DÉVELOPPEMENT
l)e graves événements politiques devaient bientôt changer la face de l’Inde destinée à devenir la plus riche possession coloniale de l’Angleterre. D’une| part, les guerres de la révolation française entraînaient, en 1794, la prise de Pondichéry et de nos autres établissements à la côte de Coromandel ; mais surtout la défaite et la mort de Tippou-saïb, facilitaient puissamment à la Grande-Bretagne l’établissement de cette toute-puissante prépondérance qu’elle conserve encore aujourd’hui dans la péninsule. Ces succès favorisèrent également nos missionnaires dans leurs travaux apostoliques; car, il faut bien le dire, ils étaient beaucoup mieux traités par les Anglais que par nos propres nationaux. La mort de Tippou délivra aussi les chrétiens du plus dangereux ennemi de notre sainte religion dans ces contrées.
Ce prince, en effet, avait résolu quelques années auparavant, d’anéantir le christianisme dans ses états, afin d’y substituer la religion de Mahomet, qu'il pratiquait luimême. Pour cela, il fit rassembler en un jour quarante mille chrétiens qui se trouvaient sous sa puissance, et leur imposa la circoncision sans qu’ils pussent s’en défendre, et sans même qu’ils comprissent parfaitement la portée de l’acte qu’ou exerçait ainsi sur eux. Cependant, comme il se contentait de cette apostasie apparente, les chrétiens, ne croyait pas avoir pour cela, renoncé à leur religion, continuèrent secrètement à en suivre les pratiques; aussi, à l’arrivée des missionnaires, ils s’empressèrent de chercher dans la pénitence l’expiation d’une faute où il y avait plus d’ignorance encore que de faiblesse.
Tippou-Saib fut tué, le 4 mai 1799, au siège de Scriuga-
patnam sa capitale, prise d’assaut par les Anglais, devenus ainsi entièrement maîtres du Maïssour. Quelques années auparavant, leurs succès dans cette province et dans celle du Maduré, avaient permis à M®r de Dolicba, d’y visiter les chrétiens et de leur donner quelques missionnaires. Parmi ces derniers se trouvait l’un des plus distingués d’entre tous ceux qui travaillèrent jusqu'à présent à la mission de Pondichéry ; c’était M. Dubois, prêtre du diocèse de Viviers, établi dans le Maïssour par son évêque, en 1795 De son côté le prélat avait parcouru les autres chrétientés, qu’il avait trouvées dans le même état d’abandon, et auxquelles il laissa aussi quelques missionnaires, mais la rivalité des Portugais de San-Thomé ne permit pas de les conserver partout pendant bien long-temps ; on représenta nos confrères aux Anglais comme des observateurs dangereux au moment d’une guerre aussi acharnée entre les deux nations, et on parvint à leur faire retirer l’autorisation nécessaire pour s’établir dans certaines parties de la mission.
Le traité d’Amiens rendit momentanément à la France Pondichéry et les autres possessions de la côte; mais la rnptnre qui suivit bientôt permit à peine aux Français d’y exercer quelques actes d’administration, et Pondichéry n’avait encore reçu qu’une garnison de 150 hommes, lorsque les Anglais reprirent cette place en 1804.
Les choses demeurèrent en cet état jusqu’à la paix définitive et, pendant tout ce temps, la mission se trouva trèsaffaiblie par la pénurie de missionnaires européens; on
■ M. J.- A. Dubois partit de France pour Pondichéry en 1792, il revint en 1823 au séminaire de Paris, où nous avons eu le bonheur de le retrouver encore et de nous édiGer par ses exemples. Bien souvent aussi nous avons demandé à son expérience des conseils dont un jour il nous sera donné d’apprécier tout l'avantage. Puisse le divin maitre de la vie conserver encore long-temps pour nous, cette existence bien chère à laquelle nous ne cesserons de nous intéresser dans nos humbles prières. Indépendamment de ses Mtrtirs, institutions et cérémonies des peuples de l'Inde, ouvrage si justement apprécié par la science, M. Dubois mit encore au jour diverses autres publications d’une moins grande importance.
s’occupait, il est vrai, avec assez de zèle de la formation du clergé indigène ; 'pourtant cette œuvre de persévérance ne pouvait pas produire immédiatement des fruits aussi abondants que les besoins l'exigeaient. On songeait donc à demander des prêtres à l’église d’Irlande, mais ce projet n’eut pas de suite. Ce ne fut pas un mal, car les antipathies nationales et la position respective des deux peuples dans l’Inde n’étaient pas de nature à produire de bien bons résultats dans cette mission.
