DIXIÈME LETTRE
11 est ceftain, monsieur, que vous ne conviendrez pas du néant de votre système et que vous allez me dire : Si vous transgressez les lois, la société vous punira.
Bon ! nous y voici : le gendarme !
Cest la conclusion obligée ; c'est l'inévitable , la
dernière et la seule sanction de la justice purement
humaine.
\:i\ LETTRES
(( Entre individus de valeur égal»* et de prétentions pareilles, écrivez-vous (page 430 de votre troisième volume), il y a naturellement antagonisme, lutte, joute, loterie, agiotage, discorde et guerre. »
Je vous en fais mon compliment, c'est bien là, trait pour trait, la peinture du corps social ayant votre théorie pour base : un assemblage incohérent d'êtres à la fois législateurs^ lois et sanction. Comment établir l'ordre dans ce chaos, sinon par la force ? Malgré l'appui du bras divin, malgré la solidité d'un monument qui a ses assises morales dans le ciel, la société vacille, trébuche, elle peut à peine se tenir debout, — et vous prétendez Talfermir en lui enlevant son unique soutien? Vous lui ôtez ses béquilles, à cette pauvre société boiteuse, et vous lui criez :
— Marche l .^ Hélas! grand philosophe, son premier pas, sous votre conduite, serait le signal d'un casse-cou.
Par une incompréhensible aberration de votre esprit, vous proclamez la conscience humaine source de toute justice.
Or, la religion chrétienne, qui raisonne autrement que vous, heureusement pour l'éducation morale des
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peuple?, nous la présente comme un flambeau donné par Dieu à l'homme pour le guider dans le voya.ge de la vie. Le christianisme ne concentre pas comme vous ses yeux sur la fange terrestre: il les élève en haut vers la source de toute justice . vers la conscience éternelle et infinie, mère de nos consciences ; il s'illumine à ce loyer radieux d'où procèdent toute intelligence, toute morale, toute lumière.
Votre raison, faible étincelle du tlambeau divin, raison orgueilleuse, ingrate, méconnaît son origine céleste ; elle insulte la suprême Raison dont elle émane , elle ose se servir de la lumière même qu'elle a reçue pour outrager celui dont elle la tient.
Cette raison proudhonienne, athée, impie, insolente, prétend être le soleil du monde ; ell?, veut luire seule dans nos ténèbres et les dissiper. Pauvre folle aveugle ! Elle ne s'aperçoit même pas qu'elle n'est qu'un obscur reflet de l'intelligence divine.
Que diriez-vous, monsieur, d'une planète, errant çà et là dans l'espace, tout enivrée de sa lumière d'emprunt, et qui afficherait la prétention de régner seule au firmament et d'en être l'unique flambeau? Que diriez-vous si elle s'arrogeait le droit de présider à sa
propre gravitiitioii et si elle niait le soleil, dont elle réfléchit les feux sur un seul de ses hémisphères, tandis que l'autre reste plongé dans la nuit?
L'intelligence et la conscience humaine sont les planètes du monde moral. Sur elles tomhe le double reflet du soleil d'intelligence et de justice. On peut dire de Tàme de l'homme qu'elle est semblable à un astre opaque ; elle ne tire pas d'elle-même sa clarté. Jamais elle n'est éclairée sous toutes ses faces, et constamment un de ses hémisphères reste plongé dans l'ombre. En vain, monsieur, vous dites à la planète : (( Tu es le soleil ! » elle n'en est pas plus lumineuse.
Quand donc avez-vons surpris le flambeau de la conscience et celui de la raison s'allumant tout seuls par une illumination spontanée ?
Vous posez vous-même cet axiome : lîien ne se produit en vertu de rien. Quelle fut donc la vertu créatrice de la raison et de la conscience ? Comment résolvez-vous le grand problème de l'origine des choses ? Vous vous gardez bien d'en dire un seul mot, ô philosophe habile, mais sans franchise! Nous ne sommes pas dupe de ce silence : vous saviez bien que, si vous
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touchiez à l'énigme, le sphinx vous dévorerait, vous et votre système.
« La notion de Dieu, comme cause, dites-vous, est le fait d'une intelligence inexercée, n
Ft voilà le problème de la création résolu par le premier logicien des temps modernes.
