NEUVIÈME LETTRE
Je dois convenir, monsieur, que vous excellez à simplifier les questions. Rien ne vous arrête, absolument rien. Pour les problèmes les plus compliqués vous avez une solution en poche. Ainsi jusqu'à vous, on avait cru qu'une loi supposait: Tun législateur; 2° un être quelconque soumis aux prescriptions de cette loi; 3° une sanction.
Vieux raisonnement, vieux système î
Sganarelle de la philosophie, vous changez tout
cela; vous déclarez que l'homme est en même temps son l)i'opre législateur, sa propre loi, sa propre sanction. C'est original, mais ce n'est pas logique.
Entre nous, monsieur le philosophe, ne vous moqueriez-vous pas un brin de ceux qui vous lisent?
Quoi ! l'homme venu on ne sait d'où (je parle dans le sens de vos hypothèses et de votre athéisme), l'homme jeté en ce monde sans lois divines obligatoires pour son âme, sans règle de conduite tracée par une autorité supérieure ; l'homme entièrement livré à ses instincts, dégagé de toute croyance en une vie future où il doit être récompensé et puni; l'homme, disje, aurait été assez ennemi de lui-même, tranchons le mot, assez imbécile pour s'imposer des lois et des entraves? Il se serait créé une justice tout exprès pour contrecarrer ses penchants les plus énergiques, pour opposer une digue à ses désirs les plus impétueux, à ses passions les plus chères.
A d'autres, monsieur ! Qui donc espérez-vous tromper ici?
Dès que, sciemment et de gaîté de cœur, l'homme aurait cru devoir se charger les pieds et les main? d<>
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chaines pesantes, il serait, par le fait iiicine, Tctrc de la création le plus déraisonnable et le plus stupide. Je lui crierais bien haut, pour lui ouvrir à la fois les oreilles et l'intelligence :
— Eh! pauvre fou, laisse-là ta justice? Romps tes entraves, et renverse cette digue de la loi que tu as élevée pour mettre obstacle au débordement de tes passions. Forçat volontaire, brise ta chaîne, et marche dans ta liberté !
Selon vous, et en déduisant les conséquences de votre argumentation singulière, une loi portée par un législateur contre lui-même devient obligatoire pour lui.
Mais d'abord, qui le contraignait à la porter, et ensuite qui peut le contraindre à l'obéissance? Bref, s'il a porté cette loi, qui l'empêchera de l'abroger dans une heure de caprice?
Vous figurez-vous un personnage assez ridicule pour s'imposer l'obligation de vivre pieds et poings liés, et pour se châtier lui-même, s'il manque à cette règle absurde ?
Vous l'enverriez tout droit aux Petites-Maisons.
Eh bien, il faut y envoyer également, monsieur le
philosophe, ce lépjislatoiir à triple flotcntc, qui porte une loi contre lui-même, qui obéit à cette loi et qui la sanctionne.
Mais en nous la justice est immanente ^ allez- vou> me répondre.
Fort bien! c'est ici que le débat s'élève entre vous et votre théorie.
Comment conciliez-vous l'immanence de la justice avec la qualité de législateur que vous attribuez à l'homme? Si la loi est immanente chez l'homme, c'est-à-dire si elle est née avec lui, jamais il n'a eu besoin de l'établir, et votre système de l'homme-législateur, soumis à la loi et sanction de la loi, croule par la base.
S'il a établi la loi, elle n'est pas née avec lui, elle n'est pas immanentSy et votre argumentation tombe également en ruines.
Premier dilemme.
En voici un autre : attention, je vous prie. Ou la justice est immanente dans l'homme ou elle ne l'est pas.
Si elle n'est pas immanente, votre théorie, nous
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venons de le voir, est fausse de la base au sommet ; vos trois énormes volumes tombent en poussière.
Si elle est immanente, c'est-à-dire innée dans l'àme bumaine, jamais l'bommc ne fut pour rien dans la naissance de la justice. La conscience serait alors une faculté, sur l'origine de laquelle l'iiomme ne devrait avoir aucune prétention, car il n'aurait pas plus créé sa conscience qu'il n'a créé son intelligence. L'homme ne peut être ni son propre législateur ni son propre créateur.
D'où vient donc la conscience, si l'homme ne l'a pas faite?
D'où vient la loi, si l'homme ne l'a pas portée?
D'où vient la justice, si l'homme, au lieu d'en être l'auteur, n'en est que le réceptacle?
Conscience, loi, justice dérivent évidemment de la cause universelle, de celui dont nous avons tout reçu. Et voilà comment, en dépit de votre projet bien arrêté de combattre la transcendance de la justice, je veux dire son origine et sa sanction divine, vous y retombez malgré vous, monsieur.
