A CAMILLE RIBOUD
Paris, 21 octobre 1909.
.... Arrivons aux choses sérieuses. — Je viens de lire à Maurice (je vous le dis parce que vous demandez des nouvelles de mon travail) un " magnifique " poëme qui s'appelle Feu de joie sur un carrefour et que publiera (^peut-être) la Nouvelle Revue Française. J'ai beaucoup avancé V Enthousiasme, peu VtAmitié à cause de l'échec du voyage à Florence, où je n'ai été, comme à l'agrégation, qu'admissible.
J'ai recommencé à travailler mais mon travail a été coupé par un petit voyage à Wissembourg, d'oia j'ai rapporté avec un enthousiasme renouvelé une forte grippe. Je vous écris enfermé dans ma chambre bien chaude où je jouis en paix d'un rhume magnifique. — Wissembourg a été une chose sublime : Quarante mille Alsaciens, des paysans en vestes noires, des vétérans de Solferino. Dimanche soir il y a eu un grand dîner avec Madame de Noailles, Bûcher, Jean Schlumberger, Mademoiselle Kœberlé, Gallimard — et — Pierrotet(deux amis à moi, je mets des tirets parce que
cela a l'air d'un titre de Vaudeville) et un garçon que je ne connais pas mais qui s'appelle Loriot.
Voyons, que je m'applique à écrire mieux. Vous êtes d'ailleurs injuste. Mon écriture quoique très vilaine est, je vous jure, au bout de très peu de temps très lisible.
Ça m'ennuie un peu de recommencer à vous raconter ce que vous lisez dans les journaux, et ce que je répète à ceux qui viennent me voir. Je transcris donc pour vous la petite allocution que j'ai prononcée à un souper de garçons français qui a eu lieu tard dans la nuit après l'inauguration de Wissembourg. Je l'ai faite en cinq minutes, mais ça résume notre impression de la journée.
" Cette journée a été la journée de nos clairons — - (on a joué la Marseillaise et Sambre-et- Meuse.) Nous les avons entendu rebondir sur le grave roulement des tambours. De même sur la basse continue de l'action quotidienne ce beau Dimanche s'élève comme un chant clair. Mais il ne faut pas oublier les trente années d'efforts que cette fête résume et récompense, ni quelle patiente tristesse consacre cette cérémonie, qui est joyeuse, au bout du compte. — Il est beau d'honorer les morts, plus beau de résoudre chaque jour un problème chaque jour renouvelé. L'Alsace sait ce qu'elle doit à la paix et à la guerre ; elle a montré qu'on peut lutter sans que les cuirassiers et les artilleurs saccagent les champs de blé ou cassent les guirlandes du houblon. Mais c'est à nous qu'il
appartient de faire voler les balles autour de la Marseillaise que nous ont donnée nos amis.
— Tout ça est très beau ; il faut que vous alliez en Alsace. Mais quelle tristesse que ces efforts n'aboutissent en somme qu'à de vaines et brèves cérémonies. Ces fêtes du moins servent à montrer que le traité de Francfort n'a créé qu'une situation instable, à raviver notre espoir, à maintenir notre courage, à fortifier notre volonté.
Je suis un peu solennel mais si sincère ! Bien plus sincère que quand je vous écrivais: " Je vous enverrai demain une longue lettre ", avec un demain souligné.
Je souhaite que vous soyez heureux : je suis très heureux, très actif, très entreprenant en ce moment. J'ai fort à faire, et il est possible que j'aie bientôt plus à faire encore. Mais ça, c'est un secret.
Je suis votre ami.
A LOUIS FOUASSIER
26 octobre 1909.
... Je suis vaillant, je suis actif, et je suis triste. Je tiens ma vie entre mes mains, et je voudrais la retenir. Par suite d'un concours de circonstances que je t'expliquerai plus tard, j'ai des tentations que je te dirai. Sache seulement pour l'instant que j'en suis à choisir entre le gilet blanc de Prévost- Paradol et les lunettes bleues de Taine, entre la dispersion éclatante et la grave concentration. Tu me rendras cette justice que je ne suis pas ambitieux. Mais je ne voudrais pas être lâche. J'aurais voulu être agrégé cette année. J'aurais ainsi contre les tentations qui m'assaillent un humhle et solide bouclier universitaire. J'aime passionnément la vie, où l'on entend le bruit que font les jours en tombant sur les jours, où l'on progresse en même temps que sa thèse, où l'on s'augmente en même temps que sa bibliothèque, où l'on boit le dimanche du Bordeaux avec ses collègues et leurs femmes, où l'on s'achemine avec une prudence réservée, et en somme hautaine, vers la retraite, la croix et la soixantaine. J'aime la pau-
ss
vreté confortable de ce célibataire qu'est Chartier, l'indépendance docile et pensive des fonctionnaires provinciaux, l'air emprunté qu'ils ont tous, qu'aura Monceaux quand il sera de l'Institut. J'aime enfin tout ce que Rauh a aimé en dépit de lui-même, de ses yeux vivants dans son visage de cheik belliqueux et malade : la liberté de l'esprit, l'orgueil modeste, les désirs exigus, le feu, le bon fauteuil.
Mais j'aime aussi le clair berger aux yeux verts, le jeune roi David qui lançait sa pierre au front de Goliath, comme nous lançons notre désir à la tête du monde. J'aime l'héroïsme, la folie, les gestes éclatants, la danse, la beauté qui est vraiment une chose très belle, la guerre, l'audace, la vie pressée, le rire (ce triomphe), le déjeuner qu'on avale à la hâte, le taxi-auto dont on fait claquer la porte, l'amour des hommes et des femmes. " J'aime les vaniteux, dit Nietzsche, car ils jouent bien le jeu de la vie. " J'aime les gens qui brûlent et se brûlent, la prodigalité du cœur et de l'esprit, ce qui jaillit et n'aboutit pas, toute la dépense irréfléchie d'eux-mêmes que font les gens vraiment vivants, — Et je n'aime pas les compromis entre ces deux vies que je dis là : il faut avoir un style.
