‹ Lettres à Mgr l'évêque de Langres, sur la Congrégation des Missions ÉtrangèresChapitre 63 sur 89 · PAR LES CHRÉTIENS POUR T INTRODUIRE LES MISSION- NAIRES EUROPÉENS · texte numérisé non relu

PAR LES CHRÉTIENS POUR T INTRODUIRE LES MISSION- NAIRES EUROPÉENS

À son retour de Pè-king, Joseph rapporta plusieurs lettres qui sont pour nous une nouvelle preuve de la nécessité des prêtres et des évêques indigènes dans ces missions persécutées. Les missionnaires de toutes les congrégations s’ac~ cordent, il est vrai, à regarder comme impossibles, pour le moment, la nomination d’évêques dans les contrées qui nous occupent, et en présence d'un semblable témoignage, il n’est pas permis d’exprimer ici autre chose que le désir d’un avenir meilleur. Cependant, on doit être bien convaincu par l’expérience de trois cents longues années que, jusqu’au moment où l’établissement complet d’une hiérarchie indigène pourra s’y réaliser, il faut renoncer à y former jamais de véritables Églises. La religion chrétienne y subsistera d’une manière plus ou moins précaire comme société secrète, mais comme croyance nationale, jamais. Quoi qu’il en soit, voici l’un des passages les plus frappants de cette lettre des Coréens à M*r de Capse. On y verra en peu de mots l’expression du désir sincère que leur foi leur donnait de voir un évêque parmi eux, mais en même temps une excessive répugnance à laisser compromettre toute la chrétienté par la présence d’un Européen au milieu d’eux '.

» Quant à l’entrée du grand Maître en Corée, disent-ils,

1 II parait aussi que les Coréens avaient été iufluencés dans leur opposition, par d’autres motifs encore, mais les raisons qu’ils allèguent n’en conservent pas moins leur gravité.

• le Prêtre (le P. Pacifique) a déjà exposé l’état des choses » dans la lettre qu’il envoie. Nous, pécheurs, nous sommes » véritablement incapables de décider s’il est expédient qu'il » entre ou non; mais, outre notre avis, fruit d’un génie » borné, nous sommes obligés de faire connaître à Son Ex- » cellence unejou deux circonstances, pour la mettre à même » de voir s’il lui est expédient d’entrer ou de rétrograder.

» Le grand Maître ayant un visage et une couleur tout-à- » fait différents de ceux des Coréens, ne pourra point entrer » furtivement ( secrètement ). Sa forme et son langage le » trahiront facilement au milieu delà foule, dans lasuppo- » sition même qu’il pût entrer et prêcher la religion. Enfin, » il sera exposé au danger ( il sera reconnu ). Voilà ce qui » nous met dans de grandes angoisses.

» Nous n’osons pas vous forcer à venir à nous, ni chercher » des prétextes pour nous dispenser de vous recevoir, dans la » crainte de nous priver du plus graud bienfait de l’Eglise '. » Cependant MBr de Capse leur envoya par Joseph, une lettre, dans laquelle il leur déclarait que son intention était de tenter à tout prix d’exécuter les ordres du Souverain Pontife comme sa conscience lui en faisait un devoir ; il leur donna en même temps connaissance de la peine d’excommunication portée contre tous ceux qui, directement ou indirectement, viendraient y porter obstacle. Eu conséquence les Coréeus se résignèrent et consentirent enfin à l’introduire au milieu d’eux. Ils lui écrivirent donc une seconde lettre où ils lui faisaient part de leur détermination, et lui indiquaient les moyens de se faire reconnaître des chrétiens envoyés à sa rencontre. Néanmoins, comme la crainte devoir pénétrer un Européen dans leurs pays, leur avait fait apporter quelques restrictions à leur promesse, Joseph repartit de nouveau le 29 janvier pour Pè-king, où l’affaire fut entièrement terminée le 7 février suivant. Les Coréens convinrent de tout

' Ann. de la Prop. I. IX, p. 314.

avec Joseph, ët lui donnèrent un habillement complet dont de Capsc devait se revêtir au moment où il serait près de la frontière, hes choses étant ainsi réglées, ce prélat songeait à se mettre eu route, lorsqu'une légère persécution excitée dans la province où il se trouvait, vint encore retarder son départ.

