PREMIERS TRAVAUX UE M0* DE BÉRYTHE A SIAM
Ce prélat commençait à y recueillir les fruits de ses premiers travaux, traversés d'abord par des obstacles sans nombre dont il est bou de donner ici un aperçu. Pour cela, Monseigneur, il faut nous reporter un instant vers l’époque où il y était arrivé avec les premiers missionnaires. Les Portugais étant les seuls catholiques établis dans ce royaume, il lit tout ce qui dépendait de lui pour se mettre en bonnes relations avec eux. 11 alla même jusqu’à s’établir dans le camp* qu’ils occupaient aux environs de Siam. Un double motif l’y engageait : d’une part, il ne pouvait pas se persuader qu'ils voulussent pousser les choses jusqu’à empêcher l'établissement des missionnaires français dans un pays étranger à leur domination temporelle; de l’autre, il considérait justement sa démarche comme nécessaire , pour montrer aux infidèles 1 union établie par les liens de la foi entre les catholiques. Les Portugais, étrangers alors à la politique de leur gouvernement, reçurent le prélat avec empressement et lui témoignèrent les plus grands égards; mais bientôt après leur conduite changea complètement, par suite des ordres reçus de Goa. Mgr de Bérythe s’étant aperçu des mesures qu'on prenait pour s’emparer de
1 Rel. abreg. des Miss, et Yoy. des Ev. franç. par M. Pallv, pp. 13 et suiv.
— Hist. de letab. du Christ, dans les ludes-Oiienl. t. 1er, pp. 104 el suiv.
— Vie de M. Olier, t. II, p. 41 1. — La Vie de MSr Cotolendi, p. 200. — Relût, de 1674, p. 11). — Calai, des Miss. p. 3. — Gall. christ. I. VII, col. 1025. — Hist. de Siam, t. 1er, pp. 435 et suiv.
2 On appelle ainsi les villages ou quartiers occupés par diverses nations aux environs de la capitale.
lui secrètement afin de ne pas causer d'émotion parmi le* chrétiens, fut obligé de se réfugier dans le camp des Hollandais.
D'un autre côté , les missionnaires n’avaient éprouvé, pendant assez long-temps, que de l’indifférence ou des rebuts de la part des infidèles, lorsqu’on se résolut à recourir plus particulièrement que jamais à la toute-puissance divine. Ils se mirent tous ensemble en retraite pendant quarante jours, pleurant et gémissant devant Dieu, lui représentant l’état de ces pauvres âmes qui se perdaient , et s’offrant à lui comme des victimes pour leur salut. Ces armes invincibles triomphèrent des résistances passées, et bientôt la parole de paix fut goûtée par plusieurs idolâtres de différentes nations. Les Cochinchinois surtout la reçurent avec empressement, et formèrent bientôt une chrétienté assez nombreuse.
Après avoir obtenu ce premier surcès, Mer de Bérythe ne crut pas devoir négliger les moyens humains dont il pouvait disposer pour consolider son œuvre ; il fit parler au roi en faveur des missionnaires français, et il en obtint la permission de bâtir un logement pour un missionnaire, et une chapelle dédiée à saint Josehh, patron principal de nos missions.
Les bonnes dispositions des Cochinchinois devinrent, pour M«r de Bérythe, un nouveau motif de faire tous ses efforts pour pénétrer dans le royaume confié tout particulièrement à sa sollicitude pastorale. Il tenta dès- lors activement d’y faire un premier voyage ; mais il en fut dissuadé par les missionnaires de la Compagnie de Jésus qui s’y trouvaient depuis plusieurs années. Ils lui représentèrent le danger où son arrivée allait exposer cette Église alors violemment persécutée, et ils firent de telles instances pour le détourner de cette visite qu’ils le déterminèrent enfin â l'ajourner. Obligé de renoncer à exercer son zèle de ce côté, M*1, de Bérythe résolut de profiter des circonstances pour
faire une tentative sur la Chine, et pour régler différentes affaires fort importantes pour le bien général des missions. En conséquence, il renvoya en Europe un missionnaire chargé de quelques négociations du plus haut intérêt, et il se prépara lui-même au voyage de Chine.