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Votre immanence n'est qu'une transcendance dé'jjuisée. Par conséquent, je vous ramène droit au christianisme, qui n'a jamais repoussé, que je sache, une immanence ainsi comprise.
(( La Justice, dites-vous, esthumaine,toutehumaine, rien qu 'humaine. »
Et de quel droit prétendez-vous me contraindre à lui obéir?
Jeté hier sur un point de l'espace pour disparaître demain, que me fait votre Justice? Que me font vos lois d'un jour, si elles ne s'appuient pas sur une base plus solide que la terre que je foule et que je quitterai bientôt; si elles ne répondent pas aux lois éternelles; si votre justice, passagère comme vous, ne se rattache pas à une justice immuable, et si enfin justice et lois n'ont pas de sanction au-delà de cette vie éphémère ?
Mais la conscience, mais le remords!
Que m'importe la conscience, si elle ne relève que de moi et si j'en suis le législateur? Le jour où je se-
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rai las de lui obéir, je me dépouillerai d'elle comme d'un vêtement inutile et incommode. Je ne reconnaîtrai à personne, pas même à vous, grand philosophe, le droit de me dire :
« — Tu fais mal. »
Quant au remords, je vous dénie également le droit d'en parler, à vous qui refusez à la loi morale tout caractère divin. Le remords vous condamne; vous n'avez pas plus créé le remords que la justice; l'un et l'autre existent malgré vous, et vous ne pouvez ni les faire naître ni les tuer. Le remords est la plainte intime et secrète de la justice outragée. Il est une des preuves les plus éclatantes de la transcendance et de l'origine divine de cette même justice.
Mais la société?
Parbleu! que la société me laisse en repos! Ne se compose-t-elle pas d'hommes semblables à moi, simples législateurs de leur propre conscience? La société ! ses lois sont humaines, purement humaines^ rienqu'humainesy comme la conscience individuelle ou collective qui les a formulées.
Or, en quoi m'obli,i;eraient-elles, et pourquoi les re3pccterais-je ?
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Si la société s'indigne de mon iiTévérence, je suis prêt à lui répondre :
a Eh! je rejette votre Code; je vous récuse, vous, votre police et vos bourreaux ! Il n'y a rien de commun entre vous et moi, et, quand mOme j'admettrais avec vous l'existence d'un lien juridique entre les hommes, vous n'auriez pas de quoi établir l'autorité que vous vous attribuez sur ma personne. Vous n'avez pas le droit de me frapper, pas le droit de me blâmer, pas le droit de m'accuser, pas même le droit de m'interroger. Ma conscience, puisque vous parlez de ma conscience, se dérobe à toutes vos atteintes. J'ai tué un homme, c'est possible : j'étais en guerre avec lui comme je le suis avec vous, comme vous l'êtes tous les uns avec les autres. Vous voilà réunis contre moi, et vous avez la force ; usez-en si cela vous plaît, comme j'en ai usé moi-même. Je méprise autant vos châtiments que vos arrêts et votre blâme î ))
Cet insolent discours que, dans le tome III de votre œuvre, pages 519 et 520, vous mettez à faux dans la bouche d'un coupable s'adressant à la société assise sur Dieu et la justice, est d'une admirable logique adressé à une société établie sur des bases purement humaines.
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M. de Girardin, cet autre grand raisonneur, qui refuse comme vous à la justice et à la conscience tout caractère divin, n'a-t-il pas dit :
a Je nie la morale, je nie le droit, la pudeur, la bonne foi, la vertu. Tout est crime, naturellement crime, nécessairement crime. Je propose contre le crime.... un système d'assurances ! o
Que répondrez-vous à M. de Girardin, au nom de votre justice pwr^men/ humaine, tout humaine, rien qu'humaine ?
Y a-t-il une justice ? M. Proudhon dit Oui, M. de Girardin dit Non.
Qui sera juge entre vous deux? N'ètes-vous pas tous deux égaux devant la justice : législateurs, loi et sanction ?
Double Babel et double cbaos !
Ces épouvantables maximes, tombées d'une plume qui a, comme la vôtre, beaucoup trop écrit pour le repos du monde, sont le dernier mot de la morale purement humaine, et je vous mets au défi de les réfuter.
Voilà donc où en arrivent nos modernes docteurs,
l.U) l.tTTHES A M. I>.-.I. l'HOlI)HON.
les lioiiiines qui .s(^ post'iit on .^uitliîs t*t on ins(ilutoui> des autres hoinmcjs !
Voilà ce qu'ils disent, voilà ce qu'ils pensent d'un(; société à la conduite de laquelle ils prétendent.
Pour eux, c'est une bande de loups dévorants, toujours prêts à s'cntre-détruire, et contre la rage desquels il n'est d'autre moyen de se défendre qu'un système d'assurances, une lij^ue des loups contre les loups.