EXPÉDITION JAPONAISE. — CONVERSION DE PIERRE LY
Les premiers missionnaires de ce royaume furent bien dignes d’annoncer la foi à cette nation pleine de courage cl d’héroïque générosité; ces missionnaires furent des soldats, les braves chefs chrétiens japonais que le Taï-kosama envoyait à cette dangereuse expédition dans l’espérance de se délivrer ainsi des obstacles que leur puissance opposait à son ambition. Vainqueurs par les armes, ils voulurent aussi planter la croix sur des rivages où flottaient leurs étendards, et pour la première fois le Dieu du ciel reçut l’hommage d’une adoration digne de lui sur la terre coréenne. Ces choses se passaient eu 1592, temps auquel le P. de Cespédcz et un autre jésuite qui accompagnaient l’armée japonaise eurent le bonheur de baptiser un assez grand nombre de Coréens. Les plus belles espérances s’ouvraient même devant eux pour l’avenir, lorsque les malheurs du Japon vinrent les ruiner sans retour. Plusieurs des nouveaux chrétiens partagèrent les houneurs du martyre avec les fidèles de la généreuse Église que la persécution immolait; puis ensuite, lorsque la tempête fut appaiséc, les
rares chrétiens, échappés au glaive des bourreaux par une apostasie apparente, ne trouvèrent personne qui pût les admettre à la pénitence. Le crime que la faiblesse leur avait fait commettre pesa sur eux de toute sa grandeur, et comme il n’y avait ni prêtres ni évêques au milieu d’eux pour les ramener à la foi, dans la Corée , comme au Japon, le christianisme demeura enseveli sous ses ruines.
Les choses demeurèrent dans cet état jusqu’en 1784, époque marquée dans les desseins de Dieu pour donner une nouvelle naissance à l’église coréenne. Nous avons dit ailleurs comment les jésuites de Pè-king avaient profité des sciences de l’Europe pour amener à la foi le jeune Pierre Ly, venu à la capitale de l’empire avec l’ambassade annuelle de sa nation. Cette conversion fut si entière , et la charité qni remplissait le néophyte si abondante, qu’il ne put renfermer en lui-même le trésor de grâces qu’il possédait. Arrivé dans sa patrie, il s’empressa de faire connaître à d’autres les paroles de vie éternelle qu’il avait reçues avec tant de générosité. Ses discours et la lecture des livres de religion qu’il avait apportés de Pê-king déterminèrent un assez grand nombre de ses compatriotes à embrasser la foi chrétienne ; il établit ensuite des catéchistes, à l’aide desquels le nombre des fidèles s’éleva jusqu’à près de quatre mille dans l’espace de cinq années. En 1788, Thomas Ring, l’un des plus zélés, fut arrêté et condamné à l’exil en haine de la foi, ce qui rendit les autres chrétiens plus courageux encore qu’ auparavant. Deux ans après, l'absence de prêtres se faisant vivement sentir parmi eux, ils envoyèrent à la suite de l'ambassade de Pè-king un chrétien, nommé Panl Yn, avec mission de demander à l’Église de cette capitale les secours dont ils étaient eux-mêmes privés. Comme il leur fut impossible d’en obtenir, à cause du petit nombre des missionnaires, Paul Yn et un catéchumène nommé U revinrent encore, la même année, tenter de nouvelles démarches. Ils furent plus heureux cette fois , et Jean A Ilémédiis , prêtre séculier
de Macao, se rendit à la frontière du royaume pour y pénétrer à l'époque de la grande foire qui s’y tient chaque aunée. Aucuu courrier coréen ne s'étant présenté jusqu’en 1793, le missionnaire mourut avant d'avoir pu entrer dans sa mission.
PREMIÈRES PERSÉCUTION S . — GÉNÉROSITÉ DES CHRETIENS DANS LES SUPPLICES.
Une cruelle persécution suscitée contre le christianisme dans le royaume avait empêché les Coréens de se rendre à la frontière pour y recevoir le prêtre de Pè-king. Elle avait été occasionnée par le refus que firent deux chrétiens distingués de rendre à leur mère les honneurs superstitieux usités à l’époque des funérailles. Ces deux chrétiens étaient Paul Yn et Jacques Kuan, qui furent d’abord emprisonnés, chargés de chaînes et conduits devant lemaudarin. Dès le premier interrogatoire on leur fit subir une rude question, suivie d’une condamnation à mort, ce qui fut exécuté le 7 décembre 1791. La persécution s’étant apaisée en 1793, par suite d’un édit du roi qui craignait les murmures occasionnés dans la population païenne par les mauvais traitements infligés aux chrétiens, ceux-ci envoyèrent deux d’entr’eux à Pè-king pour demander encore des missionnaires.
