‹ Lettres à mon ami, 1909Chapitre 8 sur 14 · LE POT ET LE CLERGE · texte numérisé non relu

LE POT ET LE CLERGE

quand Je peuple saurait tout cela, il pardonnerait tout à ceux qui flattent ses appétits et qui lui disent certaines paroles que son imbécillité a absolument besoin d'entendre.

Alors ? Rien. Dire la vérité ; dire des choses raisonnables, et attendre, en la préparant de notre mieux, une heureuse intervention de la force.

La République, gouvernement d'un parti, et tôt ou tard, fatalement, gouvernement des pires, ne peut se maintenir qu'en continuant les pratiques par lesquelles elle s'est établie. Elle est comme obligée d'être intolérante et persécutrice. Elle ne peut vivre sans tromper, corrompre et opprimer. Le fanatisme anticatholique, la démoralisation du peuple par l'impiété de l'enseignement primaire, la division, plus religieuse encore que politique, des villages, des villes, et de toute la France, en deux camps, tous ces maux, sous la République, ne peuvent qu'aller s'aggravant, puisqu'ils sont pour elle les conditions mêmes de sa précaire et scélérate existence.

Seul, le Roi est capable de faire la paix religieuse, qui serait un si grand bien.

Il réparerait les injustices; il ferait, je ne sais sous quelleforme,les indispensables restitutions. Il réglerait sans doute, par un nouveau Concordat, les rapports de l'Etat et de l'Église. Et

il honorerait la religion catholique. Et tous les braves gens l'en approuveraient, parce qu'elle a contribué à faire la France ; parce qu'elle est antique et bienfaisante ; et parce qu'il ne paraît point que les manuels civiques l'aient avantageusement remplacée, comme fondement et soutien delà moralité.

Et ce ne serait point là le « gouvernement des curés», et tout le monde le sait bien. Un roi de France est forcément pénétré de la distinction du spirituel et du temporel (chère à Auguste Comte) et de la nécessité de les tenir séparés. Charles X lui-même a rendu deux ordonnances « pour garantir, dit la Grande Encyclopédie, l'enseignement public contre les empiétements de la Congrégation ». Le Roi ne ferait que se conformer à l'esprit des Capétiens en maintenant les clergés à leur place.

Mais j'ai peur, en écrivant ceci, d'inquiéter encore le rédacteur du Peuple Français. Je comprends peu ses susceptibilités, car enfin je me contente de rappeler des faits, et très connus ; et ce n'est pas de« foi » qu'il s'agit ici. Mais quand même ? Le rédacteur du Peuple Français sait fort bien que, sous le Roi, les catholiques ne seraient point maltraités. Alors, que lui importe mon degré de foi ? J'imagine que, pour être bon royaliste, il n'est pas nécessaire d'être pluscatholique que le Roi Très Chrétien.

Mon cher ami, dans ce journal ardent, violent contre le désordre et révolutionnaire par amour de l'ordre, je sens bien que notre sage correspondance risque de paraître un peu molle et un peu terne d'accent. Mais je ne veuxqu'une chose : préparer, par des réfl exions plus raisonnables que brillantes, les bons Français qui ne sont pas encore tout à fait avec nous, à accepter, et non pas seulement à subir, la révolution royaliste, — quand mes héroïques compagnons F auront faite.

Je vous disais dans nos entretiens d'il y a cinq ans : « Le peuble croit dur comme fer que le gouvernement du Roi serait le gouvernement des prêtres (j'ai répondu sur ce point) — et le gouvernement des nobles. Le peuple en est resté, là-dessus, aux chansons de Béranger. » Et j'ajoutais : « Le Roi ne pourrait se dépêtrer de ses nobles... On peut donc craindre que la royauté ne fût leur butin, comme la République est celui des Jacobins ».

