‹ Lettres à Monsieur P.J. ProudhonChapitre 12 sur 36 · ONZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

ONZIÈME LETTRE

Sortons un instant du chaos de cette œuvre, où vous entassez pêle-mêle, antiquaire maladroit, le? armes couvertes dérouille, émoussées, brisées, que dix-huit siècles ont fournies à larsenal irréligieux pour combattre la religion du Christ, sans la vaincre, — et revenons à voire prologue.

Vous y tracez un tableau de la société moderne, qui ne manque, je dois le dire, ni d'exactitude, ni de ressemblance.

iAA LETTRES

Oui, monsieur, la société ne sait plus où elle va.

Oui, le DOUTE LA TUE !

Semblable au ver qui se glisse à l'intérieur d'un fruit et le ronge, le scepticisme pénètre dans le cœur du siècle, et menace de le dévorer jusqu'à la dernière fibre.

Morale, Religion, Politique, tout a subi l'influence de ce funeste dissolvant. C'est pénible à dire, mais il n'est pas une seule de nos institutions, pas un seul des principes, fondements primordiaux de l'édifice social, qui ne soient entamés, flétris, dégradés, souillés par la morsure de ce ver rongeur.

(( Sous l'action desséchante du doute (je cite vos propres paroles), et sans que le crime soit devenu plus commun, la vertu plus rare, la moralité française est détruite dans son for intérieur. Il n'y a plus rien qui tienne, la déroute est complète. Pas una institution que l'on respecte, pas un principe qui ne soit nié, bafoué. Plus d'autorité ni au temporel ni au spirituel. Partout les âmes refoulées dans leur moi, sans point d'appui, sans lumière. Nous n'avons plus de quoi jurer ni sur quoi jurer. Avec le sens moral, l'instinct de conservation lui-même est éteint. La direction générale livrée à l'empirisme ; une aristocratie de bourse

se ruant sur la fortune publique ; une classe moyenne qui se meurt de poltronnerie et de bêtise ; une plèbe qui s'affaisse dans l'indigence et les mauvais conseils ; la femme enfiévrée de luxe et de luxure, la jeunesse impudique, l'enfance vieillotte : tel est le profil de noti'e siècle, n

Passant ensuite en revue chaque institution, chaque doctrine politique, vous les cinglez à tour de rôle de votre fouet brutal.

La Centralisation? — a C'est Paris qui, avec ses administrations, ses compagnies, ses plaisirs, son parasitisme, absorbe et dévore la France. »

Le Parlementarisme? — a II a trahi tous les partis, plaidé toutes les causes ; il a donné le spectacle des plus honteuses palinodies. »

La Philosophie ? — (( Elle a déserté le culte de la Raison et de la matière , pour se vautrer dans le spiritualisme, négation de la Justice. »

L'Économie politique? — a Elle s'est faite la complaisante du privilège, elle a toujours été du côté du plus fort. »

La littérature ? — u Fille de la Révolution par Voltaire,

Jeaii-Jacques Rousseau, Volney, Beaumarchais, elle a renié sa mère. Tour à tour classique ou romantique, religieuse ou licencieuse, elle est morte à l'heure qu'il est. »

La Démocratie? — a Elle méconnaît son origine et bafoue Diderot, Condillac, Voltaire, tous les Pères et les Docteurs de la Révolution. En 1848, elle s'est trouvée sans vertu, sans génie et sans souffle. »

Il n'est pas jusqu'au socialisme, au glorieux socialisme, dont vous êtes l'adepte le plus fervent, qui ne reçoive son coup de boutoir. — « Le socialisme, ditesvous, a été tour à tour sentimental, évangélique, tliéocratique, éroticobacliique, omnigame. Il est devenu k bancocratie.y)

Après avoir débuté par cette amère et virulente satire de la société moderne, vous ajoutez :

(( Est-ce là une existence? Ne dirait-on pas plutôt une expiation? Le bourgeois expie, le prolétaire expie ))

Vous y êtes, monsieur le philosophe ; arrêtonsnous là.

Oui, c'est une expiation, une expiation terrible.

Notre (^royance, à nous autres chrétiens, est que cliaque individu reçoit dans une autre vie la peine ou la récompense de ses actes mauvais ou bons; mais nous croyons aussi que les peuples, dès ce bas monde, sont récompensés ou punis pour leurs vertus ou pour leurs crimes collectifs.

Donc, la société moderne expie.

