‹ Lettres à Monsieur P.J. ProudhonChapitre 34 sur 36 · AUX JOURNALISTES DU GRAND FORMAT · texte numérisé non relu

AUX JOURNALISTES DU GRAND FORMAT

31 août 1857.

Vous avez fini, messieurs, je commence.

Paris, la province et l'Europe sont encore en admiration devant la logique solennelle que nos hommes de Bourse vous ont tout à coup inspirée, probablement par leur mérite seul.

Vive Dieu! quel enthousiasme et quel désintéressement !

Le haut journahsme vient de donner là, je vous le

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jure, une preuve éclatante de honne foi, de conscience, de dignité, de courage civique, bien capable d'émerveiller le monde.

Ainsi, j'ai pu, durant quatre années entières, prendre les noms les plus illustres pour les imprimer en tête de mes volumes; j'ai pu critiquer les premiers personnages de ce pays, discuter leur gloire, leur talent, leurs actes, sans que vous ayez dit un mot pour les défendre, et voici que vous vous levez tous comme un seul homme, quand j'attaque le Million, ce monarque insolent du jour?

Hélas ! quelle idée vous faites-vous de la France !

Il n'y a donc plus chez nous qu'une chose sacrée : l'argent ? Vous pensez que notre devoir est de nous prosterner devant le lingot, quelle que soit la fange où des mains impures se plongent pour le saisir. C'est là votre idole, c'est là votre Dieu! Toutes vos sympathies, tous vos respects, tout votre encens vont au lingot, s'adressent au lingot, lui sont décernés. On peut tout dire si l'on ne parle pas du lingot; on peut tout écrire si la plume, honteusement révérencieuse, n'attaque pas ce vil morceau d'or. Autrement, vous criez à l'infamie, au scandale, à la diffamation.

LETTUE!;; DfN BJOGRAPHE. 347

\ite des juges I

Vite des amendes!

Vite des cachots pour le ditiamateur!

« Où donc est le code ? Avez-vous examiné le texte de la loi? C'est une loi ridicnle, impuissante qui ne remédie à rien. Juste ciel! où sommes-nous, où allonsnous? Il faut, sans plus de retard, changer tout cela. Miséricorde ! veillez donc mieux à la sûreté du Million! Car on ne pourra bientôt plus opérer à la Bourse le plus simple mouvement de bascule, soit en hausse, soit en baisse, sans qu'un diffamateur en titre vienne se mêler de vos aÛaires, — car il sera dorénavant impossible de monter la moindre entreprise, — car on ne placera plus une seule action, — car les primes, les bienheureuses primes, vont s'éteindre, et ce sera la fin du monde. A l'aide! au secours! au meurtre! Tout est perdu, si le législateur ne trouve pas une loi terrible, une loi draconnienne, qui écrase l'audacieux et le réduise à tout jamais au silence, n

Voilà ce que vous avez dit, messieurs, l'un après l'autre, comme des écoliers qui ont bien appris la leçon du maître. Evidemment, vous espériez tromper

r)48 LETTUES D'L'N blOGUAlTIK.

VUS nombreux lecteurs et me faire passer pour ce que je ne suis pas.

Sottise !

J'ai de mon côtelés hommes sages, les cœurs honnêtes, et, quoi que vous disiez, quoi que vous fassiez, le sentiment public est contre vous.

Dans tous les pays et dans tous les siècles, l'écrivain a eu le droit de flétrir, même nominativement, le vice social, le vice heureux, le vice que la loi n'atteint

pas.

A votre compte, messieurs, Juvénal, auquel je n'ai

certes pas l'orgueil de me comparer, recevrait aujourd'hui des assignations sans nombre et passerait sa vie en police correctionnelle.

Or, ceux qui n'ont pas son talent peuvent avoir sou courage. Quand j'ai défini la diffamation Vérité dite malgré la loi^ j'ai répondu d'un seul coup, sans réplique possible, à vos insinuations déloyales, à vos articles soudoyés ; j'ai fait en cinq mots l'histoire complète de la lutte que je soutiens et que je continuerai de soutenir tant qu'un souffle battra dans ma poitrine.

Puisque vous discutez la législation et que vous la

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trouvez insuffisante, je puis bien la discuter à mon tour.

Et d'abord vous admettrez, j'imagine, que nos Lyrurgues modernes n'ont jamais pu concevoir l'idée folle et coupable de sauvegarder le malfaiteur en même temps que l'honnête homme. Le code généralise, dans son texte, afin de laisser le moins de carrière possible au subterfuge, et les magistrats sont institués, non pour nous écraser aveuglément et brutalement par chaque article de la loi, mais pour saisir, à l'aide de leur sagesse et de leurs lumières, les cii*constances où ces articles trouvent une juste application.

Ici. comme partout ailleurs, la lettre tue et l'esprit vivifie.

Je soutiens que les manœuvres insolentes des gens dé Bourse échappent aux tribunaux. Tel homme, agissant dans l'ombre, au fond de cette caverne de l'agiotage, peut voler trente ou quarante millions et porter au sein des familles la ruine et le désespoir, sans que la justice ait le secret des moyens criminels qu'il emploie.

350 LE'JTHES IJ'UN HIUGKAPHE.

Coiniuont c«ît liomiiuî s(»ra-t-il cliatié? pur i'o|>ijiiori. Quel est l'organe de l'opinion? <;'est l'écrivain. Je vous mots an défi de sortir de eette logique!

Mais l'écrivain peut être passionné, dites-vous ; l'écrivain peut être menteur, haineux, systématique dans ses agressions. Il est impossible de ne pas l'arrêter par un châtiment quelconque, et les lois anglaises, plus sévères que les nôtres, portent la pénalité, dans ce cas, aux dernières limites.

C'est vrai, messieurs.

Vous oubliez seulement de mentionner une chose : les lois anglaises admettent la preuve, et, si la preuve est faite, elles absolvent.

De votre part, cette petite omission est involontaire, sans doute ; mais il suffit de l'indiquer pour détruire l'échafaudage de vos arguments.

Puisque vous proposez l'exemple de nos voisins, suivons en tout cet exemple. Uue la preuve soit ad-

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mise, et. si nous avons menti, condamnez-nous sur llieure aux peines les plus riiïoureuses.

Mais quand une société tout entière est malade, quand la cause du mal saute aux yeux, quand la plaie, de jour en jour, devient plus profonde, vous ne voulez pas qu'on la cautérise. Vous formez une diabolique alliance pour en écarter le scalpel ducliirurgien; vous protestez en chœur, vous, les organes de la publicité, pour que la vindicte publique n'ait pas cours; vous essayez de tromper le pays ; vous voulez abattre dans son isolement l'homme qui signale le danger, bâillonner sa voix et briser sa plume !

Où sont vos motifs? quel eM voire mobile? à quelle influence obéissez-vous?

Il faut le dire, et le dire bien haut, vous appartenez au Million! Le journal, à l'heure quïl est, abdique sa dignité, renie sa mission, prostitue son indépendance et se livre pieds et poings liés à rindustriahsme.

Quel est le propriétaire du Constitutionnel et du Pmjs 'f

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