‹ Lettres à Mgr l'évêque de Langres, sur la Congrégation des Missions ÉtrangèresChapitre 56 sur 89 · CONTROVERSE RELATIVE AUX RITS MALABARES · texte numérisé non relu

CONTROVERSE RELATIVE AUX RITS MALABARES

C’est, comme je viens de le dire, à Benoit XIV que nous devons encore la solution de cette grande question jugée dans le sens opposé à la pratique des missionnaires de la Compagnie de Jésus, par sa bulle du 12 septembre 1744, Omnium sollicitudinum. Dans cette bulle, le Souverain Pontife, suivant la même marche que pour les cérémonies chinoises, rapporte l’historique des anciennes contestations et les divers actes émanés de ses prédécesseurs en cette circonstance. Voici, en substance, le récit des faits qui s’y trouvent consignés.

Clément XI, envoyant le cardinal de Tournon en Chine, l’avait chargé en même temps de s’arrêter dans l'Inde pour y examiner et régler la question des rits malabares qui faisait alors beaucoup de bruit dans l’Église. Le cardinal vint donc débarquer à Pondichéry, où il fit un séjour de quelques mois. Pendant ce temps il interrogea les différentes personnes intéressées dans cette affaire, prit toutes les informations capables de le mettre à même de porter un jugement assuré sur les faits contestés, et, le 23 juin 1704, il publia un mandemeut favorable aux adversaires des jésuites. Il adressa en même temps cette ordonnance à Clément XI qui l’approuva en Congrégation du Saint-Office, le 7 juin 1706, en y ajoutant toutefois la clause suivante : « Jusqu’à ce que » le Saint-Siège en ait décidé autrement sur les observations » (s’il y en a) de ceux qui prétendraient avoir quelque chose » à réclamer contre la teneur de ce décret »

Autorisés par cette restriction , les jésuites poursuivirent de nouveau cette affaire dont la haute importance leur était connue , et afin de donner plus de poids à leurs réclamations, ils les firent appuyer par l’archevêque de Goa et

1 Bull. Pont. S. Gong, de Prop. Fide, l. III, p. 140.

l’évêque de San-Thomé; le conseil supérieur de Pondichéry suivit la même conduite et appela, comme d’abus, du mandement du légat. Les discussions devinrent alors extrêmement vives ; les savants indiens donnèrent à chaque parti des attestations favorables au sentiment qu’on avait adopté départ et d’autre, en sorte qu’on se trouvait plus embarrassé que jamais pour reconnaître la vérité au milieu des ténèbres dont toutes ces contradictions l'enveloppaient.

Dans cet intervalle, le P. de Visdelou , sacré évêque de Ctaudiopolis par le cardinal de Tournon, fut obligé de venir de Chine à Pondichéry, où il fit un assez long séjour. Le Souverain Pontife en profita pour le charger de veiller à l’exécution du mandement du légat sur les rits malabares ; toutefois, comme le nouvel évêque était fort mal vu de ses anciens confrères, dont il condamnait les opinions dans l'Inde comme dans la Chine, il vit que son intervention serait un obstacle à la paix , et il pria le pape de l'en dispenser. En conséquence, Innocent. XITI réunit à Rome une Congrégation chargée d’examiner la question avec une attention toute nouvelle, et de lui rendre compte de ses opérations *. La mort le surprit avant que cet examen fût terminé, et Benoît XIII, son successeur, fit poursuivre l’affaire avec la plus grande activité. Le 12 décembre 1727, il fut à même d’adresser aux évêques et aux missionnaires des royaumes du Maduré, du Maïssour et du Karnatic, un bref par lequel il confirmait, les décrets de ses prédécesseurs et le mandement du cardinal de Tournon.

Quatre ans après , les défenseurs des rits malabares ayant adressé des réclamations à Clément XII, l’affaire fut de nouveau soumise à l’examen du Saint-Office. Gette fois , la question fut encore décidée dans le sens des décrets précédents, sauf quelques modifications de détail, et le Souverain

1 Benoît XIV alors cardinal en faisait partie, ce qui le mit à même, dans la suite, de décider la question en toute connaissahce de cause.

pontife confirma cette sentence par un bref du 24 août 1734. Néanmoins, comme tous les missionnaires ne s’étaient pas encore soumis à cette décision, une nouvelle constitution parut le 13 mai 1739, pour prescrire une formule de serment à prêter à ce sujet. Afin de s’assurer de la prompte obéissance des intéressés, le Pape portait les plus sévères censures contre ceux qui oseraient y contrevenir, et rendait les supérieurs responsables de l’inexécution ultérieure des décrets. Il fit expédier en même temps un autre bref adressé particulièrement aux évêques de ccs missions, pour se plaindre de l’inobservation des ordonnances précédentes, et les engager h faire leurs efforts pour que ce mal ne se renouvelât plus à l’avenir.

