‹ Lettres à quelques amisChapitre 3 sur 8 · A CAMILLE RIBOUD · texte numérisé non relu

A CAMILLE RIBOUD

Strasbourg^ 8 Septembre 1909.

Mon cher ami,

" Je vous écrirai demain sans faute. " — Voilà une formule que vous trouverez souvent au début de petites lettres fallacieuses, qui ne servent aux gens fatigués qu'à ajourner indéfiniment les vraies. Celle-ci que je vous envoie sera-t-elle une vraie lettre ? C'est ce que je ne pourrais pas vous dire en ce moment.

D'abord, j'ai une nouvelle désagréable à vous annoncer, et je préfère vous l'annoncer d'abord à vous qui êtes sage et grave, qu'à l'irascible et fantasque Maurice. C'est que le docteur Bûcher que je vois tous les jours ici prétend que je suis surmené, qu'il faut que je gobe des œufs et que j'évite tout musée. Il me propose donc de substituer à Florence (ne criez pas tout de suite) une station quelconque dans la campagne d'Italie, sur une hauteur et avec une chaise longue, par exemple au bord du Golfe de Gênes, (avec des " excursions. ") Je lui ai répondu que " ça dépendait de vous " (je vous ai annoncé pour cet hiver, et il vous attend avec impatience), et de l'irascible et

fantasque Maurice. En tous cas je ne vous lâche pas. Je ne vous cache pas que j'ai très envie de voir Florence, mais que d'autre part je suis ébranlé par ses admonestations. Je ne voudrais pas non plus vous imposer des sacrifices. Enfin, je suis pris entre la sagesse de Bûcher, mon enthousiasme pour Florence, et mon amitié pour vous deux. En d'autres termes la vie est difficile.

Bûcher, qui est un médecin sévère, est un homme étonnant. V^ous connaissez une très belle réponse de je ne sais plus qui à quelqu'un qui lui disait : " Ménagez-vous !" — " Pour quand. ? La grande supériorité de Bûcher sur nous tous, c'est qu'il sait pour quand il doit se ménager. Il fait une sage économie de ses forces. Sa vie a un but et un style. Elle est continue sans monotonie, et ardente sans trop de secousses.

Je ne lis plus rien du tout depuis 1' " échec. " Je dors "du sommeil des vaincus et du sommeil des morts. " Je mène ici une vie qui me plait et qui me remplit. La beauté de l'Alsace vient de ce qu'on y aperçoit l'héroïsme dans l'abondance. C'est un clairon dans un verger. Le vent des batailles passe sur ce bonheur champêtre. (Voilà déjà deux phrases très belles, comme je ne vous en écrirai plus jamais).

On m'attend pour taire une promenade. Ai-je eu le temps de vous écrire une vraie lettre .'' Elle n'a pas dix-huit pages ; elle vous portera du moins ma sincère amitié.

A LOUIS FOUASSIER.

Cazakt^ 13 Septembre 1909.

J'ai renoncé à Florence, car je préférais la solitude pour y dénombrer mes trésors. Et puis, quand Alcibiade eut aperçu l'Etrangère de Mantinée, il ne quitta pas le Banquet pour aller admirer dans un pays étranger des statues de Phidias.

Je ne ferai pas une description du Béarn, car il est temps de renoncer à toute espèce de description. Quand je t'aurai dit qu'au fond de ce langoureux Béarn j'entends le son de la pluie sur les fougères ruisselantes, tu n'en seras pas plus avancé. Il est prodigieux qu'on puisse admirer autre chose dans un paysage que l'aisance des mouvements qu'y ont les hommes et les femmes, avec leurs magnifiques vêtements de toile souple. Je ne comprends plus la poésie — à moins qu'elle ne soit, comme chez qui tu sais, une directe communication avec les racines des arbres, et les endroits où naît l'eau — que comme " l'art d'évoquer les minutes heureuses", tel que l'a pratiqué Baudelaire. J'aime aussi, et de plus en plus, les vers de Vigny qui planent gravement avant de se poser.

