DIX-NEUVIEME LETTRE
Vous portez en vous deux hommes bien distincts et bien tranchés.
L'un, le Proudhon paradoxal, hasarde sur toutes choses les propositions les plus hardies, pour ne pas dire les plus extravaîçantes. Il semble avoir en horreur toute opinion reçue et s'applique à en prendre éternellement le contre-pied.
C'est le Proudhon paradoxal qui s'est permis d'c-
crire : La propriété, c'est le vol. — Dieu, c'est le mal. — La Religion et la Justice sonl incompatibles, et autres axiomes de cet acabit.
L'autre Proudlion , qu(; j'appellerai poliment le Proudhon sensé, montre plus de calme et plus de réserve.
Il laisse d'abord son camarade le sopbiste émettre ses paradoxes ; puis tout doucement, sans bruit, à rinsu du premier Proudhon peut-être, il démolit pièce à pièce l'échafaudaf^e si laborieusement élevé.
De cet antagonisme de votre esprit, de ce dualisme de votre intelligence naissent vos perpétuelles contradictions sur toutes choses.
Veuillez prêter l'oreille à ce que nous dit le Proudhon paradoxal :
(( Une épopée chrétienne, après Virgile, ne pouvant être qu'un travestissement, moins que cela, un anachronisme, une littérature chrétienne ne pouvait être aussi, par la nature des choses, qu'un rhabillage. Personne, ni pendant le moyen âge, ni après la Renaissance, ni au dix-septième siècle, n'a cru à son originalité. Après la littérature des anciens, il n'y a d'au-
ire littérature que la littérature RÉYOLrTiON'NAiRE. » (ïomelH — page 153.)
Je me frotte les yeux, et je me demande si par hasard je ne serais pas en état de rêve.
La littérature chrétienne un travestissement de l'épopée de Virgile! un anachronisme l un rhabillage ! une littérature à Voriginalitt de laquelle personne n'a cru, ni pendant tout le moyen âge, ni après la Renaissance, ni même au dix-septième siècle, le plus grand peut-être de tous les siècles littéraires !
Que répondre à tant d'ignorance ou à tant de mauvaise foi ?
Dois-je accumuler devant vous les mille noms d'écrivains de génie qui se pressent sous ma plume et qui, répétés d'âge en âge par tous les échos de l'histoire, sont autant de démentis formels à vos inqualifia1>les assertions ? La Divine Comédie du Dante, travestissement? Le Favadis perdu, de l'Homère britannique, anachronisme? Les Pensées de Pascal, rhabillage? Persoime n'a cru à l'originalité des Pères de l'Église, des Bossuet, des Racine, des Corneille, des Fénclon et de tant d'autres qui seront l'éternel honneur de l'esprit humain ? .-.-•;
Amour effréné du paradoxe, à quelles énormité? pèux-tu conduire !
Tout de suite et sans plus de retard, appelons-en du Proudhon paradoxal au Proudhon sensé.
Par la bouche de celui qu'on vient d'entendre vous déclarez, monsieur, que la littérature chrétienne est un anachronisme, un travestissement, un rhabillage, et qu'elle est dénuée de toute originalité.
Vous dites par la bouche du second :
(( Personne ne contestera que nos prosateurs soient SANS RIVAUX. » (Tome III, page 157.)
— Et nos poètes, monsieur Proudhon?
— Nos poètes aussi.
«... On ne peut juger de la beauté des choses, si l'on ne connait la raison des choses, et l'on va voir quelle supériorité l'application de ce principe assure au vers français sur le vers latin et le vers grec. La poésie hébraïque avait entrevu cette loi ; là est aussi le secret de la poésie française, ce qui fait sa magnificence et sa force... J'y vois la preuve de la supériorité de notre versification sur celle des anciens, etc. » (Tome III, pages 158 et 159.)
A M. r.-J. PttOLDHON. 26â
Ce n'est pas tout.
Afin de mieux démontrer cette supériorité, vous citez non pas un morceau de littérature révolutionnaire, juais un passage de la tragédie sacrée d'Athalie.
Et voilà comment il se fait que notre pi'ose et notre poésie sont sans rivales, tout en n'étant que travestissèment, anachronisme, rhabillage. Voilà comme quoi nos poètes et nos prosateurs sont tout à la fois incoW' parables et dénués d'originalité.
Cette manie de se contredire devient à la longue excessivement fatigante, et l'on est tenté de jeter le volume à la tête du Proudhon paradoxal, au risque de faire une bosse au Proudhon sensé.
