PROPOSÉS PAR LES MISSIONNAIRES
Cependant les affaires en instance auprès de la cour de Rome souffraient toujours quelques retards, en sorte que Msr d' Héliopolis crut devoir y retourner encore avant d’entreprendre de nouveau le voyage de l’Orient. « Tandis que » je travaillais si heureusement en France pour le succès » de la mission, dit-il lui-mème, nos affaires proposées à » la sacrée Congrégation n’avançaient point. Ces lenteurs » me déterminèrent à retourner à Rome; j'y arrivai sur la » üu de septembre 1668. Je trouvai que M. Baldesky était « principalement chargé de nos affaires. 11 ne nous était
Noies hisl. j». 26.
» pas moins favorable que le savant cardinal Cazanata ;
» mais il fallait le mettre au fait de ce que je demandais, et » dont il n’avait presque aucune connaissance. Je profitai » de tous les moments que ses occupations lui permettaient » pour l’instruire, et pour lui faire goûter les raisons sur » lesquelles j’appuyais mes demandes. Quoique cette dis- ■ mission fût longue et ennuyeuse, M. Baldesky n’en fut
* pas rebuté. En moins de trois mois il eut une si par- », faite connaissance de nos affaires, qu'il les proposa aux » cardinaux chargés par le pape de les examiner, leur fit si » bien voir la justice de mes demandes et la nécessité de me » les accorder, que, dès le mois de janvier 1669, j'obtins » des décrets sur des points importants. Le 13 juin, on » m’accorda des pouvoirs beaucoup plus étendus que ceux » qu'on nous avait donnés sous le précédent pontificat. La » juridiction sur le royaume de Siam fut accordée le 1 juil- » letà l’évèque qui serait élu successeur de M. Cotolendy. » Dans une audience particulière que le pape m’accorda au » commencement du mois d’août , je lui représentai com- » bien il serait avantageux à la religion que Sa Sainteté » donnât au roi de Siam quelques marques de son es- » time et de sa reconnaissance, à l’occasion des grâces que » nous avons reçues de ce prince. Le Saint-Père approuva » ma pensée, et le 24 du même mois on me remit de sa » part une lettre très-obligeante et des présents fort cu-
• rieux pour Sa Majesté siamoise. Enfin, le f3 septembre, » Sa Sainteté me fit expédier les brefs et les bulles qu’on » vous a fait tenir avant mon arrivée', et qui scmbleut ne » laisser rien à désirer pour ôter et prévenir les abus, et » établir le bon ordre dans les églises orientales \ »
Il fut encore question à Rome de l’approbation du livre des Inslructiones et des vœux que les missionnaires avaient
1 11 s'adressait à Ms» de Bérytlie.
* Hi»t. del’élabl. du Christ, dans les Indes Orient, t. II, p. 161.
faits à Siam. Mais, pour mieux entendre ce que M^r d’Héliopolis en rapporte, il est bon d'expliquer sommairement ici ce qui avait amenés ces mesures.
Dès leur arrivée à Siam, les missionnaires sentirent le besoin de se tracer des règles capables de les guider sûrement vers la fin qu’ils se proposaient; je veux dire leur propre sauctification et la conversion des infidèles. Pour y parvenir, les vicaires apostoliques partagèrent, entre chacun de ceux qui se trouvaient alors réunis, les matières à examiner dans ce double but, et afin d'attirer les bénédictions divines sur cet important travail ; ils s’y préparèrent par plusieurs jours de jeûnes et de prières. Ils dressèrent ensuite un corps d’instructions complet pour les missionnaires, et c’est là ce que M«r d’Héliopolis présentait alors à l’examen de Eome. Le Souverain Pontife délégua , pour cet effet, le pieux et savant abbé, depuis cardinal Bona, dont le rapport fut aussi favorable qu’on pouvait s’y attendre. Ainsi approuvé, le livre des Imtructiones fut adopté par la Propagande elle-même, et imprimée plusieurs fois à ses frais'. Du reste, l'esprit apostolique dont ces instructions se trouvent remplies, en feront toujours une règle de conduite assurée, non-seulement pour les missionnaires, mais encore pour tout prêtre dévoué à la gloire de Dieu et au salut des âmes. Aussi, Monseigneur, ai- je cru devoir en rapporter l’analyse à la fin de ces lettres *.
Le même motif les engagea aussi à se lier par des vœux tendant à les maintenir dans la pratique d’une vertu audessus de l’ordinaire, qu’ils accompagnaient peut-être un peu trop d’une grande austérité de vie. Quelques membres d’un corps de missionnaires peuvent bien, il est vrai, se livrer utilement à des mortifications extérieures assex considérables, mais il n’entre pas dans le but d’une pareille ins-
* La première édition de ce livre a été faite à Rome cette même année 16A9.
a 'Voyez la note R à la fin du volume.
titution qu'il en soit de même pour la généralité de ceux qui s’emploient au ministère apostolique. Les privations habituelles de leur position suffisent à la plupart d’entr’eux. D’ailleurs les règles austères douuent à presque tous ceux qui les pratiquent ud caractère d'austérité qu’ils conservent souvent dans les rapports avec le prochain, et, pour un missionnaire, c’est vraiment là un défaut capital. Aussi, dans sa grande sagesse, Rome n’a-t-elle pas approuvé les vœux faits , à cette occasion , par nos vicaires apostoliques. L’exposé seul des pratiques auxquelles ils s’engageaient fera comprendre la haute prudence d’une pareille mesure. En voici les principaux points : » S’engager par des vœux sim- » pies et compatibles avec l’état des prêtres séculiers, à n’ac- » cepter aucune dignité ni aucun emploi dans les royaumes » où ils vont travailler, ni paraître à la cour que quand la » nécessité ou le bien de la religion , ou la bienséance ne » permettraient pas de s’en dispenser ; à faire chaque jour » trois ou du moins deux heures d’oraison ; à porter tou- » jours sur son corps des instruments de pénitence pour » imiter la sévérité avec laquelle saint Paul châtiait et cru- » cifiait sa chair; à jeûner toute l’année, excepté les diman- » ches, les fêtes et le temps pascal; à s’abstenir de l’usage » du vin, du pain et de la viande; à coucher sur une sim- » pie natte ; à se lever à minuit, quand on le pourrait, pour » prier; à donner à l’étude des saintes lettres tout le temps » que ces exercices de piété et les fonctions ecclésiastique? » laisseraient libres, sans se refuser toutefois quelques heu- » res de délassement, chaque jour, pour reprendre ses for- » ces ’. » Telles sont les pratiques suivies pendant plusieurs années avec une fidélité inviolable par les missionnaires et les vicaires apostoliques. L’austérité qu’on y remarque paraît moins extraordinaire quand on réfléchit qu’ils avaient encore pour but, dans cette conduite, de rendre leur vie compara-
• Hist. Je l'étal)!, du Cliri-I. dans les Indes Orient t. Ie', p. 173.