Le 8 septembre, Joseph, sur le compte duquel M*1, de Capse était fort inquiet depuis quelque temps, revint à Sivan accablé de fatigues et couvert de plaies qui lui survinrent â la suite des froids excessifs de son dernier voyage. Il était réduit à un tel état qu’il ne pouvait plus voyager même en chariot, et cependant son ardeur pour le bien de la mission et son courage à supporter les fatigues n’avaient pas diminué. Le 7 octobre, il se trouva un peu mieux et put se mettre en route avec son évêque qui se voyait ainsi sur le point d’arriver au terme de son voyage.

MORT bE Mgr BRUGUIÈRE. — ARRIVÉE ET PREMIERS TRAVAUX DES MISSIONNAIRES EN CORÉE.

Comme la province du Leao-tong se trouvait encore sous la juridiction de l’évêque de Pè-king, M6rde Capse fut obligé avant d’y pénétrer, de demander les pouvoirs nécessaires au prélat chargé de ce diocèse. En conséquence, le 19 octobre 1835, il s'arrêta chez leschrétiens de Pie-liêou, village de la Mongolie, voisin delà frontière. Le lendemain, il tomba subitement malade, eut à peine le temps de recevoir l’Extrème-Onction des mains du P. Ko, prêtre chinois qui l’accompagnait, et une heure après, il était mort. « Il » avait assez souffert pour Jésus Christ : il méritait de rece- » voir sa récompense. Nous avons la ferme espérance qu’il » intercède maintenant dans le ciel auprès de Dieu pour la » mission dont il était chargé ‘ . »

1 Ann. de la Prop. t. IX, p. 332.

M. Maubant étant arrivé au village de Pie-lièou un mois après la mort du prélat, fit inhumer le corps que les chrétiens avaient conservé jusqu’à ce moment. La cérémonie eut lieu, le 30 novembre suivaut, en présence de tous les fidèles. Le 12 janvier 1836, il se rendit à Fong-piên-men où il trouva cinq chrétiens de Corée disposés à l’introduire dans le pays. Il se remit en route avec eux, dès le lendemain, traversa sur la glace, le fleuve Ya-lo-kiang qui sépare la Chine de la Corée, franchit heureusement la douane d’Ychou; et peu de temps après il pénétra jusqu’à Han-yang, capitale du royaume , où il fut reçu par les chrétiens et le P. Pacifique. Peu de temps après Joseph Taou, qui se préparait à recevoir les ordres sacrés, était retourné de nouveau à Pè-king afin de conduire M.Chastan à la frontière de Corée , comme il avait fait pour M*r Bruguière et pour M. Maubant.

Après un assez long séjour dans la province de Cbangtong, M. Chastan arriva en effet en Corée, le 2 janvier 1837, jour auquel une héroïque chrétienne mourait en prison, après avoir eu les os des jambes brisés et les lèvres déchirées en haine de la foi. D’autres chrétiens étaient de même persécutés pour leur religion. Aussi les missionnaires pouvaient-ils s’attendre, tous les jours, à confesser devant les juges le saint nom' de Jésus-Christ '. Ils s’y préparaient surtout par une grande défiance d’eux-mêmes et une extrême confiance en Dieu, seule base de toute véritable force chrétienne. « L’appréhension continuelle où j’étais qu’on ne vint » se saisir de nous, rapporte M. Chastan, et nous faire subir » de pareils tourments ou plus cruels encore, me firent im- » pression pendant quelques jours. Je compris alors que le » martyre considéré dans l'oraison, à quelques mille lieues

1 Les lois portées en 1801 coDtre leschrètieos subsistent encore dans toute leur vigueur ; elles portent la peine de mort coutre ceux qui persévèrent, et celle de vingt ans d'exil contre les apostats.

» du péril, ou bien dans le lieu même, et à la veille du jour » où l’on peut le subir, produit un effet bien différent : » mais si les forces de notre nature ne sont pas toujours » égales, la grâce de Dieu qui nous soutient est la même par- » tout*. » Les deux missionnaires qui s’étaient réunis pendant quelque temps, se séparèrent ensuite, pour aller administrer les sacrements sur divers points du royaume; mais au bout de quelques mois ils furent obligés de se rejoindre de nouveau, par suite d’une maladie fort grave de M. Maubant. Les choses en vinrent au point que son confrère crut devoir lui donner l’extrême-onction; puis la maladie diminua peu à peu et il finit par se rétablir.