Or j'ai à choisir, et plus tôt que je ne pense, et dans un moment où je me sens actif, plein de beaux projets, d'idées, et — permets-moi de te le dire — de talent. Je ne crois plus à la liberté : car on ne choisit pas soi-même. Et tous les arguments qui invoquent le mouvement et le renou-
vellement de la vie intérieure ne prouvent rien. Car on ne choisit pas soi-même ni la qualité de ce mouvement-là, ni ce bonheur ou cet ennui, ce bonheur ou cette lâcheté qui font le propre de chaque être. Je crois à la grâce de Dieu. On n'est pas libre, mais on est puni comme si on l'était. Et la décision que je prendrai maintenant, j'en porterai le poids toute ma vie. Si je me décide pour la vie n° i quelle lâcheté, mais si je choisis la vie n° 2, quelle audace, quelle trouble chaque jour, quelle lutte à chaque instant, quel regret d'abandonner la vie et les vérités faiseuses de calme !
Tu comprends bien, de Prévost-Paradol et de Taine, à qui va ma sympathie. J'ai horreur de Taine qui a l'esprit faux, l'intelligence étriquée, appliquée, vraiment normalienne. J'aime Prévost- Paradol, ses fièvres radieuses et vaines, son enthousiasme irréfléchi, ses grandes tristesses, son impuissance très distinguée, son courage final, sa vie inutile et sa mort vaillante. Quel passionné, quel amoureux ! L'autre a un tablier noir, une application de primaire : il est bien trop loin de Shakespeare.
Mais aussi Prévost-Paradol est un raté. Il s'engage dans un chemin, puis le rebrousse, revient à son point de départ, s'épuise, se disperse, s'éparpille. Ou bien il ne faut pas engager la bataille, ou bien il faut être vainqueur. Quelle terrible hésitation quand on est belliqueux mais vite découragé !
Donne-moi un conseil et pardonne-moi de ne pas te dire les choses plus clairement. D'ailleurs, remarque-le, ce qui ajoute à mon embarras, c'est que j'aime cette hésitation même. "Tu ne me chercherais -pas, si tu ne m'avais déjà trouvé. " J'oscille comme l'élan vital qui, d'après Bergson, à chaque instant doit bifurquer : et de cette oscillation je tire un plaisir, une joie, — sans compter que cette méditation est après tout la seule attitude convenable à notre époque, étant donnés les bouleversements considérables qui peuvent être apportés dans l'économie de la société, le caractère provisoire, précaire qu'ont de nos jours les aristocraties, l'instabilité politique, l'incertitude des destinées françaises.
Et je sais bien aussi que mon scrupule, mon hésitation, c'est ma vie, et c'est la vie, et que c'est à ces moments-là qu'on est le plus près du Divin !
Pourtant, non. Car, si Dieu est inquiet, il n'est pas incertain. 11 faudrait en venir là : une inquiétude sans incertitude. Mais c'est le cercle carré.
Note que je ne fais pas d'inutile pathétique. " Quelle puissante chose c'est que de vivre ! " Mais je suis à la croix des chemins.
Tiens, suppose que j'aie à choisir entre l'Université et la Direction du Temps (c'est une hypothèse ; — pardonne-moi de ne pas te parler plus clairement) ou la Présidence du Conseil ! L'Université } Mais quels paradis perdus ! Le Journa-
lisme ? Mais la vie morale ! J'ai les passions de David, mais la pureté d'Eliacin.
Ah, si j'étais alsacien que ma vie serait tôt fixée ! Heureux qui n'a pas à tirer de lui-même sa règle !
Mon Dieu, que mon âme est avide ! Je suis un voyageur irritable !... Entends l'appel de ton ami. Au fond, tout ça c'est de l'exaltation à vide ; mais c'est plus intéressant que X, et ça fait passer le temps.
A LOUIS FOUASSIER.
Février 1910.
Mon cher ami,
Non, je ne t'oublie pas, et j'ai la pudeur du souvenir. Mais le moyen d'aller te voir et même le moyen de t'écrire ? Il faut que l'électricité ce soir, baissant quand monte l'eau du fleuve, me contraigne à me coucher tôt, à ne pas préparer des leçons inutiles, à ne pas corriger des devoirs, pour que je trouve le temps de t'envoyer ce mot. Dieu, que la vie est difficile. Et qu'il est vrai que c'est une attente. Mais tu sais bien les difi*érences et que si Gide s'enchante dans cette attente, le petit coreligionnaire de Zangwill que je suis veut " prendre les choses avec les mains.
Insensé qui croyais, à défaut de ton amitié exilée, pouvoir me contenter d'être aimé des élèves ! Quelle chose difficile d'être aimé ! C'est vrai qu'ils me sourient. Je leur souris aussi. Mais crois-tu que je les comprenne, et qu'ils me comprennent ?
Je les surprends, je les amuse, parce que je suis maigre, et souvent attendri. Mais, sauf un ou deux dans chaque classe, je ne peux pas faire fonds sur
eux. Plus je les cerne, plus ils me manquent. Ridicule T... qui croyait pouvoir souffrir àt son métier, et y trouver le bonheur ! Si je ne me raidissais pas, ce serait au bout de peu de temps, le chloroforme, une défense contre la vie, une régularité, une chaîne, une limite à l'enthousiasme, enfin, bref, une occupation.