b!e en quelque sorte aux excessives macérations de quelques ministres ou sectateurs des cultes idolàtriques dans ces contrées, et de se concilier ainsi la vénération des infidèles. Du reste, la facilité avec laquelle ils se soumirent à la décision de Rome, prouve que s’ils se trompèrent dans le moyen, le but qu'ils se proposaient était parfaitement pur et tout-àfait selon Dieu. « J'en poursuivis l’approbation avec les » plus vives instances , rapporte Mfir d’Héliopolis ; mais je » fus bien surpris de voir arriver à Rome le supérieur du » séminaire de Paris1, qui me déclara nettemeut qu’il ve- » nait, au nom de tous les directeurs, représenter à la Sa- » crée Congrégation et au Saint-Père, que l’austérité ex- » cessive à laquelle les missionnaires s’étaient engagés par » des vœux, leur semblait très-préjudiciable à la mission, ■ et qu’en peu de temps elle la ruinerait entièrement. Cette » opposition de sentiments n’altéra point la charité, ni » même l’amitié entre nous. Nous étions logés ensemble , » nous uous communiquions mutuellement toutes- nos dé- » marches et le succès de nos négociations. Notre union si >• intime édifia extrêmement les cardinaux. Le pape donna » à chacun plusieurs audiences particulières, et fit exami- - ner nos raisons par la Sacrée Congrégation.
» Dans une assemblée générale de la même Congrégation , » tenue le 13 août 1669, on loua d’abord le zèle et le désir » de la perfection qui nous avaient portés à prendre de si » sévères engagements; mais on désapprouva nos vœux, on » les déclara nuis, et Sa Sainteté, le 6 septembre, approuva » cette décision, et nous ordonna de nous y conformer. Sa- » chant que l’obéissance est préférable au sacrifice, le jour •> même que le souverain pontife autorisa ce que la Sacrée » Congrégation avait décidé, je mangeai de la viande, je bus " du vin, et je vous écrivis afin que vous pussiez apprendre,
' M. Gazil, ecclésiastique fort habile dans les affaires, mais moins intérieur cependant que MIT d'Iléliopolis.
» par la première occasion, ce que le Saint-Siège avait or- « donné '. »
Toutes les affaires de M?r d’Héliopolis étant ainsi terminées, il quitta Rome peu de jours après, comblé de témoignages d’estime et d’affection de la part du souverain Pontife et du Sacré Collège. La Congrégation delà Propagande lui donna onze cents écus pour achever le bâtiment du sér minaire de Siam ; quelques cardinaux y ajoutèrent leurs dons particuliers, et il revint en France où le même accueil l’attendait encore. Il visita dans son voyage les évêques de la Provence et de quelques autres provinces du midi pour les intéresser à favoriser les vocations aux missions étrangères. Ces visites eurent encore le succès qu’il pouvait en espérer-, toutefois, comme il était passé également chez l’évêque d'Alet , alors ouvertement déclaré pour le jansénisme ; ou l'accusa lui-même d’être partisan de ces funestes opinions. Il crut devoir à sa réputation , et surtout au bien de l’œuvre à laquelle il se dévouait, de repousser promptement une semblable accusation. Il le fit par une lettre pleine de franchise et de dignité, écrite de Ruel en date du 29 janvier 1670.
RETOUR DE MGR D’HÉLIOPOLIS DANS LES MISSIONS. — NOU- VELLES DIFFICULTÉS. — TRAVAUX EN COCHINCHINE.
Quelques jours après, le prélat quitta Paris pour se rendre à Port-Louis, et s’embarquer de là pour les mers de l'Inde, à bord d’un navire de la Compagnie française *.
1 Hiil. de l’établ. du Christ dans les Indes Orient, t. II, p. 16 i.
’ La marine française a toujours témoigné la plus grande bienveillance pour nos missionnaires dans les voyages faits par eux sur les navires de l’état. Aujourd’hui, plus encore peut-être qu’à aucune autre époque, il est des noms illustres que nous ne devons prononcer qu’avec une respectueuse affection. MM. de Bougainville , Dumont-d’Urville , du Petit-Thouars , Vaillant et d’autres aurore , seront toujours entourés der notre profonde gratitude.
Ils ne purent pasmicttre à la voile'avant le 10 mai suivant. Le 1 8 juin ils mouillaient au Cap-Vert , où les trois uavires voyageant de conserve se rallièrent, après quoi on leva l’ancre le 2 juillet. Ces bâtiments s’étant ensuite séparés, celui qui ne portait pas démissionnaires arriva à Surate le 17 janvier 1G71. L’un des deux autres se dirigea vers le Brésil, où il relâcha le 5 octobre 1G70 ; il vint ensuite à la côte de Mozambique, d'où il partit le 1" août de l'aunée suivante et toucha enfin à Surate, le 3 septembre. L’autre navire, monté par M«r d’ Héliopolis , mit encore plus de temps à faire sa route, car étant arrivé au Cap de Bonne- Espérance le 1 1 novembre 1670, il y fut pendant trois jours en grand danger de naufrage. Ensuite il prit la route de Madagascar, et n’arriva devant Surate qu’à la fin de l’année 1671.
Msr d’Héliopolis y reçut les lettres où M«r de Bérythe lui faisait part de l’état des missions , et des choses importantes qui s’y étaient passées peudant les années qui venaient de s’écouler. En l’informant des bénédictions que Notre Seigneur ne cessait de répandre sur les travaux des missionnaires, il lui faisait connaître en même temps les peines endurées par eux , soit de la part des païens, soit du côté même des personnes employées comme eux à la conquête des âmes. Les choses en étaient même sous ce rapport, à un point tel, que M»r d'Héliopolis crut devoir renvoyer de suite un de ses missionnaires en Europe. Quant à lui, il fut obligé d’attendre long-temps encore à Surate, le temps où il put Se rendre à Siam ’.
