‹ Lettres à sa femme 1784-1792; avec une introduction et des notesChapitre 11 sur 15 · février · texte numérisé non relu

février

Je reçois dans l'instant, mon cher cœur, ta lettre du 27 janvier. Elle me désole, par l'inquiétude qu'elle me donne de ta santé et un peu par ton injustice. La Chose (Fersen) est dans une intrigue affreuse contre le comte de Provence et le comte d'Artois (1) . Tout ce que j'avais prévu est arrivé. Bombelles est ici pour les écarter des affaires, et moi je pars pour Moscou ce soir. Je ne puis te mander que par un courrier ce qui achève de me décider à faire cette course. Un des objets que je m'en promets, est d'être absent d'ici, pendant quelque temps, et d'employer ce

(i) Il s'agit ici du conflit qui s'était élevé entre le Roi et ses frères, triste suite dé la rivalité de Calonne et de Breteuil, le premier tout dévoué aux princes, le second à la Reine. Bombelles avait été envoyé à Saint-Pétersbourg par Breteuil. Les princes, en Tapprenant, envoyèrent Nassau pour combattre les effets de cette démarche. J'ai raconté ces pénibles intrigues dans V Histoire de VÉmigration.

ANINËË 1792 407

temps à presser mon départ. J'écris positivement pour cela. Je compte être de retour la semaine prochaine et, si je le puis, m'en retourner te joindre pendant le séjour de Nassau si, comme je l'espère, il reste ici assez longtemps pour que l'on puisse me remplacer avant son départ. Tu ne désires pas plus que moi notre réunion. Je ne suis pas propre à l'intrigue et il n'y en a jamais eu de plus épouvantable que celle qu'on trame contre nos princes. Je l'avais prévue, au reste.

Remercie maman de sa lettre. Je crains bien que la France ne soit jamais habitable ; il y a tant de gens occupés à s'opposer à ce qu'on voudrait faire pour son rétablissement, que je crains bien qu'il ne faille y renoncer. Ne crois pas à la marche des troupes. Enfin, si je n'apporte pas ma lettre moi-même, je t'écrirai par le courrier.

Je suis charmé d'aller à Moscou pour laisser couler du temps. L'arrivée de Nassau a été un grand bonheur pour moi, et mon étoile ne m'abandonne pas, car s'il n'était arrivé, je me serais trouvé entre le Roi et ses frères. Pendant mon absence, il remplira le rôle difficile dont il est chargé sans autant d'inconvénients. Le Roi se conduit bien mal (1) . Je pars avec le comte de [illisible) , général ici, et frère de Mme de Cusani que tu as vu avec l'archiduchesse Ferdinand à

(1) On voit qu'en dëpit tle son attachement à la Reine, Esterhazy blâmait la politique des Tuileries et avait pris parti pour les princes.

Paris. L'Impératrice, toujours pleine de bontés pour moi, approuve mon voyage à Moscou. Je t'écrirai de là; mais, comme c'est plus loin, tu auras plus tard mes premières lettres.

Ménage ta santé, embrasse mes enfants et sois sûre de toute ma tendresse et du désir que j'ai de t'embrasser.

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