L’évêque de cette ville cédant à leurs instances, et profondément touché des sentiments de foi qu’ils témoignaient, leur envoya Jacques Vellozo, prêtre chinois, qui pénétra heureusement dans le royaume. Il arriva dans le courant de janvier 1794 à Kim-kin-tao, capitale de la Corée, et eut le premier le bonheur d’offrir de nouveau le saint sacrifice sur cette terre dont il venait prendre possession au nom de l’Église. Déuoncé par un apostat, le 27 juin de l’année suivante, il devint l’occasion de plusieurs souffrances pour quelques chrétiens. Trois d’entr’eux qui l’avaient introduit dans le royaume, curent les mains, les pieds et les genoux
écrasés sans qu’on pût les faire renoncer à la foi , et furent condamnés à mourir dans les tortures, ce qui arriva le 28 juin 1795. Le roi refusa ensuite de publier un édit de persécution générale qu'on l’engageait à donner, mais il u’empêcha pas les vexations particulières des officiers subalternes. Ce prince mourut cinq ans après, et la régente qui gouvernait le royaume, exerça contre les fidèles de nouvelles violences et donna ainsi plusieurs nouveaux martyres à l’Église. Le missionnaire introduit en 1794 fut pris avec d’autres chrétiens, et eut la tête tranchée au mois d’avril 1801. Le nombre des martyrs s'éleva cette fois à plus de cent quarante, parmi lesquels on cite surtout deux femmes dont l’admirable constance fat un grand motif d’encouragement pour les confesseurs. L’une d’elles, nommée Colombe Kiangouan-chou , avait jusqu'alors grandement contribué à soutenir la mission ; on la mit en prison où elle témoigna la plus grande constance, ne cessant d'encourager les fidèles à garder leur foi. Ayant appris le martyre du missionnaire, elle déchira un morceau de ses vêtements sur lequel elle écrivit la vie de ce glorieux témoin depuis son entrée dans le royaume, mais ce précieux document n’a pas été conservé. La générosité des autres prisonniers fut un égal sujet de joie pour l’Église et de noble émulatiou pour les chrétiens qui n’étaient pas encore exposés aux mêmes combats.
Il se passa aussi, à cette occasion, divers événements qu’il est difficile de ue pas attribuer à une intervention divine, ainsi que le rapportent les Coréens dans une lettre adressée, eu 1811, à l’évêque de Pê-king. Ils donnaient, de la manière suivante, une idée de l’état où se trouvait alors leur Église décimée par les persécuteurs : « Jésus- » Christ a dit : Mon Père, vous avez caché ces choses aux » sages et aux prudens du siècle, et vous les avez révélées aux » petits '. Cette sainte parole doit s’accomplira la lettre de
■ S. Matlli c, *i, v. 35.
» génération en génération. Elle se vérifie maintenant dans » notre patrie. Parmi les grandes familles qui sont distin-
* guées par leurs ancêtres, parmi les descendans des man- » darins, ou ceux qui sont actuellement en charge, on trouve » un certain nombre d’hommes bien disposés en faveur de » la religion; mais il sont retenus par le désir de parvenir, » de s’avancer dans le monde, ou par la crainte de s’exposer » à la raillerie. Parmi les riches du peuple, la soif de l’or » étouffe la voix de la conscience. Ceux qui se tournent du » côté de la religion, et cherchent la justice, sont de ces per- » sonnes que la pauvreté et la misère accablent, qui man-
* quent de toutes ressources. D’ailleurs, suivant les mœurs » du pays, presque tous les genres de commerce et d’associa- » lions sont remplis de superstitions ou d'injustices. Les
* chrétiens qui voudroient s’y livrer pour gagner leur vie » en sont par-là même exclus. Aussi les chrétiens riches » sont devenus pauvres, les pauvres sont réduits à mendier, » à errer de tous côtés saus trouver d’asile, fis ont toutes les » peines du monde à subsister. Cependant on ne les entend » ni murmurer ni se plaindre. Ils sont contens d’errer et de » souffrir pour pouvoir observer la religion. N’est-ce pas » une faveur toute particulière du Seigneur qui nous anime » etnous soutient. Nous en sommes indubitablement redeva- » blés à la protection des anges, des saints et de toute l’E- » glise qui intercèdent pour nous 1 » Ils faisaient part ensuite de leurs besoins spirituels et de la nécessité impérieuse où ils se trouvaient d’avoir des prêtres pour les instruire. A cette lettre, ils en joignirent une autre dans laquelle ils donnaient au Souverain Pontife des témoignages de leur vénération et de leur inviolable attachement, en même temps qu’ils lui exposaient l’état d’abandon auquel ils étaient réduits. Ils renouvelèrent encore leurs instances les années suivantes; mais l’état de la mission de Pè-king ne permettant pas de
’ Nouv. Le», édif. t. V, p. 333.
faire droit à leurs demandes, on se vit à regret forcé de les abandonner pendant bien des années.