Voici, du reste, le tableau des événements qui nécessitèrent le nouvel envoi d'un missionnaire en France. On y verra combien les événements les plus fâcheux en apparence, peuvent tourner à l’exécution des desseins de Dieu
3 Noies hist., p 23. — Hisl. de l'ctabl. du Christ, aux Indes Orient, t. II, pp. 134 et suiv. 138, 151 et suiv. 172. — Relat. des Miss, des Ev. IYaui\ 1074, pp- 19, 24, 30, 44, 52. — Rel. des Miss, et des Voy. des Ev. yie. apost. (première, de 1080), p 70. — Gall. ehrisl. 1. V II, col. 1620.
sur ses serviteurs. Dès le mois de juin 1664 , M. Chevreuil, nommé par Msr de Bérytbe pro-vicaire de Cochinchine, s'était embarqué pour cette mission et avait eu le bonheur de débarquer à Fay-fo, le 24 juillet suivant. 11 y était à peine arrivé, qu’il eut avis d’un dessein formé par les Portugais, de le faire enlever et conduire à Macao ; mais il quitta Fay-fo et se rendit à la ville royale, où il comptait faussement sur la protection d’un métis portugais , originaire de Macao. Ce chrétien se nommait Jean de la Cruz, et se trouvait alors fort en faveur auprès du roi , dont il dirigeait la fonderie de canons. Il protégeait les jésuites portugais établis dans le royaume , mais il voyait avec peine l’établissement des vicaires apostoliques français ; il reçut cependant avec de grandes marques extérieures de respect les présents que M. Chevreuil lui remit de la part de Mer de Bérythe, ce qui ne l’empêcha pas d’envoyer son fils au grand mandarin pour l’engager à chasser ce missionnaire de la Cochinchine. M. Chevreuil retourna en conséquence à Fay-fo, où il séjourna assez de temps pour faire reconnaître la juridiction de 3Pr de Bérythe par les jésuites dont il confirma les pouvoirs. Outre cela , afin de se conformer aux intentions formelles du Souverain Pontife, il commença dès- lors à s'occuper du choix de quelques enfants du pays, destinés à être promus plus tard au sacerdoce. Malheureusement il s’éleva sur ces entrefaites une persécution qui , de la ville royale , s’étendit bientôt jusqu'aux provinces , arrêtant ainsi les premiers succès des missionnaires. Cette persécution avait commencée par l’exil des jésuites, que le roi faisait sortir de ses États, plutôt encore dans la crainte des envahisseurs portugais qu’en haine de la religion ; il avait même ménagé M. Chevreuil, en sa qualité de Français, désiraut par ce moyen attirer dans ses états le commerce de notre nation. Bientôt, cependant, les chrétiens partisaus des Portugais, préférant se voir privés du secours des sacrements plutôt que de supporter au milieu d’eux la
présence (l’un prêtre l’rauçais, parvinrent à taire exiler aussi M. Chevreuil. Il consentit à s’embarquer au plus tôt, dans l’espérance qu’il pourrait retourner secrètement à terre pendant la nuit ; il avait même pris à cc sujet des mesures avec uu des chrétiens. « Mais, par un secret jugement de Dieu qui » voulut punir mes infidelitez passées, cet Amy, dit-il, man- » qua de parole , et je me vis obligé de retourner à Siam, » où j’arivay en 28 jours de navigation, après avoir de- » meuré huict mois à la Cochinchine '. »
Quelque temps après MRr de Bérythe, ému jusqu’au fond du cœur à la pensée des maux soufferts par ses pauvres ouailles qu’il ne pouvait aller secourir, leur renvoya le même missionnaire, accompagné cette fois de M. Hainques, nommé aussi pro-vicaire de la Cochinchine. Ils s’embarquèrent dans le courant du mois d’aoùt, mais Us ne purent pas arriver à leur mission aussitôt qu’ils l’espéraient. L’équipage de leur navire ayant éprouvé une tempête sur les côtes du Kambodje, et ayant appris ensuite la peine de mort portée par le roi de Cochinchine contre tous ceux qui introduiraient des prêtres européens dans ses états, ne voulut jamais consentir à leur laisser continuer leur route; et, en conséquence, on les déposa sur les frontières des royaumes du Kambodje et de Ciampa*. IA M. Chevreuil, dangereusement malade, conjura son confrère de le laisser entre les mains de la Providence qui saurait bien lui envoyer des secours, si elle le jugeait plus utile au bien des âmes, et de continuer lui-même, par terre, sa route vers la Cochinchine. La guerre, menaçant alors de fermer les passages entre ce royaume et le Kambodje, M. Hainques crut devoir céder aux prières de 31. Chevreuil ; il le quitta et prit à pied le chemin de sa mission.
On vit encore en cette circonstance combien il est vrai
1 Rel. des Miss, des Ev. fratiç. 1674, p. t04.
1 Petit royaume soumis dès-lors à la Cochinchine.
de dire qu’il est bien gardé celui sur qui Dieu veille; car, malgré toutes les apparences, M. Chevreuil se rétablit. Il le dut aux soins d’une famille chrétienne cochinchinoise qui le reconnut pour missionnaire et s’empressa de lui donner les soins nécessaires dans l'état où il se trouvait. Quand ses forces revinrent , il profita de sa convalescence pour secourir les chrétiens établis au Kambodje ; il y travailla même avec grand fruit jusqu’en 1670, époque à laquelle il fut enlevé par les Portugais. On le conduisit dans les prisons de Macao où il fut enfermé pendant cinq mois; après quoi il fut envoyé à Goa pour comparaître devant le tribunal de l’Inquisition.
M. Hainqucs, de son côté, entrait en Cochinchine et pénétrait jusqu’à la ville royale où J. de la Cruz, devenu plus favorable aux missionnaires français depuis le départ des jésuites portugais, lui ménagea les moyens d’exercer utilement, quoiqu’en secret, les fonctions de son ministère.