Cependant, M8r de Dolicha avançait en âge, et il sentait que sa faiblesse le mettait hors d’état de supporter seul tout le travail de l’administration; il demanda en conséquence et obtint sans peine un coadjuteur. Le choix du Souverain Pontife tomba sur M. Hébert, prêtre du diocèse de Séez, qui fut nommé coadjuteur de M«r de Dolicha et évêque d’Halicarnasse, en 1807. Diverses circonstances retardèrent son sacre pendant trois années entières, et la mort surprit son évêque au moment où il se disposait à faire cette consécration. Msr de Dolicha mourut sur la fin d’octobre 1810. Le 3 mars suivant, M. Hébert fut sacré à Vérapaly, par Msr de Surens, de l’ordre des Carmes-déchaussés, vicaire apostolique des chrétiens malabares du rit syriaque.
La pauvreté de la mission ne permettait pas de donner un grand développement au collège établi pour le clergé tamoul ; la charité des chrétiens avait peine à soutenir cette charge et nous voyons qu'en 1 8 1 3, M. Dubois était obligé d’y consacrer une partie des ressources personnelles que la Providence avait mises entre ses mains. On avait ouvert aussi un coUége pour l’éducation des jeunes créoles de la colonie dont le produit contribuait au soutien de la mission ; mais on l’abandonna ensuite parce que cette œuvre n’entrait pas dans le but de notre institution.
Les guerres de la révolution et de l’empire ayant enfin cessé par suite des revers de 1814 et 1815, Pondichéry rentra sous la domination française, mais la mission était
toujours dépourvue de missionnaires. Les directeurs du séminaire de Paris n’ayant pas encore à leur disposition les ressources offertes plus tard par la Propagation de la Foi, se voyaient hors d’état d’envoyer un assez grand nombre de sujets et de les soutenir dans toutes les missions confiées à leurs soins. Ils proposèrent, en conséquence, à 5Pr d’Halicarnasse de céder celle de l’Inde aux jésuites récemment rétablis par le Souverain Pontife. Le prélat et ses missionnaires ne crurent pas convenable de faire cet abandon , au moins d’une manière complète ; et, parmi les raisons trèsgraves alléguées par' eux à ce sujet, nous avons remarqué la suivante qu’il n’est pas hors de propos de consigner ici. « Vous n’ignorez pas le système des jésuites dans ce pays- » ci , écrivait un missionnaire. Point de prêtres du pays : » que deviendront ceux qui sont déjà ordonnés et qui tra- * vaillent dans la mission*. » D’un autre côté le gouvernement sollicitait notre congrégation, pour qu’elle prît également l’administration spirituelle des Européens dans les villes françaises de l’Inde ; mais on ne crut pas devoir accepter ces fonctions un peu en dehors de notre œuvre. En conséquence, les capucins italiens qui avaient remplacé leurs confrères de France dans le temps de la Révolution, continuèrent à s’en charger jusqu’en 1 829, époque où l’on fit partir pour Pondichéry nn préfet apostolique choisi parmi les prêtres du séminaire du Saint-Esprit.
Dans le courant de 1817, M«r d’Halicarnasse ayant reçu des bulles pour la nomination d’un coadjuteur, songea d’abord à choisir M. Dubois pour en remplir les fonctions ; mais diverses circonstances s’opposèrent à ce qu’il réalisât ce projet. M. Dubois revint en Frauce comme représentant de sa mission, et MW1 d’Halicarnasse l'esta long-temps encore avant de se fixer sur le choix de son coadjuteur *.
1 Noies hist. p. 83.
* Mém. de Picot, t. I, Introd. p. ccxxi, p. 27; t. II, p. 187. — Hist. de l’ét. du Christ., etc. t. I, p. 2. — Béranlt, t. XII, pp. 179 et sniv. — Nouv.
