DE PAIX
Le 31 mai de la même année, M. Retord, échappé aux dangers de sa sortie du Tong-king, fut sacré à Manille sous le titre d’évêque d’ Acanthe, tandis que Msr d’Isauropolis , vicaire apostolique exilé de Cochinchine, mourait à Calcutta, le 31 juillet suivant.
Pendant son séjour dans cette ville, M®r d'Isauropolis avait profité de son exil pour y faire imprimer un dictionnaire annamite de la plus grande utilité pour les missionnaires. Cet
1 Ann. de la Prop. t. XIII, p. 462.
ouvrage, dont ia science a su aussi apprécier toute l'importance, est dû en grande partie au travail de Msr d’Adran, perfectionné par de patientes études auxquelles la persécution permit à Msc ïaberd de se livrer hors de sa mission.
Le 10 janvier 1841, MBr Retord, accompagné de trois nouveaux missionnaires 'européens, aborda heureusement au Tong-king malgré les nouveaux dangers du débarquement. Quatre jours après, le persécuteur de l’église annamite, Minh-mang paraissait devant Dieu tout couvert du sang des martyrs. Cette mort procura quelque soulagement aux chrétiens qui commencèrent à respirer un peu dans l'espérance d’une paix plus durable.
Voici, du reste, d'après les nouvelles récentes, l’état dans lequel se trouve maintenant la mission. Nous empruntons, ces détails à une lettre de 31. Masson, qui a été reproduite par le journal l’Univers, dans son numéro du 7 octobre 1 842 *. « Je ne reviendrai pas, dit-il, sur les événements qui ont » eu lieu les années précédentes. Minh-manh ayant été •> frappé de la maiu de Dieu comme un autre Antiochus, » et étant mort le 20 janvier dernier, nous avons tout lieu » d’espérer qu’une ère de paix va commencer pour nous. » Thieu-tri, fils et successeur de Minh-manh, depuis son » élévation au trône, n’a encore rien dit, ni rien fait qui » pût faire présumer de ses dispositions à notre égard. Au- » cun des prêtres ou des chrétiens qui, sous le règne précé- » dent, avaient été condamnés à mort pour la foi, n’a encore » été exécuté; plusieurs même ont obtenu une commutation » de peine, les autres sont à la cangue et eu prison. Nous » sommes beaucoup moins à l’étroit qu’au paravaut, parce que » les mandarins qui, généralement parlant, ne veulent pas » pas la persécution, n’étant pas stimulés par les ordres réi- » térés de l’impie Minh-manh, ne disent rien. Si quelques » prêtres ou chrétiens tombent par hasard entre leurs mains,
1 La lettre a été écrite du Toug-King, le 1 3 octobre 1841.
» iis sont bien obligés d'agir, à cause des édits de persécution » qui sont encore en vigueur. Les dispositions de persécu- » tion chez les mandarins sont de rares exceptions.
» C’est à cause des édits anciens que furent arrêtés, le jour » de Pâques, cette année, dans la province de Nam-dinh,
• MM. Galy et Berneux, qui se mettaient en route pour venir » me joindre. Après avoir été quelque temps en prison dans
* cette province, le roi les fit venir à la capitale de la Co- » chincbine. Ils étaient portés dans une cage de bois, ayant » une chaîne de fer au cou comme les grands criminels, lis » passèrent près de mon habitation et je pus les faire visiter. » Des soldats qui arrivent de la Cochinchine disent qu’on
* veut les mettre à mort; mois j’attends la confirmation de » leur rapport avant de m’y fier. Un autre de mes confrè- » res, M. Charrier, qui voyageait sur une barque, pendant » la nuit, fut rencontré par un corps de garde, le 5 octobre » dernier, et fut mis à la cangue et en prison. Le roi le fait » aller à la capitale. Il va passer près de moi, marchant A " pied, et ne portant qu’une cangue assez légère, ce qui » prouverait qu’on ne le regarde pas comme un grand cri- » iniuel; car c’est ainsi que l’on conduit ceux qui ne sont » coupables que de fautes légères. Arrivé à la capitale, qu’en » fera-t-on? Je l’ignore. Mais cette manière de le faire voya- » ger et le supplice de MM. Berneux et Galy, indéfiniment » retardé, indiqueraient que le roi veut agir envers nous
• avec moins de rigueur que son père de détestable mémoire. » C’est ce que nous saurons mieux dans la suite. »
MM. Galy et Berneux, dont il est ici question, étaient entrés au Tong-king avec M&r Retord à son retour de Manille. Us furent pris l’un et l’autre dans la chrétienté de Phucnhac, trois mois seulement après leur arrivée. Comme il y avait une récompense considérable attachée à l'arrestation du P. Hermozilla1, Trinh-quanh-khanh , qui venait de se
* Triuh-qiianh-khauh fui en effet récompensé de sa capture comme un général d’armée l’eut été d’une grande victoire.