Tous les missionnaires obéirent cette fois et prêtèrent le serment exigé. Cependant les jésuites conservaient encore quelque espérance de faire modifier les décrets; ils le demandèrent en particulier peu de temps après, pour ce qui concernait le serment, et les peines portées contre les infractions aux prescriptions du Souverain Pontife; ils proposèrent aussi de changer quelque chose au règlement prescrit pour la conduite à tenir à l’égard des castes réputées infâmes. Croyant reconnaître de graves inconvénients à ce que les missionnaires fussent employés indistinctement pour tous les chrétiens, ils demandèrent l’autorisation d'en désigner un certain nombre pour les castes inférieures, tandis que lesautres continueraient à se conformer aux usages de la nation, en évitant d'avoir aucun rapport avec ces mêmes castes. Ils supplièrent enfin le souverain Pontife de leur accorder une prolongation de la dispense donnée par Clément XII, pour l’omission de quelques cérémonies du baptême qui répugnaient aux mœurs de l’Inde.

Les choses en étaient à ce point, lorsque Benoît XIV résolut de mettre fin à tous les doutes et à toutes les réclamations, en donnant une bulle solennelle à ce sujet. En conséquence, il fulmina celle qui sert maintenant de règle de

conduite aux missionnaires. Dans cette constitution il confirma pleinement tout ce qui avait été fait par ses prédécesseurs touchant le fond de la question, le serment exigé des missionnaires et les censures portées contre les infracteurs ; il consentit cependant à proroger de dix ans la permission relative aux cérémonies du baptême, et approuva la proposition faite par les jésuites, pour le mode d’administration des sacrements aux chrétiens des basses castes, mais à une double condition. Il exigea, d'abord, qu’on prit soin d’envoyer dans l’Inde un nombre suffisant de missionnaires, pour les besoins des parias et autres castes repoussées par le reste de la nation. Il imposa, eu second lieu, à tous les ouvriers évangéliques, l’obligation de s’appliquer de tout leur pouvoir à faire disparaître, parmi les chrétiens , des préjugés si o pposésau véritable esprit de l'Évangile. Sans cela, il déclarait aux jésuites, qu’il était déterminé à les remplacer dans cette mission par d’autres Congrégations religieuses; « afin, dit-il, d'éprouver si Dieu , dont les jugements sont » impénétrables, n’a pas décrété de répandre les richesses » de sa miséricorde sur le travail d’autres ouvriers, et de » produire au milieu de ces peuples, par l’industrie et les » efforts de ces derniers, les fruits que n’ont pas encore pu » obtenir les sueurs des anciens missionnaires '. » Il blâmait ensuite fortement la tolérance de certains usages, qu’il défendit de conserver sous aucun prétexte ; il recommandait encore, de la manière la plus pressante, l’observation des décrets pontificaux aux évêques et aux missionnaires, les suppliaut, au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ , de se conformer à ce que le Siège apostolique avait ainsi réglé. Il défendait, enfin , d'interpréter ou d’expliquer sa bulle en quelque manière que ce fût, parce que, disait-il, elle doit être exécutée rigoureusement selon sa forme et teneur.

Après de semblables injonctions, les missionnaires de la

> Bull- l'ont. S. Cong. de Prop. Fidc, t. 111, p. 167.

Compagnie de Jésus, n’ayant plus aucun moyen de revenir d’une décision aussi précise, se soumirent malgré les répugnances qu’ils éprouvaient à la faire. 11 ne leur fut pas possible, cependant, de conserver long temps la séparation entre les missionnaires destinés aux différentes castes, et l’on dut recourir ù d’autres moyens pour concilier l’observation des décrets avec les exigences imposées par les coutumes nationales. Enlin, lorsque plus tard la mission fut dirigée par M«r do Tabraca, ce prélat consulta de nouveau le Saint- Siège sur quelques usages, supportés jusqu’alors et sur lesquels cependant il pouvait rester quelques doutes. « La ré- » pense fut, qu’on pouvoit permettre, au moins pour le ■> présent , ce qui semblerait tolérable et ce que I on avoit » accoutumé de pratiquer » Cette décision, bien propre à tranquilliser pleiuement la conscience des missionnaires, a toujours se rvi de règle jusqu'à présent, et tout fait espérer qu'il n’y aura plus à revenir, dans la suite, sur ces péuibles discussions.

