SIXIEME LETTRE
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Je suis affligé, monsieur, de l'incident judiciaire qui vient de se produire et de votre condamnation par la sixième chambre.
Un coupable condamné devient presque intéressant, et je me trouve aujourd'hui quasi embarrassé pour vous écrire. Je ne voudrais pas être cruel, mais je ne voudrais pas non plus atténuer vos torts. Acceptez mon compliment de condoléance, et achevons de discuter, je vous prie, comme si rien ne s'était passé ^u Palais de justice.
Uuo charmante femme, dont vous n'avez pas l'estime, — j'ai le regret de vous l'apprendre, — vient de m'écrire un J)illet où se trouve ce passage :
(( Il vous est défendu de parler politique dans les articles que vous adressez à M. Proudhon. Laissez de côté le socialiste et l'économiste; mais au moins réfutez le philosophe insolent qui outrage notre sexe. Vengez-nous ! »
Si un autre autographe qu'un autographe d'archevêque peut vous être agréable, monsieur, je tiens celui-ci à votre disposition.
Justement la prière qu'on m'adresse touche au point capital de votre biographie dont vous avez l'outrecuidance de vous plaindre : je dis l'outrecuidance, et ceux qui hront tout à l'heure les pages que vous écrivez sur la femme seront entièrement de mon opinion.
Vous m'accusez d'entretenir le public d'une personne qui ne recherche pas la célébrité, et dont la philosophie n'alla point, à\tes-\ ous, jusqu'à metti'e les sacrifices de r amante avant la dignité de réponse. Je vous défends de montrer une ligne, une seule, qui contienne la moindre offense envers cette personne.
Escobar et Tartufe sont encore ici derrière vous.
Il vous plaît d'apporter la lumière où j'aikissé l'om-
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bre, afin de m'amener sur le terrain de la loi de 1819 dans les conditions véritablement interdites, c'est-àdire en me forçant à mettre en cause une individualité à côté de la vôtre, et cela sans aucune des nécessités morales que j'invoque ailleurs.
Pour le coup le piège est trop visible.
Ce que j'ai voulu prouver, ce que je veux prouver encore, c'est que vous mentez en affirmant que les hommes chastes trouvent en vous un modèle. Il s'agit d'éteindre l'auréole de continence héroïque dont vous entourez votre crâne de faux apôtre.
Qu'est-ce que la chasteté, monsieur? C'est la vertu des anges.
Or, permettez-moi de vous le dire, vous êtes un démon, un vrai démon! comme chante Raimbaud dans Bobert-le-Diable.
Pour en convaincre mes lecteurs, il suffira de leur mettre sous les yeux ces lignes passablement infernales tombées de votre plume :
(( Viens, Satan î viens, le calomnié des prêtres et des rois, que je t'embrasse, que je te serre sur ma poitrine!
Il y a longtemps que jo te ronnais, et lu me connais aussi. Tes œuvres, ô le béni de mon cœur, ne sont pas toujours belles et bonnes ; mais elles seules donnent un sens à l'univers et l'empêchent d'être absurde. Que serait sans toi la Justice? un instinct; la raison? une routine ; l'homme? une bête... )) Etcœtera!
Je vous félicite, monsieur, de vos relations avec l'enfer et des atfectueux élans qui vous portent vers l'esprit impur.
Mais, direz-vous, le Satan dont je parle, c'est la Liberté.
D'accord, votre Liberté à vous... On la connaît!
Je trouve tout simple qu'elle vous inspire cette prosopopée monstrueuse, poussée jusqu'aux dernières limites du blasphème.
Revenons à votre continence.
Que diriez-vous d'un homme affamé jusqu'à la rage et qui, voyant qu'on lui ferme obstinément les portes de la salle à manger, viendrait vous dire avec orgueil:
(( — Je suis sobre ? d
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Vous partiriez d'un éclat de rire au ikîz de la sobriété de ce monsieur. J'en fais autant, ne vous déplaise, au nez de votre continence.
L'amour est un festin délicat, servi par un sexe aimable à un autre sexe qui ne Test pas toujours. 11 ne faut pas venir avec des façons de rustre demander sa place au banquet, sinon, vous le comprenez, on court grand risque d'en être exclu. La table fugitive trompa l'appétit du convive brutal, comme le pommier mythologique trompait, chez Pluton, la bouche vorace du roi de Phrygie.
Ah! c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire!
Je crains, monsieur le philosophe, que la rudesse de vos manières, votre voix d'ogre et vos sabots de paysan du Danube n'aient effarouché ces dames. Évidemment, vous avez trouvé porte close et table absente, quand il vous a pris fantaisie de dîner.
Voilà pourquoi vous êtes sobre.
Je ne vous conseille pas de vous en faire un mérite.
11 y a dans vos raisonnements sur la femme, comme dans vos raisonnements sur la propriété, sur la religion, sur l'ordre social, sur tout ce qui vous fait obs-
tacifi, une rancune furieuso, une haine implacable, qui se trahit à chaque lii^ne, et qui fait hausser les ('•paules à l'homme sage, quand elle ne lui cause pas les frissons de l'horreur et les nausées du dégoût.
