ONZIEME LETTRE
J'avais besoin, mon fils, d'une consolation proportionnée au sacrifice que je faisais à ma santé pour supporter l'abandon où j'allais me trouver ici ; c'eût été trop de peines à la fois, que de renoncer aussi aux soins de votre éducation. Cependant, c'est moins le désir de vous garder sous mes yeux qui m'a engagée de vous amener à «Genève, que l'avantage que je mepro-
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mettais de votre séjour dans cette république, à rage surtout où les impressions nouvelles ont tant de droit sur notre âme. Je me flattais, entre autres, de vous voir vivement frappé du contraste de la dissipation de Paris, de la légèreté et du relâchement de nos mœurs qui sacrifient etpardonnent tout aux agréments, avec la régularité d'une ville où Ton n'a des égards que pour le mérite personnel, et où l'on ne peut s'écarter de la vertu sans renoncer à Pestime et à la considération publique.
Cette espérance soutenait mon courage. Si ma santé, me disais-je, me force de m'arracher d'auprès d'une mère que mes soins ne pourront jamais payer de sa tendresse; si je quitte pour un temps tous ceux à qui je tiens
par le liens du sang et de Tamitié, mon fils me tiendra lieu de tout; ses progrès répondront à mes efforts et sa conduite me rendra mon exil agréable.
Le peu d'empressement qu'il a montré jusqu'à présent à se corriger de ses défauts ne m'alarmera plus longtemps :
à Genève, il verra des modèles et des exemples de toute espèce; ils feront leur effet sur son cœur. Le tableau touchant d'une vie honnête sera sans cesse sous ses yeux; il apprendra à mettre un juste prix à la régularité des mœurs, au mérite réel, aux talents utiles.
Après une si vive peinture des avantages que vous deviez retirer de ce voyage, après de si douces espérances sur lesquelles je fondais en partie le
succès de ma guérison, Jugez, mon fils, si j'ai pu n'être pas sensiblement affligée en vous voyant, au contraire, redoubler ici de vanité, d'orgueil et de sotte importance, et vous oublier au point de vous révolter de mes avis et d'oser placer le dédain où vous deviez mettre le plus profond respect et la plus tendre reconnaissance! Depuis cinq mois que nous sommes ici, vous avez eu tout le temps de vous recueillir, de regarder autour de vous, de voir et de comparer. Est-ce la faute de votre esprit ou celle de votre cœur, si vous n'avez tiré aucun fruit des exemples que vous avez sous les yeux? Je voudrais bien suspendre une décision si cruelle et mettre encore tout sur le compte de votre légèreté; mais il est
temps de vous ramener à vous-même , et de vous faire faire de sérieuses réflexions.
Je vous pardonnais, à Paris, les sottes préventions que les idées de richesses et de fortune vous avaient mises dans la tête. Témoin du luxe funeste qui nous fait lutter les uns contre les autres, non pour des préférences glorieuses et réelles, mais en dépenses, en prodigalités et en magnificences déplacées , il pouvait être permis à un jeune homme sans réflexion et sans expérience de se méprendre sur le prix de ces chosç, et de regarder comme fort désirable ce qui, dans le fond, n'est que dangereux et futile; mais j'avais assez bonne opinion de votre esprit pour croire que, transplanté dans un monde où il est
plus souvent question de vertu et de mérite que de spectacles et de brillants équipages, vous apprendriez à vous défaire de toutes ces idées fausses, à aimer vos devoirs plus que vos plaisirs et à préférer la vérité aux illusions de l'enfance.
Je n'exigeais pas de vous des réflexions au-dessus de votre âge ; mais je devais espérer que les idées qui sont ici dans la tête de tous les jeunes gens vous seraient bientôt familières; que vous sentiriez, par exemple, aussi bien qu'Wx qu'un homme est mieux loué par sa personnne que par son habit et son équipage, qu'un sot galonné n'est jamais qu'un sot, plus insupportable seulement qu'un autre, parce que celui qui est dans la foule est du moins
ignoré, au lieu que l'autre étale ses ridicules et choque par ses travers les yeux de tous les gens sensés. Avec un peu d'attention vous auriez appris de vos camarades que l'espèce d'hommage qu'on rend aux richesses et à la fortune ne peut satisfaire une âme généreuse, et que le mérite seul s'attire les véritables égards; la candeur et la simplicité des mœurs de Genève, le respect domestique et public si bien conservé, la bonté et l'autorité des pères, la soumission des enfants, vous auraient touché; pénétré des mêmes sentiments, vous auriez mieux répondu à -ma tendresse.
