SEPTIÈME LETTRE
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Il y a deux mille deux cents an-, vivait à Éphèse un personnage qui, poui' simmortaliser, incendia le temple de Diane. Ceci eut lieu pendant la nuit même où naissait, en Macédoine, un homme que le désir de se rendre immortel devait aussi tourmenter plus tai^d. Vous le devinez, monsieur, je parle d'Érostrate et d'Alexandi'e le Grand.
Pour déjouer le rêve coupable de l'incendiaire, on défendit de prononcer son nom.
Mais cette défense ne réussit qu'à mieux graver dans
la mémoire des âges le nom d'Érostrate, et nous le trouvons aujourd'hui en première ligne parmi ceux des fous et des criminels célèbres. C'est à peine si le nom du conquérant éclipse celui du boute-feu.
Or, chaque siècle a vu des hommes jaloux de conquérir la funeste gloire du grec d'Éphèse, et notre siècle ne pouvait ôtre déshérité de ce genre d'illustrations. Parmi elles, vous pouvez vous flatter, monsieur, d'occuper une place distinguée.
Il faut même vous rendre cette justice que vous dépassez de cent coudées l'Érostrate antique. Celui-ci se contenta d'incendier un temple ; vous porteriez la flamme avec joie, s'il était possible, au sein du globe, afin que la postérité la plus lointaine pût vous contempler à la lueur des volcans. Ërostrate brûla le sanctuaire d'une déesse de l'Olympe ; M. Proudhon brûlerait volontiers le Dieu des chrétiens avec la même torche.
Que de soins n'avez-vous pas pris et ne prenez-vous pas encore pour assurer l'immortalité à votre nom d'incendiaire! Que de coups de pistolet tirés dans la rue pour attirer l'attention des passants !
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Un beau jour, éclate comme une bombe, au milieu de la société mal assise de 1848, votre mot fameux :
La rROPRiÉTÉ c'est le vol!
Et nos bourgeois de regarder autour d'eux avec épouvante, afin de découvrir l'auteur de cetanatlième qui menaçait leur fortune.
De ce jour-là, monsieur, vous fûtes effectivement célèbre. Votre nom, comme celui du Croquemitaine des contes de fée, passait à l'état de mythe et de symbole. Mais pour vous ce premier titre à l'immortalité ne suffisait pas. Proclamer que la propriété c'est le vol, nier la légitimité de l'un des fondements de l'édifice social, rien de mieux; ceci pouvait être considéré comme un coup de maître, et l'Érostrate d'Éplièse était vaincu par l'Érostrate de Paris. Néanmoins, selon vous, il y avait mieux à faire. La propriété morte, restait debout le principe fondamental, cause et fin de toutes choses; restait Dieu.
Soudain retentit dans la rue un second coup de pistolet.
Dieu, c'est le mal !
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Et les passants de se détourner de nouveau. Ils regardent, lèvent le nez en l'air pour voir d'où est parti ce blasphème, et ils jj^perroivent, à sa lenêtre, Erostrate-Proudlion, souriant d'orgueil et tenant à la niaiu son pistolet qui fume encore.
L'honnête philosophe croit voir déjà le temple s'érrouler, le ciel désert et jonché des débris du trône de Dieu, le monde bouleversé de fond en comble, et son nom gravé sur chaque pierre de l'édifice social en ruines.
Il faut en convenir, ces insolents paradoxes eussent immortalisé vingt Érostrates.
Jamais les échos de l'univers n'en avaient entendu et reproduit d'aussi monstrueux ; mais pour vous, monsieur, cela ne sulhsait pas encore. Vous passez trois ans à construire une formidable machine de guerre, à la bourrer jusqu'à la gueule de projectiles de toutes sortes, depuis le boulet de gros calibre du sophisme jusqu'à la mitraille des quolibets ; puis, un beau matin, la machine éclate sous la forme de trois volumes compactes et lourds, les plus radicalement subversifs peut-être qui soient jamais sortis de la presse depuis que Guttemberg l'inventa.
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S'il était donné à ces trois volumos de produire les ravai^es et de réaliser le cataclysme qu'ils ont en vue, jamais l'enier n'assisterait à pareille fête, jamais la terre et le ciel n'auraient porté pareil deuil.