PIE VI CONFIE LA MISSION DE PONDICHÉRY A LA CONGRÉGATION DES MISSIONS-ÉTRANGÈRES.

La Compagnie de Jésus ayant été supprimée par Clément XIV, les aucieus missionnaires de l’Inde se trouvaient par là même tout-à-fait abandonnés et privés entièrement d'un supérieur immédiat capable de diriger leurs travaux ; il leur devenait en outre impossible de se perpétuer dans leur mission , puisqu'ils n’avaient plus de successeurs à espérer d’Europe, et qu’il n’entrait pas dans leurs vues de former un clergé indigène pour ces contrées.

Un pareil état de chose devait donc attirer la sollicitude

Mém. de Picot, t- 11, p. 189.

du vicaire de Jésus-Christ sur cette portion intéressante de l’Église. C’est ce qui arriva, en effet, bientôt après. Sur la proposition de Msr Étienne Borgia, secrétaire de la Propagande, et en vertu des ordres du Pape Pie VI, alors régnant, la Sacrée Congrégation substitua la société des Missions- Étrangères aux anciens Pères de la Compagnie de Jésus, auxquels on laissait toutefois la faculté de se réunir à nos missionnaires pour continuer avec eux le même emploi. Lebref pontifical, qui est daté du 30 septembre 1776, nommait également, pour supérieur de cette mission, de Tabraca, aucieu vicaire apostolique de Siam, retiré à Paris par suite des troubles de ce royaume.

Divers motifs, assez graves, avaient empêché de donner à ce prélat le titre de vicaire apostolique, usité pour les autres missions confiées à nos soins. D’une part, on voulait faire preuve de condescendance à l'égard des anciens jésuites, en se rapprochant ainsi du mode d’organisation des missions de leur société ; on ménageait, d’un autre côté, la susceptibilité de l’évêque portugais de San-Thomé, qu’on ne supposait pas disposés reconnaître facilement l’exercice du pouvoir d’un vicajro apostolique, dans un pays sur lequel son siège avait des prétentions. Cette mesure était donc fondée sur des motifs d’une véritable sagesse chrétienne; cependant les conséquences pouvaient en devenir fâcheuses, et faire sortir la mission de l’ordre véritablement hiérarchique sur lequel les autres reposent si heureusement. Le simple titre de supé- . rieur, donné au prélat chargé de diriger celle-ci , n’était pas suffisamment en harmonie avec cet ordre d'institution divine, sans lequel une Église sera toujours incomplète; de plus, l’inconvénient qu’on voulait éviter, par rapport à la juridiction, n’en eut pas moins lieu ; il en résulta même, dans l’administration, une incertitude plus grande, et par conséquent plus nuisible aux travaux des missionnaires.

Quoiqu’il en soit, par suite de la nomination pontificale, le roi Louis XVI fit expédier, au Conseil supérieur de Pon-

dichéry, l’ordre de recounaitre MR' de Tabraca comme supérieur de la mission du Karnatic, pour ce qui concernait les indigènes; les Capucins français continuèrent à demeurer chargés des Européens de la colonie. L’ordre du roi , daté du 30 décembre 1776, fut suivi de lettres-patentes du mois de mars suivant, dans lesquelles Louis XVI réglait tout ce qui avait rapport au temporel et à l’établissement de la nouvelle mission.

Dans cet intervalle, MR' de Tabraca était parti de Erance au mois de janvier 1777; le 18 septembre de la même année , il se rendit à l’une des séances du conseil d’administration de la colonie, pour y régler tout ce qui avait rapport à l’exécution des ordres du roi. On le fit en effet, et dans la même séance, les anciens jésuites signèrent leur acte de réunion aux Missions-Étrangères.

Ce rapprochement causa dans la suite le plus grand bien pour l’union des esprits entre les missionnaires ; les anciennes aigreurs cédèrent bientôt devant la charité mutuelle et la condescendance réciproque qu’on se témoignait. Cette fusion des cœurs devint d’autant plus facile, que la constitution même de notre société nous garantit de cet excessif esprit de corps si nuisible dans les rapports entre les différentes congrégations ; de plus, les ancieus Pères de la Compagnie de Jésus, replacés alors dans la position de prêtres séculiers, se trouvaient aussi bien disposés que nos missionnaires à faire, de leur côté, toutes les concessions désirables pour le bien de la paix. D’ailleurs, il eût été difficile de trouver des hommes avec qui les rapports individuels fussent plus faciles et plus agréables qu’avec ces prêtres vénérables, auxquels les plus grands ennemis de leur corps ont toujours rendu justice à cet égard. Aussi ceux de nos missionnaires qui eurent l’occasion de se trouver associés à eux, ne ccssèreut-ils, plus tard, de se féliciter de celte rencontre, comme d’une véritable grâce de la Providence. « Les P. Jésuites sont les seuls Mission- » naires avec lesquels j’aie vécu dans l’Indostan, écrivait un