Au fond, ce n'est pas vrai, et je suis très heureux. J'ai demandé :" Qu'est-ce que comprendre*' Il y a deux choses, m'a-t-on répondu ; on peut vous comprendre, vous, M 'sieur, et comprendre, ce que vous dites. Oui, on pourrait. — 11 est vrai que ce serait plus intéressant de me comprendre que de comprendre ce que je dis, et qui est du Durkheim, du Charles Gide, du Karl Marx, les meilleurs jours du Rauh, — et parfois du Chartier (j'ai fait, tu le devines, une leçon sur la crue, une sur la comète). Mais j'ai peur, quand l'eau monte et qu'il fait froid et noir, qu'ils ne retiennent pas ce que je peux leur dire, et qu'ils ne comprennent pas non plus ce que je ne leur dis pas.
Ce sont les jours de pessimisme : les enfants courageux y sont sujets autant que d'autres. Puis vraiment, Paris est lugubre : et les maisons vont s'effondrer. Je n'aime pas être rappelé ainsi brutalement au matérialisme historique. Heureusement, j'ai la ressource d'écouter les paroles des hommes sur la crue, et de voir autour de la Gare Saint- Lazare, une foule spirituelle et grave contenue par des petits soldats en " lourdes capotes ", qui à dix
heures, avidement, mangent leur morceau de pain sec, en battant la semelle sur le pavé humide.
Images : tu as raison de les mépriser. C'est vrai qu'elles ne maillent pas, qu'elles ne font pas une chaîne qu'on peut tendre devant sa porte, qu'elles n'arrêtent pas la crue du monde qui noie notre passé. Si je regarde ma conscience, je vois qu'elle est pareille à ce pays inondé. Chaque année, sans m'augmenter, je change. Et chaque année, la vie comme un fleuve vient détruire ce que j'ai bâti. Arrêter mon esprit et accroître ma sensibilité, ne pas toujours me laisser assaillir par les choses. Oui, c'est là le problème. Si je forme un système, si je ferme ma porte, si je ne sors que le Dimanche, je manque tout ce que la semaine m'aurait apporté, qui m'attendait sans doute et que je n'aurai plus.
Voici du bavardage : ce que je voulais dire, c'est que j'irai te voir, et t'écrirai bientôt une lettre plus ferme. Je ne peux pas supporter que nous soyons séparés. J'ai besoin de te voir, besoin que tu me grondes, et je t'envoie, mon vieux, ma profonde amitié.
A ANDRE SPIRE
NemourSy avril 1910.
Mon cher ami,
Avant de partir je tiens à vous remercier d'avoir été si bon pour moi pendant toute ma maladie. Je vous en garde une grande reconnaissance.
Je me lève aujourd'hui et je pars Dimanche. J'espère que vous allez bien travailler pendant ce mois d'Avril. Dites-vous bien que les ministres passent, que les moissons pourrissent et que c'est ce que vous faites qui reste, et qui est la source de toute noblesse (au moins momentanée) pour les hommes. Que d'instants graves, que de pureté provisoire, les jeunes gens doivent au Vigny ! Alors je vous recommande les obsessions lyriques plutôt que les préoccupations sociales ou agricoles.
11 est vrai que c'est votre révolte qui nourrit votre poésie et que ce sont les os des administrateurs injustes qui cliquettent dans vos danses macabres.
Et alors tout ça s'arrange très bien.
Je ne sais pas si c'est parce que je pars pour quelques mois ; j'aime beaucoup la solitude, mais
je crois à la nécessité pour les " poètes " de se grouper et de s'aimer ; j'ai de beaux projets pour la rentrée. Nous en reparlerons.
A ANDRE SPIRE
Août 1910.
Mon cher Ami,
Je vous remercie beaucoup de votre lettre, mais elle m'étonne. Comment avez-vous pu penser que votre Danse Macabre pouvait plaire à vos cousins. Je n'ai pas le plaisir de les connaître. Mais tant qu'on n'est pas de l'Académie, les cousins ne croient jamais aux vocations littéraires : René Bazin lui-même, j'en suis sûr, a été suspect à la haute bourgeoisie d'Angers, à laquelle il est apparenté, avant la mort de Legouvé. Et il est très bien que Bergson n'ait pas de cousins en France. Ils lui auraient recommandé de ne pas publier de livres. Car qui sait, s'il nen eût pas publié, il serait peut-être devenu Inspecteur général de l'instruction PUBLIQUE !
... Je crois que vous ne vous représentez pas du tout les choses comme elles sont.
Vous n'êtes pas " unus ex multis. " Vous ne faites pas de vers. Vous êtes un poëte qui s'est saisi lui-même, qui se possède, se dirige et se comprend.
Je le sais très bien qu'une certaine consécration
est nécessaire. On ne peut pas vivre sans pain, on ne peut pas penser sans amitié, on ne peut pas prier dans un temple désert, mais cette consécration, vous l'avez à votre insu ; vous êtes sans rien savoir, je ne dis pas le maître, pour ne pas faire de phrases, mais le guide de beaucoup d'entre nous, que vous ne connaissez pas du tout. Je vous en envoie par ce même courrier la preuve. Vous me direz " comment se fait-il que je ne le sache pas ? " Mais les admirateurs d'un poëte discret sont nécessairement, eux aussi, pudiques. Et de quoi croyez-vous que se composait la gloire d'Alfred de Vigny ? Nous sommes hypnotisés par une certaine conception toute romantique de la vie littéraire liée elle-même à la morale Napoléonienne. Hugo pouvait s'adresser au public. Mais aujourd'hui, à moins de flagorner la foule, on ne peut plus être que l'homme d'un groupe, et commeWhitman le " poëte des camarades ". Je sais bien la joie qu'on doit éprouver à recevoir de belles lettres franches et passionnées de jeunes inconnus, mais dites-moi, en avez-vous beaucoup écrit quand vous aviez vingt ans, aux maitres que vous aimiez le plus ? Songez que jamais un poème isolé publié dans une Revue ne peut agir d'une manière apparente. — Seul le livre peut produire quelque effet. Encore ne peut-on pas du tout mesurer à son expansion matérielle son retentissement moral. Mais je vous le répète " à poëte hautain " " admirateurs discrets "...