Elle expie les doctrines fatales du dix-huitième siècle, de ce siècle irréligieux, révolutionnaire, que vous comblez d'éloges, et dont elle est la fille ; elle expie les forfaits exécrables de cette révolution d'où elle est sortie et qui l'a baptisée dans le sang; elle expie ses erreurs, elle expie ses crimes contre elle-même et contre Dieu.

Chateaubriand a dit quelque part que l'humanité conserve du souvenir du déluge une mélancolie dont elle n'a jamais pu se guérir. De même la société française, à peine échappée au déluge sanglant de 93, 3st atteinte d'un mal analogue en se rappelant le désastre.

La France est triste.

N'en soyez point surpris, monsieur : elle porte le

deuil de toufos les nobles tètes moissonnées par la hache du bourreau.

(( L'esprit a perdu sa clarté ; le cœur n'a plus de joie. Nous nous sentons dans le brouillard, nous trébuchons en cherchant notre chemin. De nos jours la gaîté est une chose rare, même chez la jeunesse. »

Ainsi parle Saint-Marc Girardin.

Déjà lord Wellington disait de nous, en 1815 :

(( Cette nation n'a pas de principes. »

Et Royer-Collard ajoutait :

(( Notre société tombe en poussière. Il ne r<;ste que des souvenirs, des regrets, des utopies, des folies, des désespoirs. »

La France expie !

Ouvrez avec nous les grandes annales de l'humanité. Sur chaque page on trouve la preuve d'une longue et funèbre expiation.

Vous le proclamez vous-même bien haut : l'histoire n'est, en grande partie, qu'une interminable liste d'erreurs, d'oublis de la justice, de turpitudes, et trop souvent de crimes. Tour à tour elle est rouge de sang ou souillée de boue. Les chapitres qui racontent les

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vertus, les nobles actions, les faits exempts de reproches sont, hélas ! trop peu nombreux.

Et vous n'êtes pas frappé de ce phénomène étrange? Vous n'en concluez pas que l'humanité porte en ellemême un principe morbide, une cause latente de dégénérescence? Vous niez la chute primitive, seule clé de tant d'énigmes, seule explication possible des mystères d'iniquité, de perversion, de malheur et de ruine dans la vie des peuples comme dans celle des individus?

Pour un bon fruit, monsieur, l'arbre social en porte dix mauvais.

Ses branches s'étiolent, périssent et tombent les unes après les autres; son feuillage, ici verdoyant, partout ailleurs languit et se dessèche, — et vous en inférez que ses racines sont saines , qu'elles ne renferment aucun principe originel d'altération et de mort ?

(( La faute en est à Dieu, dites-vous. C'est l'idée de Dieu et de la justice basée sur Dieu qui a produit tout

le mal. )>

Ainsi, voilà Dieu devenu le bouc émissaire du monde.

; Que diriez-vous d'un horticulteur qui, voyant ses

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arbres dépérir, on accuserait le soleil, c'cst-<à-clire Ift principe même de la vie végétale, au lieu de fouiller la terre et d'interrof^er la racine des arbres malades ?

Dieu est le sobùl du monde moral; il est le principe de la vie de l'âme.

Je vous conseille, monsieur, d'aller faire un cours d'borticulture appliqué à la philosophie.

Ahl le doute nous tue!

Et d'où nous est-il venu, ce doute? Quel souffle empesté nous apporte avec lui ce choléra des intelligences? Le mal nous dévore : qui nous a inoculé ce mal terrible... qui? sinon vous et ceux qui vous ressemblent.

Je vous cite une seconde fois:

(( Pas une institution que l'on respecte; pas un principe qui ne soit niéy bafoué. Plus d'autorité ni au temporel ni au spirituel. »

Et qui donc, je vous le demande, excite chaque jour la société moderne à se dégager de tout respect pour les institutions, à nier, à bafouer tout principe? Qui lui enseigne la révolte contre toute autorité? Qui détruit tout équilibre? Qui imprime à la France (veuillez

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nous le dire,ô grand philosophe !) ces violentes oscillations, grâce auxquelles on ha voit tour à tour s'incliner d'un pôle à l'autre et passer successivement, à intervalles périodiques, de l'anarchie à la compression d'un bras victorieux?

Oui nous a lancés dans la voie funeste du scepticisme pohtique et moral? Qui nous donne l'exemple de ce mépris raiUeur, insolent, haineux, ennemi de toute espèce de pouvoir?

Ah! vous demandez qui a détruit le respect?