» d entr'eux : ils furent les seuls que je connusse assez pour x pouvoir les apprécier et leur rendre témoignage. Au reste,

» on ne doit pas soupçonner ce que j’en dirai d’avantageux :

» je n’ai jamais appartenu à leur corps, qui n’existoit déjà » plus lorsque la Providence me mit dans l’heureuse néces- « sité d’entretenir des relations avec plusieurs de ses anciens » membres. J’étois agrégé à une association de prêtres sé- » culiers qui avoient eu des débats très-longs et très-vifs » avec ces Pères, et qui auroient pu être regardés comme » leurs ennemis, si des Chrétiens étoient capables d’en » avoir 1 * 3 * . Mais je leur dois cette justice, aux uns et aux au- » très, d’assurer que, malgré leurs débats, ils se sont tou- » jours témoigné de l’estime et de la considération *. »

Cette harmonie de sentiments produisit tout le bien qu’on pouvait en attendre ; malgré leur petit nombre, les missionnaires purent bientôt venir au secours des chrétientés de l’intérieur des terres, qu’ils avaient été forcés de négliger dans les premiers temps. Ils portèrent aussi tous leurs soins sur la formation du clergé national, dont ils sentaient vivement la nécessité; ils ouvrirent un collège dans cette vue, et quelques-uns d’entr’eux s’occupèrent en particulier de l’éducation de quelques jeunes Indiens qu’ils avaient pris avec eux pour les instruire. « Je sens qu’il est » absolument nécessaire de faire des prêtres, écrivait » M. Magny. Les Missionnaires Européens, je ne sçais trop » pourquoy, ne se font pas bien entendre des gens du pays ;

» en conséquence, il y a dans ice pays-ci une ignorance af- » f reuse5. » Malheureusement les obstacles qu’on y ren-

1 Ce missiounaire avait quitté la congrégation au moment où il écrivait ceci.

> Voyage dans l’tndostan par M. Perrin, ancien missionnaire des Indes, chanoine honoraire de la métropole de Bourges. Io-8, Paris, Le Normand, 1807, *• t. II, p. ICI.

3 Les missionnaires ont souvent eu l’occasion d’observer que les Européens

se faisaient très-difficilement comprendre des indigèues. M. Mollet, l’un des

plus distingués d’entr’eux, regardait cet inconvénient comme un des plus grands obstacles opposés à la propagation de la foi parmi ces peuples. — Noies hist. pp. 78 et 83.

coutratt, et peut-être aussi l’influence des anciens missionnaires, empêchèrent de s’y adonner, dans la suite, avec autant de persévérance qu’il eût été désirable de le faire ; tellement que le nombre des prêtres indigèues a toujours été bien au-dessous de ce qu’on pouvait raisonnablement espérer. Cependant, comme ccs prêtres se sont toujours montrés dignes du sacerdoce dont iis étaient revêtus; comme, d’ailleurs, par les soins dont cette oeuvre a toujours été l’objet, on eu a maintenu constamment le principe dans la mission, on a ainsi fait un grand pas vers une amélioration désirable, que l’avenir réserve nécessairement à cette église.

M«c de Tabruca étant parvenu à un âge qui ne lui permettait plus d’exercer toutes les fonctions du ministère épiscopal, choisit pour son coadjuteur M, Champenois, prêtre du diocèse de Rheims, qu’il sacra sous le titre d'évêque de Dolicha, dans le courant du mois de janvier 1787. L’année suivante, dans ses instructions au nouveau prélat, le cardinal Antonelli, préfet de la Propagande, lui recommandait instamment de s'appliquer spécialement à la formation du clergé indien, et de tâcher d'envoyer quelques missionnaires dans le Maissour, où içs chrétiens étaient réduits au plus grand état d’abandou. Pourtant il fut impossible d’aller secourir alors ccschrétientés, au milieu desquelles nos missionnaires pénétrèrent seulement à la chùte de Tippou-sa'ib '.

Dans le courant de l’année 1791, la mission perdit M«r de Tabraca mort à Pondichéry, le 16 de juin. Son coadjuteur lui succéda en qualité de supérieur de la mis sion.

' Prince maure devenu célébré dans la péninsule par sa lutte contre l'Angleterre.

CONQUÊTE DES ANGLAIS DANS L’iNDE. — PROGRÈS DE LA

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