Maintenant je crois devoir vous dire que vous ferez bien de prendre garde à ne pas vous laisser entraîner par votre nervosité à tomber dans un réalisme de journal. Je veux dire ne pas laisser envahir votre poésie par des préoccupations sociales quotidiennes. Je sais très bien que Heine a pu écrire d'admirables vers politiques au jour le jour et la T)anse Macabre me montre que vous pouvez en écrire de très beaux, mais l'inspiration plus générale, plus détachée de tous les jours des Versets et des Poèmes Juifs me plairait davantage. On peut être un homme moderne, on peut être un militant, sans essayer de fixer dans ses poèmes la laideur de chaque moment, et l'obscurité réelle de la 'Danse Macabre vient peut-être de la façon dont vous mêlez vos pensées, {le Moine, le Tailleur Juif), à vos passions {La Vente de Charité, Le Directeur). Moi j'aime ça, mais je conçois que beaucoup en soient déconcertés.
.... Je vais bien, je travaille, je vous envoie toute mon amitié.
A GABRIEL MARCEL
Nemours^ août 1910,
... Je voudrais tant vous voir à M. et parler avec vous de la " grande question ". Je suis en train d'élaborer un plan de recherches. Dès que j'aurai fini je l'enverrai à L., qui doit le compléter et le critiquer, et puis je vous en ferai part. Je crois que la grosse difficulté, pour le catholicisme, c'est de comprendre comment il peut y avoir une Révélation dans un moment du temps. Cette question qui ne se pose pas pour les philosophes de la Révélation qui se placent dans l'intemporel, est vitale pour le catholicisme. Ce n'est pas bien fort, ce que je dis, attendu qu'au fond cela revient à dire que le catholicisme est une religion de la Grâce, ce que vous saviez déjà. Pourquoi Jésus s'est-il montré plutôt à tel moment et plutôt à tel homme } Mais quand on touche à ces questions, on revient au " pourquoi " de l'enfant. Ce qui semblerait indiquer pourtant que la question est importante, c'est que les théologiens se sont donné du mal pour savoir s'il fallait damner Virgile. Il faudrait lire à ce sujet un bon commentaire de Dante...
Peut-être Hegel essaie-t-il d'expliquer cela philosophiquement, quoique bien entendu sa dialectique soit quelque chose de très différent de la dialectique de l'histoire, telle que Bossuet la comprend dans le Discours sur P Histoire Universelle. Je suis effrayé de la difficulté et de l'importance de ces problèmes où tout est incertain, et jusqu'à la méthode, comme dirait Durkheim...
Je suis content que vous ayez aimé le 'Borkman^ je suis théoriquement de votre avis sur la fin. Mais en soi c'est fort beau, vous savez, tout le passage sur les millions captifs qu'il aurait pu délivrer. Toute cette scène théâtralement peu justifiable agit sur nous comme les grands thèmes de Wagner.
Je lis beaucoup de Balzac, en passant beaucoup de pages. Le Fere Goriot est admirable. Tout de même, j'aime mieux Shakespeare.
A GABRIEL MARCEL
Caux-sj-Territeiy août 1910.
Mon cher ami,
Vous m'en croirez si vous voulez, mais si je n'ai pas répondu plus tôt à votre lettre, c'est que depuis que vous me l'avez adressée, je ne cesse pas d'y réfléchir. Je vous ai déjà écrit vingt fois de longues épîtres inachevées, mais votre lettre m'est une si bonne occasion de préciser pour moi certaines idées, que j'attends pour vous les communiquer qu'elles soient tout à fait au point. Et fatigué comme je suis par ces deux longs mois de vacances forcées qui surexcitent plutôt la rêverie qu'elles ne fortifient l'entendement, j'ai beaucoup de mal à rédiger ce que j'ai à vous dire ; et puis cela m'a entraîné à relire très attentivement le livre de Boutroux, le compte-rendu de l'admirable séance de la Société de Philosophie sur Hegel, La Critique du Jugement que je connaissais si mal, et certains chapitres de YEvolution Créatrice. Mais enfin je crois qu'incessamment vous recevrez une réponse. Il faut absolument que nous réfléchissions de concert sur ces problèmes et que la conversation que
nous avons eue avec L. et C. soit pour nous le point de départ de sérieuses recherches.
La Danse devant F Arche avance beaucoup, mais comme je veux toujours y mettre plus de choses, elle s'élargit au fur et à mesure que je crois l'achever. Et alors, pour rétablir l'équilibre, je suis obligé de me livrer à un travail toujours renouvelé.
Dieu sait quand j'en aurai fini !
Je lis moins que je n'écris parce que je n'ai rien à lire. On est très imprévoyant. On emporte de gros livres qu'on n'ouvre pas et je n'ai ni Meredith ni Dostoïevski, ni rien de ce qu'il faut pour lire. Ma sœur et mon beau-frère m'ont joué l'autre jour la bien belle symphonie du grand Dukas. C'est moins fort qu Ariane et Barbe-Bleue^ mais c'est bien sympathique. Il faut lire dans la N. R. F. Jacques FEgoïste, par Jean Giraudoux. C'est très plaisant. Connaissez-vous bien les Poésies de Gœthe et les Proverbes en prose "^ " Wie kann man sich selbst kennen lernen .? Durch Betrachten niemals, wohl aber durch Handeln. Versuche deine Pflicht zu thun. Was aber ist deine Pflicht ? Die Forderung des Tages. Das Beste was wir von der Geschichte haben ist der Enthusiasmus, den sie erregt. "
Mais je m'arrête, il faudrait copier les plus beaux qui sont trop longs.
A GABRIEL MARCEL
Vevey, septembre 1910.
