‹ Lettres à Monsieur P.J. ProudhonChapitre 13 sur 36 · DOUZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DOUZIÈME LETTRE

Un vrai loççicien, monsieur, peut-il se contredire ?

Autrefois cela n'était pas permis. On regardait comme une chose déshonorante pour un philosophe de penser noir et hlanc sur le même sujet, de parler pour et contre sur la même question, de soulïler alternativement le chaud et le froid sur la même assiette, comme le convive de la fable.

Nos pères étaient si naïfs î

IGO LETTRES

Aujourd'liui nous sommns dans le sièclo, dos libres penseurs, ot l'on n'a plus autant de scrupules.

Toutefois, monsieur, permettez-moi de vous Ui faii'C observer, quand onse nomme Pierre-Joseph Proudlion, quand on passe pour un ar^umentateur de premier elioix, quand on piétine avec une logique en sabots sur les hommes et sur les choses, on peut se contredire çà et là pour montrer son indépendance, et aussi pour tromper adroitement le lecteur, si le besoin d'une déduction exceptionnelle se fait sentir ; mais ce petit système est inapplicable lorsqu'il s'agit d'un sujet grave, d'une question fondamentale.

On s'expose alors à tomber dans son propre piège, et des contradictions de ce genre deviennent une poignée de verge entre les mains de l'adversaire.

Vous voilà dans une joHe situation, monsieur î

Page 20 de votre tome premier, vous dites :

(( L'Eglise a succombé dans toutes ses luttes, depuis Jésus -Christ jusqu'à Pie IX ; elle compte ses années par ses désastres. »

Et plus loin, page 26 :

(( Tandis qup les églises dissidentes tombent en dis-

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solution, l'Église catholique en recueille les débris et se reforme sans cesse. »

Avouez-le, c'est là une singulière faconde succomber et d'essuyer des désastres. Il y a dix-huit siècles et demi que l'Église succombe de la sorte. De désastres en désastres, elle en est arrivée à compter ses adeptes par centaines de million? et à régner sur tous les peuples, dans tous les climats.

Et d'une !

Pages 26 et 27 :

« L'Église n'a que le souffle, et ce souffle est plus vivace que toutes les énergies qu'elle a vu naître, plus fort que toutes les institutions qui se sont formées hors d'elle en l'imitant — L'Église est indestructible. »

A la page 147 :

(( .... Puis donc qu'après dix-huit siècles d'existence, la rehgion chrétienne se trouve dans le même cas où se trouva, après deux mille ans de durée, l'église polythéiste qui périt parce qu'elle n'avait pas de morale, elle est perdue. »

Je vous en prie, monsieur, ayez la bonté de m'expliquer comment une institution est indestructible

quand elle est perdue ^ ou comment elle est perdue quand elle est indestructible?

Ce problème passe la portée de ma faijjlc conception .

Et de deux !

Vous dites encore :

(( L'éi^lise de Rome est la seule légitime, et si l'àmn humaine proteste contre elle et la harcèle de ses attaques incessantes, c'est que l'àme humaine, bien qu'elle se dise reliiçieuse, ne croit au fond qu'à son propre arbitre et qu'elle estime sa justice plus exacte et plus sûre que celle de Dieu, — La Religion et la Justice sont incompatibles. »

Sans m'arrêter à discuter cette justice de l'âme humaine plus exacte et plus silre que celle de Dieu, proposition ridicule et blasphématoire, ainsi que je l'ai démontré plus haut, je me hâte d'en appeler de vousmême à vous-même.

a LaRehgion, dites-vous ailleurs, est le fruit des entrailles de l'humanité ; c'est la créalion de la conscience universelle. Le christianisme est le monument le plus grandiose du génie et de la vertu de l'humanité. »

A la bonne heure ?

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Voilà cette Religion, incompaltble ai^ec la Justice^ déclarée par vous la création de la conscience universelle et le monument le plus grandiose de la vertu de V humanité.

C'est consolant, mais c'est incompréhensible.

Peut-être voulez-vous dire que la Justice incompa» tible avec la Religion est aussi incompatible avec la conscience unverselle, dont la Religion est la création, et avec la vertu de l'humanité dont elle est le monument le plus grandiose : en d'autres termes que Justice^ conscience et vertu sont incompatibles.

La conclusion serait joUe!

Mais alors que deviendrait votre système? Que deviendrait l'âme de l'homme et sa justice p/ws exacte et plus sûre que celle de Dieu?

Vous manquez de confiance en votre théorie. Prenez donc garde, la vérité se fait jour malgré vous.

Et de trois î

Deuxième volume, pages 41 et suivantes : {( La science des mœurs et l'efficacité du sens moral ne peuvent naître que par la cessation du mythe, par le retour de Vâme à soi, ce qui, à proprement parler, est la fin du règne de Dieu. »

« ..... Celte source de tout bien et de toute sainteté

que râmc religieuse appelle son Seigneur, son Christ, son Père, c'est clle-mcnie qu'elle contemple dans l'idéal de sa puissance et de sa beauté. »

(( Heureux celui qui est parvenu à séquestrer

de son esprit la pensée de l'absolu (lisez Dieu) ! Il a brisé le joug de V hypocrisie et conquis de ce chef un pricilége d'impeccabilité. »

(( Toute action se rapportant à Dieu est égoïste, n

0 homme, te voilà prévenu!

Crois en Dieu, rapporte à Dieu tes actions comme à leur fm, tu ne seras qu'un égoïste et un hypocrite. Au contraire, hrise le joug de Dieu; en d'autres termes, ne crois pas en Dieu, ou du moins agis comme s'il n'était pas, et tu auras conquis un privilège d'impeccahilité:

Mais à quoi bon réfuter cette monstrueuse théorie?

Cherchons bien, nous n'aurons pas de peine à trouver dans votre livre, ici où là, des armes pour vous battre. En votre qualité de logicien, vous n'avez pu consciencieusement vous dispenser de dire oui e\. non sur la matière.

— Çà, monsieur Proudhon, que pensez-vous de ce que monsieur Proudhon vient de dire ?

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— Je pense que c'est une déplorable erreur!

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