HUITIEME LETTRE
I Ainsi, monsieur, le monde ressemblait à une pyramide, dont Dieu était la base : vous renversez la pyramide d'un coup de plume, et vous la posez sur sa /pointe.
C'est un joli tour de force !
l Nouveau Titan, vous entassez sophismes sur blaspbèmes, vous escaladez le ciel, vous en chassez le maître. Dès à présent, et grâce aux trois volumes publiés chez Gai^nier frères, il est défendu au Créateur de s'occuper de ses créatures et de leurs actes. Vous
Tiicz à Dieu tout tliuit à notre reconnaissance et à notre adoration. Traiichons Ut mot, vous niez Dieu luinienie, car un Dieu sans providence n'existe pas.
(( De quoi Dieu se mêle-t-il ? » vous écriez-vous avec une brutalité de langage qui donne le frisson, et avec une audace qui fait songer involontairement à la foudre vengeresse : (iDieu s'intéresse-t-il aux fonctions de mon organisme? Pourquoi s'intéresserait-il plus à ma vie morale ? )>
Bravo, monsieur, bravo !
Cette assimilation de la vie spirituelle, de la vie de l'àme aux brutales fonctions de l'organisme animal est d'une convenance parfaite. On reconnaît, le tact du père de la Justice et le soin qu'il prend de la dignité de sa fdle.
Pardon de vous avoir arrêté en si beau chemin. Je vous laisse poursuivre :
(( Qui nous délivrera de Vimmortalilè de l'âme et de VElre suprême? Qui nous débarrassera de l'adoration et de Vautorité? Nous ne savons j)lus philosopher, nous en revenons toujours à notre vomissement. »
Notre vomî55emenï c'est Dieu.
(« Saurons-nous mettre bientôt enfin hors de la phi-
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losopliie morale toutes ces hypothèses d'aulre vie, de grand maître de nos destinées ; puis, cette élimination opérée, nous occuper de ce qui nous regarde? »
Éliminer Dieu et la vie future pour nous occuper de ce qui nous regarde compose vraiment un assemblage de mots superbe, plein de sens et de logique.
Le fait est que l'existence de Dieu et la réalité d'une autre vie ne nous regardent en aucune façon.
Holà, bonnes gens, de quoi vous occupez-vous? Que l'univers se soit créé lout seul, que Thomme ait poussé tout à coup, au pied d'un arbre, comme un champignon, ou que l'un et l'autre soient l'œuvre d'un créateur commun, dormez en repos, — il n'y a rien là qui doive vous causer la moindre alarme. Que l'homme, né d'hier, retombe demain dans le néant, ou que Dieu lui ait imposé la vie comme une épreuve, au sortir de laquelle la récompense ou le châtiment l'attendent,— c'est une chose d'un intérêt plus que médiocre. Que nous soyons tout entiers boue et matière, ou que le Créateur nous ait doués d'une âme immortelle, — à quoi diable allez-vous songer, je vous prie? Ce sont autant de questions entièrement dénuées d'intérêt , des questions qui ne vous regardent pas.
iiO LETTRES
• 11 faut l'avouer, inonsi«iUi- : depuis l'iitipur xviil'' siècle, le siècle de Voltaire et de la Dubarry, le siècle du baron d'Holbach et de Marat, la France n'avait pas entendu prêcher d'aussi étranges , disons le mot , d'aussi abominables doctrines.
Ainsi nous voilà retombés dans les bas-fonds du matérialisme athée. Nous ne pouvons toucher Dieu de nos mains, le voir de nos yeux : donc il n'existe pas, ou du moins nous serions absurdes d'aller à sa recherche. Dieu c'est ï absolu, et vous avez horreur de V absolu, monsieur le philosophe.
(( Toute chose absolue, dites-vous, étant au-dessus de la portée de ma raison, je ne dois pas m'occuper de l'absolu. »
Qu'on vous parle de l'àme : absolu !
Qu'on vous parle de la création : absolu !
Matière, vie, conscience, toujours et partout l'absolu. Vous le voyez à droite, vous le voyez à gauche, vous le voyez par devant et par derrière ; il vous poursuit, vous en rêvez, il vous donne le cauchemar. L'absolu est le père de tous les maux, comme vous êtes le père de la Justice.