Le 16 juillet 1663, il s'embarqua sur la rivière de Siam avec un autre missionnaire, et rejoignit le navire à bord duquel il fit voile pour Kouang-tong ’ le 21 du même mois. La navigation fut heureuse pendant quelques jours, mais ensuite il s’éleva une tempête si furieuse, que l’équipage, désespéré de pouvoir lutter plus long-temps contre l’orage, abandonna la manœuvre. Ou courait alors les plus grands dangers d’aller se briser sur les côtes de Kambodje, lorsqu’on parvint à jeter l'ancre et à se maintenir ainsi jusqu'à l’arrivée des secours. • Durant ce temps, dit M. de Bourges » dans sa Relation, les missionnaires eurent de quoi s’occu- » per aux confessions et à consoler les Chrétiens qui se trou- » voient dans le vaisseau. Pour leur particulier, ils se mi- » rent en oraison, et tascherent de profiter d’une occasion » qui ne se trouve pas tous les iours, comme est celle de » voir la mort devant les yeux hors de tout espoir humain.» M«r de Bérythe fut ensuite obligé de retourner à Siam où il arriva le 15 septembre. Cet événement si fâcheux en apparence devint, par le fait, une nouvelle preuve de la protection spéciale de Dieu sur ses fidèles serviteurs; car on sut bientôt après que l’empereur de la Chine venait de publier un édit très-rigoureux contre les étrangers auxquels il défendait l’entrée de ses ports. De plus, au lieu d’être jeté, comme c’est ordinaire, sur les côtes de Cochinchine, le navire fut emporté vers le Kambodje où il n’y avait rien à craindre pour les missionnaires.
De retour à Siam, M«r de Bérythe alla se loger au milieu
1 C’est te nom chinois de Canton, et e'est celui que nous emploierons exclusivement pour désigner cette ville dans la suite.
des Cochinchinois afin d’y être plus en sûreté contre les entreprises des Portugais. Les intentions hostiles de cette nation ne tardèrent pas à se manifester par une tentative d’enlèvement faite sur la personne de l'évêque dans son propre logement ; mais les Cochinchinois prirent aussitôt les armes pour le défendre et le sauvèrent ainsi de ce nouveau danger. M. de Bourges n’était pas encore parti pour l’Europe, en sorte que cette nouvelle violence hâta son départ.
Ce zélé missionnaire partit de Siam le 1 4 octobre pour aller joindre un bâtiment anglais faisant voile pour Madras ; il séjourna peu de temps en cette ville, et s’embarqua sur un autre navire de la même nation, avec lequel il arriva en Angleterre, le 20 juillet 1664. Étant à Londres, il fut reçu par la reine-mère et par le duc d’ Yorck. Ce prince l’accueillit avec bouté, lui demanda des détails sur les royaumes qu’il avait parcourus, et voulut le présenter lui- même au roi 1 . Pendant son séjour dans cette ville, il avait cherché à s’y procurer un moyen de correspondance réglée entre les missions et l'Europe ; mais ayant appris la formation de la Compagnie française pour le commerce de l’Inde, il abandonna aussitôt ce projet , heureux de pouvoir trouver en France ce qu’il croyait être dans la nécessité de demander à un pays étranger, trop souvent notre ennemi. Il quitta ensuite l’Angleterre et faillit, à cette occasion , périr avec le vaisseau qui le conduisit de Gravesiude à Dieppe. Dieu ne permit pas qu’il échouât ainsi au port, et il arriva heureusement à Paris quelque temps après*.
• Celait encore une pensée politique qui faisait accorder tous ces honneurs au missionnaire dont les renseignements pouvaient être utiles au cabinet britannique.
* Rel. du voy. de M6r. l’év. de Bérjrlhe, pp. 185 et suiv. 199, 203, 208, 214, 222 et suiv. 236, 238, 241. — Hist. de l’élah. du Christ, dans les Indes Oiientales, t. I"r, pp. 61 et suiv. 93 et suiv. 103. — Notes hist. p. I 8.