saisir de nos deux confrères , voulut faire passer l’un d’eux pour le vénérable prêtre espagnol qu’il recherchait depuis si long-temps. M. Galy fut en conséquence signalé dans le rapport au roi sous le nom annamite du P. Dominicain, et il en accepta généreusement toutes les conséquences. Plus préoccupé du bien général de l’Église que de ses propres intérêts; rempli d’ailleurs comme il l’était, du désir de souffrir pour Jésus-Christ, il se contenta de dire que s’il souffrait pour le I’. Hermozilla, il irait aussi dans le ciel à sa place.
Cette arrestation offre encore une circonstance assez remarquable pour être notée ici. Au moment où M. Galy, sur le point de quitter Bordeaux, venait d’y célébrer pour la dernière fois, le saint sacrifice, il prit fortement les mains de celui qui l’avait assisté à l’autel en lui disant : < Je suis bien >• heureux, j’ai eu, pendant tout le temps de la sainte messe, » une distraction dont je ne me repens pas; je serai martyr » en arrivant.» Et en parlant ainsi, son visage était rayonnant de bonheur'. Pendant long-temps ensuite M. Galy se vit obligé de renoncer eu quelque sorte à cette douce espérance du martyre qu’il avait. conçue; l’entrée de sa mission lui était fermée par la persécution même; mais enfin le moment marqué par Dieu arriva, et s’il n’est pas mort martyr en ce moment, du moins il a beaucoup souffert pour le nom du Sauveur qu’il allait faire conuaitre*.
Pendant que ces choses se passaient au Tong-king, le P. Hcrmozitla, nommé vicaire apostolique de la mission dominicaine, recevait la consécration épiscopale des mains de Mf,r lletord. <> Cette cérémonie eut lieu le 25 avril dans » une hutte couverte de paille, dans un village situé sur
1 Nous tenons ces détails d'un ecclésiastique du diocèse de Bordeaux, qui se trouvait au séminaire à l’époque où M. Galy s’y rendit à l'occasion de son départ.
2 On a reçu récemment de MM. Galy et Berneux des lettres écriies de leur prison, dans lesquelles on peut apprécier la générosité de ces âmes vraiment héroïques.
» le bord d’une épaisse forêt, afin, rapporte M®r Retord, » qu’en cas de danger imminent nous pussions nous y réfu- » gier. Vous pouvez bien vous imaginer que la solennité » de cette cérémonie ne fut pas pompeuse. Presque aussi- * tôt après, Sa Grandeur est repartie pour aller conférer le » caractère épiscopal à son coadjuteur, car ici il faut se hà- » ter d’imprimer Fonction sainte sur d’autres fronts, quand » notre tête est peut-être à la veille de tomber sous le fer » des bourreaux'. » Deux de nos missionnaires assistèrent à ce sacre mémorable, et M. Marettc, qui revenait alors en France, se réunit à eux. Ce dernier, qui avait déjà été bloqué deux fois par les troupes des mandarins , en 1 837 et 1838, fut pris quelques jours après et relâché moyennant rançon.