La morale kt la religion sont incompatibles!
Voilà, monsieur, votre troisième coup de pistolet, digne des deux premiers.
,. Jusqu'aujourd'hui, tous les siècles, tous les peuples, tous les hommes avaient cru que la Morale et la Religion marchaient ensemble , celle-là s'appuyant sur celle-ci comme sur une sœur aînée. Chez toutes les nations, le type de Tliomme moral fut l'homme sincèrement religieux. Quand les Romains voulaient donner une haute idée de la vertu d'un personnage, ils l'appelaient pius. Vous avez lu Virgile et son poëme ; il est donc inutile d'invoquer le pius Mneas à l'appui de notre assertion.
Pieux envers le ciel, dévoué envers les hommes, ce fut, de tout temps, le nec plus ultra de la vertu humaine.
t02 LETTRES
Ainsi jusqu'à vous, monsieur, l'humanité s'était péniblement débattue dans un dédale d'erreurs; elle avait rru à l'existence de Dieu, vous le savez et vous le déplorez éloquemment; elle s'était dit, dans l'aberration de son intelligence : Je ne me suis point faite moimême; je n'ai point créé ce j^lobe, théâtre de ma vie, non plus que ces espaces immenses, tout parsemés de mondes radieux, à travers lesquels se promènent mon œil ébloui et ma pensée confondue. Qui a jeté la terre au milieu de cette immensité? Qui m'a jetée moimême à la surface de la terre? Quel pouvoir sublime déroule dans la profondeur des cieux ces spirales de soleils qui gravitent en silence vers un centre commun? Quelle main déploie sur ma tête, comme une tente d'azur, constellée d'or, ce firmament tout scintillant d'étoiles?
Saisie d'admiration, pénétrée de gratitude, l'humanité se prosternait devant l'Ordonnateur suprême ; elle lui adressait des vœux, des actions de grâce, des prières
Ignorante humanité !
Bien certainement elle ne savait pas commettre un acte coupable, en adorant et en priant son Créateur; elle ne savait pas que, du jour où elle fut religieuse,
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elle devenait par cela même immorale! Il lui a fallu attendre soixante siècles la naissance d'un homme plus éclairé à lui seul que tous les hommes passés, présents et futurs. Cet homme lui dit au nom sacré de la Justice :
— Qu'il y ait un Dieu ou qu'il n'y en ait pas, que t'importe ? Qu'il y ait une vie future ou qu'il n'y en ait pas, que t'importe encore, et à quoi bon te donner la peine do le vérifier? Ce sont là questions oiseuses, futiles ou même funestes. Tu ne seras morale y ô humanité, qu'à la condition d'être impie. Tous tes maux n'ont-ils pas été engendrés par tes pratiques dévotes?
C'est la religion qui, en obscurcissant de longue main les intelligences, a altéré en elles le sens du droit et a produit la dissolution qui nous fait périr.
Tu es la reine de l'univers, ô humanité!
Tout ce qui est en dehors de toi est inférieur à toi ; tu es à toi-même ton Dieu, ton principe et tafm; tu es la Justice et sa sanction ; tu ne dois courber le front devant aucune majesté de la terre ou du ciel !
Vous en conviendrez, monsieur, voilà le sens complet, sinon littéral, de votre préface, et vous concluez
lOi LETTRES A M. P.-J. rROUDHON.
par ces trois lignes, qu'on peut lire ù la page 38 de votre premier volume :
(( Sans tolérer davantai^e une croyance perfide, je prends rontre I'Égljse et contre Dieu tait et »'ausi' pour la Justice, et je m'en constitue moi-même Ir
GARANT et le PÈRE. »
Monsieur Proudlion père de la Justice !
En vérité, je n'aurais pas cru C|u il lût possible à un philosophe d'atteindre ainsi, du premier élan, le sommet le plus élevé du grotesque.
0 père de la Justice, laisse-moi rire tout à l'aise de tes fanfaronnades colossales ! Impossible de prendre au sérieux tes discours, et vraiment, si tu crois un mot de tout ce que tu débites là, je te plains de grand cœur.
Ton orgueil, ô père de la Justice, a tué ta raison I