Le 17 août 1837, M«r Imbert, évêque de Canope, vicaire apostolique de la Corée, quittait son ancienne mission pour se rendre au milieu du précieux troupeau, mis récemment sous sa conduite. Ce généreux missionnaire, né à Aix en Provence, était parti dans le courant de 1820, pour la mission du Sse-tchouan, où il fit beaucoup de bien. Plus facilement que la plupart de ses confrères il avait su se former aux mœurs, au langage et aux habitudes du peuple au milieu duquel il vivait ; d’ailleurs, sa physionomie n'était pas non plus trop étrange pour le pays qu'il avait à parcourir; il put donc traverser toute la Chine sans trop courir de dangers d’être reconnu pour européen. Le 17 décembre, il arriva heureusement à Fong-pièn-mcn , frontière de la Corée, et le 31 du même mois il se rendit à Kin-ki-tao dans le centre'du royaume. M. Maubant le rejoignit aussitôt, mais M. Chastan ne put le voir que dans le courant du mois de mai 1838. Dès lors la présence des missionnaires commençait à être soupçonnée des païens, et devenait ainsi la cause d’une foule de vexations exercées contre les fidèles. « Nais, disait MB1- de Canope, ici comme partout, l’Église est un ar- » bre qui sc féconde sous le fer qui taille ses rameaux. En

1 Ami . de la Prop. t. XI, p. 341).

» 1836, au moment où M. Mauband pénétra dans la Corée, » elle comptait tout au plus quatre mille chrétiens; aujour- - d’hui nous en avous plus de neuf mille ; en sorte que trois » ans d'apostolat ont doublé le nombre de nos fidèles » Cependant, au milieu des dangers où ils se trouvaient, les chrétiens étaient soutenus par la miséricorde divine qui avait bien disposé en leur faveur le premier régent du royaume. Toutefois, cet appui était bien précaire et les bruits actuels de persécution font grandement craindre que cette Église ne soit encore une fois devenue veuve de ses pasteurs.

Ce malheur serait d’autant plus déplorable que le maintien de la mission de Corée donnerait les plus grandes chances de succès pour le rétablissement de la foi au Japon. Dès l’année 1838, M8r Imbert, dont la juridiction s’étend sur ce royaume, prenait des mesures pour y préparer les voies aux missionnaires. Il cherchait à profiter pour cela de la station japonaise établie en Corée depuis l’invasion sous le Tay-kosama, et sur son avis, M. Chastan avait dû y envoyer un catéchiste intelligent , pour tâcher de découvrir s’il existait encore quelques restes des anciennes chrétientés dans l’empire. Quelques indications assez vagues feraient présumer que le christianisme n’y a pas été entièrement anéanti par la persécution, et peut-être ne faudrait-il qu'une étincelle pour ranimcrcet immense foyer de foi etd’araour dont l’éclat s’est autrefois répandu parmi toutes les nations de la terre.

Dès l’ouverture de la mission de Corée, avant même que M*1 Bruguière eût pu s’y rendre, ce prélat avait songé à y former un clergé indigèue dont la nécessité se trouvait trop évidemment démontrée pour qu’on pût la méconnaître. D’ailleurs, nos missionnaires sont trop fidèles à poursuivre l’exécution des ordres du Saiut-Siége pour uégliger une semblable occasion de s'y conformer. Eu conséquence, trois jeunes Coréens furent envoyés à Macao, en 1836, pour y

2 Ann. de la Prop. I. Xllf, p. 161.

être formés à l'esprit et à la science ecclésiastiques et devenir ainsi les prémices du clergé national dans leur patrie. Ils donnaient tous les trois les plus grandes espérances lorsque Dieu voulut en appeler un à lui. Ce jeune homme nommé François-Xavier Tchong, appartenait a l’uue des premières familles du royaume : autrefois riche et puissante, cette famille prédestinée avait été obligée de s’enfuir dans les forêts à cause de la persécution. La mort de François-Xavier fut un objet d’édification comme sa vie avait été un constant modèle des vertus chrétiennes '.

Depuis cette époque aucune nouvelle positive n’est parvenue en Europe sur la mission de Corée, aucun chrétien n’a paru à Pè-king avec l’ambassade annuelle; seulement le bruit courait à la frontière qu’une sanglante persécution venait de s’y renouveler et qu’un graud nombre de fidèles, rassemblés pour la célébratiou des Saiuts Mystères le jour de la Pentecôte, avaieut été massacrés tous ensemble dans le lieu même de leur réunion.