INFLUENCE DE t’ ASSOCIATION DE LA PROPAGATION DE LA
FOI SUE LA MISSION. — TENTATIVE SUR LES ILES Nî-
COBAR. — RBTOUR DES JÉSUITES DANS L’iNDE.
Peu à peu, cependant, les ressources de la mission augmentaient à l’aide des secours de la Propagation de la Foi; quelques missionnaires arrivaient aussi de temps en temps et tout faisait espérer que des jours plus heureux approchaient pour ces églises si long-temps abandonnées. Du reste, on peut dire que ces ressources ménagées par la Providence ne pouvaient arriver plus à propos. Eu 1821 , la mission renfermait quarante-mille chrétiens dispersés sur une étendue de pays considérable et administrés seulement par un évêque et quinze prêtres européens ou indigènes presque tous infirmes. Le collège subsistait encore, il est vrai, mais dans un état si déplorable qu’il ne pouvait guère offrir de ressources prochaines à la mission. Msr d’Halicarnasse seutait donc plus Vivement que jamais le besoin de nouveaux missionnaires européens ; aussi , ne cessait-il d’en demander avec les plus vives instances.
Les choses demeurèrent à peu près dans le même état pendant les années suivantes ; seulement, les conversions étaient un peu plus fréquentes dans chaque district; malgré les pré-
Lett. édif. t. I, Prcf. p. xv. — La Gloire de Louis-le-Grand, etc. pp. 20, 35. S. D. N. Ben. Papa XIV, Bull. t. I, pp. 397 et suiv. — Bull. Pont. S. Cong. de Prop. Fide, t. II, pp. 68, 93, 279, 283 ; t. III, pp. 133 et suiv. — M. Henrion, t. IX, pp. 345 et suiv. 482; t. X, p. 239; t. XI, pp. 74 et suiv. — Hist. de saint François Xavier, t. I, pp. 60 et suiv. — Lett. édif. t. VI, Préf. pp. n et suiv.; pp. 1 et suiv. ; t. VII, pp. 1 1 1 et suiv. ; t. VIII, pp. 150 et suiv.; t. XIV, p. 509. — Ath. Kircherü Chine, etc. p. 53. — Ann. de la Prop. de la Foi, t. XI, pp. 579, 582, 60G. — Lett. de saint François-Xavier, 1. 1, pp. 43 et suiv. — Cat. des Miss. pp. 19, 23. — Vie du vénérable Père Jean de Brilla, de la Compagnie de Jésus, mis à mort aux Indes, dans le Madtiré, en haine de la Foi. Composée par le P. ne Beauvais, de la Compagnie de Jésus. In-12, Paris, GiSsey, î 746, pp. 148, 102, 173 et suiv. — Nottv. des miss, orient. 1787, première partie, pp. 2 et suiv. — Notes hist. pp. 74 et suiv. — Histoire d'Angleterre du docteur John Lingard, continuée depuis la révolution de 1088 jusqu’en 1837, par M. oe Maiu.es, etc. In-8, Paris, Parenl-Uesbarres, 1838, t. XX, pp. 326 et suiv. 391.
jugés nationaux qui, joints aux scandales des Européens, en arrêtaient encore partout un grand nombre. M. Bonnand, prêtre du diocèse de Lyon, envoyé alors dans le pays de Télinga, y exerça son zèle pendant six ans, avec des peines infinies compensées bien abondamment par les succès dont Notre Seigneur daigna couronner ses travaux. Msr d’Halicarnasse le rappela ensuite à Pondichéry, afin de le prendre pour coadjuteur et de le sacrer évêque de Drusipare. Ceci se passait en 1833.
