‹ Lettres à Monsieur P.J. ProudhonChapitre 27 sur 36 · LETTRES D'UN BIOGRAPHE · texte numérisé non relu

LETTRES D'UN BIOGRAPHE

(HISTOIRE AXCIEXNE.)

AUX I50URSIC0TIE11S.

Paris^ 20 janvier 1857.

Avec des hommes de votre espèce, messiems, je n'ai pas l'intention d'être parlementaire. Il arrive trop souvent dans le discours qu'on accorde à des faquins une apparence de considération et d'estime qui les encourage à ne point changer de conduite. C'est un tort. Je suis de l'avis de ceux qui appellent un chat un chat et Bollet un millionnaire.

Donc, je vous appelle hoursicofiers. puisque le mé-

294 LETTRES d'un BIOGRAPHE.

pris public vous donne ce nom. Je ne me borne pas k l'emprunt du mot, je partage le sentiment.

Il ne s'aîçit pas ici de vous confondre avec le spéculateur loyal qui demande à ses capitaux, sous le patronage et sous la garantie de l'État, ce que ses capitaux peuvent produire. Entre cet homme et vous, il y a toute la distance qui sépare le gain légitime de la fraude, le droit de l'abus, la probité qu'on respecte du vol qu'on flétrit.

Qui êtes-vous, messieurs? d'où sortez-vous? Le scandale est au comble.

Vous êtes les derniers disciples de cette coupable philosopliie de la matière qui, dans ce malheureux siècle, a voulu propager ses doctrines. Repoussés avec perte sur le terrain de l'envahissement et de la spoliation violente, vous cherchez à atteindre le même but sous un déguisement qui ne trompe personne. A la violence succède la ruse. Le chef de voleurs devient filou. Mais c'est toujours le même individu, c'est toujours le même péril ; vous prenez toujours, messieurs, ce qui ne vous appartient pas.

Amateurs inti'épides du bien d'autrui, vous vous

LETTRES d'un BIOGRAPHE. 295

l'attribuez par cette multitude inconcevable de tours d'escrocs, que n'ont point prévus les lois oublieuses.

A part quelques joueurs heureux que le hasard place du bon côté de la bascule, c'est-à-dire du vôtre, tout le reste tombe dans latoile d'araignée de vos intrigues. Et de nouveaux millions s'entassent dans vos coffres, et le rayonnement de votre fortune insolente attire chaque jour de nouvelles mouches du fond de nos provinces les plus lointaines.

L'argent appelle l'argent, comme l'abîme appelle l'abîme.

Chez vous la force est du côté des gros bataillons ; ce n'est pas comme à la guerre, où le courage et l'intrépidité triomphent du nombre. Plus vous avez d'écus à mettre sur un des plateaux de la balance, plus vous êtes certains d'emporter l'autre plateau.

Joueurs sans vergogne, vous avez soin de prendre les atouts avant d'entamer la partie ; vous dépouillez votre adversaire à coup siir avec des cartes biseautées. Dans tous les pays du monde, — et pour continuer d'appeler les choses par leur nom, messieurs, — ceci se nomme un vol.

Quant aux victimes, peu vous importe qu'elles péris-

29() l.ETTRES d'un HlOGRAPHt.

sent do misère, ou que le ^oullre du suicide se referme sur elles.

Après la lutte vous ne comptez pas les morts.

Tant mieux s'il y en a beaucoup sur le champ de bataille ; cela vous donne une plus jçrande masse de pâture.

On vous divise en boursicotiers-vautours et en boursicotiers-corbeaux. Si vous ne le savez pas, je vous l'apprends. Les boursicotiers-vautours prennent la part du lion; les boursicotiers-corbeaux viennent derrière eux chercher ce qui reste d'or et de charogne.

Tous les matins, avant l'ouverture de la Bourse, et tous les soirs, après la fermeture, on rencontre ces derniers le long du boulevard des Italiens, qu'ils encombrent de leur horde noire et croassante.

Ils opèrent sur le trottoir, absolument comme les voleurs à la tire et comme les filles publiques.

Souvent un de ces corbeaux voit tout à coup son bec grossier et ses ailes s'étendre ; il a rencontré une proie financière, aux lianes de laquelle il s'est engraissé de telle sorte, qu'il devient vautour. Aussitôt les millions s'accrochent d'eux-mêmes aux serres de imal.

LETTRES d'un BIOGRAPHE. 297

Paris trouve un boursicotier de moins sur le trottoir, et un gredin de plus en carrosse.

Le pays est fatigué du spectacle immoral que vous lui donnez chaque jour, et je demande pour ma part qu'on vous envoie tripoter hors barrière, loin de nos yeux, à Bondy ou à Montfaucon. C'est là qu'on expédie toutes les choses malsaines. Il serait à désirer qu'une main ferme et puissante écrivît ces mots au frontispice de la Bourse :

(( FERMÉE POUR CAUSE DE SALUBRITÉ PUBLIQUE, n

Je vous dis au revoir, messieurs, mais je ne vous salue pas.

Page 1