Il n'y a rien là que de fort simple, puisque V absolu c'est Dieu, et que Dieu c^est le mal.
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Vous voyez, nous sommes en plein dans vos doctrines.
A la page 182 de votre second volume, je trouve cette phrase curieuse :
(( La science doit éliminer l'absolu avec le plus grand soin. Elle n'a pas droit de s occuper des substances, bien qu'elle les suppose, et elle n'a pas le droit de les nier, bien que l'observation ne lui en ait rien appris. )) < •
Ce qui revient à dire, si je vous comprends, que la science n'a pas le droit non plus d'affirmer les substances. En effet, puisque Vobservatmi ne lui en a jamais rien appris, comment pourrait-elle les connaître? Pauvre science humaine, elle est vraiment dans un étrange embarras ! Le monde des substances tout entier lui échappe, et à la porte du monde des absolus, inabordable Éden, veille l'archange Proudhon, armé de sa plume flamboyante.
Que devient alors cette malheureuse science et que lui reste-t-il d'accessible? Les relations des substances, les rapports, les phénomènes, — piètre lot! Mais qu'y faire? Selon vous, monsieur, c'est là tout ce que la raison peut atteindre.
Franchement, vous avez une manière étranj^e de relever la dij^aité de l'homme, rahaissée par le spirituaUsme.
Amsi, d'une part, le matériaUste dit :
«Tu iras jusqu'à la constatation du phénomène, et là doivent s'arrêter tes efforts. Le monde des substances échappe à tes recherches : pourquoi prendre ton vol et t'élancer dans les sphères interdites ? Replie tes ailes et reste sur la terre ; il t'est défendu d'aller plus i loiriy non procèdes ampliiis.n
D'un autre côté le spiritualiste dit :
u Prends ton essor et monte jusqu'au pied du trône de Dieu ! Cherche, scrute, observe. Le maître de toutes choses a bien voulu soulever pour toi un coin du voile qui recouvre le monde imisible, et la raison, flambeau de la philosophie humaine , sert à guider l'homme vers la foi, flambeau de la philosophie; divine. »
Eh bien, répondez : lequel du spirituaUste ou du } matérialiste se montre le plus soucieux de la dignité de l'homme? Lequel préconise d'une façon plus mer^î veilleuse les facultés de la raison? Puisque la vérité': vous échappe, quoi que vous fassiez, à vous partisan du scepticisme, veuillez me dire comment vous avez -.
A M. r.-J. rROUDHON. 113
routrecuidance d'écrire une lii^no, une seule, quand il s'agit du monde des réalités métaphysiques?
Parlons bas, et dites-moi ce que devient votre fameuse JUSTICE, avec ce beau système.
Hélas! comme tout le reste, elle tombe à l'état de pure relation, de simple phénomène!
Ne voilà-t-il pas une Justice bien assise?
Vous passez, monsieur, pour un logicien de première force, et je me demande sur quelle base vos amis établissent cette réputation singuhère.
a La Justice, dites-vous, est une science expérimentale, )) — comme la chimie, sans doute, comme la physique, comme les sciences naturelles? Vous ajoutez : a La conscience de l'homme, avant l'excitation de la société, est vide, sans connaissance du bien et du mal . ))
Que devient alors votre théorie de l'/mmanence, base de votre prétendu système moral ?
Si la Justice est immanente dans lame humaine, qu'a-t-elle besoin du concours de l'expérience, et
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romniiMit l'àimj est- clic vide et sans connaissance du bien et du mal? Dès que l'expc^riencc seule peut nous enseigner la Justice, à quoi bon l 'immanence de la Justice?
Voyons , tirez-vous de ce dilemme , grand logicien !
Sur ma parole, vous et vos pareils, vous êtes d'étranges instituteurs des peuples. Que savez-vous, et que pouvez-vous nous enseigner? Nous vous demandons : Y a-t-il un Dieu ? quel est-il? Vous nous répondez : — Je l'ignore.
Avons-nous une âme? quelle est sa destinée? — Je l'ignore.
Cette vie terrestre est-elle le seul but de la création, où n'est-elle que le prélude d'une autre vie? — Je l'ignore.