Ne nous livrons pas à cet acte de violence, et continuons de lire.
Après avoir insinué que la Révolution pourrait bien être pour quelque chose dans le génie de Corneille et de Racine, attendu que tout ce qui est beau, tout ce qiù est bien, tout ce qui est juste doit procéder de la Révolution, vous dites :
u Le m^ême génie qui a fait inventer aux modernes Talgèbre, la géométrie analytique, le calcul diiféren-
tiol, la théorie do la luinièn»; qui a produit les chefsd'œuvre de Mozart, do Weber, de Rossini, et qui constitue Vesprit juridique de la Révolution a crée la métrique de Corneille et de Racine. » (Tome 111 , page 161.)
Je ne m'arrête pas à vous chicaner sur l'invention de l'algèbre dont vous faites hommage aux modernes.
Si l'on en croit Colebrooke, infiniment plus versé que vous dans la matière, cette invention doit être attribuée à Aryab-Hatta, savant mathématicien de l'Inde, qui vivait au v^ siècle de l'ère chrétienne, d'où elle nous a été transmise par les Arabes, comme le prouve son nom même,4Z-d/a6er.
Ceci est un détail.
Mais quel assemblage de choses disparates nous pré' sentez-vous, et quel rapport ont avec l'algèbre, avec la géométrie analytique et avec le calcul différentiel Rossini, Weber, Mozart, Corneille et Racine? Phèdre ne serait-elle qu'une équation algébrique ou un binôme? PoJyeucte un théorème de géométrie analytique? VObéron ou le Freyschûlz un problème de calcul différentiel? /)o?i Juan, Guillaume Teil et la Gazzaladra une application de la théorie dt) la lumière ? Ou
A M. P.-J. PROI'DIION. 265
3ntendez-vous dire tout simplement que sciences et îhcfs- d'œuvre sont les fils du génie de l'homme?
Quelle admirable découverte !
Et, au milieu de tout cela, l'esprit juridique de la [lévolution !
Je ne m'attendais guère A la voir en cette affaire.
Vous avez voulu nous donner la preuve que vous saviez, au besoin , fabriquer une de ces sentences ranscendantales, à la façon allemande, profondes usqu'à l'obscurité, et dont le sens commun ne peut li atteindre le fond ni percer les ténèbres. Pour moi, c confesse humJ^lement que je n'y vois goutte.
Et vous, monsieur Proudhon? Je parle au Proudlion ?ensé.
Ne nous écartons pas des questions de littérature.
Après avoir porté aux nues un de nos poètes les plus populaires et déclaré nettement que trente ou quarante :hansons de Béranger suffiraient à nous assuî-er lapréhnincnce sur Horace, Pindare et David, vous changez brusquement de langage et vous dites :
(( Que Béranger ait passé les vingt dernières années
(le sa longue existence à rimer une centaine de chansons au-dessous du médiocre, il en avait parfaitement Ir droit, et nous sommes des sots de les lire ; que l'insipfnifianrc de ses Mémoires soit poussée jusqu'au commérage, est-ce sa faute si nous attendions de lui des révélations? — Que son chauvinisme soit en 1857, ce qu'il était en 1825, cela prouve tout juste que ce monde a marché depuis trente-deux ans, et que Béranger est resté ce qu'il était. — Qu'il s'en vienne ressasser, quand l'histoire est ouverte, la postérité saisie, l'opposition éteinte, de stupides calomnies contre les Bourbons, et se croie par cela un grand citoyen, c'est une infirmité d'esprit à porter au compte de la vieillesse. — Qu'il demande pardon au lecteur des grivoiseries de son jeune temps, je ne le trouve pas de mauvais exemple. — Qu'il implore le Dieu des bonnes gens, le Dieu do Jean-Jacques, le Dieu de Maximilien (!!),le Dieu d'Alphonse de Lamartine, après l'avoir si drôlement chansonné, on n'en peut rien conclure, sinon que Béranger, tout révolutionnaire et esprit fort qu'il se croyait, entendait aussi peu la Révolution que la philosophie. — Qu'au lieu de se lancer, comme tout l'y invitait, dans la carrière politique, il ait arrangé sa petite vie, loin du flux et du reflux de la popularité, des orages parlemen-
taîres et des écueils du pouvoir, méiiagt-r do sa réputation, craignant sur toute chose de se compromettre, désireux de ne se brouiller avec personne et de s'assurer un bel enterrement, il serait d'autant plus injuste, à mon avis, de l'en blâmer, qu'il se faisait justice, et qu'en pareil cas tout individu doit être cru sur parole.