Mon cher ami,
Ce n'est pas encore la grande lettre que j'ai un peu de remords d'annoncer depuis si longtemps. Je réponds simplement à ce que vous m'avez écrit la dernière fois.
En premier lieu, croyez-vous qu'on puisse tirer quelque éclaircissement pour la solution du problème religieux de l'examen de la question de l'Etre .'' N'est-il pas plus prudent ici de suivre Feuerbach que de continuer Hegel, d'aller des choses aux idées plutôt que des idées aux choses, d'essayer une Critique de la Religion qui parte d'elle comme d'un donné, qui essaie d'en retrouver la justification immanente, au lieu de ne voir en elle que le moment plus ou moins nécessaire d'une dialectique qui ne finit par la rejoindre que parce qu'elle s'y est d'abord engagée } Mais laissons cela, quoiqu'en touchant ce point je marque notre divergence essentielle et qui explique toutes les autres. J'y reviendrai dans d'autres lettres.
Envisageons pour lui-même le problème de
l'Être. Qu'il y ait quelque chose d'antérieur à la réflexion, c'est, me dites-vous, le point où se rencontrent l'idéalisme le plus subtil et le réalisme le plus grossier. Je le crois bien, et leur accord sur ce point me paraît inévitable. Car, immanente à tout acte de réflexion, il y a l'affirmation d'une réalité. Mais j'avoue que pour autant que je puis entendre l'idéalisme de Fichte tel que vous l'exposez, je ne vois pas du tout comment il y a dans l'agnosticisme de Spencer son corrélatif. Est-ce donc la même chose ou, si vous aimez m.ieux, l'inverse, de faire de la pensée une forme dont l'être en soi ne peut en aucune manière devenir le contenu, et de suspendre le progrès de la réflexion à un acte par où la pensée se ressaisirait dans son unité substantielle, unité antérieure au dualisme que précisément la réflexion suscite ? Il me semble que le parallélisme que vous établissez entre Fichte et Spencer est factice et qu'il tient à ce que vous identifiez implicitement d'une part ê^re et réalité^ d'autre part et surtout pensée et réflexion^ ou, pour vous faire la part la plus htWt^ pensée et connaissance. Il va de soi que si l'on définit l'Etre ce qui est extérieur à la pensée et qu'on voit dans cet Etre le suprême réel, qu'on pose d'abord l'Etre ou d'abord la Pensée, jamais on ne fera qu'ils se rejoignent. Mais cela tient peut-être à ce qu'on veut absolument que la pensée soit connaissance, et que par là on destitue la réalité de tous les caractères qui appartiennent à la pensée (parce
qu'on croit que ce qui est réel c'est ce qui est connu et non pas ce qui connaît). Et on a raison de le croire, et on comprend très bien que la philosophie, qui fait de l'Etre l'aube de la pensée, entendue au sens de connaissance, aboutisse en fin de compte à poser en face de cette pensée — réflexion une autre pensée qui est une chose — comme on comprend aussi que la philosophie qui fait coïncider la réalité avec l'Etre (pris dans son sens le plus scolastique) conçu comme étranger à la pensée, affirme que pour cette pensée l'Etre est inconnaissable. Mais pourquoi accepter les distinctions que vous dicte cet esprit d'absolutisme et d'isolement, qui, comme dit Hamelin, sépare toutes choses comme avec la hache .'* Et pourquoi, pour surmonter le dualisme de la pensée et de l'être, ne pas poser d'abord que la pensée est identique à l'être, que rien ne saurait être étranger à la pensée, ce qui est l'évidence même, mais que, si l'on veut aller au fond des choses, la pensée en soi et définie dans ce qu'elle a de propre, n'est pas connaissance.'' Vous me direz qu'il est temps que je vous explique comment il se peut que la pensée ne soit pas connaissance. Mais je ne vous le dirai que demain. J'ai beaucoup de mal en ce moment à fixer par écrit l'abstrait et crois toujours dire des bêtises...
A LOUIS FOUASSIER
Territet^ 31 août 19 10.
Revenons à la religion. Je t'ai dit loyalement mes dispositions subjectives. Mais que ce soit toujours à partir de là que la réflexion philosophique se développe, c'est ce que Delbos lui-même admet pour Kant lui-même. Voici maintenant le résultat de nos réflexions. J'avais au courant de la plume posé à M... cette question : "Comment admettre qu'une révélation soit faite à telle époque, et à tels individus } " C'est ce que la raison ne peut comprendre. Dans le fait, le Moyen-Age tout entier a vécu sur ce problème-là. On ne savait pas où fourrer Virgile — ni les nègres. Note qu'il ne s'agit pas d'une révélation dans l'intemporel. Je comprends la dialectique de Hegel ; je n'admets pas la dialectique de l'histoire, telle que l'entend Bossuet. Je comprends la philosophie de la révélation chez un Plotin ; je ne comprends pas que la révélation descende dans l'histoire. Très naïvement je supposais que M... allait prendre le problème tel que je le lui présentais, c'est-à-dire confronter le dogme catholique de la révélation avec sa raison,
directement. Mais point : il faut en passer avec cet incorrigible idéaliste par une philosophie postkantienne du Temps et de l'Individu qui fait évanouir le problème que je lui demandais de résoudre, et ne justifie plus le dogme catholique que par une série de calembours.