MAND-TCHOLKIB ET LEAO-TOKG.

Afin de faciliter à nos missionnaires l’administration de lu Corée, le Souverain Pontife détacha de l’évêché de Pè-kiug, en 1839, la province chinoise du Leao-tong et la Mandtebourie dont il fit uu vicariat particulier % confié à M. Vé-

1 Hisl. du Japon, 1. 1, pp. 462 el suiv.; t. II, pp. 17, 79 Mém de Pi-

col, t. I, p 64; t. III, pp. 277, 389. — Hist. de Ja Chine, t. X, p. 355. — Tell. édif. t. IX, pp. 227, 419. — Nouv, lelt. édit', t. II, p. 20; I. III, p. 42; t. IV, p. 208 ; t. V, pp. 255 el suiv. — Ann. de la Prop. t. III, p. 2.19 ; I. IV, p. 204 ; 1. VI, pp. 542 et suiv.; t. VII, pp. 267 el suiv. 680; l. VIII, pp. 56, 168, 405; 1. IX, pp. 196 el suiv. 200, 214, 225, 400, 505 ; l. X, pp. 78, 479; t. XI, pp. 342, 349, 354, 358; t. XII, pp. 190, 335; t. XIII, pp. 155 el suiv. — M. Henrion, t. VIII, p. 353 ; 1. XI, p. 520; 1. XII, p. 185. — De cltrisl. cxpcdil. pp. 316, 342. — Un Martyr, pp. 49, 101 .

1 La Mongolie fui érigée de même en vicariat administré par les prcUes de Saint-Lazare.

rolles, l'un de nos missionnaires du Sse-lchouun. Le nouveau vicaire apostolique quitta son ancienne mission au commencement de septembre 1840, et arriva dans la résidence du vicaire apostolique du Chan-si ' le 29 octobre suivant. Voici comment il parle de ce vénérable Prélat à qui M«r Bruguière eut lui-môme tant d'obligations : « Ce bon vieillard, » plus que septuagénaire, dit-il, m’accueillit avec une cor- » dialité toute paternelle. Son âge et ses infirmités l’empê- » chent de marcher, douloureux état qui est bien glorieux » pour lui ; car à son entrée en Chine, vers 1 800, je crois, » ayant été reconnu dans la province de Canton et jeté dans » les fers, l’bumidité de la prison lui a paralysé les jambes1 * 3 4.» Le 8 novembre M. |Verolles fut sacré évêque de Colombie, après quoi il quitta le Chan-si, traversa la grande muraille ou plutôt, comme il le dit lui-même, le lieu où elle fut peutêtre jadis, et il s’apprêtait à traverser la Mongolie lorsqu’il écrivit sa dernière lettre en Europe*.

Jusqu'à ce moment ce prélat n’a, dans sa mission, d’autre prêtre que M. Ferréol destiné pour la Corée ; plusieurs missionnaires ne tarderont pas à l’y rejoindre * et bientôt, nous l’espérons, à l’aide de ses secours dont il a si grand besoin, la bonne nouvelle do salut sera connue de bien des âmes qui l’ignorent encore aujourd'hui.

1 Le vicaire apostolique du Chan-si est Mlr Salvetli, évêque d’Eurie, il a pour coadjuteur Msr Douato, évêque de Cardes, franciscain italien ainsi que ie vicaire apostolique.

* Ann. de la Prop. t. XIV, p. 321.

3 Ann. de la Prop. t. XI, p. 483; t. XII, p, 335; t. XIII, p. 444 ; t. XIV, pp. 320 et suiv.

4 Parmi ces prêtres, il en est un surtout, Monseigneur, qui a généreusement sacrifié le plus bel avenir dans le monde et dans l'Église, pour suivre Jésus-Christ pauvre et souffraul. Ce divin Sauveur me l'avait donné un instant pour me soutenir dans les premiers pas que je tentais vers cetle voie de sacrifices où il daigne m’engager; puis il me l’a retiré, et depuis ce moment, mon âme est demeurée seule, seule avec vous, ô Jésus! soyez en béni!

JÉSl'S , MARIE , JOSEPH.

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