VINGTIEME LETTRE
J'arrive à votre Etude sur le mariage^ et je me demande si je dois descendre avec vous dans ce cloaque d'ignominie, dans ce torrent d'immoralité qui roule de la première page à la dernière ses paradoxes immondes.
Comment toucher à ces pages révoltantes sans risquer de salir ma plume ?
Essayons néanmoins.
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Dans Tintérêt do la salubrité intellectuelle, il faut bien que je me résit^ne ù })alayer les immondices de votre doctrine.
L'Elude sur le mariage précède VElude sur la Femme ^ et vous avez l'aplomb de nous donner ce pudique avertissement :
«Je prie le lecteur d'avoir égard à la contrainte où me réduit Vusage et de suppléer de son mieux à la MODESTIE de mes paroles. )) (Tome III, page 238.)
Cette modestie est telle que, Rabelais à part, il ne m'est jamais tombé sous les yeux chapitres plus orduriers, style où les mots fussent plus crû*, plus audacieux dans leur cynisme, et où, contrairement au précepte de Boileau, le Français fût moins respecté.
Si c'est là votre modestie, quelle est donc votre licence?
Il faut vous l'apprendre, époux chrétiens : le mariage est fondé sur la corruption et sur l'iniquité. Vous êtes des sacrilèges et des adultères. Adultère, la femme qui partage son amour entre Dieu et son mari ! adultère, le mari qui partage son amour entre Dieu et sa femme !
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Jamais linsolence des mots et le mensoiifiC des idées n'ont été plus loin.
En votre qualité de père de la Justice, monsieur, jvous jetez à la face du christianisme les turpitudes pornogi-apliiques d'une George Sand, de cette femme que vous appelez, non sans quelque raison, je l'avoue, une bacchante révoltée. George Sand a été dévote, en effet; mais elle a depuis longtemps cessé de l'être, et vous le savez mieux que personne.
Après avoir cité un long passage de Lélia, palpita nf d'une coupable et acre volupté, vous dites :
((Reconnaissez-vous à cet agaçant parlage, tout rempli de ciel, de Dieu, d'anges, d'extases, de mystères sacrés, de nature, de pudeur, reconnaissez-vous le style de vos mystiques? » (Page 333.)
Quoi ! monsieur, parce qu'il a plu à la corruption d'une émancipée de la philosophie d'emprunter, en la profanant, la langue des mystiques chrétiens, votre logique en conclut que mystiques et romancier, apô* très de l'amour divin et apôtre de l'amour profane , apôtres de la chasteté et apôtre de l'adultère, sont également condamnables et doivent être l'objet d'une égale réprobation !
Ne parlent-iJs pas tous do ciel, de mystère, do pwdeiir ? Oui, commo parlent de Dieu celui qui l'adore et celui qui blasphème.
Il n'est pas jusqu'à V Imitation, ce livre à l'origine mystérieuse qu'on a appelé un second Évangile, ce chef-d'œuvre d'élévation pieuse, de profondeur psychologique, devant lequel se sont inclinés croyants et incrédules, catholiques et dissidents; cette source d'eau vive où tant d'âmes ulcérées sont venues et viennent encore se rafraîchir; ce livre réconfortant auquel tant de cœurs affligés et abattus demandent consolation et courage, — il n'est pas jusqu'à V Imitation qui ne reçoive de votre plume sa part de boue.
U Imitation n'avait-elle pas eu déjà l'honneur d'être insultée par M. Eugène Pelletan? Cet écrivain l'appelle le Livre de la mort, mot heureux que le Siècle se hâta de ramasser et d'enchâsser comme une perle dans ses colonnes.
Renchérissant sur le Siècle et sur M. Pelletan, vous proclamez V Imitation un livre corrupteur des mœurs !
Ce livre parle sans cesse de l'amour de Dieu : c'est trop pour la pudeur de Jean-Pierre Proudhon, et il se voile chastement la face du revers de sa plume !
Votre pudeur est d'une admirable délicatesse, monsieur.
Plus loin, elle s'indigne de voir la Religion permettre aux veuves de contracter de nouveaux liens. Elle reproche au christianisme d'avoir jelé la prostituée aux gémonies et de lui avoir infligé un degré de plus d^ avilissement (page 307), au lieu de l'introduire dans le temple et d'en faire une prêtresse de la Religion, ainsi qu'avait fait le paganisme, daîis son sentiment naïf et profond de la dignité de la femme. (Page 225.)