Une nouvelle persécution s’éleva bien encore en 1686, mais cette épreuve n’ empêcha pas les progrès de la foi, et l’année suivante M. Hainques envoya une barque à Msr de Bérythe pour l’engager à venir lui-même consoler son troupeau par sa présence 1 . Le prélat n’ayant pas pu s’y rendre alors, M. Brindeau y vint à sa place, accompagné de deux prêtres indigènes ordonnés à Siam. Les affaires de la religion étaient donc assez prospères dans ce royaume lorsque Dieu voulut appeler à lui les deux missionnaires qui soutenaient le courage de cette église naissante. M. Hainques mourut au mois de décembre 1670, et M. Brindeau, attaqué en même temps de la même maladie, s’endormit aussi dans la paix du Seigneur environ un mois après. Enfin, le 8 mai 1671, les deux
1 Les bonnes dispositions de J. de la Crut en faveur de nos missionnaires ne furent pas de longue durée , car dès l’an 1666 on le vit se refroidir insensiblement à leur égard , et deux ans après il fit ce qu’il put pour seconder le dessein d’enlèvement que les Portugais de Macao méditaient sur la personne de M. Hainques. — Hist. de l’ctabl. du Christ, dans Us Indes Or. t. I, pp. 269 et 292.
prêtres cochiuchinois accompagnés de deux catéchistes étant venus à Siam au uom de leur nation, supplier M*r de Bérythe de se rendre au milieu d’eux, ce prélat ne crut pas devoir résister à cette manifestation de la volonté divine. En conséquence, malgré l’utilité de sa présence à Siam d’où il dirigeait alors toutes les missions, il s’embarqua secrètement le 20 juillet et il aborda en Cochinchine le 1" septembre suivant. Il commença de suite à exercer en secret et avec une grande bénédiction, les augustes fonctions de son ministère pastoral, lorsque la fièvre le saisit. Cette maladie dura pendant six semaines, et il était sur le point d’en mourir quand il fut pour la seconde fois ramené à la vie d’une manière vraiment inespérée. A peine rétabli, il se mita parcourir les diverses chrétientés où il était attendu. Bientôt après, il dut sc soumettre à une nouvelle épreuve, car des bruits de persécution s'étant répandus dans le royaume, il fut obligé de se cacher pendant quelque temps et d’interrompre ainsi le cours de ses visites.il les reprit cependant à l’approche des fêles de Noël et les continua * jusqu'au mois de mars 1672, époque de son retour à Siam. Dans ce voyage, Msr de Bérythe avait fait de nouveau reconnaître par les jésuites, ainsi que par les catéchistes et les fidèles de leurs chrétientés, les bulles du Souverain Pontife, relatives aux vicaires apostoliques ; il emmenait encore avec lui un certain nombre de jeunes Cochinchinois pour les élever au séminaire.
Travaux au Tong-King.
L’absence de M«r d’Héliopolis faisait reposer le soin de toutes les missions sur M®r de Bérythe ; aussi ce dernier ayant trouvé moyen de secourir celle de Tong-Kiug où la persécution était toujours assez violente, y avait envoyé M. Pey-
dier dès l'année ! GG<>. Celui-ci s'embarqua secrètement le 20 juin sur un bâtiment chinois dont l’équipage était entièrement païen , et qui le conduisit à la ville royale le 18 août suivant. Un accident arrivé au navire ayant fourni au missionnaire l'occasion de débarquer sans être aperçu de l’équipage, il se rendit en secret dans la maison d’un interprète des Hollandais nommé Raphaël de Rhodes. 11 y rassembla les catéchistes qui se trouvaient sans direction depuis l’exil des jésuites en 1 662 et qui le reconnurent , après quelques difficultés, comme grand-vicaire de d'Héliopolis ; puis il s'entendit avec eux pour ce qui concernait le bien d« l'Église et leur fit faire une retraite sur le bateau même qui les avait conduits près de lui. Dans le courant des années 1667 et 1668, la présence de M. Deydier au To'ng-King fut de même très utile au progrès de la foi dans ces contrées, lorsque divers événements, et surtout une révolte à laquelle prirent part quelques chrétiens, mirent la religion dans le plus grand danger et attirèrent, sur les fidèles innocents, 3c nouvelles persécutions. Ces obstacles n’empêchèrent pas toutefois entièrement les progrès de la foi qui faisait de continuelles conquêtes par les soins de M. Deydier et des premiers prêtres tongkinois récemment arrivés de Siam. Le 19 avril 1669 un navire portugais ayant, malgré les défenses, amené au Tong-King des missionnaires de la Compagnie de Jésus, le roi en prit une nouvelle occasion de redoubler de rigueur a l’égard des chrétiens, et il résolut de les exterminer de ses états à l’exemple des souverains du Japon. Il porta eu conséquence deux nouveaux édits de persécution, sans que pour cela M. Deydier sévit obligé de suspendre ses travaux apostoliques.
Sur ces entrefaites, M*r de Bérythe ignorant l’état des choses au Toug-King s’y était rendu avec deux missionnaires. Le navire qu’il montait avait été expédié par un marchand français, plutôt dans l’intérêt de la foi que dans l'espoir d'un gain temporel considérable. Parti de Siam le
*23 juillet 16G9, ils arrivèrent à la barre du Tong-King le 30 août suivant, après avoir touché à l’ile de Haye-nan dont les habitants les forcèrent à s’éloigner. Le pavillon français étant alors inconnu dans ces parages, le navire eut quelques difficultés à être reçu au Tong-King; mais le roi, s’étant informé de la puissance de la France et des ressources qu’eUe pouvait offrir au commerce de ses sujets, l’accueillit avec empressement. Il accorda même un terrain propre à l’établissement d' un comptoir français , et l’on profita de cettecirconstance pour y introduire MM. de Bourges et Bouchard, déguisés en marchands. De son côté de Bérytbe, passant pour l’aumônier du navire, pouvait réaliser, en grande partie, les intentions qu’il avait eues en venant au Tong-King.
Plusieurs motifs également graves l’avaient engagé à entreprendre ce voyage. Il voulait premièrement s’assurer s’il n’y avait pas moyen de pénétrer delà en Chine, afin de sacrer un troisième évêque pour les missions' ; mais le roi du Tong-King ayant défendu, sous peine de mort, d'avoir aucune communication avec cet empire, il fut impossible de songer à s’y rendre par cette voie. En second lieu, il désirait fortifier les chrétiens en leur administrant le sacrement de Confirmation ; il avait surtout à cœur de conférer lesordres sacrés aux plus capables d’entre les catéchistes du pays, et c’est ce qu’il fit alors. Il en éleva sept au sacerdoce et en promut plusieurs autres aux dignités inférieures de la hiérarchie ecclésiastique. Il parvint enfin à rassembler un synode nécessaire pour le règlement de quelques points de discipline fort importants. Ce synode, auquel les missionnaires, les prêtres indigènes et quelques catéchistes assistèrent, se tint le 14 février 1670. Le pape Clément X en confirma depuis les statuts dans une bulle du 23 décembre 1673. M&r de Bérytbe
* Le Souverain Pontife avait alors donné aux deux vicaires apostoliques le pouvoir de sacrer un de leurs missionnaires pour successeur de Msr de Métcllopolis, mais il y avait mis pour condition qu’on aurait pu préalablement pénétrer en Chine.
donna encore, dans cette visite, une règle aux religieuses connues depuis sous le nom d’A manie* de la Croix , qui rendirent et rendent encore aujourd’hui de si grands services dans les temps de persécution. Ensuite, après avoir ainsi avancé l’œuvre de Dieu par des règlements et des mesures qu'un missionnaire revêtu du caractère épiscopal pouvait seul déterminer, M«r de Bérythe partit le 14 mars 1670.