La question, dans votre bouche, est audacieuse. Que faites-vous donc autre chose, je vous prie, du commencement à la fin de cet énorme livre imprimé chez Garnier frères? Sans parler de l'autorité temporelle dont je n'ai pas à m 'occuper ici, comment traitezvous l'autorité sphûtuelle ? Dans quelle page de votre œmTe n'est-elle pas niée, bafouée? Où s'arrêtent vos sarcasmes ? Jusqu'où ne portez-vous pas le manque de respect et le mépris? Devant quelle dignité, devant quelle majesté de la terre ou du ciel vous inclinezvous ?

Insulteur frénétique, vous allez jusqu'à prodiguer l'outrage à la Majesté des Majestés.

De votre main sacrilège, vous souffletez Dieu.

Et VOUS déplorez que toute institution, toute autorité, tout principe soient niés, bafoués ? Et vous pleurez le respect qui s'en va!

Larmes inconséquentes, larmes hypocrites, larmes de crocodile.

Celui qui ébranle les coloimes d'un édifice est doublement mal venu de se plaindre quand cet édifice chancelle.

Du reste, monsieur, tous ces désordres de l'intelligence remontent plus haut que vous, et, pour les produire, on comptait, avant la vôtre, une foule de personnalités agressives. L'orgueil humain se résigne difficilement à porter le joug. Sans cesse il a réagi contre l'autorité divine et contre les pouvoirs d'ici-bas.

Il y a trois cents ans, la Réforme déploya sa bannière hostile, secoua le joug de l'autorité spirituelle et inaugura le règne de l'anarchie religieuse.

Vint le dix-huitième siècle, qui fut à la fois le plus vantard de philosophie, le plus fanfaron de sagesse, le plus infecté de corruption; siècle du sarcasme et du persiflage, siècle dont l'aurore se leva dans la boue et dont le dernier soleil se coucha dans le sanc:.

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Au dix-huitième siècle appariient la plus lourde part de responsabilité dans notre décadence morale.

• Le sarcasme détruit, il n'édilie pas; il ne fait rien naître, il tue.

De sarcasme en sarcasme on en vint à tout démolir, et le persifflage impie du sieur Arouet de Voltaire, — un de vos hommes ! — amena le plus effroyable chaos qui ait épouvanté le i^lobe depuis Tère géogonique. Les mots fins et musqués des beaux esprits Pompadour aboutirent aux formidables railleries, aux funèbres jeux de mots des massacreurs de septembre et aux aboiements sanguinaires des tricoteuses républicaines, ignobles prêtresses de la mort.

L'Encyclopédie engendra Danton, M. de Voltaire engendra Marat.

Un jour, sous la figure d'une prostituée, la Raison monta sur les autels pour s'ofirir à elle-même de l'encens et des adorations : ce jour-là, le peuple perdit le I respect dû à Dieu.

Un autre jour, le bourreau put mesurer la taille d'un roi couché sur la planche d'une guillotine : ce jour-là, le peuple perdit le respect dû à l'autorité.

Lorsque les volcans de Java entrent en éruption, disent les voya^^eurs, la terre tremble au loin, la mer bouillonne et bat le rivage de ses vagues furieuses, Ui soleil se voile de nuages sanglants; une nuit profonde enveloppe le ciel de ses ombres sinistres ; des torrents de poussière, chassés par un souffle impétueux, s'en vont, à une distance de plusieurs centaines de lieues, couvrir l'Océan et les îles lointaines, pendant que les Ilots d'une lave ardente portent partout le ravage et la terreur.

Ainsi fut-il du volcan révolutionnaire.

La commotion qu'il a imprimée au sol européen dure encore, et le tremblement de terre a été si violent que nous en ressentons le contre-coup, à soixantedix années de distance. Les nuages qui voilèrent alors le soleil de la Justice ne sont pas dissipés, la nuit du doute nous couvre de ses ténèbres.

Nous ne savons quelle route suivre, et nous nous débattons anxieusement dans une lugubre et universelle angoisse.

Depuis le jour de la catastrophe, la société trébuche

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cl manque d'assises ; on ose à peine se mouvoir sur le sol volcanique.

Et vous demandez, monsieur, pourquoi ii n'y a plus n'en qui tienne, pourquoi la déroule est complète? Mieux que personne vous devez le savoir, vous qui continuez l'œuvre de bouleversement, vous qui proclamez la Révolution de 93 l'ère nouvelle de l'humanité, la MÈRE DE LA JL'STICE Étrange et sinistre justice !

Au lieu de balance, je vois dans ses mains une guillotine.

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