Il faut bien, hélas! pour en venir aux preuves, citer les passages, et c'est une triste besogne.
Par respect pour le sexe que vous insultez et par respect pour moi-même, je tairais la phrase ignoble et le mot infâme^ si des milliers d'exemplaires n'avaient malheureusement pas trompé la saisie tardive et ne couraient pas le monde.
(( Ce qui distingue la femme, dites-vous, c'est l'inertie de l'intellect. Elle n'est douée d'aucune initiative; elle ne s'avise pas des choses, et, sans l'homme, elle ne sortirait pas de l'état bestial,
(( D'elle-même la femme est impudique (tome III, page 372). Si elle rougit, c'est par crainte de l'homme.
(( Improductive par nature, sans industrie ni entendement, sans justice et sans pudeur, elle a besoin d'un maître qui lui donne, pour ainsi dire, Vaimantation et la rende capable des facultés sociales et intellectuelles.
(( On prét-end que les femelles d'animaux, par je ne
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sais quel instinct, reclicichent de préférence les vieux mâles, les plus méchants et les plus laids; la femme se comporte de même, et, pour rester dans l'ordre moral, elle préférera toujours un mannequin conteur de lleurettes à un honnête homme. La femme est la désolation du juste. Un crime commis pour elle la touche au suprême degré; par contre, elle n'a que du dédain pour lliomme capable de sacrifier son amour à sa conscience. C'est Vénus qui, de tous les dieux, choisit Yulcain, boiteux, graisseux, couvert de suie, -et se dédommage ensuite avec Mars et Adonis. La Mythologie chrétienne Q.vQ])voà\û.i ce type dans la bonne amie de Saint-Eustache, qui, dit le peuple, donnait la préterence au premier venu.
« Qu'est-ce que la justice pour un cœur de femme? de la métaphysique, de la mathématique. Ce que la courtisane vénitienne disait à Jean-Jacques est le secret de toutes les femmes. Leur triomphe est de faire prévaloir ramour sur la vertu^ et la première condition pour rendre une femme adultère est de lui jurer qu'on l'aimera et l'estimera davantage pour son adultère (page 367).
(( Chez les animaux c'est la femelle qui recherche le mâle et lui donne le signal; il n'en est pas autrement
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de la femme telle que la pose la nature et que la saisit la société. Toute la différence qui existe entre elle et les autres femelles est que son rut est permanent <•! quelquefois dure toute la vie.) Elle est coquette, n'ester, pas tout dire? Et le plus sûr moyen de lui plaire n'est-il pas de lui épargner la peine de se déclarer, tant elle a la conscience de sa lascivité { paj^e 370 ei 371), etc., etc. n
Relisez-vous de sang-i'roid, monsieur, et, si la rougeur ne vous monte pas au front, je vous plains.
En imprimant cette diatribe immonde, vous oubliez que vous avez une femme et que vous avez eu une mère.
De quel droit, s'il vous plaît, venez-vous peindre la démoralisation de la nature comme la nature ellemême? Est-ce que vous prenez un bossu pour modèle de l'Apollon phrygien? Offrirez-vous M. de Voltaire comme le type de la piété? Recommanderez-vous Piron comme un professeur de décence? Pour faire le portrait d'une chaste épouse, empruntercz-vous le visage de MessaHne?
Quelles femmes avez-vous connues, juste ciel ! et
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dans quel cloaque d'ii^uominic avez-vous étudié la question de la pudeur?
Satan, votre maître bien-aimé, ne vous a pas instruit à demi dans la science du blasphème. Vous prenez à tâche, comme le génie du mal, de flétrir, ici-bas, tout ce qui a droit à notre estime, à nos respects, à notre amour. Heureusement il est inutile de vous suivre pas à pas dans une série de paradoxes qui tombent de prime abord devant l'indignation qu'ils soulèvent.
II y a des vérités si éclatantes, monsieur, que tous les nuages amoncelés autour d'elles par les sophistes ne parviendront jamais à les obscurcir.
Le mérite de la femme est de ce nombre.
Quand la femme se déprave, elle se déprave par nous, à cause de nous. C'est l'ange tombé du poète ; c'est Eloa, la vierge séraphiqae, dépouillée de sa couronne par un démon fascinateur.
En dehors des louanges fades et de l'argumentation cotonneuse de MM. Legouvé père et tils, la philosophie de l'histoire est là pour vous démontrer catégoriquement que tous les peuples qui n'ont pas eu le respect de la femme et qui ont rejeté le concours de son inlluencc éminemment civilisatrice ont été des peuples barbare? et des peuples maudits.
Dieu nous a donnô la fcmino pour compagne et pour vfi;œur.
Plus faible que nous dans l'ordre physique, afin que cette faiblesse même la cloue au foyer dont elle est gardienne, elle est notre égale en intelligence, nous surpasse en finesse d'esprit, et nous est évidemment supérieure pour tout ce qui a rapport à l'ordre moral.