A peânc eut-il quitté le Tong-King, qu’une nouvelle persécution s’y éleva par suite de la haine d’un apostat devenu interprète des Portugais. MM. de Bourges et Deydier furent désignés comme prêtres , et bientôt après emprisonnés et gravement maltraités pour la cause de Dieu. On se conduisit de même à l’égard des chréliens, dont quelques-uns furent traités avec une extrême rigueur. Les missionnaires purent cependant reprendre une partie de leurs fonctions quelque temps après ; mais comme la persécution n'avait pas encore cessé, ils étaient obligés de se tenir renfermés, laissant aux prêtres indigènes le soin d’administrer les sacrements , et de visiter les chrétiens pour les encourager et les soutenir. Ces nouveaux prêtres s'acquittèrent de leur ministère avec un zèle et une édification qui firent mieux comprendre encore que jamais combien la mesure prise par le Saint- Siège était nécessaire. Non-seulement ils purent s'occuper des chrétiens déjà formés, mais encore ils eurent le bonheur de donner le baptême à près de douze mille idolâtres , dans le courant des années 1671 et 1672'.
' Ret. des Miss, des Ev. franc. ( 1674 ), pp. 75 et »uiv. , 110, 121, 127, 133, 137 el »uiv-, 1 03 et suiv. — Rel. abrég. des Miss, et Voy. des Ev. fraur. par M. J. Pallv, pp. 63, 72. — Hist. del'étab. du Christ, dans les Indes-Orient, t. 1", pp. 1 18, 184 et suiv., 202, 205, 206, 219 et suiv., 253 et suiv.. 278, 292 ; t. II, pp. 4 et suiv., 23 , 25 et suiv., 58 el suiv., 89 et suiv., 1 26 et suiv. — Conslit. apostol. 1™ part. p. 121. — Histoire naturelle, rivile et politique du Tonquin, par M. l'abbé Richard, chanoine de l’église royale de Vézelai. In-12, Paris, Moutard, 1778, t. I, p. 42; t. II, pp. 131 et suiv. — l iât aeluel du Teuckin , de la Coehinchine, et des royaumes de Camboge, Laos et Lac-Tho, par M. de la Rissachère, missionnaire qui a résidé 18 ans dans ers eonlrées ; traduit d'après les relations originales de ce voyageur. — bi-8*, Paris, Galignani , 1812, t. Il, p. 30.
SUCCÈS A SIAM. — NOUVEL ENVOI l)UN MISSIONNAIRE EN EUROPE.
De semblables progrès étaient bien capables d’encourager les missionnaires et de les récompenser abondamment des peines et des sacrifices attachés à leur vocation; mais il leur restait toujours à vaiucre deux difficultés plus graves pour l'avenir de ses églises. Je veux parler des contestations entre les vicaires apostoliques et les Portugais, ainsi que des mesures à prendre pour assurer efficacement la formation du clergé indigène’. Les premières difficultés devenaient de jour en jour plus fâcheuses par suite des divisions introduites dès lors entre les diverses chrétientés, et il fallut toute l’autorité du Saint-Siège et toute la persévérance de nos vicaires apostoliques pour y mettre un terme. La fondation d’un séminaire au milieu des intidclcs, dans un pays où l’on se trouvait sans appui du coté des hommes, paraissait encore plus difficile, et cependant ce projet rencontra beaucoup moins de difficultés que le rétablissement de la paix entre les chrétiens.
Nous avons vu précédemment que, dès leur arrivée à Siam , les vicaires apostoliques avaient formé le projet de fixer dans ee royaume le principal séminaire destiné à l'éducation des jeunes élèves de leurs missions différentes , mais ils n'avaient pas pu y réussir tout d’abord. Cependant, dans le commencement de l’année 1666, le roi ayant entendu souvent parler avec éloge des missionnaires français dont la vertu était un objet de vénération pour les infidèles eux-
' Dès les premiers temps de son arrivée à Siam, Msr de Béryl lie qui ue perdait pas un instant cet objet de vue, ayant appris que plusieurs chrétiens japonais s’étaient réfugiés à Siam pour éviter la persécution, les engagea fortement à faire venir de leur pays quelques sujets capables détre préparés aux saints ordres , mais le malheur des temps ne lui permit pas de voir ce projet se réaliser.
mêmes, désira voir Msr de Béry the en particulier. A cet effet, il lui fit assigner une audience que le prélat désirait depuis bien long-temps etdout ils sortirent également contentsl'un de l’autre. En effet, depuis cet instant, le monarque conçut pour notre sainte religion une estime dont il donna dès-lors des preuves éclatantes. Ou put même espérer un instant le voir se rendre lui-même à la vérité, mais Dieu ne réservait pas encore une aussi grande grâce à cette église. La guérison de son frère, obtenue par les prières des chrétiens et la foi de deBérythe, avait surtout fait sur lui une vive impression ; il parut inquiet et rêveur pendant quelques jours, mais ensuite il résista au mouvement de sa conscience pour se laisser aller aux malheureuses suggestions de la politique et peut-être aussi aux passions de son cœur. Il chercha cependant à réparer en quelque manière cette faiblesse par sa bienveillance envers les missionnaires et la libéralité dont il usait à leur égard ; non-seulement il leur accorda un terrain pour y fixer leur établissement, mais il leur fournit encore des matériaux pour les bâtiments nécessaires. Il se forma même à cette occasion un nouveau camp de chrétiens auquel M?r de Bérythe donna le nom de Saint-Joseph.