(( Béranger est- il inilialeur^ comme furent les
anciens lyriques, comme Homère, Virgile, Corneille, Boileau, Molière, La Fontaine, Voltaire ? A-t-il le concept^ Vidée ?
« A cette question je réponds sans hésiter: non, Béranger n'a rien du poëte initiateur. Il ne connaît ni sa route ni son étoile.
« Pour le style et les mœurs (je parle ici des mœurs poétiques), c'est simplement un disciple de Voltaire et de Parny. Aucune qualité propre ne le distingue, si ce n'est peut-être la fatigue et Vobscurilc trop fréquente de ses vers. Ses plaisanteries et sa gaudriole sont, en général, puisées à deux sources suspectes, Vobscénité et l'iMPiÉTÉ (! !).
« Pour le fond, il n'a pas plus d'invention et d'initiative. Il chante l'amour grivois, et rétrograde de Rousseau à Brantôme et à Boccace.
<r Que fait-il on 18i0 et 181 1 ? Chante-t41 la liberté (^i
2fi8 LETTRES
la R(''publiqun? Non : il est tout entier à Coïnus, à Bacclms et à Vénus.
(( Oue fait-il de 181i2 à 1815, quand la France est écrasée sous les désastres? Il chante des f^audrioles.
« Béranj^er montre-t-il une intelligence véritable du mouvement historique, des passions de son époque, du droit de l'avenir de la Révolution? Il n'en est rien. Bélanger a si peu le secret des choses, que c'est à son ignorance qu'il a dû son succès.
« La Révolution est demeurée pour Déranger un mythe. Sous tous les rapports, sa pensée est courte, défectueuse, arriérée, contradictoire ( ! î !). La preuve, c'est qu'il a beaucoup perdu de sa réalité. Dans trente ans, la plupart de ses chansons n'auront plus de valeur. Il est mort déiste. Comme Rousseau, il fut un agitateur en qui la passion débordait la conscience. Il a fait baisser le sens moral et il a dérouté le sens politique.» (Tome m, page 182 et suivantes.)
La citation est longue.
Mais elle était nécessaire pour montrer que, de temps à autre, les deux Proudhon se rejoignent. On peut même dire que, dans ces trois pages, le Proudhon sensé $st répandu à forte dose.
A M. P.-J. PROUDIION. 269
Résumons le portrait littéraire, l'autre ne devant pas nous occuper ici.
Absence d'initiative ^ de concept et à'idée; pour toute qualité de style, obscurité et fatigue; plaisanteries puisées aux deux sources suspectes de I'obscénité et de l'iMPiÉTÉ. Nulle invention slm fond; inintelligence du mouvement historique et des passions de son temps; pensée courte, défectueuse^ contradictoire...
Quelle conclusion va tirer de ceci le Proudlion paradoxal ? Écoutez :
<( Déranger n'en reste pas moins le premier poëte français du xix* siècle. Ses chansons n'en sont pas moins supérieures aux hymnes de Pindare et aux psaumes de David. »
A la bonne heure î
Cela veut dire, monsieur, que vous avez un profond dédain pour David et pour Pindare, puisque vous les mettez au-dessous d'un homme tel que vous venez de le peindre.
Le disciple de Parny supérieur à David !
La chanson des Gueux supérieure au psaume Laudatel
Nous ne sommes pas au bout. Écoutez encore.
270 LETTRES A M. P.-J, PftOUDlION.
<( Grâce au ciel, le lyrisme n'est pas de notre littératni'e. Comme la poésie épique, il appartient aux époques religieuses ; il tombe, lorsque s'ouvre l'âge révolutionnaire. Je l'ai dit : Nous sommes chansonniers.^» (Tome III, page 165.)
Ah ! monsieur, si la valeur, si la beauté des choses se mesure à l'élévation de leur idéal et de la forme qu'il revêt, la distance qui sépare la Révolution de la Religion est immense !
T/"une porte en haut ses regards et ses aspiration • dans nn élan sublime ; — l'autre, les yeux et le cœur attachés à la fange, entonne un refrain trivial.
Celle-ci chante les perfections du Dieu du ciel et de la terre; — celle-là chante le dieu de l'amour ou du vin.
Voyez notre symbole, c'est la harpe ou la lyre; regardez le vôtre, c'est le galoubet.
Notre Dieu se nomme Jévovah, le vôtre se nomme Momus.
A nous l'ode, — à vous la chanson.
La chanson est signé Déranger, l'ode est signée David.