Cet argument, qui me semblait alors assez sérieux, me paraît avoir perdu beaucoup de sa force. Les préjugés contre le Roi ont dû diminuer dans la mesure où diminuait la ferveur pour la République. Et puis, si le peuple continue, en général, à aimer peu les nobles, il n'a pas été sans s'apercevoir que ce ne sont pas eux, parmi les riches, qui lui sont le plus durs.

D'ailleurs, qu'est-ce que la noblesse aujourd'hui, j'entends l'ancienne aristocratie de la naissance ? Les trois quarts au moins des noms à « particules » (qui ne signifient rien) ou même des titres nobiliaires sont aujourd'hui usurpés. Nous avons tous connu des niais qui, bourgeois la veille, se réveillaient comtes un beau matin. Au surplus, même parmi les vieux noms authentiques, il y en a beaucoup qui ne nous disent plus grand'chose, et que nous sommes incapables de discerner dans la masse énorme des noms ou des titres récemment acquis ou inventés. En réalité, des vieux noms assez notoires et assez liés à l'histoire de France pour qu'il soit agréable de les porter, il n'y en a guère que deux ou trois douzaines.

L'immense majorité des villages de France n'ont pour « châtelains » que des bourgeois. Ce qui reste de l'ancienne noblesse, quels que soient d'ailleurs ses vices ou ses vertus, ne forme vraiment pas un groupe assez nombreux ni assez

connu pour inspirer au peuple tant de terreur ou tant de défiance.

Je vous dis là une impression. Il n'y a que les économistes qui soient assez intrépides pour prétendre savoir comment les choses se passent dans tout le pays, ou pour définir les caractères propres à telle ou telle catégorie d'individus répandus sur tout le territoire. Notre expérience personnelle est tellement limitée ! On peut cependant, si je ne me trompe, distinguer la noblesse du « tout Paris » et la noblesse provinciale.

A part d'admirables exceptions (dont vous connaissez quelques-unes), la noblesse du tout Paris, c'est la noblesse qui s'amuse. Elle se confond, à peu près, par ses mœurs, ses plaisirs, son genre de vie, avec les autres riches oisifs de la bourgeoisie, grande industrie ou banque. Ces « nobles »-là, ou les moins sots d'entre eux, ont tout au plus le mérite — quelques-uns — de maintenir un peu de goût et d'élégance dans la vie dite mondaine. Ils ne sont du reste conservateurs que par pur égoïsme : encore se disentils facilement socialistes ou anarchistes. Ils fréquentent les gens qu'ils devraient le plus éviter. Ils sont trop enclins à épouser de l'argent, et n'imporle quel argent. Ils affectent, en art et en littérature, les préférences les plus saugrenues et les plus contraires à la tradition et au génie français. Ils ont tout laissé faire, tout subi ou

même accepté. Ils ont des égards pour les ministres de la troisième République. Même, la plupart ne sont pas royalistes, ou ne le sont que timidement et sans trop savoir pourquoi.

La « noblesse » rurale vaut mieux, je crois. Elle a le plus souvent des vertus familiales, le sentiment de l'honneur, le goût de la vie militaire. Et je ne pense pas que le hobereau trousse plus de jupes que l'entrepreneur enrichi ou le banquier juif devenu châtelain. Ce qu'on peut reprocher quelquefois au petit gentilhomme terrien, c'est (comme déjà sous l'ancien régime ; voyez Molière, Dancourt, etc. ) delà parcimonie et une certaine morgue. Il persiste volontiers dans cette illusion offensante, de se croire d'une autre pâte que le commun des hommes. Le paysan ne l'aime pas beaucoup :.mais le paysan n'aime pas davantage le grand industriel ou le financier, qui d'ailleurs a souvent de plus beaux châteaux, de plus grandes chasses, et plus strictement gardées, et plus sillonnées de fils de fer à pointes.