Quelque temps avant sa mort, Minh-mang, alarmé par la guerre des Anglais contre les Chinois, avait envoyé en France quelques mandarins inférieurs', chargés de sonder les dispositions du gouvernement par rapport à la Cocbinchine. La conduite de leur souverain ne permettant pas de leur faire un accueil favorable, le roi refusa de les admettre à son audience, et ils s’en retournèrent, après quelques mois de séjour à Paris. Parmi eux il s’en trouvait un assez, jeune, dont les parents étaient chrétiens, et qui paraissait résolu lui-même à quitter le plus tôt possible sa position actuelle pour embrasser la foi. Que Dieu daigne soutenir son courage, et écarter de lui les dangers et les séductions que l’ambition fera naître nécessairement autour de lui!
Indépendamment de l’arrestation de MM. Galy, Berneui et Charrier, on eut à déplorer, quelques mois après, celle de MM. Miche et Duclos récemment entrés en Cochinchine, après avoir couru les plus grands dangers. Ces deux excellents missionnaires ont été pris hors des frontières du
1 Auu. de la Prop. t. XV, p. 147.
royaume, au moment où ils allaient pénétrer au milieu des peuplades laociennes, tributaires de la Cochinchine. Jusqu’à présent il ne paraît pas qu’ils aient été condamnés à mort; mais, au moins, ils ont l’un et l’autre le bonheur de souffrir et de porter des chaînes pour Jésus-Christ.
Avant de partir pour cette mission de trop courte durée, M. Miche avait assisté au synode tenu par M6r de Métellopolis, au milieu môme de la persécution *.
Ainsi, quoique la persécution semble se ralentir depuis la mort de Minh- Mang , cependant le temps de la sécurité n’est pas encore venu , et nous devons hâter par nos vœux et par nos prières, le moment où la paix permettra de seconder le mouvement extraordinaire qui porte les païens vers la foi chrétienne \ La répugnance que la plupart des mandarins témoignent à continuer la persécution donne pour l’avenir des espérances que le caractère personnel du nouveau roi rend encore fort incertaines. Aussi corrompu et aussi cruel que son père, il pourrait bien, comme lui, devenir un jour altéré du sang de nos martyrs, et alors de nouveaux triomphes seraient réservés à nos frères sur ces rivages déjà sanctifiés par tant d’illustres holocaustes. Si
* Ann. de la Prop. I. I, numéro premier, pp. 7, 9; numéro deux, p. 7 ; numéro quatre, pp. 84, 106, 112, 1 14, 1 17, 155; numéro six, pp. 29, 42; ». Il, pp. 153, 103, 173, 185, 194, 196, 204; t. III, pp. 114, 408, 410, 445, 453, 456, 463, 472, 476, 478, 482, 485 ; t. IV, pp. 217, 303, 348, 356, 363, 371, 391 ; t. V, pp. 295, 307, 310, 315, 319, 324, 337, 341, 343, 348, 353, 355, 369, 386, 389, 392, 402, 404, 408, 725; t. VI, pp. 7, 10, 74, 84, 365, 368, 377, 394, 400, 406, 407, 411, 424, 443, 448, 451, 453, 467, 473, 476, 486, 623; t. VII, pp. 405, 460, 475, 501, 504, 534, 574, 583, 593, 600, 609, 616, 619, 621, 682 ; t. VIII, pp. 328, 341, 380, 391, 394; t. IX, pp. 362, 382, 385, 390, 392, 394, 497, 499, 511, 573, 587; t. X, pp. 158, 283, 289, 294, 304, 307, 480; t. XI, pp. 184, 206, 214, 219, 220, 224, 262, 550, 554, 556, 558, 561, 653; t. XII, pp. 124, 138, 302, 332, 366, 380, 505, 539 , t. XIII, pp. 85, 168, 171, 263,
276, 278, 281, 365, 445, 460, 462; t. XIV, pp. 19, 144, 147, 150
Un martyr, p. 133. — Vie de l’abbé Gagelin, pp. 54 et suiv.
a Les lettres de M6r de Mélellopolis et des missionnaires s’accordent à dire qu’un grand nombre de païens se trouvent dans ce montent disposés à embrasser le christianisme ; ou en baptise meme un asseï grand nombre malgré la persécution.
