‹ Lettres à mon filsChapitre 35 sur 36 · DOUZIEME LETTRE · texte numérisé non relu

DOUZIEME LETTRE

On a beaucoup écrit, mon fils, sur les moyens d'attacher les hommes à l'amour de la vertu et de leurs devoirs et de les garantir de la corruption qui se glisse si aisément dans leur cœur.

Cette question a occupé dans tous les temps les philosophes les plus profonds et les plus grands hommes d'État.

Sans vouloir entrer dans des discussions au-dessus de mes forces, il me semble que de tous les gardiens qu'on nous a donnés pour conserver la pureté de notre âme, il n'y en a point de plus fidèle que le respect que nous devons nous porter à nous-même, en considération de l'excellence de la nature humaine.

La secte du Portique avait en cela une grande supériorité sur toutes les autres. En inspirant aux hommes une haute idée d'eux-mêmes, elle communiquait à tous ses disciples cette fierté, cette élévation d'âme qui, cherchant sa gloire dans la vertu et dans l'innocence de la vie, regarde le vice, même heureux, avec cette pitié méprisante qui est de tous les sentiments le

plus noble, comme elle est pour le méchant de toutes les humiliations la plus terrible.

Un homme accoutumé à trouver en lui-même son juge le plus redoutable et à préférer la certitude intérieure de sa droiture à tous les hommages de l'univers ne saurait être un homme ordinaire. Ce sentiment conduit à toutes les vertus et à toutes les récompenses ; il nous apprend à mépriser les caprices de la fortune, à ne plus craindre ses revers. Le moyen d'abattre le courage de celui qui met la tranquillité d'une bonne conscience au-dessus de tous les biens ; qui sait que le sort peut lui arracher la vie, mais ne peut disposer de sa vertu, et qui s'est convaincu que le plus grand malheur de l'homme

n'est point de mourir, mais de perdre cette paix de l'âme, cette estime de luimême, sans laquelle la vie est un supplice ?

Tout ce qui s'est fait de grand et d'extraordinaire parmi les hommes a été produit par ces principes; ils ont formé les héros de tous les siècles ; la véritable gloire n'est accordée qu'à cette élévation. La fortune ne couronne par toujours les entreprises des héros; les plus vertueux d'entre eux sont exposés à ses coups, que la méchanceté des hommes ne manque guère de rendre encore plus funestes; mais, inébranlable au milieu de la tempête , l'homme de bien regarde la crainte et l'humiliation comme le partage du méchant, et la fortune qui le seconde

loi paraît mcMiis désirable que le malheur qui poursuit le sage.

Je ne tous propose point, mon fils, pour modèles ces hommes supérieurs qui ont fiait TadmiraticHi des siècles: je TOUS rends justice, et sais que vous n^ètes point a{^)elé à Théroiisme; mais tout honnête hcMnme doit ayoir le sien, et si j'aTais pu tous imprimer ce respect de soi-même dont les tSexs sont si étcMmants et si Taries, j'aurais cru aTCMT assuré Totre bcmheur pour jamais sur les fondements les plus solides.

Celui qui fait dépendre sa Tertu des circonstances ou du jugement des autres, denent l'esclaTC des éTénements, et de tous ceux qui daignent l'enchaîner et ordonner sa destinée; mais

l'homme qui met un haut prix à l'opinion qu'il doit porter de lui-même est le maître de son sort ; sa vertu est en son pouvoir. Juge plus sévère de ses actions que ses censeurs les plus rigides, le suffrage de toute la terre ne pourrait lui tenir lieu du sien ; il regarde l'approbation des autres comme un vain et frivole hommage, lorsque son cœur s'y refuse ; en revanche , il dédaigne leur censure lorsque sa conscience le met à Tabri de ses reproches.

Voilà, mon fils, Théroïsme d'un cœur noble. Cessez de craindre l'œil de ceux qui ont de l'autorité sur vous :

prenez- vous même leur place; commencez à vous redouter, et vous ne

serez plus en peine de l'opinion des I. 14

autres. Si vous ne savez rougir à vos propres yeux, si vous ne remplissez vos devoirs que par la crainte de nous déplaire, quelle confiance pourriezvous prendre en votre vertu ? Les yeux les plus vigilants ne peuvent vous suivre partout; cent fois par jour vous vous trouvez à votre discrétion : si vous ne pouvez compter sur vousmême, la garde de votre vertu sera toujours mal assurée.

On ne peut observer longtemps les mouvements de son cœur et le caractère de ses actions, sans être ou trèsbien ou fort mal avec soi-même. Aussi le méchant se fuit, il ne peut fixer ses regards sur lui sans horreur; mais l'homme de bien, dans les affaires ou dans le repos , seul ou dans le monde.

s'aperçoit toujours avec complaisance.

Ce serait pour moi un grand sujet de joie, mon fils, si je pouvais vous voir animé de tels sentiments. Alors, beaucoup plus difficile sur vous-même que ceux qui président à votre éducation, vous ne vous borneriez pas à leur suffrage. Consultant surtout ce cri de la conscience que le méchant a tant de peine à étouffer, et qui peut seul mettre le véritable prix à nos actions, vous ne seriez tranquille et heureux que lorsque votre censeur intérieur vous permettrait de l'être.

Faites, je vous en conjure, tous vos efforts pour devenir un juge intègre et sévère de votre conduite. Ce sera Pépoque de cette liberté que vous désirez avec tant d'ardeur. Prouvez-moi que

je ne saurais mieux faire que de vous confier à vous-même , et je serai pressée de partager avec vous tous les soins que ma tendresse m^inspire.

A Gew&ve, ce i*' octobre 1768.

nN DES LimtES A MOK FILS.

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