Il y a aussi, je crois, une « noblesse » juive, et qui est surtout une aristocratie d'argent et une aristocratie cosmopolite. Celle-là est assurément plus à redouter que ce qui reste du « Faubourg Saint-Germain » ou que les derniers gentilshommes campagnards. — Et, en outre, à un moment, il y a peut être quinze ou vingt ans,

on a pu voir l'épanouissement d'une « noblesse » républicaine, d'une aristocratie jacobine et régicide. On remontait à la Convention, comme d'autres aux Croisades. D'avoir un aïeul qui vota la mort de Louis XVI, c'était comme d'avoir un ancêtre qui se distingua à Marignan. Les familles de l'aristocratie républicaine avaient leur clientèle, àlaquelle elles distribuaient les places. Elles mariaient entre elles leurs enfants ; elles commençaient à segarder des mésalliances. On voyait des petits-fils portés auxplusgrandes charges par leur nom seul, comme sous les tyrans. Mais je crois que le prestige de cette noblesse-là est déjà un peu passé : tant les événements vont vite, et tant la démocratie semble se hâter vers ses extrêmes accomplissements.

En somme, la noblesse, aujourd'hui, c'est simplement une fraction de la classe riche, et qui ne se distingue des autres fractions que par des manières plus fines, — et encore pas toujours.

La noblesse d'autrefois était essentiellement militaire ; elle payait réellement ses privilèges par des services d'exception. Tout gentilhomme «servait ». En 1706, Fénelon écrit à sa bellesœur, qui voulait garder son grand garçon auprès d'elle : « Votre fils est déjà dans su vingtième année ; les autres gens de condition se gardent bien d'attendre un âge si avancé pour

servir ; ils servent dès l'âge de 14 ou 15ans. On ne trouvera, en France, aucun exemple d'un homme d'un nom connu, qui n'ait pas déjà fait quelques campagnes dans sa vingtième année. Le public ne comprendra jamais les raisons d'une telle singularité, qui est contraire aux préjugés de toute la nation. »

La noblesse existe encore un peu comme catégorie mondaine, mais non plus comme classe politique. L'obligation du servicemilitaireétendue à tous l'a tuée. Elle n'a plus de raison d'être, depuis qu'elle ne rend plus de service spécial. Le Roi sait tout cela.

La noblesse n'est point partie intégrante de l'institution monarchique. La royauté demeure nécessaire : la noblesse, conçue comme sous l'ancien régime, n'est plus nécessaire ni même utile. La royauté, qui s'adapte aisément à toutes les nouvelles conditions de vie, se garderait de vouloir ressusciter cette chose morte.

Jadis, la noblesse de Cour, surtout, fut corrompue et funeste. C'est contre elle que Rivarol et Maistre se montrent si sévères. Nous reverrons, je l'espère, des ministres bourgeois choisis parle Roi, selon la tradition capétienne: nous ne reverrons pas les nobles de Cour. La Cour, sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, était déjà fort réduite : je pense qu'elle le serait encore davantage. (Cette simplicité habituelle

n'empêcherait point, dans les grandes occasions, les beaux cortèges, les cérémonies pompeuses qu'aime la foule, et qui ont leur utilité.)

Le Roi referait une aristocratie, — car il en faut une, — car cela est dans la nature. Quelle aristocratie ? Non plus une noblesse d'épée ou de robe, mais une aristocratie de valeurs, de puissances sociales bienfaisantes. Cela comprendrait, j'imagine, les anciennes familles où se transmettent encore, et par le sang et par l'éducation, les aptitudes à certains emplois, particulièrement aux emplois diplomatiques et militaires ; mais aussi, partout où ils se signaleraient, des chefs d'industrie, des soldats, de grands coureurs d'aventures, des savants, des inventeurs, des artistes, des écrivains. Car tels sont les nobles d'à présent. Et nous n'assisterions plus à cette lamentable inutilisation des énergies et des mérites, qui est une conséquence de l'envie, de la timidité, de l'insécurité démocratiques et de la tyrannie d'un parti. Et tu n'aurais pas à craindre, ô peuple, d'être opprimé par le marquis de Carabas, ni à redouter que « la Cour» ne dévore ta substance.

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