‹ Lettres à Monsieur P.J. ProudhonChapitre 16 sur 36 · TREIZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TREIZIÈME LETTRE

Malheureusement ceux qui ont acheté , avant la saisie, les trois volumes auxquels vous nous forcez de répondre ne les enterrent pas.

Ils font à cette œuvre immorale une propagande active* On traduit votre livre en Allemagne, en Italie, dans toutes les régions où l'on peut à coup sûr, en semant l'impiété, faire naître les troubles politiques et les tempêtes révolutionnaires;

ISO LETTRES

Vous le dites vous-même : l'Éj^lise et la révolution ne peuvent vivre simultanément qu'à la condition de se fondre ensemJjle et de se subordonner l'une a l'autre, double bypotlièse inadmissible selon vous.

Donc, il faut, de toute nécessité, que rÉgiise disparaisse ou que la révolution meure.

•Là-dessus, vous vous écriez :

(( C'est la révolution qui survivra, c'est à la révolution qu'appartient l'avenir ! »

Et, sans plus de retard, vous entrez en campagne contre l'Église.

Proudhon s'en va-t-en guerre.

Armé de vos trois énormes volumes, vous menacez le catholicisme de cette lourde massue, — le catlioli-' cisme que vous avez soin de proclamer en même temps le fruit de la plus longue et de la plus savante élaboration de Vesprit humain^ — la plus complète^ la plus éclatante manifestation de Vessence divine, — là seule religion qui sache adorer Dieu, — celle dont le dogmatisme, la discipline, la hiérarchie, le progrès.

réalisent le mieux le principe et le type théorique de la société religieuse^ — celle qui a le plus de droit au gouvernemenl des âmes.

Ce même christianisme dont vous avez dit qu'il est la pensée la plus haute^ le système le plus vasle^ conçu et organisé parmi les hommes, et que tout à l'heure vous appchez sublime, vous le bafouez, vous le soufletez, vous le couvrez de boue ; vous fulminez contre lui un réquisitoire de dix-huit cents pages ; vous lui déniez toute vertu, vous le chargez de tous les crimes.

A vous entendre, le christianisme n'a jamais rien compris à l'homme ni à la société. Il perd tous les peuples, il corrompt nos mœurs.

« Le christianisme est sans justice. En effet, comment aurait-il une justice, puisqu'il croit en Dieu? )>

Ceci est péremptoire et je n'insiste pas.

Vos autres arguments sont de la même force.

En votre qualité de père de la justice, vous vous en allez ramassant ça et là dans les égoûts de l'histoire de petites anecdotes scandaleuses, plus ou moins apocryphes ; vous les aiguisez en flèches, que vous trempez dans votre fiel, comme le Malais trempe son criss

dans un suc vénéneux, ot vous les décochez une à une contre l'Église.

A chaque fait, à chaque anecdocte, à chaque poif^née de boue que vous prenez dans le cloaque pour la lui jeter à la face, vous vous écriez triomphant :

(( Voilà les fruits de la morale religieuse et de la justice basée sur Dieu ! »

Si vous venez à rencontrer sur votre chemin un être infâme, un criminel de premier ordre, vous ne manquez jamais de gratifier quelque religion de ses forfaits.

a Néron, Héliogabale et Claude étaient des dévots. Ravaillac, Jacques Clément étaient des saints, n

Ce qui veut dire :

Si Claude , Héliogabale et Néron se révélèrent comme des monstres de cruauté et de folie, ce fut parce qu'ils étaient dévots. Si Jacques Clément et Ravaillac assassinèrent l'un Henri III, l'autre Henri IV, ce fut parce qu'ils étaient des saints.

Donc, Dieu c^esl le mal; donc la religion et la justice sont incompatibles.

Admirable façon de raisonner, qui vous gagnera nécessairement l'estime des gens honnêtes.

J'abandonne Héliogabale, Néron et Claude au pa-

ganisme, puisque le paganisme a jugé convenable de célébrer l'apothéose de ces trois phénomènes du crime, et je ne veux même pas m'enquérir si des scélérats de cette trempe furent dévots, — dévots étranges, bien dignes des divinités qu'ils adoraient !