Vous ignorez tout ce qu'il y a, pour l'homme, de plus essentiel à connaître, et vous prétendez être seul de force à l'instruire. C'est une prétention qui est au moins discutable, et qu'un enfant de sept ans ne vous verrait pas aflîchcr sans vous rire à la barbe, monsieur le philosophe.
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Mais, joubliais pardon!.... Vous estimez toutes
ces questions futiles. C'est de V absolu. Quand vous avez prononcé ce mot, vous vous rengorgez et vous tirez l'échelle. Sous le spécieux prétexte de nous élever à la dignité de notre moi^ vous circonscrivez notre existence morale, vous l'enfermez dans les étroites limites de l'horizon terrestre. Vous rapetissez notre âme, ou plutôt vous l'anéantissez; vous lui coupez les ailes, vous lui défendez toute pensée, toute aspiration vers l'infini. Vous dites à l'homme en lui montrant la terre :
— Voilà ton seul, ton unique domaine. Tu y es né, tu y respires^ tu y mourras et tu y pourriras. Il n'y a pour toi ni ciel, ni Dieu, ni autre vie.
Merci bien !
Et vous appelez cela, monsieur, relever la dignité de notre nature?
— 0 homme ! tu es le roi de l'univers. Ta raison ne doit succomber devant aucune autre raison. Tu es le bien, tu es la Justice, tu es roi, tu es Dieu !...
Et à ce roi, vous élevez un trône de boue; à ce Dieu, vous offrez la terre pour ciel; à cette raison superbe,
1i6 LETTRES
VOUS doniioz le scepticisme pour critérium, le doute pour piédestal?
Vous retranchez l'Etre suprême, vous faites le monde orphelin, selon la belle expression de l'auteur des Becherches sur la vertu (1) : rien de surprenant si la vérité vous échapp(% si vous vous débattez dans l'incertitude, et si à toute question transcendantale vous répondez par ce mot de Montaigne :
(( Que sais-je ? »
Eclaireur maladroit, vous éteignez le Ikimbeau, e( vous vous plaignez de ne pas y voir.
(( Tout État, dit Rivarol, est un vaisseau mystérieux qui a ses ancres dans le ciel, n
Cette pensée du brillant écrivain s'applique avec autant de justesse à l'humanité en général et à l'homme en particulier. Notre âme aussi est un vaisseau qui a ses ancres dans le ciel, et nos facultés, nos aspirations, notre être moral tout entier sont autant de liens qui nous attachent à Dieu.
Armé de la hache à deux tranchants de la matière
{[) Shaflcsbun.
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et de l'athéisme, vous venez couper brutalement ces liens et rompre le câble qui attache le navire au port. De votre souffle funeste, vous éteignez le phare qui brille là-haut pour chacun de nous. Il vous plaît de lancer le bâtiment au hasard des orages et des tempêtes; vous vous écriez avec un aplomb philosophique admirable :
— Vogue, humanité, vogue sur l'Océan delà vie! Sois à toi-même ton propre pilote. Que ton œil, constamment abaissé, ne s'élève point pour contempler le phare trompeur du ciel, et que la boussole de ton intelhgence ne se tourne point vers l'étoile polaire de l'absolu. Boussole, phare, étoile, tu portes tout au-dedans de toi-même. L'Océan est ta seule patrie. Vogue encore, vogue toujours, sans te demanderd'où tu viens et où tu vas I
Quand deux navires, monsieur le philosophe, se rencontrent sur la grande route de la mer, les capitaines se hèlent du haut de la dunette et ils échangent cette triple question :
— D'où venez-vous ? Où allez- vous ? Que portezvous ?
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Passagers d(i la vie, nous nous posons la même formule: D'où venons-nous, de Dieu ou du néant? Où allons-nous, à Dieu ou au néant? Que portons-nous ? Sommes-nous pure matière ou matière et esprit ? Qu'est-ce que notre conscience ? Qu'est-ce que la Justice?
— Absolu que tout cela, répondez-vous; j'ignore l'absolu!
Et c'est au nom d'une pareille ignorance, monsieur, c'est en vertu de cette négation, c'est appuyé sur ce doute, que vous osez prendre la barre du gouvernail de l'humanité?
Arrière, sceptique menteur, pilote imprudent !
Laissez ce gouvernail à d'autres mains. Vous nous conduisez droit aux abîmes.