Le séminaire n’était pas non plus la seule institution à laquelle ce prélat songeât alors, il espérait encore former une nombreuse communauté de filles consacrées à Dieu et commencer un hospice pour les pauvres malades. Il se persuadait avec raison , qu’un pareil exercice de la charité serait la meilleure de toutes les prédications vis à-vis des infidèles. Les autres missionnaires s’occupèrent aussi, à cette époque, du soin des prisonniers dont le sort est si à plaindre dans les pays où la charité chrétienne est encore inconnue '.
1 Hist. de l'étab. du Christ, dans les Indes-Orient, t. Ier, pp. 231 et suiv., 275 et suiv.; t. II, pp. 57, 122 et suiv. — Rel. abrég. des Miss, et Voy. des E*. franç. par M. J. Pallv, pp. 00 et suiv. — Rel. des Miss, de- Ev. franc. ,167 i) pp. 3 et suiv., 01 et suiv. — Rel. des Miss, et des Voy. des Ev. Vie. apost. (première, de 1 080), pp. 57 cl suiv. — La Vie de M«r Cotolendi, p. 203.
Si de pareilles espérances remplissaient alors de joie le cœur des vicaires apostoliques, ils étaient en même temps bien douloureusement affectés par les mauvais procédés des Portugais et de quelques réguliers attachés à cette nation. M*r d’Héliopolis s'en était déjà beaucoup occupé dans son voyage à Rome, mais il n’avait pas encore pu terminer tous les différends survenus à cet égard. 11 fallait donc absolument revenir encore sur cette affligeante question et l’on ne pouvait pas le faire sans retourner de nouveau à Rome. C’est là ce qui acheva de déterminer le départ de M.Sevin pour l’Europe. Ce missionnaire était en outre chargé des plus graves négociations, tant à la cour de Rome qu’à celle de France. Il devait demander pour les vicaires apostoliques établis, le pouvoir de consacrer un ou deux évêques français pour le Tong-King, et autant pour la Cochinchine , proposer pour le vicariat apostolique de Nan-king, un religieux de l’ordre de Saint-Dominique, né en Chine', obtenir un secours de la Propagande pour le séminaire de Siam et de faire approuver le synode du Tong-King ainsi que l’institution des catéchistes et des Amantes delà Croix. Les affaires à négocier à Paris n’étaient pas moins importantes, car il s’agissait de solliciter la protection du Roi contre les Portugais, de s’entendre avec le ministre et avec les directeurs delà Compagnie des Indes pour l’établissement d’un comptoir au Tong-King, ou au moins pour l'envoi d’un navire français dans ce royaume; enfin de solliciter une pension pour l’évêque à nommer en remplacement de Msr de Métellopolis. A ces instructions étaient jointes diverses lettres au roi, à Colbert et aux directeurs de la Compagnie des Indes, avec différents mémoires sur les avantages offerts pour
* Le P. Lopez nommé depuis à l’un des xicarials de cet empire. Ce fut le premier évéque choisi parmi les chrétiens de ces nouvelles Eglises, et l’on voit par-là combien MSr d'Héliopolis et ses confrères mettaient de zèle à seconder les désirs des Souverains Pontifes par rapport à l’établissement complet de la hiérarchie parmi ces peuples.
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le commerce du Tong-Kiug, de Siam, du Kambodje et de la Chine. Par une lettre particulière, M«r d’Héliopolis demandait encore au Saint-Pcre l'approbation du choix que les missionnaires avaient fait de saint Joseph pour patron des royaumes confiés à leurs soins.
Ainsi chargé de ces graves intérêts, M. Sevin partit de Surate, le 9 janvier 1672, à bord d’un navire de la Compagnie des Indes. 11 arriva en Frauce au mois de juin de la meme année, et de là il se rendit à Rome où sa négociation eut un plein succès. Le pape Clément X continuant, à l'égard des vicaires apostoliques, la protection toute paternelle dont ses prédécesseurs les avaient honorés, adressa le 10 novembre et ensuite le 22 décembre 1673, des brefs à, l’archevêque, au chapitre et aux inquisiteurs de Goa, pour leur défendre d’exercer aucun acte de juridiction sur les vicaires apostoliques, sur les missionnaires français et sur leurs chrétiens, dans tous les lieux indépendants de la puissance temporelle du Portugal. Enfin , par un autre bref du 23 décembre, il défendit auxvieaires apostoliques etaux missionnaires de solliciter ou de recevoir la juridiction des ordinaires Portugais. Tant de faveurs du Souverain Pontife prouvent combien il attachait d'importance au succès des vicaires apostoliques et au libre exercice de leur pouvoir dans les pays coufiés à Leurs soins. Toutefois, ces importantes décisions ne suffirent pas encore, et nous verrons les mêmes difficultés se reproduire bien des fois plus tard. Celte résistance demeura même en principe chez les Portugais , malgré tous les efforts du Saint-Siège, et elle finit par aboutir au schisme dont l’Inde est affligée de nos jours.
L’emprisonnement de M. Chevreuil arrivé, ainsi que nous l avons dit, en 1670, prouvait évidemment le mauvais vouloir de cette nation , manifesté du reste en plusieurs autres rencontres, par les tentatives d’enlèvements que nous avons signalées, et par toutes les oppositions mises par eux à l’exercice du pouvoir des vicaires apostoliques. Après cinq mois
de prison à Macao, M. Chevreuil fut transporté à Goa où il arriva dangereusement malade. On le fit ensuite comparaître devant le tribunal de l'Inquisition, mais la pureté de sa conduite et la présence d'une flotte française qui parut alors à la hauteur de Goa, déterminèrent la mise en liberté du prisonuier, qui se rendit à Surate près de M®r d'Héliopolis. Ce prélat, ayant été informé d'avance de ce qui se passait, se proposait d’abord d'envoyer M. Chevreuil en Europe, si sa santé pouvait lui permettre un semblable voyage ; mais comme il arriva trop tard, il se vit obligé de confier cette mission à M. Sevin. Aussitôt après le départ de ce dernier, M8r d Héliopolis impatient de se rendre à sa mission, et ne trouvant pas de voie sûre pour le faire, s’était déterminé à s’embarquer sur un navire portugais expédié pour. Siam ; mais M- Chevreuil et ceux qui connaissaient mieux celte nation l’en détournèrentabsolument. M. de Courtaulin seul, ayant dû se hasarder à courir le danger d’èire ainsi arrêté par nos implacables adversaires, monta sur leur bord et arriva beureusemeut à Siam, sur la fin d’octobre 1672.
