‹ Lettres à mon ami, 1909Chapitre 7 sur 14 · CARACTÈRES DE LA ROYAUTÉ FRANÇAISE · texte numérisé non relu

CARACTÈRES DE LA ROYAUTÉ FRANÇAISE

cieux Joinville). — Avec ses successeurs, quine sont pas des saints, ]a royauté continue de montrer — plus ou moins marqué selon l'âge ou le tempérament des divers princes — un caractère de paternité, de simplicité, de bonhomie. La plupart des rois ont été populaires, non seulement par leur œuvre, qui a été de contenir la noblesse tout en l'employant, d'encourager les communes, de former la bourgeoisie et d'élever le peuple, mais populaires aussi parleurs façons. Tous les rois de France ont eu leur chêne de Vincennes, chacun à sa manière. Tous ont aimé deviser avec les boutiquiers de Paris. Tous ont eu les plus cordiales relations avec les corps de métiers, les dames de la Halle, etc..

Christine de Pisan nous dit de Charles V : « A l'issue de sa chapelle, toutes manières de gens pouvaient lui bailler leurs requêtes... Après, entrait en été dans ses jardins, où marchands venaient apporter velours, draps d'or, etc.. » — Des rois tels que Louis XI, Louis XII, Henri IV, nous apparaissent comme des hommes charmants et sans nulle morgue. Mais pensezvous que Louis XI V lui-même fût toujours solennel ? Dans sa jeunesse, entre le jour des Rois et le mercredi des Cendres, il parcourait, avec de bons compagnons, les bals que des seigneurs ou des bourgeois donnaient dans Paris. Luimême laissait sa porte ouverte les soirs où il

dansait son ballet. — La plus grande partie de la vie du roi de France se passe en public. Il est l'homme de tous ; il est plus simple, plus facile à aborder que l'espèce de roi fainéant, inutile et ridicule, dont nous gratifie notre fâcheuse constitution républicaine.

Et je n'ai pas à vous rappeler que les rois capétiens prenaient presque tous leurs ministres dans la bourgeoisie ; qu'ils ne furent jamais « cléricaux » ;que, toujours, amis de la religion, ils se sont fort bien défendus contre le Pape dans le domaine temporel. Joseph de Maistre fait remarquer très justement que, « alors même qu'un prêtre était premier ministre, on n'avait point en France un gouvernement de prêtres ». {Considérations sur la France, ch. vm.) Et je ne vous rappellerai pas non plus que la royauté française fut artiste, amie des lettres; qu'elle eut un excellent goût ; ni une foule d'autres belles choses que vous savez aussi bien que moi.

Si la royauté revenait, ce ne serait pas pour la France quelque chose de nouveau, d'inconnu ni d'étrange, puisque ce serait le simple retour du régime qui a été, pendant quatorze siècles, son régime naturel. Je ne cherche pas aujourd'hui quelle constitution écrite la royauté donnerait à la France ; mais, à coup sûr, la royauté serait tempérée, paternelle dans son esprit, nationale, populaire, comme elle l'a toujours

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été, — et simple de façons et d'appareil, comme elle le fut longtemps et comme elle l'était redevenue. Ni Louis XVIII ni Louis-Philippe n'eurent le moindre faste. Il est probable que le roi guérirait peu les écrouelles et rendrait rarement la justice sous un chêne ; mais il trouverait d'autres manières de suivre la tradition de ses aïeux et d'être, par exemple, avec une cordialité particulière, le roi du peuple et le roi des artisans. — Le comte de Chambord a dit aux Français ce mot admirable : « Ensemble, et quand vous voudrez, nous reprendrons le grand mouvement de 89 », que la Révolution a fait totalement dévier. Le roi d'aujourd'hui concevrait sa fonction et son utilité publique plus nettement peut-être que n'ont fait ses ancêtres, même les meilleurs. Ce que nous avons vu et souffert depuis l'exil de la royauté nous a mieux fait comprendre, à nous aussi, ce qu'elle était véritablement et quel service elle nous rendait.

Notez que, la personne même du roi fût-elle peu aimable, son rôle reste nécessairement bienfaisant, son intérêt personnel se confondant, on ne saurait trop le répéter, avec celui du pays. Le roi n'a pas à faire fortune ; il n'a pas à tromper et à mentir pour durer ; il n'a pas à entretenir et à acheter continuellement une majorité avilie ; il peut se dévouer à tous sans arrièrepensée ; je dirai même sans effort. « Tout

ce qui est national est royal. » Les libertés ne sauraient lui porter ombrage, et les longs desseins extérieurs lui sont permis ; car, lui mort, ils seront continués. Il assure au pays d'inestimables avantages par cela seul qu'il est le roi, et quand même il n'aurait qu'une intelligence ou une bonté médiocres.

Tout le monde le sait bien, même ceux qui ne veulent pas l'avouer encore. Depuis soixante ans, quel qu'il eût été, le roi aurait eu une politique extérieure suivie ; le roi eût gardé TAlsace- Lorraine ; le roi n'aurait pas un million de fonctionnaires ; le roi aurait fait des lois ouvrières, ou bonnes, ou passables; il aurait eu de bonnes finances, et nous, moins d'impôts ; il aurait maintenu l'armée et la flotte, utilisé toutes les forces et tous les talents, etc.. Tout cela, nécessairement, parce que c'eût été son intérêt et sa fonction.