donc cette guerre sacrée recommençait bientôt , alors encore nous offririons sans crainte nos poitrines aux traits de l'ennemi ; alors chacun des confesseurs qui tomberait frappé de mort dans les combats du Dieu des batailles, trouverait en nous des remplaçants pleins d’ardeur pour conquérir par de semblables travaux une aussi brillante couronne. Oui , le sang qui coule dans vos veines est impatient de se répandre, et si devant le sabre des bourreaux notre front vient un jour à pâlir, qu’aucune puissance humaine ne 8'ntfceude à vaincre pour cela notre constance, parce que celui qui combat pour nous est plus fort que les tortures et sait relever notre faiblesse. Si c’est une guerre à outrance qu'on veut nous déclarer, nous la soutiendrons par uue invincible patience, car c’est ici une question de vie et de mort pour les églises d’Asie; et malheur à nous si par noire découragement nous laissions voir aux tyrans qu’on peut arracher la croix de Jésus-Christ d’une terre où elle a été une fois solidement plantée. Enfants des divines promesses, nous ne nous laisserons point abattre par les sanglantes épreuves qui pèsent gur nous; espérons contre l’espérance même, et soyons assurés qu’elle est bien solidement bâtie la maison dont notre Dieu lui-même a jeté les fondements; qu’ elle est bien gardée lu ville dont Jésus-Christ protège les remparts. Déjà la puissante voix de l’Église romaine a retenti jusqu'aux extrémités du monde pour faire enteudre à nos frères des paroles d’encouragement et d’espérance : • Regardez le » ciel, disait le Pontife suprême aux chrétiens annamites;
» la couronne de l'immortalité y attend ceux qui ont bien » combattu : les jours de votre lutte seront courts; la fé- » licité qui vous récompensera sera la même que celle dont >• Dieu jouit, c'est-à-dire éternelle. Enlin, dans le cours » même de cette vie mortelle, le malheur n’est pas le per- » pétuel partage des fidèles du Christ ; mais ordinairement » leurs plus dures afflictions sont suivies de consolations » plus abondantes. Vous aussi vous n’êtes pas voués pour
» jamais à cette atroce persécution : un jour viendra où ,
» délivrés de vos alarmes, et comme échappés d’une tenu » pète furieuse, vous rendrez au vrai Dieu un culte sans » danger, et vous lui payerez un tribut éternel d’actions de » grâces pour le calme enfin rétabli » Bien plus, Notre Saint Père le Pape Grégoire XVI a ouvert les trésors de l’Église pour venir au secours de ces chrétientés désolées, il a répandu les indulgences sur les fidèles qui prieront pour leur obtenir de Dieu, constance et fermeté dans leurs épreuves. En présence des vénérables cardinaux de l’Église romaine, il a exalté la gloire des martyrs et des confesseurs * et il veut maintenant inscrire dans nos sacrés dyptiqucs les noms glorieux de ces nouveaux témoins de Jésus-Christ \ Ainsi les jours viendront où l’Église toute entière pourra vénérer solennellement leurs ossements sacrés, leurs chaînes vénérables et les instruments de leurs supplices. Saintes reliques , déjà pressées avec amour par nos lèvres, dans le culte intime de notre vénération particulière, vous allez devenir pour tous les fidèles l’objet de cette piété touchante qui réunira ainsi, sur le même autel, les restes des martyrs de l’Église des anciens jours et ceux des témoins vainqueurs sortis naguère de nos familles. Ainsi vont s’accomplissant dans les siècles les destinées glorieuses de cette Église toujours dans sa jeunesse. » Ainsi, pour parler avec S. Léon, la Religion fondée » sur le mystère de la croix de Jésus-Christ ne peut être dé- » truite par aucun genre de cruauté1 * 3 4. »
1 Bref adressé par Notre Saint Père le Pape Grégoire XVI aux fidèles annamites, en date du 4 août 1839. — Ann. de la Prop. t. XI, p. 657.
a Consistoire secret du 27 avril 1840.
3 L’introduction du procès de béatification-canonisation a été approuvée par Notre Saint Père le Pape Grégoire XVI, le 19 juin 1840.
4 Pour la fête des apôtres Pierre et Paul, serra. 82, al. 80. — Encyclique de Grég. XVI, 14 août 1840. — Ann. de la Prop. t. XII, p. 610.
JÉSUS, MIIIIE, JOSEPH.