‹ Lettres à quelques amisChapitre 5 sur 8 · A HENRI GANS · texte numérisé non relu

A HENRI GANS

(février 191 1.)

Je retrouve cette lettre écrite depuis huit jours.

Mon cher ami,

Ce n'est pas faute de m'ennuyer après vous que je suis resté si longtemps sans vous écrire. 11 faut accuser seulement La Danse devant l'Arche^ et surtout la continuelle préoccupation que me donne ma santé. Je suis honteux du temps que je perds à réfléchir sur elle, des interprétations que je fais de ma toux et de mes crachats. Le docteur Sauvage deux fois par jour me rassure. Puis, tout est à recommencer. J'espère que les constants progrès que je fais, mon visage qui s'arrondit, les jours qui allongent, la clarté qui grandit. Avril et le retour qui s'approchent, vont peu à peu chasser ces honteuses obsessions. La caractéristique de ces " pensées " sur le malade, cest qu elles prennent du temps.

Tandis qu'on peut, entre deux battements de paupières, traverser d'infinis espaces imaginaires, ou descendre très profond dans l'univers, — tandis qu'en un instant se pressent, lorsque l'esprit est libre, une grande multitude d'idées, — au contraire,

si l'on s'est mis une fois à réfléchir sur sa maladie, une idée unique remplit la journée, dilate les minutes, et les jours passent non pas très lents, car on est tout entier occupé par l'angoisse, et on ne s'aperçoit pas que le temps s'écoule — mais vains, vides, absurdes, et semblables à la mort.

Ma lâcheté a connu déjà trop de pareils jours. Il est vrai que la lumière d'ici aide à porter cette angoisse, la rend moins irritante, et la transforme en je ne sais quelle triste béatitude. Mais les jours oii je suis conscient, quel dégoût j'ai de moi-même, quand je compare ma torpeur sans courage, le vide de mon esprit à votre saine activité. J'espérais compenser le ralentissement de l'activité extérieure où cet hiver m'a condamné par une plus grande animation spirituelle, une vie intérieure plus puissante. Mais il faut croire, ou que je ne suis pas mûr pour la solitude, ou que je ne serai jamais digne d'elle. Car comme les palmiers de cette côte où jamais les dattes ne parviennent à maturité, je porte toujours les mêmes pensées, sans qu'elles se gonflent, et mûrissent, et donnent semence à leur tour.

Un très injuste et amusant article de Lalo dans k Temps (24 janvier) sur Isadora Duncan, (il prétend qu'elle a simplement appliqué la méthode Kneipp à la chorégraphie.)

N'empêche pas qu'elle a quelque chose de Whitmanien et de guerrier quand elle danse un

des airs de Gluck. Après cela je comprends que justement ce mélange agace. Il me plaît parce que je crois, bien que je sois bcte et valétudinaire, que le courage éternel, la santé, la joie, la danse ne sont pas le privilège des Grecs, et que toute la beauté n'est pas dans la pureté des formes et des lignes, mais qu'elle réside aussi dans l'enthousiasme, où Isadora Duncan participe sûrement beaucoup plus qu'à la beauté antique — quand, vêtue d'une tunique rouge, pour danser le pas du Scythe, elle brandit un javelot. Certainement Lalo a raison d'insister sur ce qu'elle a de lourd et de déréglé. Et il est drôle quand il dit : " C'est le trémoussement hasardeux d'une Américaine candide et présomptueuse, qui veut exprimer Dieu en agitant ses jambes et ses bras. " — Mais justement, c'est ce côté candide et américain qui est plaisant chez Isadora Duncan. Elle est antique comme l'est Whitman. Barbare comme lui, mais comme lui sainement païenne. Ses admirateurs ont tort d'insister sur le côté " restitution des pas grecs. " Et je comprends que Lalo s'en irrite. Et Lalo est délicat. Il dira sans doute que la musique des Peaux-Rouges conviendrait mieux à cette danse primitive que la musique de Gluck, voire de Bach. Oui, mais n'est-ce pas Chateaubriand qui rencontra en Amérique un maître à danser qui faisait danser les sauvages, en leur jouant des pavanes et des courantes, et des rigaudons de LuUi ?

Je vous envoie ma grande amitié.

A LOUIS FOUASSIER

20 mars 191 1.