Ce missionnaire ayant apporté avec lui quelques objets d'Europe qu’on jugea dignes d’ètre offerts au roi de Cocbinchine. MRr de Bérythe profita de cette circonstance pour tenter de s’ouvrir une voie dans sa chère mission. En conséquence, il envoya M. Vachet dans ce royaume, où il eut à supporter une maladie assez grave, et bien des mauvais traitements endurés pour la foi ; mais enfin M. Mahot, l’un de ses confrères, étant parvenu jusqu’au roi, et lui ayant remis les présents de M«r de Bérythe, ce prince les reçut avec tant de plaisir, qu’il permit au prélat de venir à la cour, de s’établir à I’ay-fo, et d'y élever une chapelle et une maison pour l’éducation de la jeunesse. Ces heureuses dispositions firent d'autant plus d'impression qu’elles étaient moins attendues, et elles déterminèrent un nombre considérable de conversions parmi les païens, retenus jusqu’alors par la crainte des persécutions. On expédia aussitôt qu’on le
put une barque à Msr de Béry the, pour lui faire part d’une si heureuse nouvelle , mais cette joie fut de courte durée. Le prélat, retenu par le roi de Siam ne put pas faire le voyage de Cochincliine, et dût se contenter d’y envoyer MM. Bouchard et de Courlaulin. Ceci se passait au mois de juin 1674. Quelque temps après, M. de Cou rtaulin ayant cru pouvoir compter assez sur les bonnes dispositions du roi pour élever une église sur le terrain cédé par lui aux missionnaires , les païens auxquels se joignit J. de la Crux, en prirent occasion de porter contre eux des accusations capables de perdre les chrétiens dans tout le royaume. Heureusement on en fut quitte pour détruire la nouvelle église, et pour supporter quelques vexations particulières de la part des mandarins *.
Pendant ce temps, M®1' d' Héliopolis ayaut terminé tous les mémoires et les instructions qu’il devait donner à M. Seviu, pour ses négociations en Europe, résolut de tenter luimême tous les moyens de rejoindre Msr deBérythe à Siam, et, de là, passer le plus tôt possible dans sa mission. Comme il n’y avait aucun espoir de rencontrer avant long-temps un navire étranger, sur lequel il pût être en sûreté pour ce voyage, les directeurs de la Compagnie française appréciant tout ce qu’ils devaient de reconnaissance à ce prélat, voulurent lui en donner un nouveau témoignage, en expédiant exprès pour lui, un bâtiment qui mit à la voile le 17 février 1672. Après avoir laissé àRajapour M. de Chantehois, trop malade alors pour continuer le voyage, M*r d’Héliopolis vint débarquer à Bantam où il établit un mission-
1 Le roi de Siam voulait alors le charger d’accompagner en France et à Rome les ambassadeurs qu’il se proposait d’y envoyer aussitôt après la cessalion de la guerre entre la France et la Hollande.
a Notes hist. pp. 2 i et 25. ■ — - Rcl. des Miss, et des Voy. des Ev. Vie. apost. (première, de 1680), p. 84 etsuiv. 131 et suiv. 243 et suiv. — Hist. de l’établ. du Christ, t. II, pp. 138 et suiv. 220 et suiv. — Constit. apost. pp. 171, 175, 181, 189. — B u lia ri um pontificinm Sacrœ Congregotionis de Propagnnda Ftéfe. \u-k, Ronnr, 1839. Typis collegii Urbani , 1. 1, pp.184, 186, 188, 195.
naire, en vertu de la juridiction récemment donnée sur l’ile de Java aux vicaires apostoliques. C’était là un point fort important à occuper pour faciliter la correspondance avec la France, et l'on peut remarquer combien Msr d’Héliopolis s’attachait à s’assurer de semblables positions , propres à rendre les vicaires apostoliques aussi indépendants que possible des rivalités entre les puissances de l’Europe. C’est ce que nous pouvons voir aussi dans le soin qu’il mettait à consolider l’établissement de Siam, et à demander plus tard la juridiction sur les royaumes de Pégou et d’Ava, dans l’espérance d’établir, par ce moyen , des communications praticables avec les provinces occidentales de la Chine et une grande partie du Tbibet. Peut-être même ses successeurs ont-ils parfois perdu de vue le vaste projet d'ensemble qu’il avait conçu pour le bien de l’Église d'Orient, et qui pouvait avoir des suites si heureuses, si le malheur des temps n’était venu en entraver l’exécution.
Mais continuons à le suivre au milieu des épreuves sans lin auxquelles Notre Seigneur daiguait le soumettre pour couronner, par une sainteté éminente, les autres dons si précieux dont il avait d'ailleurs orné son àme. Le bâtiment sur lequel il s'était embarqué à Surate devait bien le conduire jusqu’à Siam, ainsi que les directeurs de la Compagnie des Indes l’avaient décidé; mais il ne voulut pas abuser de la générosité avec laquelle on en usait à son égard, et comme la saison contraire devait retarder de plusieurs mois son départ de Bantam , il quitta ce navire, et le 29 juin de la même année il s'embarqua de nouveau à bord d’un bâtiment anglais destiné pour la côte de Coromandel et de là à Siam. Ce navire était si petit et si chargé que JPr d'Héliopolis put y trouver place seulement avec M. Chevreuil; puis, après cinquante jours de navigation très-périlleuse, le bâtiment vint aborder dans un port du Bengale sans pouvoir parvenir au terme de son voyage.
Ce contre-temps ayant retenu M*r d’Héliopolis pendant
six mois dans ce royaume, devint pour lui une nouvelle occasion de fournir au Saint-Siège d'importantes lumières sur les moyens à prendre pour étendre et conserver la foi dans l'Inde. Il travailla aussi pendant tout ce temps à pourvoir aux besoins spirituels des peuples qui l'entouraient. Il s’appliquait surtout à étudier leurs mœurs avec le plus grand soin , pour découvrir, à l’aide de ces observations, la meilleure marche à suivre auprès d’eux pour le succès de l'Évangile. Il se convainquit parfaitement d’une vérité déjà bien appréciée avant lui par le P. de Nobilis ', à savoir, que de la conversion des brâh mânes dépendait en grande partie celle de la nation toute entière. 11 fut surtout frappé par l'exemple récent d’un jeune homme de cette caste, converti à la foi chrétienne, et entraînant par son exemple un nombre considérable d'infidèles. Mais en même temps, comme il sentait que se conteuter d’en faire desimpies chrétiens n’était pas arriver au point nécessaire pour former une véritable Église, il s’appliqua, dans cette vue, à examiner les moyens de fonder un séminaire uniquement destiné d’abord à l’éducation cléricale des jeunes brâhmanes convertis. Par là , il espérait pouvoir bientôt trouver des sujets capables, nonseulement d’exercer le ministère apostolique, mais encore de supporter le poids de la charge épiscopale. En conséquence, il adressa sur ce sujet au Souverain Pontife, uu mémoire où il lui développait l'utilité d'un pareil établissement, les difficultés qu’il présentait et la possibilité de réussir.