A elle les vertus intimes, les dévouements obscurs, les héroïsmes sans récompense.
A elle les tendresses infinies, la maternité sublime, la sainte candeur, la délicatesse, la pureté, la grâce.
Vous avez beau dire et vous avez beau faire : dans ce grand arbre de l'humanité planté par Dieu, vous êtes le tronc soHde, la branche nerveuse, l'écorce protectrice ; mais la femme est le verdoyant feuillage ; elle est la fleur, elle est le parfum.
Il faut le dire, et le dire avec cette brutalité d'expression qui vous distingue et qu'il est permis de retourner contre vous, monsieur : vous raisonnez de la femme comme le premier taureau venu raisonnerait des génisses qui l'entourent, s'il était doué de la parole.
A vous en croire vous-même, il y a dans vos goûts
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et dans vos mœurs quelque chose des mœurs et des goûts de ce roi du pàturap^e; témoin la phrase que voici, phrase caractéristique, empruntée au même livre où nous avons puisé déjà de si aimables citations : (( Quel plaisir autrefois de me rouler dans les hautes lierbes, que j'aurais voulu brouter comme mes vaches ! »
Vous ne le nierez pas, c'est écrit (tome II, page 91, lignes 29 et 30).
Après une déclaration semblable, vous sentez, monsieur, que l'archevêque de Besançon, les propriétaires, le gouvernement, les femmes, tous ceux qui sont victimes de vos outrages, et votre serviteur pardessus le marché, nous avons le droit de vous envovcr paître.
C'est une conclusion conforme à vos appétits.
Si vous en désirez une autre, je puis répéter ce qui vous offusque si fort dans votre notice biographique :
a II y a deux hommes qu'un dictateur, en temps de révolution, doit faire taire, n'importe à quel prix. C'est M. Proudhon et M. Emile de Girardin; le premier parce qu'il a trop de conscience dans le mensonge; le
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second païen qu'il n'en a pas du tout, même dans la vérité. »
Je maintiens ce parai^raphe, et j(i le maintiens avec la prétention (notez ceci, de ,i;iàcc) de ne point oii'enser le moins du monde Ut principe de la pensée libre. La liberté ne consiste pas à s'approcher d'un baril d(\ poudre avec des allumettes chimiques.
Je maintiens aussi énergiquement le droit d'excursion dans votre vie intime.
Vous êtes l'homme public, vous êtes l'homme dangereux par excellence. Il faut chercher n'importe où des armes pour vous combattre; il faut montrer par l'histoii'e de votre enfance et i)ar celle de votre âge mùr que l'envie et la haine, deux passions funestes auxquelles votre âme est en proie, vous aveuglent et forgent ce marteau de démolisseur avec lequel vous vous escrimez à faire des ruines.
Quant aux insinuations que vous lancez contre mon honneur littéraire avec une perfidie pleine d'adresse (je vous rend justice à cet égard), permettez-moi de a'Ous répondre par une autorisation formelle de prendre toute ma vie et de la 'fouiller dans ses plus secrets détails.
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Une jolie revanche que je vous otlre là, monsieur ! qu'en dites-vous?
Je vous jure, en face du public qui nous écoute, de ne vous intenter aucun procès devant les chambres correctionnelles. Arrivez, preuves en main, comme un honnête homme doit le faire, et ne descendez pas aux bassesses de la calomnie masquée, — fi donc !
Hélas! j'ai eu comme vous, comme tous les déshérités de la fortune, les embarras de la vie matérielle. Vous trouverez aussi dans mon histoire le chapitre des passions; mais je vous défends d'y rencontrer un seul acte, un seul fait qui soit contraire aux lois de la délicatesse et de la probité.
Pourquoi donc venez-vous à votre tour, vous aussi, proférer ce mot hideux de chantage, que mes ennemis jettent, depuis deux années entières, à tous les échos de la publicité pour déshonorer mon œuvre?
Là-dessus, je vous l'annonce, leur confusion sera bientôt complète. Je remercie la Providence qui, en m'envoyant la ruine, m'autorise à poser légalement des chiffres et à souffleter le mensonge par un simple compte de doit et avoir.
Gela dit, revenons à votre livre.
94 LETTRES A M. J.-P. l'ROlDIION.
Ici commence la partie philosopliique et scientifique, pour laquelle mon collal)oraleur est venu m'apporter le secours de son talent et de ses lumières.
La question personnelle est vidée.
Maintenant, il s'agit d'attaquer de front vos doctrines, de renverser pierre à pierre l'édifice d'opprobre et d'impiété que vous voulez construire et de défendre contre vous l'ordre, la morale et la religion. J'espère démontrer la cause de votre profonde horreur pour le catholicisme. Vous comprenez à merveille qu'il est le seul obstacle à vos projets de bouleversement, l'unique sauvegarde contre vos folles tentatives, et là est tout le secret des attaques indécentes que vous dirigez contre lui.
La croix arrête le bonnet phrygien. C'est vraiment dommage !