Note qu'il pouvait, s'il tenait à rester fidèle à la tradition philosophique, refuser de me répondre. C'est ce qu'aurait fait Lachelier, c'est ce que Lachelier a fait. Tandis que Boutroux voulait confronter directement Science et Religion, Lachelier — pour que ça soit plus propre — veut d'abord confronter Science et Philosophie, puis Philosophie et Religion. L'étude du sujet réfléchissant lui permet de concilier le mécanisme de la science avec une philosophie téléologique qui le conduit au seuil de la religion. Et puis, c'est tout. Il s'arrête là. Il ne peut franchir les bornes de la science qu'en même temps que celles de la raison. A-t-il intérêt à les franchir ? Oui, car l'affirmation d'un au-delà, où nous serions appelés à participer à la vie de la pensée pure, à cette vie où la pensée se donne à soi-même son contenu, au lieu que la sensibilité le lui fournisse, et se le donne par un Jial producteur, au lieu qu'il s'oppose à elle comme la matière de la connaissance, — ça intéresse beaucoup Lachelier. 11 veut bien faire cette affirmation. Mais à une condition : c'est qu'on comprenne bien de quelle nature cette affirmation doit être, et qu'on ne transforme pas, pour l'affirmer, cet au-delà en en-
aeçà, qu'on ne prétende pas à en avoir une connaissance, ni à en donner une démonstration, qu'on ne veuille pas avoir l'expérience de ce qui, par hypothèse, est au-delà de l'expérience. Bref, qu'on sache bien qu'il s'agit ici, non pas de connaître, mais de croire, qu'on est en dehors de l'intelligibilité, que la raison ne peut faire le saut, et que tout ce qu'on peut dire c'est qu'elle autorise la foi à faire ce saut. Il n'y a pas de philosophie de la religion : il y a une philosophie qui pour la religion fait place nette.
Ça c'est propre : c'est bien encadré, ça a trois dimensions comme l'espace dans Euclide et l'Etre dans Psychologie et Métaphysique. Ça ne fait pas d'avances à l'Eglise ni au Gouvernement, parce qu'un philosophe doit avoir sa dignité. C'est solide et raisonnable, et très digne d'un vieux bonhomme très loyal et qui aime qu'on ne brouille pas tout sans réfléchir. " Messieurs, Monsieur X a deux défauts : il n'a pas de gilet, et il ne fait pas le mot à mot, "
Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'on ne comprend pas tout de même comment cette foi rejoint le catholicisme. Platon pouvait aussi bien faire le saut que Lachelier. Comment admettre que le problème ne se pose plus de la même façon pour Lachelier et pour ce grand philosophe grec que Lachelier admire beaucoup } Comment admettre surtout que Platon puisse expier dans les Limbes le crime de n'être pas né après Jésus } Lachelier
ne serait pas bien embarrassé de répondre que quand on est Inspecteur Général de l'Instruction publique en France, on suit la religion de la majorité des Français ; que c'est d'ailleurs une très belle religion ; qu'il n'y a pas lieu de discuter tout ça, mais qu'il vaut bien mieux croire aveuglément ; que ça ne doit pas plus gêner les jeunes agrégés que ça n'a gêné Malebranche qui avait bien du mérite ; que d'ailleurs Monsieur Victor Cousin, qui était un peu libertin, s'accommodait fort bien de cette religion-là ; que les préfets étaient bien plus polis pour les universitaires quand ils n'étaient pas anticléricaux ; que c'est agréable à voir les gens dans une église ; que l'Eglise a beaucoup fait pour le latin, et qu'il faut penser bien peu pour être tout de suite gêné par la religion, qui n'a jamais de contact avec la saine philosophie.
C'est vrai. Mais quand Lachelier est venu au monde, la religion était toute faite. On y entrait tout naturellement. On faisait sa première communion avec ferveur. 11 y avait encore des chrétiens. Mais aujourd'hui, il y a une maladie sur les dogmes. La Révélation s'affaiblit : on en perd le souvenir. La Bonne Nouvelle est trop ancienne. Et ainsi, si Lachelier pouvait croire "aveuglément" (car il s'agit bien d'une foi aveugle) à la religion catholique, ce n'est plus vrai pour notre génération. Car la raison peut bien nous conduire à sauter aveuglément dans une foi d'ailleurs vivante ; mais, à moins de s'incliner non plus devant la religion,
mais devant une tradition — traditionalisme qu'il faut justifier, et que Lachelier ne serait pas du tout disposé à accepter — elle ne peut s'employer à restaurer une foi qui meurt, et qui ne saurait, dans un système comme celui de Lachelier, tirer d'aucune justification philosophique un regain de vie et de fraîcheur.
P. S. — Tu as vu la mort de William James. Ce n'est pas qu'il fût un grand philosophe, — parce qu'il n'avait pas une tradition à quoi se référer, et qu'on n'est un vrai philosophe que sur la route royale. Il découvrait les idées comme Chactas la cour de Louis XIV, la civilisation. Mais s'il ne se rendait pas compte du poids qu'il avait à soulever, s'il manquait de garde-fou, il avait de belles qualités humaines : de l'entrain, de la cordialité. Il ressemblait à Whitman.
A GABRIEL MARCEL
Le Cannety novembre 1910.
... 11 fait grand soleil ; de ce pays je n'ai encore vu que la lumière ; ce n'est pas qu'elle soit très belle, il y a des pays où elle doit être plus légère, il y a l'Espagne, où elle est plus puissante. Mais elle est bonne : son obstination en plein novembre enchante. Et puis j'aime beaucoup les bois d'oliviers, et les roses rouges qui poussent (comme ailleurs les mûres) dans les buissons.
Tout le monde ici est très bon; c'est l'essentiel. Pour la conversation, je n'y tiens guère, j'ai beaucoup besoin de silence, et, si cultivé que soit X., on ne cause décidément bien qu'entre gens d'une même génération. Ce n'est pas une question d'âge ; par exemple, je peux très bien parler avec André Gide, mais il faut, pour que la conversation, j'entends celle qui prend la journée, soit utile et soit plaisante, que les deux interlocuteurs soient nés sous le même climat intellectuel.
Le plaisir de la communication absolue est le plus haut que je connaisse. Vient ensuite celui de
sentir de la bonté chez un être humain, la joie que donne à l'homme une affectueuse réplique de son semblable. C'est celui-là au moins que je goûte ici.
