on a coutume de dou- » ner un repas aux criminels conduits au supplice, le jeune » Thomas se retourna et dit en riant à M. Jaccard : Père, » prendrez-vous quelque nourriture ? — Non, mon enfant, » lui repartit aussitôt, avec un gracieux sourire, M. Jaccard. » — Ni moi non plus, ajouta Thomas ; au ciel donc mon » Père 1 !!! » Quelques instants après ils étaient l’un et l'autre devant le trône de Dieu.
MARTVRE DE MCR BORIE ET DE QUELQUES INDIGENES.
Après M. Jaccard, vint M*r Borie, élu évêque d’Acanthe à la mort de M?r Havard. Trahi par un chrétien qui lui avait ménagé un asile, il fut arrêté et conduit en prison , où se trouvaient déjà deux prêtres annamites et plusieurs autres confesseurs. Pierre Tu, son élève, avant appris son arrestation, se rendit sur son passage, et mérita, par son attachement pour le martyr, de partager ses chaînes. Tous ensemble, ils passaient les jours de leur captivité à chanter des psaumes, des hymnes et des cantiques; M°r Borie attirait surtout l’attention des païens; sa haute taille, la douceur et la beauté de ses traits les frappaient d'admiration. Lorsque, surpris par les soldats au moment de son arrestation , il s’était levé et leur avait demandé, comme le Sauveur : Qui cherchez-vous? il s’était fait parmi eux, un instant de si-
1 Loc. cit.
lence à la vue de cette figure majestueuse, et de cette taille si extraordinaire dans ces contrées. Aussitôt qu’il fut dans les fers, le confesseur profita de l’empressement qu’on mettait à le visiter pour annoncer librement la parole de vie éternelle; il le faisait avec tant de bonté, un air de joie si constante animait sa figure, que les païens en étaient profondément émus. Ils se disaient souvent entr’eux : « Ce » maître a vraiment un cœur fait pour enseigner la Religion;
» si par la suite il veut nous instruire, nous embrasserons sa » doctrine '. »
Les prisonniers furent ensuite transférés à la préfecture, et, pendant tout le chemin, les chrétiens accouraient en foule sur leur passage, pour témoigner à M«r Borie leur douleur et leur affection. Les mandarins eux-mêmes l’entouraient de grands égards. Lui, de son côté, ne songeait qu'à ses chrétiens, et surtout à ceux au milieu desquels il avait été arrêté, et il leur obtint den’être plus inquiétés à son sujet. Le mandarin de la préfecture, l’ayant interrogé le premier, loi fit à regret donner la question exigée par les lois. M«r Borie la supporta plusieurs fois avec constance, et son élève, Pierre Tu, subit de même, à son exemple, des tortures rigoureuses sans donner aucune marque de faiblesse. M*1" Borie témoigna encore, dans les divers supplices auxquels on le soumit, une défiance de lui -même aussi admirable que son courage. « Je suis de chair et d’os comme les autres, « avaitil répondu à l’un des mandarins qui lui demandait s’il ressentait de la souffrance dans les tourments, « pourquoi se- » rai -je exempt de douleur? mais n'importe, avant comme » après la torture, je suis également content. » Une autre fois, le mandarin , étonné de la constance avec laquelle il se laissait battre de verges, lui disait : « Mais, supposons que » le roi vous mande à la capitale : là, un grand feu est allu- » mé, les tenailles sontrougics, et votre chair arrachée par
1 Lor. rit, p. 533.
» lambeaux; pourrez -vous l’endurer et vous taire? » Le martyr répondit : « Quand le roi me mandera, je verrai : » je n’ose présumer de moi-même à l’avance *. »
Le 24 novembre la sentence portée par les mandarins ayant été ratifiée par le roi , les prisonniers furent avertis de se préparer à l’exécution qui devait avoir lieu le jour même. Mgr Borie était condamné à être décapité, les deux prêtres annamites devaient périr par la corde ; Pierre Tu et un autre confesseur devaient encore attendre dans les fers le moment de leur dernière victoire.’ Avant de -quitter la prison, M8r Borie voulut donner une nouvelle marque de son attachement à son élève en l’adoptant pour son fils à ce moment suprême. Il sortit ensuite pour se mettre en marche vers le lieu de l’exécution, au milieu des sanglots des chrétiens. Le mandarin chargé d’y présider ne put lui-même retenir ses larmes, et il pleura comme les autres à la vue de cette glorieuse victime qui s’offrait si généreusement à la mort. Dans le trajet, le mandarin civil, qui n’avait pas eu pour M«r Borie les mêmes égards que ses collègues, rencontra le cortège et le fit arrêter. Il demanda au missionnaire s’il craignait enfin la mort. « Je ne suis point un rebelle, ni » un brigand pour la craindre, répondit ce dernier, je ne » crains que Dieu. Aujourd'hui c’est à moi à mourir, de- » main ce sera le tour d’un autre*. » Cette réponse ayant choqué le mandarin, Mer Borie se repentit de l’avoir faite ; quelques instants après il pria un des écrivains du tribunal de lui en faire agréer ses excuses. On était alors arrivé au lieu de l’exécution.
« Le supplice des deux prêtres annamites fut prompt, ce- » lui de M«r Borie fut affreux. L’exécuteur à demi-ivre ne » savait presque pas ce qu’il faisait; son premier coup de » sabre porta sur l’oreille du martyr et descendit jusqu’à
1 I.oe. cit. pp. 534 el 535.
a Loe. cil. p. 537.
» la mâchoire ; le second enleva le liant des épaules et le • replia sur le cou; le troisième fut mieux dirigé, mais il ne •• sépara point encore la tète du tronc. A cette vue le man- » darin criminel reculn d'horreur. Il y fallut revenir jusqu'à » sept fois avant d’achever cette œuvre de sang pendant la- » quelle le saint prêtre ne poussa pas un seul cri ! En pu- » nition de sa maladresse le bourreau fut condamné à re- » cevoir quarante coups de rotiu. Aussitôtaprès l’exécution, » chrétiens et païens, mandarins et soldats, se jetèrent à » l’envi sur les dépouilles des saints martys, et se les dis- » putèrent comme autant de trésors. Quelques fidèles ré- » clamèrent et obtinrent la permission de leur donuer la » sépulture. On dit qu’actuellement les païens vont sur leurs » tombes offrir des victimes comme à des génies tuté- » laires1 . »