La même année, M. Supriès, l’un de nos missionnaires, obtint, après bien des instances, l’autorisation d’aller prêcher la foi aux îles Nicobar abandonnées depuis bien longtemps par les missionnaires catholiques. Cette entreprise ne pouvait être que très glorieuse pour la religion et sous ce rapport, sans doute, on ue saurait trop louer le zèle de cet excellent confrère; cependant, comme il faut avant tout, songer à établir solidement la foi dans une contrée, avant de la quitter pour en évangéliser une autre ; comme de plus la mission de Pondichéry était loin encore d’avoir reçu tout le développement qu’elle devrait avoir, on comprend facilement les difficultés que M*r d’Halicarnasse fit à M. Supriès avan| de céder à ses désirs. L’insistance du missionnaire ■ayanV fait craindre ensuite au prélat de s’opposer à la volonté deDieu, s’il le retenait plus long-temps, il lui donna la liberté de suivre son attrait. M. Supriès partit donc, ainsi qu’il l’avait tant souhaité, et il aborda heureusement chez les * N icobar dont il ignorait la langue. Il vint à bout cependant de
vaincre les premières difficultés; mais d’autres obstacles survinrent qui lui parurent insurmontables, et il fut obligé de quitter ces îles. Ce projet ajourné ainsi, n’a pas été abandonné par notre Congrégation, et dans ce moment quelques missionnaires de Siam se disposent à tenter de nouveau l’entreprise. 11 ne séra donc pas inutile, Monseigneur, de vous dire un mot ici des premiers missionnaires qui eurent autrefois le bonheur d’y faire connaître l’évangile.
Les PP. Faure et Bonnet, de la Compagnie de Jésus, y ayant pénétré pour la première fois en 1711, furent d'abord assez bien accueillis à Nicobary où ils formèrent une chrétienté ; mais ensuite, ayant voulu étendre les bienfaits de la foi aux lies voisines, ils y furent massacrés après deux ans et demi de séjour dans cet archipel. La chrétienté de Nicobary, privée de prêtres après leur mort ne se soutint pas ; cependant cette première prédication suffit pour laisser au milieu de ce peuple des traces de christianisme encore reconnaissables de nos jours. Les Danois y ayant formé un établissement commercial dans le courant du dernier siècle y furent accompagnés par quelques missionnaires de la secte des Frères Moraves qui n’eurent aucun succès. Ce comptoir détruit dans la suite, fut relevé en 1832, et cette fois, un ministre luthérien voulut y prêcher sa doctrine , mais sans réussir mieux que ses prédécesseurs. C’est alors que M. Supriès s’y rendit et fut obligé d'en sortir comme nous l’avons vu. Espérons que les nouveaux efforts qu’on se propose de faire seront plus heureux et que la parole de vérité sera bientôt accueillie dans ces iles où l’établissement de la foi chrétienne serait un si grand bienfait*.
Les années 1833 et 1834 furent signalés dans l’Inde par les épouvantables ravages de la famine et du choléra. Malgré les sacrifices de la Compagnie anglaise, la famine surtout remplit une partie de la péninsule des plus lamentables malheurs. « La mort, rapporte un de nos missionnaires , con- » tinua donc à frapper : elle entassa les victimes , et , re- » doublant de jour en jour ses coups, bientôt les rues, leB » alentours de chaque bourgade, furent jonchés de cadavres » ou de moribonds. Le nombre en croissant sans mesure, » ceux qui survivaient, languissant eux-mêmes, ne conser- » vèrent pins assez de forces pour creuser une fosse ou dres- » ser un bûcher, pour inhumer ou brûler les corps de leurs
Les anthropophages sont encore assez communs dans l’archipel Nicobar.
» parents expirés. On se contenta d’attacher nne corde au » cou de ces cadavres, et de les traîner à quelques pas au* « delà du village. Là, ils étaient dévorés par les chiens , les » renards et les oiseaux de proie ; mais ces animaux, tout » voraces qu’ils sont, rassasiés enfin et dégoûtés de cette hor* * rible abondance, abandonnèrent une foule de ces cadavres. » Ainsi, l’approche de chaque hameau ne présentait plus que » le spectacle d'un champ de bataille, couvert de membres « épars, de tètes disséminées, de corps mutilés, au milieu >* d’autres encore intacts, qui, se réduisant en pourriture, » rendaient l’approche de ces charniers dangereux par l’in- » fection pestilentielle qui s’en exhalait ' . »
En même temps que Dieu affligeait ainsi ce pauvre peuple, il lui ménageait de nouvelles facilités pour entrer dans les voies du salut. Des jésuites et un vicaire apostolique demandés par l'Angleterre s’embarquaient au mois de juin 1834 pour Calcutta, chef-lieu d'un vicariat récemment formé par le Souverain Pontife. Quatre ans après, les Pères de la même Compagnie allaient , sons la juridiction de MP d’Halicarnasse, reprendre leurs anciens travaux dans le Maduré.