Mais où avez'vous vu que le catholicisme ait jamais placé les Ravaillac et les Jacques Clément dans son martyrologe et les ait honorés comme des saints ?

Le christianisme, partout et toujours, n'a-t-il pas abhorré l'assassinat ?

Votre amour pour la Justice vous fait dire, en vérité, de singulières choses et vous pousse à d'étranges calomnies.

C'est ainsi que vous marchez, monsieur, confondant sciemment les principes et les fautes commises contre ces mêmes principes, la Religion et les crimes accomplis contrairement aux préceptes de cette même Religion, le bien et le mal. Dieu et le diable.

Vous prétendez même rejeter sur la Religion et sur Dieu les crimes de Robespierre, ce Néron de la démocratie, ce Galigula du dernier siècle.

Je lis dans votre premier yolume, page 14 :

(i C'est le christianisme qui, en 93, envoya la Révolution à la guillotine : il le ferait encore. La fête du 20 prairial l'ut un appel au parti prêtre. La démocratie, parla bouche de Robespierre, redemande à l'Être suprême la sanction des droits de l'homme : aussitôt la notion du droit s'obscurcit et la corruption, un instant suspendue, reprend sa marche. »

Doit-on s'indigner, doit-on rire, et le paradoxe atteignit-il jamais des limites plus folles?

Vous seul étiez capable de le porter à ce comble d'extravagance.

Ainsi ce fut le spiritualisme, ou en d'autres termes, la croyance en Dieu, qui organisa la Terreur et dressa la guillotine; ce fut le spiritualisme qui décapita la royauté en la personne de Louis XVI et de Marie-Antoinette, et qui noya la France dans le sang de ses nobles et de ses prêtres; ce fut le spiritualisme qui ordonna les massacres de septembre, qui poussa Jacobins, Cordeliers et Girondins à s 'entr 'égorger, et força 89, nouveau Saturne, à dévorer ses enfants.

En un mot, ce fut le spiritualisme qui célébra cette longue fête de la Mort, une des plus sanglantes qu'ait jamais éclairées le soleil.

La Relijçion et Dieu furent lés bourreaux ; la Révolution et ses athées furent les victimes.

On ne doit voir dans riioramage rendu par Robespierre à l'Être suprême qu'un appel au parti prêtre, et Robespierre lui-même n'était qu'un jésuite en robe courte.

Vous nous le prouvez, monsieur, sans réplique possible.

Après avoir longtemps erré dans le désert du spiritualisme, le monde, nouvel Israël, entrait enfin dans la Terre promise de la Révolution.

Tout marchait à souhait. La vertu la plus pure régnait en souveraine au sein de la Convention et du Tribunal révolutionnaire. Armée de la guillotine et coupant les têtes avec la plus scrupuleuse impartialité, la Justice passait son niveau comme une faux tranchante sur la moisson humaine. Au milieu de la place de la Révolution, l'autel de la Mort s'érigeait en permanence, et tous les jours des hécatombes étaient oftertes à un autre Moloch altéré de sang, par les mains du bourreau, son grand prêtre. La Raison, sous e symbole d'une prostituée, recevait l'encens et les

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adorations des peuples par le ministère de Danton, de Saint-Just et de Marat, ses pontifes.

Bref, la Révolution triomphait, le catholicisme était terrassé, la justice humaine l'emportait sur la justice divine, l'homme avait vaincu Dieu, le monde entrait dans làgc d'or.

Heurttuse époque!

Ère de la Justice et de la guillotine, tu nous offrais en perspective un avenir semé de lys et de roses!

Mais voilà que la démocratie, par la bouche de Robespierre, redemande à l'Être suprême la sanction des droits de l'homme, et soudain la corruption, un instant suspendue, reprend sa marche!

Et nous sommes exilés de la Terre promise de la Révolution, nous sommes chassés de l'Eden de la Terreur!

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