Je ne comprends pas pourquoi vous vous plaignez de la médiocrité de votre vie, ni ce que vous en attendez. Plus je vais, plus je me persuade qu'avec de la bonne volonté intellectuelle il n'y a pas de vie médiocre. Mais, me direz-vous, la bonne volonté ne suffît pas, vous-même venez de faire une place à l'amitié. N'en ferez-vous pas une aussi à l'admiration }
A tout le moins, il y a quelque chose qui est nécessaire pour que la vie intellectuelle soit heureuse : c'est le succès intellectuel, je ne parle pas du succès matériel, mais de cette sorte de succès qui fait qu'on atteint la beauté, ou la vérité, et qu'on ne se contente pas de la désirer ou de la concevoir.
Vous savez bien que je déteste la morale de la résignation, le stoïcisme à la Maeterlinck, ou à la Jacob. C'est la philosophie du professeur qui n'est pas devenu recteur, ou, plus exactement, celle que rédige en traité à l'usage de ses camarades qui ne sont pas devenus recteurs le professeur qui l'est devenu. Plus sérieusement, je suis trop spinoziste, j'aime trop la joie pour ne pas la désirer, et je sais que la joie, la vraie, passage d'une moindre à une plus grande perfection, accompagne l'augmentation de la vie et de la pensée, est indissoluble-
ment liée au succès (pris au sens que j'ai dit). Je le sais bien, et je pense toujours que le problème de la grâce, de l'inégalité des intelligences et des dons, est le grand problème de la philosophie, celui qu'elle a toujours négligé, comme aussi depuis Aristote elle a négligé d'expliquer l'incomparable valeur spirituelle que possède en fait l'amitié. Kant a bien vu la valeur de l'enthousiasme et de l'admiration, mais il ne l'explique pas, à mon sens, d'une manière satisfaisante, ou même il n'a pas exactement compris que c'est de ce côté-là sans doute et par ce biais que le philosophe peut entrer dans le règne de la grâce, qu'aussi bien il croyait fermé pour toujours et constitutionnellementà la recherche philosophique. Je sais tout cela et je suis aussi loin que possible du stoïcisme sous toutes ses formes. La distinction des choses i^ i}n'îv et de celles ovk l^ ■i]fxXv m'a toujours paru une bonne plaisanterie, une déloyale et illusoire thérapeutique. Il ncn est pas moins vrai que la part faite à cette communication avec les hommes (amitié-admiration) qui est la condition indispensable du bonheur intellectuel, je ne vois pas qu'une vie soit médiocre quand, comme le bonheur des élus selon Leibnitz, elle est un passage continuel, sinon à de nouvelles perceptions (on perçoit peu de choses à la rigueur au cours d'une vie humaine) au moins à de nouvelles réflexions. En d'autres termes, je place le bonheur intellectuel en dehors du succès intellec-
tuel. Que la réflexion aboutisse à créer un système qui étend ou qui approfondit la pensée, ou qu'au contraire elle n'ait pas plus de fécondité extérieure que C, que la sensibilité donne naissance à des formes plastiques qui lui sont adéquates et qui ont une valeur éternelle, ou qu'au contraire elle soit si difficile, si douloureuse qu'elle finisse par choisir l'attitude expectative, inquiète et en un certain sens ingrate d'un Sainte-Beuve ou d'un Benjamin Constant, cela revient au même ; que ceux qui sont nés pour créer le fassent, aux autres il reste l'admiration, il reste aussi l'intelligence, et, vous dirai-je toute ma pensée, au fond je préfère les seconds! J'ai horreur des inconscients. Rien ne peut plus nous approcher de Dieu que la réflexion critique quand elle n'est pas la maladive et laide manie d'un Amiel, mais le jeu d'un esprit qui ne veut pas aller contre les vœux de l'univers et qui, préoccupé d'accorder les mouvements de la sensibilité individuelle au mouvement du monde à une époque donnée, s'obstine à ce travail sans toujours y réussir, et l'essentiel est de s'y obstiner. J'ai horreur en littérature de ce qui n'est pas nécessaire, de ce qui n'est pas dit à son heure, de ce qui ne s'impose pas à la fois du dehors et du dedans à l'écrivain comme un accord juste extrêmement difficile à produire et à fixer. Le romantisme qui permet à l'artiste de suivre son tempérament, le réalisme qui pose devant lui une réalité qu'il pourrait de l'extérieur reproduire, voilà les deux
grandes hérésies artistiques. Un homme devient conscient (et alors est-il un artiste ou un philosophe ?) quand il a trouvé le moyen de dire non pas seulement sa parole, mais " la parole qu'attend de lui le monde ". Et le meilleur moyen de la trouver, c'est de la chercher sans espoir, de choisir avant tout cette recherche même.
Voilà bien des choses confusément exprimées ; distinguez- vous dans ce fatras ce que je veux
dire Ce que je vous dis, au fond, à y bien
réfléchir, ce n'est qu'une application des idées de Rauh sur l'expérience morale à ce que j'appellerai l'expérience artistique.
A GABRIEL MARCEL
Le Cannet^'y\\\v\zx: 191 1.
Mon cher ami,
Vous m'excuserez de ne pas vous avoir écrit plus tôt et de ne pas longuement vous écrire. Mais je suis pris par le travail et engourdi par la paresse. J'achève enfin ha Danse devant r Arche ^ mais toujours en la prolongeant. Il faut même que je prenne garde de ne pas l'étirer comme du Jean Christophe.