(( Le christianisme, s'écrie votre pudeur, a déshonoré le culte 4ie Vénus ! »
Jugez du crime.
Aussi paradoxale que votre logique, pour le moins, cette pudeur bizarre souille et llétrit tout ce qu'elle approche. Elle ouvre l'Evangile à ce passage : « Dans le ciel, il n'y a ni époux, ni épouses ; tous sont comme
des anges devant la face de Dieu », — et qu'y dé-
couvre-t-elle?
Des infamies dignes de Sodome.
Jamais le sophisme et la haine ne s'étaient élevés à ce degré d'audace impie.
Ovous, cœurs chastes, âmes timides, qui tremblez
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do salir votre candeur au contact de la fange d'icibas, et que la virginité radieuse emporte sur ses blanches ailes au sommet des aspirations célestes ; vous qui, semblables à des colombes, vous envolez loin de ce monde corrompu, vers la source de toute pureté; vous qui brisez les chaînes de l'amour humain pour vous fiancer à Dieu, prenez garde !
M. Proudhon déclare que l'amour de Dieu est le chemin de la corruption. C'est la corruption même, c'est un érotisme mystique, et sainte Thérèse est la sœur de Ninon de Lenclos.
Voilà dans quel abîme d'aberration tombe une intelligence supérieure, dévoyée par la haine et par le sophisme.
Chose infâme î vous ne vous arrêtez même pas, monsieur, devant le caractère sublime de la sœur de charité. Vous jetez de la boue au front de cet ange terrestre ; il sert de point de mire à vos injures, et vous lui infligez une comparaison ignominieuse avec les compagnonnes des soldats de la Retraite des dix mille.
Selon vous, la palme du dévouement doit être décernée aux aventurières grecques.
Et c'est à propos de la guerre de Grimée que vous
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avez rindéceiice d'établir un tel parallèle, quand l'Europe entière a été témoin des vertus héroïques des filles de Vincent de Paul.
Je vous plains sincèrement, monsieur.
Ne craififnez-vous pas, en jetant ainsi à pleines main? l'opprobre à la femme chrétienne, que les éclaboussures ne rejailHssent jusque sur la tombe de votre mère?
Avez-vous à signaler un tait impur, une histoire de honte, vous ajoutez :
« Voilà le bouquet de l'amour chrétien, la tleur de notre chevalerie ! »
Quand on parcourt ces pages abominables ; quiind on voit un homme assez audacieux pour instruire le procès du christianisme, au nom de la justice dont il se proclame le père ; quand on voit cet homme confondre sciemment le bien et le mal, appuyer sou réquisitoire contre la religion sur des faits que la religion a condamnés avant lui et plus hautement que lui ; quand il ose mettre sur le compte des principes chrétiens les fautes commises contre ces mêmes principes ; quand il a l'impudeur d'appeler christianisme ce qui en ^st la négation : quand, après avoir décrit la débauche
iiisoloiito, i.iiçriohle, il s'écrio : a Voilà le bouquet de rainour chrétien ! >) — Ce n'est plus de 1 indignation qu'on ('prouve, c'est du dcp^oiit.
Si j'osais vous suivre dans les thèses ordurières que vous soulevez, que de contradictions llagrantes ne relèverais -je pas encore !
Ici, comme partout, vous professez le pour et le contre sur chaque question capitale.
« Le polythéisme, dites-vous, avec ses dieux maies et femelles, couplés, mariés, l'un de l'autre engendrés, avait idéalisé la famille et le mariage. Il avait fait du mariage le sommet de l'édifice de justice et d'honneur auquel il conviait toutes les races humaines, toutes les conditions sociales. » (Page 296.)
(( En fait, dites-vous ailleurs, la chasteté fut médiocrement comprise des anciens. »
Si la chasteté fut si peu comprise des anciens, comment, chez ces mêmes anciens, le mariage était-il le sommet de l'édifice de justice et dlionneur?
0 le bel idéal du mariage et de la famille que le ménage de Jupiter et de Junon, de Vulcain et de Vénus !
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.Mai$ nous avons mieux encore :
« Le mariai^'e est avant tout un aGte relii^ieux, un sacrement ; je dirai même, sauf explications, qu'il nest pas autre chose que cela. » (Page 212.)