Il faut que vous ayez l'âme peu sensible, ou du moins un esprit très-commun et très-borné, pour n'avoir tiré
aucun fruit de ce spectacle. Votre début promettait mieux; j'osais m'attendre à une révolution totale dans vos idées. A Paris, vous n'aviez su remarquer que la richesse et 1 élégance des habits , la magnificence des équipages et autres choses aussi frivoles :
ici la simplicité des mœurs, la modestie des habits, fixèrent vos premiers regards. Frappé de Tair vénérable d'un magistrat que vous vîtes dans les rues, à pied, sans appareil, sans suite, vous voulûtes lui rendre vos hommages, et votre surprise fut bien plus grande de le trouver à un troisième étage, seul, sans domestiques, dans un appartement sans tapisserie, éclairé par la lumière faible et tremblante d'une lampe, entouré seulement de ses vertus et de
(.47) l'amour de ses concitoyens ; décoration plus recommandable que le luxe et la richesse de nos meubles, et ce nombreux et pitoyable cortège de nos valets, qui ne sont, chez ceux qui osent en tirer vanité, que Taffiche de leur petitesse et de leur sottise.
Après vous avoir vu touché d'un tel spectacle, j'avais droit d'espérer un grand changement dans vos idées, et je ne devais pas craindre de vous voir exposé à la risée de !a jeunesse de Genève par votre sot orgueil et par cette plate présomption que vous avez eu la maladresse de leur montrer. Il ne vous manque plus, pour être complètement ridicule, que de paraître galonné au milieu de vos camarades. Ces jeunes gens, tous parés et glorieux de
la réputation et des vertus de leur père, ne vous voyant d'autre mérite que celui de vos habits, seront tous prêts à vous vouer sans retour un mépris que vos maximes et votre conduite ne commencent que trop à vous attirer.
Mais, dites-moi, je vous prie, sur quoi vous fondez la bonne opinion que vous avez de vous-même. Si vous aviez un nom, votre sottise pourrait mériter quelque indulgence ; le préjugé de notre nation autorise du moins un homme de qualité à se placer dans la classe des citoyens les plus distingués , et à prétendre par son rang à des égards qu'il ne peut exiger à de meilleurs titres ; mais vous, vous êtes un homme sans naissance, et ne pouvez mériter le suffrage du public que par
{ 149) vos efforts et par vos succès. Si la situation de votre père lui permet de vous procurer une éducation convenable, vous devez savoir aussi que rien n'est moins assuré que votre fortune ; il y a même à parier que, si vous ne répondez pas mieux à nos soins, et si vous ne travaillez de toutes vos forces à acquérir des talents utiles et honnêtes, vous passerez votre vie dans le besoin, comme vous la passerez sûrement dans le mépris. Je sais combien ces idées sont loin de votre tête, et quelles sont vos chimères sur la fortune que vous vous flattez de posséder un jour; mais je prends date aujourd'hui, et je vous déclare que vous vous abusez, et que vous vous ressouviendrez, ma] heureusement trop tard, delà
prédiction que je viens de vous faire.
Je ne vous parle point de Tégarement où vous êtes tombé, et qui vous a fait manquer à un homme qui devrait recevoir tous les jours de la vie des preuves de votre respect et de votre reconnaissance ; je ne puis penser sans indignation à ce qui vous est arrivé à cet égard. Nem"est-ildoncpas assez cruel de vous voir encore si sot, et faut-il aussi soupçonner votrecœur!
Je dois du moins renoncer aux espérances que j'avais fondées sur vous; j'ai trop remarqué combien votre envie de me plaire est médiocre, ou tout au plus momentanée, et combien vous vous souciez peu de contribuer au rétablissement de ma santé par votre conduite. Sans retour sur moi, j'ai du
vous avertir des malheurs que vous vous préparez. Tous mes vœux tendaient à vous voir un jour, au milieu de la corruption publique, distingué par vos vertus ; il faut n'y plus compter, et m'attendre à vous trouver dans la foule de ces âmes communes qui, entraînées par le torrent de la mode dans les travers et les vices d'une jeunesse dépravée, ne servent qu'à rendre, par leur avilissement et par leur misère, le spectacle de la vertu plus intéressant et plus auguste : car Thomme de bien ne craint ni renversement de fortune, ni intrigues, ni cabales; il triomphe des revers passagers de la vie ; il trouve dans son cœur son bonheur et sa récompense.
A GenèvEi ce 3 avril lySS.