LE ROI ET LE PEUPLE
surtout les paysans sont gouvernementaux, quel que soit le gouvernement. Ils nomment des députés radicaux-socialistes, à la fois par docilité, crédulité et intérêt.
Un arrondissement rural que je connais était représenté par un excellent homme, cultivateur lui-même et qui « faisait valoir » ses terres. Un avocat arrive de Paris et dit aux électeurs : « D'abord, je ne m'adresse pas aux riches, je ne veux que le vote des pauvres, tant je les aime. Votre ancien député ramènerait le règne des curés. La séparation de l'Église et de l'Etat vous vaudra une forte réduction de vos impôts. Si vous me nommez, vous ne ferez bientôt plus qu'une année de service militaire. Vous aurez tous des pensions àcinquante-cinqou soixante ans. Et, enfin, comme je suis bien avec le gouvernement, vous obtiendrez par moi tout ce que vous voudrez, faveurs, places, exemptions, etc.. » Ils ont nommé l'avocat. Us attendent encore les pensions et la diminution des impôts ; mais ils ne désespèrent point. Et voilà pourquoi presque tous les paysans sont aujourd'hui républicains, — surtout les jeunes générations, celles qui ont reçu l'enseignement de l'école primaire républicaine.
Mais je suis bien sûr qu'ils continueront d'être gouvernementaux et seront , par conséquent, royalistes sous le Roi.
En attendant, ils sont plutôt, à ce qu'il me semble, déshabitués de la Monarchie qu'ils ne lui sont hostiles avec réflexion. Un fond traditionnel persiste chez un grand nombre. Ceux même qui votent pour l'avocat radical-socialiste ont des femmes et des filles qu'ils laissent aller à l'église. Ils sont propriétaires avec délices et jalousie. Pères de famille, petits chefs euxmêmes, leur bon sens et leur expérience conviendraient aisément que, en politique comme dans le reste, il faut un chef, et un seul. Il y en a qui sont monarchistes d'instinct et sans le savoir. Les vieillards se souviennent sans horreur de l'ordre monarchique sous l'Empire encore, et, auparavant, sous Louis-Philippe. Et, quant aux jeunes, comme ils n'ont jamais vécu que sous la République, la royauté leur est une chose inconnue et nouvelle plutôt qu'une chose odieuse. Telle est, du moins, mon impression.
Et les ouvriers ? 11 est trop clair que la plupart sont encore républicains et fort éloignés de répudier l'erreur de 89. Je parle de la foule ouvrière. Mais l'élite, ceux qui sont capables d'observer et de penser, commencent à dire hautement que la forme républicaine leur est indifférente. Ils se défient et se moquent de la franc-maçonnerie, qui est la république « couverte ». Ils ont décidément rompu avec le parlementarisme, dont ils n'attendent plus rien, et