Léon Blum qui est ici et qui a beaucoup contribué à la représentation des Affranchis m'en cite des phrases, qui, jointes aux admirables choses que vous m'avez communiquées, me remplissent d'enthousiasme... Ce qu'on m'en a dit vient certainement de plus profond encore que le Curel, et, comme par delà Dukas on aperçoit quelquefois Beethoven, c'est à se demander si derrière Mlle Lenéru, on n'aperçoit pas, oui, Pascal lui-même. Serait-il vrai que nous voilà enfin dans l'atmosphère de la pensée, de la vie de pensée, et qu'une femme aurait réalisé ce tour de force, de montrer que le
suprême dramatique est justement dans ce plan-là. " Faire vivre des êtres par leur pensée ", cela n'est pas donné à beaucoup ! Et, à mon avis, Villiers de risle Adam qui l'a tenté a doublement échoué, parce qu'il n'atteint pas tout à fait ni ce qu'il y a de plus profond dans la pensée ni ce qu'il y a de chaud dans la vie
A JEAN SCHLUMBERGER
Le Cannet.
Mon cher ami,
Je vous remercie bien fort de votre lettre, et je vous demande pardon de ne pas y avoir répondu plus tôt. Mais j'ai été de nouveau un peu souffrant et alité. Tout est maintenant dans l'ordre et je reprends courage, d'autant que le soleil reparait. C'est un peu dur pour moi, cette longue convalescence où la volonté d'être économe et sage lutte avec l'impatience de me remettre au travail, de revoir mes amis — je ne lis que du Sainte-Beuve, et j'évite les trop beaux livres, ceux qui agitent, qui mettent le corps en marche, qui font qu'on recommence à vivre, qu'on est tout neuf et impétueux. L'élan qu'ils donnent n'est salutaire que si on peut s'y livrer sans arrière-pensée ; mais quand il faut qu'on s'ajourne et qu'on se ménage, ils ne font qu'aviver l'impatience. On fermente sur place. Ce n'est pas bon pour la santé.
Mais Sainte-Beuve lui-même, malgré ses timidités, sa délicate pondération, son souci de peser les âmes, son attention à la vie si constante, si
sûre, qui lui donne le goût suprême, et, sous ses chatoiements, ses alertes et ses reprises, une si parfaite sécurité, Sainte-Beuve couve un tel feu, une telle curiosité, un tel goût du voyage et de la connaissance, une si complète et si multiple concupiscence, qu'il est loin de me donner les livres qu'il me faudrait. Mais en existe-t-il de tels ? Et si je les avais, aurais-je le courage de les lire ?
En attendant, je fais venir les Affranchis de M''® Lenéru. Ce que m'en écrit un ami me passionne. Est-ce aussi beau que je le crois ? C'est certainement plus beau, en tout cas plus sérieux, plus neuf que Marie-Claire qui, vous l'avouerai-je, m'ennuie plus qu'on ne peut dire et commence même à m'agacer. Que d'affaires parce qu'on a entendu une voix un peu fraîche nous raconter une gentille histoire. Je sais bien qu'elle est couturière et qu'elle a connu Charles-Louis Philippe. Mais il y a aussi une jeune femme qui était couturière à Lyon et qui faisait des vers. Lamartine lui écrivait :
Chantez^ chantez^ jeune inspirée
Et je ne sais plus son nom.
A ANDRE SPIRE
6 janvier 191 1,
Mon cher ami.
Je vais vraiment de mieux en mieux, et je me soigne très bien. Si bien, que je n'écris même pas à mes amis, que j'essaie de m'ennuyer, de m'abrutir. Vous ai-je dit que j'ai grossi de 2 kilogs. Vous ne me reconnaîtriez plus. J'avais l'air de la "Jeunesse Pensive ", j'ai l'air d'un nourrisson....
Pourtant je travaille ferme à La Danse devant r Arche et poursuis obstinément le Dieu Vivant, pendant que vous vous en servez pour engueuler le Dieu des philosophes. J'attends ce poème-là avec bien de l'impatience, et moi, je crois en avoir encore pour un certain temps, et redoute un peu d'étirer mon affaire, de faire aussi long que Jean Christophe.
Copeau accuse Blum d'être indifférent à la valeur esthétique d'une œuvre et de n'être sensible qu'aux idées, et tout spécialement aux idées morales et sociales. Soit, mais ça c'est un éloge. Toutes les grandes œuvres, et y compris Tartuffe, sont des
œuvres de parti. Je n'aime pas le critique " d'art pur " ni le poète " d'art pur " ; c'est de la blague. Pas de pièces à thèse, soit ; mais on ne séparera pas le poëme dramatique d'Ibsen de sa pensée, et c'est la force de celle-ci qui fait la puissance de celui-là.
Faire vivre dramatiquement la pensée, se passionner pour les idées au point de vraiment les faire actives, réelles, d'en faire des personnes et du pathétique, voilà ce que vient de réussir Mademoiselle Lenéru. Lisez vite les Affranchis
Oui, depuis que le catholicisme est mort, les hommes sont beaucoup plus douloureux et plus " moraux " qu'avant. On le sentait déjà chez Nietzsche. Le catholicisme se chargeait de régler la vie intérieure, il en dispensait presque, du moins il l'uniformisait. Il avait charge d'âmes. C'était bien facile de vivre dans ce temps-là. Maintenant qu'il faut faire son salut tout seul, c'est autrement difficile. On ne comprend rien au drame de Mademoiselle Lenéru si on croit qu'Hélène et Philippe sont retenus par un scrupule héréditaire, par un atavisme religieux. C'est le contraire qui est vrai. C'est de la disparition de ces scrupules que vient le dramatique et de la prodigieuse difficulté, du grand courage qu'il y a à penser sans la religion, contre la religion. Leur scrupule leur vient de leur probité intellectuelle. C'est parce qu'ils n'arrivent pas à se justifier à eux-mêmes leur passion, c'est parce qu'ils n'arrivent pas à réaliser leur amitié,
qu'ils y renoncent. Il y a là une magnifique leçon; la moralité ne commence vraiment à être douloureuse, ou ce qui revient au même, la moralité ne commence que chez les affranchis du dogme.
Ce que je vous dis est bien confus.
Lisez la pièce, j'y reviendrai.