Madame de Noailles dit : " C'est la Sagesse en deuil au haut du Sinaï "

Vois-tu, mon vieux, ma grande détresse vient de ce que, intelîectuelletnent doué uniquement pour la culture, l'histoire des idées, la sensibilité métaphysique, j'ai en moi des enthousiasmes d'énergumène, des caprices de pape, et des gaietés d'enfant. Si bien qu'il y a un profond désaccord entre mes aptitudes et mes goûts. Et je ne pourrai faire quelque chose qu'en essayant, dans des livres, de marquer le caractère pathétique de ce désaccord — ou alors en essayant de le faire disparaître. Mais dans quel sens .'' Je t'ai déjà dit que je deviendrai un érudit avec une lampe et des pantoufles, mais je danse en pantoufles, et j'éprouve continuellement le grand désir de renverser ma lampe. Tout cela n'est pas favorable à la production. Mais comme je veux produire, il faudra bien que j'y arrive. Et je dirais bien que s'il suffisait de travailler beaucoup pour cela, ça ne serait pas une affaire. Mais pas du tout. La culture et la sensibilité ne se réunissent pas du tout en moi. Ce que je fais pour la première ne libère pas la seconde. La première est trop compliquée, et la seconde est trop impulsive. J'oscille toujours entre la critique et la chanson (je dis la chanson la plus naïve, la chanson d'un enfant qui veut la lune). En sorte qu'avec tout ça, je n'avance guère. A mon âge, Hugo publiait les " Odes et Ballades ". Et le

délicieux Musset, à vingt ans, avait donné ses plus belles choses ! Ah ! l'Enfant sublime est bien vieux et bien stérile ! Pourtant je ne désespère pas. Mais le feu de joie commence à brûler tristement sur la place qui n'est plus bien passante. Je veux éclairer les visages.

Il s'agirait aussi de donner à mes idées, à mes sentiments, une autre unité que celle d'une danse. Et ça n'est pas bien commode... Quand finirai-je r " Enthousiasme" ? Je me propose, quand j'aurai reçu de toi une lettre convenable, de dresser notre bilan. Mais je n'ai pas de goût pour le développement... Je ne peux plus supporter que le rapide, le resserré. Je ne veux pas de vallées entre les montagnes, pas de défilés entre les pierres brûlantes, pas de trio entre l'andante et l'allégro. Et peutêtre ce que je prends pour de l'amour et de la flamme, ce goût de la brièveté, de l'éclat soutenu, n'est au fond qu'une grande impuissance.

Egaie-moi un peu. Au fond, je devrais être heureux. Mais on me l'a bien dit à Strasbourg : " L'enfant insouciant gaspille son bonheur. " Cela tient, je crois, à ce que, généralement, la vie vivante est la récompense de l'effort et de la tâche, et que moi j'ai eu toutes les jouissances avant d'avoir produit ce qui fait qu'on les mérite. Cette disproportion entre ce que je peux appeler ma renommée et mes mérites, — ou, si tu veux (car tout de même jusqu'ici j'ai bien travaillé) — entre mon âge et mes succès, je n'en prenais pas conscience

avant ce bienfaisant échec. J'en ai pris maintenant une conscience qui m'est singulièrement amère. La vérité, c'est que le bonheur ne rassasie pas ; il est de sa nature un écoulement. Nous retombons sur les vérités éternelles. Je ne suis heureux que dans la bataille, quand je suis pressé^ quand j'ai beaucoup à faire. Mais je voudrais que ma tâche ne fut pas scolaire. Au fond, quand on n'est pas Spinoza, à quoi bon travailler la philosophie } Je ne suis pas un penseur. Je suis un professeur. Il me faut une activité, des gens à convaincre, ou à séduire. Stendhal et Vigny étaient à seize ans lieutenants aux dragons rouges. Moi, j'aurai bientôt vingt et un ans, et je suis ancien élève de l'Ecole Normale supérieure. Oh, je pourrais très bien faire de la bonne critique. Je me donne deux ans pour faire la pige à Fagaet. Mais ça me dégoûte. J'étais fait pour ressentir le grand soulèvement involontaire que je ne ressentirai jamais.

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