Et nous lisons, page 290 :
(( Lé mariage religieux seul est un sacrilège. »
Si le mariage ne peut pas être autre chose qu'un acte religieux, comment le mariage religieux seul est-il un sacrilège ?
On scrute, on se met l'esprit à la torture, on veut trouver un sens, vains etfort3 ! Il ne reste que la contradiction poussée jusqu'à la folie.
Autre exemple :
((Comparée à la théorie romaine, la théorie chrétienne du mariage fut un pas rétrograde. » (Page 262.)
Et, page 297 :
(( Au fond, tandis que le pol3^théisme, en instituant le mariage, s'était borné à appeler la justice au secours do l'amour, le christianisme, faisant un pas de plus, prononça la subordination de l'amour à la justice et, en cela, servit le progrès. »
Ce qui signifie que le christianisme fit faire à l'institution du mariage, tout à la fois un pas en avant et
un pas en arrière, qu'il la lit en même temps pro^res- ?er et rétrograder.
0 prodigieux logicien !
Vous dites à la page 323 de votre deuxième volume, émaillé comme le troisième de magnifiques horreurs :
<( C'est moi qui possède le véritable Évangile, les paroles de la vérité. »
Si par Evangile vous entendez sophisme, si par vérité vous entendez contradiction, nous so?nmes tout à fait d'accord.
Mais arrivons à un fait horrible, à un acte d'insigne injustice dont vous fiites autrefois victime, et qui justifie de reste la haine profonde que vous avez vouée au catholicisme.
Lecteurs, prêtez l'oreille et frémissez I
<( Un jour de Fête-Dieu, raconte M. Proudhon, c'était procession dans mon village. La jeunesse de qualité, poudrée, frisée, revêtue d'aubes éblouissantes, ceinte de ceintures d'argent et d'or, balançait l'encensoir.
<( Moi, humble enfant du peuple, je ])0j'tais le ré« chaud.
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tt A quoi pensais-je de m'iniaginerquc les clirétiens fussent égaux devant le Saint-Sacrement? »
Certes , monsieur , je comprends votre colère et votre juste rancune. Bien évidemment, une religion capable de vous refuser l'encensoir et de ne vous confier que le réchaud est une religion digne de toute votre haine et de tout votre mépris.
Que serait-il arrivé, si, au lieu du réchaud, vous eussiez porté l'encensoir ? A cette même religion que vous couvrez aujourd'hui d'injures, vous eussiez voué peut-être un respect sans bornes, et vous lui oftririez l'encens de vos louanges. C'est là un fait bien mince, bien insignifiant, et qui, grâce aux proportions que vous lui donnez, vous peint mieux que les huit cents feuillets do vos trois volumes, en tète desquels vous écrivez comme épigraphe ces paroles du psalmiste :
Misericordia et veritas obviaverunt sibi: Juslilia et pax osculatœ suni.
AUons donc, monsieur ! cliangez cela bien vite, et mettez à la place :
Iniidiaet superbia obviaverunt sibi; mendacium et conclusio fallax osculatœ suit t.
î/envie et Torgueil se sont î^encontres sur '^os pa-
gcs ; lo mensonge et le sophisme s'y embrassent fraternellement.
Qu'êtes- vous?
Que n'ctes-vouspas?
A quoi croyez-vous ?
A quoi ne croyez-vous pas?
Etes-vous théiste? Oui, car c'est vous qui avez dit : (( Je pense à Dieu depuis que j'existe. »
Etes-vous athée? Oui encore, car vous avez dit également : (c Si Dieu est quelque chose, il est homme. C'est l'absolu créé, conçu par l'homme, une conception de l'homme personnifiée en dehors de l'homme. » (Tome II, page 297.)
Croyez-vous à l'existence de l'àme?
On, car vous ne cessez de parler de l'âme et de ses facultés.
jNon, car vous avez écrit ces mots quelque part : (( L'âme est une fiction de la pensée. »
Croyez-vous à la compatibilité de la Justice et de la Religion?
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On, car vous avez dit : a La Religion est la première manifestation de la justice. »
Non, car vous avez dit ailleurs : (( La religion et la justice sont incompatibles. »
Mais à quoi bon reproduire l'interminable série de vos sophismes et de vos contradictions ? Qu'êtes-vous encore ?
