A M. ALEXANDRE DUMAS FILS
Paris, 16 février 1B57.
Je VOUS apporte un peu tard mou tribut d'éloges; mais, dussiez-vous en être scandalisé, je n'ai vu la Question d'argent qu'hier au soir, c'est-à-dire à la seizième représentation.
Que voulez-vous, monsieur? je mène une existence de bénédictin. Sans cesse au travail, je ne coudoie ni le monde, ni les hommes , ni les choses. Je me borne, en écrivant, et d'une page à l'autre, à écouter le bruit
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de la vie parisienne. Tout m'arrive enéclios au fond de ma retraite. Peut-être est-ce le moyen de mieux comprendre et de mieux juger? Le calme a ses avantages, comme le tumulte a ses inconvénients.
Hier donc, j'ai pris ma stalle d'orchestre au Gymnase.
Les comptes rendus de ces messieurs du haut journalisme m'avaient donné beaucoup à réllécliir. Dans leurs analyses perce un méchant vouloir. Ils n'osent pas, en présence d'un succès incontestable, annoncer une chute et déclarer absolument la comédie mauvaise; mais ils se livrent à une foule d'insinuations malveillantes ou de commentaires malsains, qui me prouvent à moi que, derrière eux, manœuvrent sourdement les hommes que vous avez flagellés.
Ah! monsieur, j'ai l'œil fin : prenez garde !
Ou plutôt, non. Laissez le goût littéraire et le bon sens des spectateurs réduire à néant les articles soudoyés, les plates intrigues. Jadis, en prodiguant l'or, les juifs ont pu faire à la main le succès de mademoiselle Félix ; mais un système analogue ne détruira point votre succès. Il se peut que le public, par inadvertance ou par caprice, ait permis, un jour, à Israël
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de bâtir sur le sable un monument sans durée ; mais il ne lui prêtera jamais son bras pour une injuste démolition. Soyez sans crainte. Kn France, les mœurs judaïques ne sont pas les mœurs nationales.
Tout le monde aujourd'hui connaît votre œuvre. Ceux qui n'ont pas eu le bonheur de la voir interpréter par les artistes du théâtre Bonne-Nouvelle peuvent acheter la brochure et la lire. Je me borne donc à rendre compte de mes impressions.
Personne ne me soupçonnera de partialité ; car, malheureusement, monsieur, le hasard des batailles littéraires nous a faits ennemis. J'ai dû critiquer révèrcment un homme que la voix du sang vous ordonnait de défendre quand même. C'est une raison de plus pour moi de vous rendre justice, dès que vous marchez vers un autre but, en dehors du sentier paternel, et qu'il est impossible de vous refuser le nom de littérateur honnête.
La comédie du Gymnase est pleine de mots charmants, tombés de votre plume, sans recherche comme sans ettbrt.
Sur un canevas léger, presijue nul, voire esprit dé-
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licat brode une foule de gracieuses arabesques, toutes dans le goût moderne, toutes à la mode du jour.
Vous êtes de pied en cap un écrivaiu de votre siècle, monsieur. J'admire en vous le peintre de mœurs par excellence. Prenant l'actualité sur votre palette, vous dessinez le tableau d'une main ferme; vous distribuez habilement la couleur et les ombres, sans jamais vous tromper de nuances. Où avez-vous pris, si jeune, ce merveilleux talent d'observation, cette justesse de coup d'œil qui vous fait saisir toutes les faces saillantes d'un caractère, toute la vérité d'un sentiment, toute la profondeur d'une plaie sociale? Ah! vous êtes heureusement doué, monsieur!
Les jaloux ne vous le pardonnent pas, et, comme vous le dites si bien : a Quand on a du bonheur en ce monde, il semble toujours qu'on le prend à quelqu'un.))
Mais ne vous occupez ni des jalousies absurdes, ni des inimitiés sournoises,
A présent, grâce à vous, les hommes de Bourse ont sur le front un triple cachet d'opprobre. Ils se trouvent résumés en masse dans votre Jean Giraud , comme le furent jadis dans l'Harpagon de Molière tous l(»s avares du globe. Le coup de fouet a laissé la marque, et cette marque ne s'etïacera plus.
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Oli! que vous avez mervoilloiisoment placé dans la septièmo, scèno du deuxième acte le mot célèbre de Girardin : a Les afraire?, c'est l'argent des autres ! » Et votre conscription civile^ quelle satire adorable et neuve du désfp.uvrement social de certains hommes!
« C'est une conscription dont j'ai eu l'idée et qui est la chose du moude la plus simple. Elle servirait de pendant à la conscription militaire, et pourrait même la remplacer, car il est probable que, dans un temps donné, tous les peuples seront unis par les intérêts, les arts, le commerce, l'industrie, et que la îiçuerre disparaîtra du monde. Alors la société ne demandera plus aux hommes que le tribut de leurs capacités intellectuelles. Quand un homme aura viniçt et un ans, l'Etat viendra le trouver et lui dira : u Monsieur, quelle carrière avez-vous embrassée? que faites-vous pour les autres hommes? — Rien, monsieur. — Ah!... voulez-vous travailler? — Non, monsieur, je ne veux rien faire. — Très bien; vous avez donc une fortune ! — Oui, monsieur. — Eh bien, monsieur, vous êtes libre de ne pas travailler, mais alors il faut prendre un remplaçant. Vous allez nous donner tant par an pour que des gens qui n'ont pas de fortune travaillent
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pour VOUS, et nous allons vous délivrer une carte de paresse, avec laquelle vous pourrez circuler librement. »
Votre conscriplion civile sera quelque jour en vigueur, monsieur, je vous le prédis.
Rarement, au théâtre, j'ai vu de scène mieux conduite que votre scène du contrat de mariage, au moment où l'homme de Bourse annonce à Elisa de Roncourt, sa future, qu'il lui recomiait en dot un million.
La scène qui suit, entre riionnète Gharzay et Jean Giraud, est d'une force aussi jurande.
■ Vous avez mêlé dans tout cela du sentiment et des larmes. A côté de l'infamie se trouve l'honneur; a côté du vice iî>'noble et de la spéculation dégradante, rayonnent la vertu, la délicatesse, le désintéressement. On sort l'àme contente, le cœur soulagé, l'esprit en repos, avec la résolution ferme de ne jamais acquérir la fortune par les manœuvres odieuses des Jean Giraud de l'époque.
Bref, monsieur, votre pièce est plus qu'un chefd'œuvre, c'est une bonne action.
D'un seul coup vous fermez la bouche àcesAristar-
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ques envieux et pleins de déloyauté, qui s'en allaient disant : Oui, sans doute, c'est fort bien la Dame aux Camélias ! Nous avouons que Diant de Lys est une eliarmante pièce, et le Demi-Monde a son mérite; mais, voj^ez, c'est toujours la môme note! Alexandre Dumas fils n'a qu'une corde. Sortez-le des boudoirs de la rue Brcda, priez-le de mettre en scène autre chose que des femmes entretenues, il ne saura plus que dire. L'auteur du Demi-Monde n'a qu'un demi-talent. »
Dieu merci, voilà cette absurde sentence cassée par le public.
Vous avez choisi, monsieur, pour répondre à ces mauvais juges, un sujet difficile, déclaré presque impossible au théâtre, et devant lequel échoua Balzac ^ui-même. Vous l'avez traité d'une façon magistrale, avec bonheur, et, j'ose le dire, avec génie.
Le castigal ridendo mores a bien été, cette fois, la devise adoptée par votre plume.