De son côté , M. Chevreuil avait conçu la pensée de faire acheter plus tard de petits enfants esclaves, qu’on élèverait dans la religion chrétienne, pour ensuite les faire rentrer au milieu de leurs compatriotes ou les revêtir du sacerdoce, selon qu'ils y seraient appelés de Dieu *.
1 Ce célèbre missionnaire de la compagnie de Jésus en se conformant, autant qu’il était permis de le faire, aux mœurs des brâhmanes du Maduré, avait autrefois opéré par ce moyen beaucoup de conversions au christianisme.
* Ce moyen fut employé avec succès lors de la conversion des peuples du
L'un et l'autre üe ces projets auraient pu egalement réussir avec le temps, parce qu'ils étaient fondes sur la tendance naturelle des peuples, toujours moins disposés à écouter un étranger qu'un homme de leurs mœurs, de leur langage et de leur nation. Pour l’etranger, le premier sentiment sera toujours une pensée de mépris ou de défiance, selon qu'il sera précédé d’une renommée de puissance ou de faiblesse; tandis que, dans les mêmes circonstances, un indigène aurait souvent inspiré confiance et affection au premier abord. C’est, du reste, ce que les premiers fondateurs d Églises n onl jamais perdu de vue dans leur règle de conduite, ainsique le témoigne l’établissement de prêtres et d’évèques nationaux choisis par eux dans chaque chrétienté.
Cependant, comme le pays où MP1 d’Héliopolis se trouvait alors n’était pas compris dans son vicariat, il désirait ardemment le quitter pour aller où la volonté de Notre Seigneur l’appelait par l'organe du Souverain Pontife. Il partit donc, le 8 mars 1673, sur un des navires appartenant au roi de Siam ; il était accompagné cette fois de tous les missionnaires venus avec lui d’Europe et qui l’avaient rejoint avant sou départ. Comme les officiers de la flotte le savaient porteur de lettres et de présents adressés à leur maître par le Souverain Pontife et le roi de France, ils ne cessèrent d’avoir pour lui les plus grandes attentions, pendant toute la traversée qui dura jusqu'au 27 mai de la même année
Aussitôt qu’il eut rejoint MRrde Bérylhe, ce prélat s’empressa de faire savoir au roi l’arrivée de l’évêque français, chargé de lui présenter des lettres et de lui offrir des présents*. Cette nouvelle ayant été accueillie avec la plus grande
nord de l’Europe. De jeunes esclaves élevés par les Bénédictins devinrent de fervents apôtres pour les conl» ées où ils furent ensuite envoyés.
1 Rel. des Miss, et des Voy.des Ev. Vie. ap. (première de 1680), pp. 87 et suiv. — Hist. de l’élahl. du Christ, dans les Indes Or. t. II, p. 151 et suiv.
* Dans son bref du 24 août 1609, (dément IX témoigne au roi les sentiments de reconnaissance qu’il éprouve pour la manière honorable dont re
faveur par la cour de Siam, M«rd'Héliopoliseutété admis de suite solennellement, comme envoyé de Rome etdelaFrance, sans les difficultés qui s'élevèrent au sujet du cérémonial de réception. I^cs négociations à ce sujet furent terminées seulement trois ou quatre mois après. Alors le roi, ayant exempté les évêques des usages jugés par eux incompatibles avec l’honneur de la religion et la dignité du roi de France, on fixa le jour de la réception au 18 octobre suivant. Cette cérémonie se fit avec une pompe et une solennité vraiment dignes de la grandeur des puissances représentées par les deux prélats. Le roi leur témoigna une bonté parfaite, et comme Msr de Bérythe était plus anciennement connu de lui, et lui avait ménagé les premières ouvertures pour entamer des relations amicales avec Rome et la France, il le chargea tout spécialement de lui fournir désormais les moyens de les entretenir. A la suite de cette entrevue le roi se confirma de plus en plus dans la résolution d'envoyer à Paris des ambassadeurs , dont l’arrivée causa dans le temps une si vive sensation en France; tel fut aussi le commencement de cette alliance qui pouvait avoir une si grande influence sur la prospérité de notre commerce dans les mers de l’Inde. Mais ce qui est bien plus précieux que toutes ces considérations de grandeur humaine , c’est que par là notre sainte religion promettait de faire désormais de plus rapides progrès dans le royaume. Tel était, du reste, le but unique de nos évêques dans tout ce qu’ils entreprenaient aux lieux de leurs missions, aussi bien qu’en Europe. En agissant ainsi, ils nousdaissaient à suivre un grand exemple après eux ; ils nous enseignaient à saisir dans l'occasion tous les moyens offerts par la Providence pour arriver au terme où doivent tendre toutes choses dans cette vie.
prince avait traité les vicaires apostoliques et leurs missionnaires ; il rengage en meme temps à leur continuer sa bienveillance. La lettre de Louis XIV est du 31 janvier lft70 et nnfcrme U s mêmes remercîments et la même demande.
Un mois après cette première réception, le roi leur accorda une nouvelle audience, dans la résidence de Louvo où il avait coutume de passer quatre ou cinq mois chaque année. Cette réception, moins solennelle que la précédente, fut néanmoins beaucoup plus utile aux divers intérêts dont les évêques étaient chargés, car ce prince leur offrit alors dans ses états un port pour le roi de France, avec faculté d’y bâtir une ville destinée à devenir la résidence des Français. Ils profitèrent également de cette circonstance, pour l’entretenir du Souverain Pontife, pour lui détailler ce que Constantin et les empereurs chrétiens avaient lait après lui pour l’Église universelle et pour le Saint-Siège en particulier, jetant ainsi dans le cœur de ce prince la semence d’un bien qu’on espéra pendant quelque temps voir produire de grands fruits. Le roi fut si content de leur entretien , qu’en les quittant il leur témoigna le désir de les revoir bientôt. Il les fit en effet appeler de nouveau quelques jours après.