Vous répondez fièrement :
a — Je suis sans-culotte !»
• Tome III, page 490, on trouve la magnifique profession de foi qui va suivre :
c Le sans-culotte, cette étrange création de la Révolution, que Robespierre a guillotiné et qu'on n'a pas revu depuis, était, comme votre serviteur, pauvre, mécontent de Vétat social, jamais rassasié de liberté. [1 adorait de tout son cœur et de toute son âme la Raison, affirmait la moralité propre de l'homme, l'immanence de la justice... — Je suis donc sans-culotte : .1 y a longtemps qu'en cherchant ma tradition dans l'histoire je m'en suis aperçu. Je suis héritier de Cllootz, de Momoro, de Roux, de Varlet, de Chaumette,
d'HÉBEur, de M AH AT, car il faut les iioinrner tous, e1 je n'ai pas le droit de choisir mes AIEUX. »
Pardon ! noble révolutionnaire, vous en oubliez un.
Votre amour iilial doit compléter cette liste par k nom de Saint-Just, du jeune et pâle Rhadamanthe de? enfers et de la terreur. Saint-Just n'arforaî7-il pas aussi la Raison de tout son cœur et de toute son âme? N'affirmait-il pas la moralité propre de Vhomme et /'l'mmanence de la Justice?
Saint-Just aussi était un grand logicien.
Chacun de ses raisonnements avait une conclusion unique, mais tranchante : la guillotink.
Quelle lumière à la fois éclatante et lugubre ne projette pas sur tout le reste ce dernier passage de votre livre î
Grâce à vos aveux et à vos sinistres forfanteries, il est impossible de se méprendre sur l'origine et sur la portée de vos doctrines. Pour toute réfutation j'aurais pn me borner à citer les étranpres paroles qu'on vieni
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.l'ontcndre : elles suffisent ^Dour exciter contre vous la réprobation de tout ce qui est honnête.
Je n'ai fait, d'un bout à l'autre de ce livre, que tourner dans le cercle vicieux d'un malentendu.
Votre langue n'est pas la mienne, elle n'est pas celle du reste des hommes. La Raison que les sans-culottes vos aïeux adoraient de tout leur cœur et de toute leur aine n'est pas notre raison à nous, la raison universelle ; la moralité propre de Vhomme, qu'ils affirmaient, n'est pas notre moralité.
Leur Raison n'était qu'une prostituée, comme le symbole sous lequel ils l'adoraient ; leur moralité était celle des Tibère, des Néron, des Caracalla.
Non, monsieur, non, la justice qui eut pour parrains les sans-culottes, ces monstres dont les crimes épouvanteront jusqu'au dernier jour du monde toutes les mémoires et toutes les consciences , la justice des bourreaux de 93 n'est pas notre justice; nous la repoussons comme un opprobre.
Justice de Chaume tte, l'inventeur des fêtes de la Raison, le proconsul de la Commune ;
Justice d'Hébort, ce misérable auteur des calomnies forgées contre Marie-Antoinette, imputations infâmes, que la noble et infortunée mère foudroya d'une si sublime réponse ;
Justice d'Anacharsis Clootz, l'absurde Orateur du genre humain;
Justice de Momoro, de Roux, de Varlet, Séjans impurs de Tibères de bas étage ;
Justice de MARAT! — le promoteur du tribunal révolutionnaire et de la loi des suspects, — de Marat, cet autre Caïus César, ivre de démence et de cruauté, qui souliaitait que la France n'eût qu'une tête pour la trancher d'un seul coup, — de Marat, cette hyène altérée de sang-, ce chacal repu de cadavres, — de Marat, dont les ignominieuses dépouilles, portées au Panthéon dans un jour de délire, en furent arrachées ensuite et tramées aux Gémonies, — de Marat, dont le nom, cloué au pilori de l'histoire, sera l'objet de l'éternelle aversion, de l'éternel dégoût de l'humanité, — cette justice-là n'est pas notre justice, la justice chrétienne, la justice reconnue par la conscience hu-
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naine, la justice saluée par tous les siècles et par tous es peuples !
Nous finissons par être d'accord avec vous, mon- ;ieur, et par dire, à propos de la justice de Marat, de a vôtre, de celle dont vous vous proclamez le père :
LA JrSXrCE ET LA UELIGTON SONT INCOMPATIBLES.