... Quel sublime chef-d'œuvre que le Vieil Homme de Porto-Riche ! Et de lui je n'attendais pas quelque chose d'aussi grand, d'aussi neuf. Si sans doute nous retrouvons dans les scènes entre Thérèse et son mari la veine à' /imou7-euse^ — et si pour ma part je regrette que l'influence du théâtre moderne, du théâtre des boulevards, ait forcé Porto-Riche à insister trop sur le décor^ sur les affaires de l'imprimerie, et sur le rôle bêtement spirituel de Chavassieux ; — s'il a ce tort de donner seize ans à Augustin sur le conseil d'amis qui lui ont représenté qu'on ne peut faire jouer à Paris une pièce où un garçon de vingt ans est encore vierge ; — quelles beautés pour tout le reste, le divin langage, et quel profond regard. Je ne sais rien dans le théâtre qui soit plus émouvant que certaines scènes entre Thérèse et Augustin, que la dernière scène entre Augustin et Madame Allain. Et les pures phrases, toutes vibrantes de larmes, comme les phrases du grand Chopin ! Et ce don, non pas seulement de

savoir comme Ibsen, d'emblée, quand le rideau se lève, par quelques phrases significatives, manifester que les personnages ont commencé de vivre avant le lever du rideau, mais remonter jusqu'à la source des âmes, jusqu'au point où leur nature détermine leur destinée ! Qu'une telle œuvre n'ait pas eu plus de succès, construite avec cet art, et lourde comme les pièces de Shakespeare, et aussi lyrique qu'elles, mais plus ordonnée sans doute et d'une courbe plus régulière, c'est la condamnation du goût parisien.

A GABRIEL MARCEL

Durtoty (Printemps, 1 9 1 1 .)

... Je deviens de moins en moins idéaliste parce que je deviens de moins en moins optimiste. Et je me demande comment on peut accorder le Dieu qui fait pousser les pommes, sans doute, mais qui donne les maladies, avec le Dieu qui pense : leur dualisme m'apparaît de plus en plus évident. Et ce fameux " élan vital " d'où jaillirait un beau jour la pensée est un mythe. Il y a là deux choses. Et c'est peut-être la difficulté de l'effort qu'il faut faire pour les tenir en équilibre qui servira de conclusion à mon poème

... Quelle belle chose que Le Vieil Homme ! Bien sûr qu'il aurait fallu ôter le regrettable Chevassieux et toutes les plaisanteries du boulevard. Mais ce n'est pas là-dessus malheureusement qu'ont porté les coupures. Mais les scènes entre Mme AUain et Augustin, les scènes surtout entre Thérèse et Augustin, quelle beauté, et neuve, et que je n'aurais pas osé attendre de Porto- Riche. Evidemment la juxtaposition de cette triste et belle aventure stylisée, traitée lyrique-

ment et presque musicalement, avec la peinture un peu minutieuse, un peu touffue de l'imprimerie, et avec certaines scènes qui sentent encore un peu le boulevard, me gâte un peu l'œuvre. Mais le plus souvent, quel divin langage ! et puis quel pénétrant regard !

Il prend les personnages à la source même de leur être et de leur destinée.

A GABRIEL MARCEL

Paris y mars 1 9 1 1 ,

... Si je ne vous ai pas écrit, c'est que l'on me mesure le travail et que je voulais finir la Danse. Cela avance beaucoup, ce n'est pas encore fini. Et puis j'ai des moments de découragement : tantôt ce n'est pas assez concret, tantôt cela me paraît banal et faible de pensée. Enfin je n'en sors pas, m ^is j'espère, fin mai, être au bout.

J'ai lu pas mal : peu de philosophie. Je lis le Pragmatisme de James et ne puis croire que l'absolu serve à nous donner des vacances morales, comme il dit, drôlement d'ailleurs, ou ne serve qu'à cela. Au fond, rien d'obscur comme cette théorie de la vérité. En fin de compte, si une idée a prise sur la réalité, c'est que quelque chose dans la réalité, je ne dis pas y correspond (je crois, bien entendu, que l'idée d'une équivalence, d'une correspondance entre la pensée et les choses est une pseudo-idée, je ne vise pas en ce moment Spinoza), c'est que donc quelque chose dans la réalité, je ne dis pas y correspond, mais y fait

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