Mais il n'est pas défendu d'espérer qu'à ce mérite d'être pour le pays « l'utilité fondamentale », le roi, pour se mieux conformer à la tradition de sa race, ajouterait la bonne grâce, la clarté et la vivacité d'esprit, un peu d'ironie pour se défendre, la bonhomie, et le sourire.

LE KOI ET LE CLEKG|.

Mon cher ami, je vous ai parlé, dans une de mes premières lettres, de la « montagne de préjugés » qui s'oppose au rétablissement de la monarchie.

Mais n'ai-je pas exagéré l'obstacle ? Lorsque le roi sera revenu, ces préjugés tomberont d'euxmêmes. Car le peuple, dans son ensemble, est docile. Il le sera sous le Roi comme il l'est sous la République. Le peuple acceptera très simplement le fait accompli.

J'entends votre objection : « Le retour du Roi dissiperait ces préjugés ; soit. Mais, tout justement, ce sont ces préjugés qui empêcheront le retour du Roi. Vous faites donc un cercle vicieux. »

Votre objection serait très forte, mon cher ami, si le retour du Roi devait être procuré par ceux qui sont possédés aujourd'hui de ces préjugés. Mais il sera procuré pard'autres : par une

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minorité intelligente, opiniâtre, hardie et même violente. Après quoi, le « fait accompli » agira tout seul, soyez tranquille.

Néanmoins, il n'est peut-être pas tout à fait inutile de montrer l'inanité de certaines préventions antiroyalistes répandues dans la foule. Une de ces sottises, c'est que la royauté serait le « gouvernement des curés », dont la France ne veut point. Caria France est anticléricale.

On le dit. Dans quelle mesure est-ce vrai ? Il est très difficile de le savoir. Les statistiques sont presque impossibles à établir. Gela, d'ailleurs, varie avec les provinces, et dans chaque province même... Ce qui embrouille encore l'affaire, c'est qu'on peut être anticlérical sans être précisément incroyant : vieille nuance bien connue. (Et on peut aussi être incroyant sans être anticlérical : nuance plus fine et plus rare. )

Ce que je sais, c'est que les paysans de ma province ont, en général, la défiance du curé et l'attachement aux rites de la religion des ancêtres, et sont anticléricaux sans être impies. Et ce que je crois, c'est que, après trente ans de République, et d'éducation et de presse républicaines, il y a dévastes régions en France, où un grand nombre de paysans et aussi de bourgeois petits ou gros, — le plus grand nombre ? je ne sais, — sont à la fois anticléricaux etim pies et ne sont même anticléricaux que parce qu'ils

ont perdu toute foi religieuse. Et cela peut paraître admirable aux fondateurs du régime et à nos gouvernants ; mais, en réalité, cela est déplaisant, et triste, et inquiétant; car les raisons de cette impiété rustique sont le plus souvent étrangement basses ; et ce que le paysan hait surtout dans le prêtre, c'est le représentant d'une règle morale ; et il se pourrait enfin que Renan ait eu raison d'écrire : « Un paysan sans religion est la plus laide des brutes », propos que Voltaire eût certainement contre-signe.

Ce villageois perverti, et à qui l'on a enseigné l'histoire d'une certaine façon, est évidemment antiroyaliste dans la mesure même où il est impie. Il n'y a rien à lui dire. Il changera, je le répète, quand ses maîtres seront changés.

Peut-être, cependant, laloi sur les associations et la loi de séparation ont-elles ôté un peu d'aliment à l'impiété du peuple de France ? Il est un peu moins facile de lui raconter que les moines et les religieuses viventdans les délices, que l'Eglise regorge de richesses, et que c'est elle qui persécute la République. On ne peut plus guère reprocher aux prêtres ni leur avidité ni leur tyrannie. L'Eglise a abandonné deux cents millions pour resterfidèle à son chef ; les prêtres vivent comme ils peuvent, très mal pour la plupart ; j'ai vu de mes yeux les pleurs, la détresse, les souffrances matérielles de vieilles

religieuses expulsées. Le gouvernement et le parlement ont fait des lois non seulement injustes, mais lâches et cruelles. Non seulement ils ont volé, mais ils ont fait horriblement souffrir des innocents. Ceux qui ont fait ces choses peuvent — quelques-uns du moins — être inoffensifs dans leur privé : publiquement, ils vivent « en état de crime ».

Mais enfin voilà qui est réglé. L'Église catholique est à peu près aussi maltraitée et spoliée qu'elle peut l'être ; et chaque jour la spoliation se complète. C'est le chef-d'œuvre de la République. La République n'a fait que ça pour le peuple, mais il faut avouer qu'elle l'a bien fait. Seulement, le « spectre clérical » va bien lui manquer, quand il faudra duper encore et faire patienter les foules...

Hélas ! mon ami, qu'est-ce que je dis là ? La République continuera tout de même de l'invoquer, ce spectre, et le peuple continuera d'y croire. Et il ne remarquera pas que, à la place du clergé catholique, un autre cierge pèse sur lui, et plus lourdement ; que les prêtres des Loges sont de plus durs tyrans que nos paisibles curés de campagne, et que la maçonnerie et les trois autres états confédérés surveillent, dénoncent, tourmentent et dépouillent infiniment plus de gens que n'a jamais pu le faire, même sous Charles X, la légendaire « Congrégation». Et,

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