0 Newton, Leibnitz, Bossuet, Descartes, Fénelon, Pascal! vous tous, grands génies, qui avez cru en Dieu , créateur et cause , vous voilà déclarés par M. Proudlion des intelligences inexercées! M. Proudhon seul a la logique assez puissante pour s'élever au-dessus de ces misérables questions de Dieu, de création, d'origine et defm, que vous vous appliquiez autrefois à résoudre. Il est vrai que cet aigle de l'argumentation ne sait pas d'où il vient, où il va, quel est Dieu, et même s'il y en a un ; quelle est l'àme, et même si nous avons une âme. Sa force de génie consiste, paraît-il, à tout ignorer de ce qui nous touche de plus près et à ne s'occuper d'aucun de ces mystères. En chercher l'éclaircissement est le fait d'une intelligence inexercée.
(( Questions oiseuses ! l'âme humaine ne pouvant
s'élever à la conception de Vabsolu. )>
Elle peut du moins s'élever, monsieur, jusqu'à re simple raisonnement : Toute chose qui n'est pas nécessairement éternelle est un effet ; tout effet suppose une cause. L'homme et l'univers n'étant pas nécessairement éternels sont des efi'ets. Une cause quelconque les a produits tels qu'ils sont. Cette cause nécessaire, tous les peuples, sauvajçes, barbares ou civilisés, l'ont adorée et lont appelée Dieu.
Vous avez l'aplomb d'invoquer le consentement universel comme preuve de la réalité de la justice, et vous le rejetez comme preuve de l'être par excellence.
Quelle admirable bonne foi I
Peut-être allez-vous m'objecter que Kant a détruit l'une après l'autre toutes les preuves de l'existence de Dieu admises jusqu'à lui. Que me font à moi les sophismes du père de l'école sceptique moderne ? Je sais quelqu'un qui a plus d'esprit que cet ergoteur allemand : ce quelqu 'un-là, c'est tout le monde.
D'ailleurs, le philosophe dont vous invoquez le témoignage, après avoir dénié à Dieu le droit d'être, ou à l'àmc celui de s'élever jusqu'à Dieu, ne fut-il pas
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contraint, par une éclatante contradiction, d'en appeler solennellement à cette cause première qu'il repoussait? Une fois les fondements de sa doctrine creusés dans le sable mouvant du doute, il s'aperçut que l'édifice craquait de toutes parts et se hâta de lui donner Dieu pour couronnement. Ainsi que vous, il le rejetait comme source de la justice; mais il ne tarda pas à reconnaître que, sans Dieu, la justice manque de sanction.
Athée dans sa Critique de là Raison pure, Rant devient théiste dans sa Raison pratique.
Or, si vous reconnaissez à la première une si haute valeur, pourquoi faire fi de la seconde ? C'est la même plume qui écrivit ces deux traités, c'est la même intelligence qui les dicta.
Mais vous êtes plus radical, monsieur, que le fils du sellier de Rœnigsberg. Vous marchez sur les traces des athées du xviii^ siècle, des Diderot, des d'Alembert, des Condorcet, des Clootz, des Marat; vous les proclamez les pères de la Révolution, et, par conséquent, les vôtres. 11 vous convient d'asseoir l'humanité sur elle-même, de la construire avec elle-même, de la couronner par elle-même, et vous ne voulez pas faire à Dieu l'aumône d'une mention, d'un souvenir. Vous
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lui refusez net la faveur de tracer les quatre lettres de son nom sur le fronton de rédifice.
« Le nom et le souvenir de Dieu sont une peste, un souffle malfaisant qui porte avec lui l'immoralité et la mort. »
Triste blasphémateur !
Vous vous donnez des peines infinies pour échapper à Dieu ; vous fermez l'œil pour ne pas le voir; vous le poursuivez des plus grossières injures; vous l'appelez le MAL, vous l'appelez le diable; vous déclarez à la face de ce soleil qu'il a créé, comme il vous a créé vous-même, qu'il n'est qu'injustice, immoralité^ sottise et lâcheté; vous fuyez au fond des enfers pour échapper à cette impérissable clarté qui vous poursuit, et au moment où vous vous croyez à l'abri, dans la hame et dans les ténèbres, elle éclate de tous ses rayons, et vous vous trouvez face à face avec Dieu!