‹ Lettres à sa femme 1784-1792; avec une introduction et des notesChapitre 12 sur 15 · février, Moscou · texte numérisé non relu

février, Moscou

Je t'écris, mon cher cœur, de la plus grande ville de l'Europe; mais, je ne sais pas quand ma lettre te parviendra, les postes avec l'intérieur de l'Empire n'ayant aucun moyen de communiquer qu'en allant à Pétersbourg, où je serai avant ma lettre. Je l'envoie par le chevalier de Boisgelin qui va à Varsovie. Me voilà donc encore plus éloigné de toi de deux cents lieues. Il est vrai que l'on voyage si vite et à si bon marché en Russie, que les distances y sont comptées pour rien, tant on est accoutumé à en franchir d'immenses.

Quoique la curiosité de voir une ville qui ne ressemble à aucune autre en genre de vie, qui tient le milieu entre celui d'Ispahan et de Paris, — un amas de baraques et de palais et surtout d'églises, éparses, sur une surface de dix lieues de circonférence et envi-

ANNEE 17i;2 409

ron quatre à cinq mille clochers, les uns dorés, les autres argentés, et des verts, des bleus, des rouges et des noirs, cela vaut la peine de la course, — je ne Teusse cependant pas faite sans les raisons que je t'ai mandées, et surtout sans l'espoir que pendant cette absence, Nassau fera valoir près de l'Impératrice les raisons qui rendent mon retour près de toi nécessaire, et les inconvénients que je trouverais à être placé entre le marteau et l'enclume. Il a senti mes raisons et m'a promis de les faire valoir. Tu sens combien c'est une circonstance qui peut être favorable et combien il eût été difficile à moi, de faire des objections, tandis que lui peut en faire sans rien compromettre.

Nous sommes arrivés, jeudi, le comte de [illisible) , et moi, avec chacun un domestique. Nous avons été reçus par tout le monde avec la plus grande distinction, invités tous les jours à des spectacles de société et priés à dîner et souper chez tous les grands personnages. Tu verras cela dans le livre rouge que tu connais. Hier, a été la fin du carnaval. Nous commençons aujourd'hui à voir la ville, les églises remarquables, enfin ce qu'il y a de plus intéressant, car, pour voir tout, il faudrait un mois, et nous voulons absolument partir après-demain.

Ceci ne ressemble pas du tout à Pétersbourg; il me semble qu'on doit détester Moscou quand on habite Pétersbourg. Cependant comme la vie est ici moins chère et plus libre, il n'y a pas de seigneur russe à

Pétersbourg, qui ne fasse bâtir Une maison ici, qui est la retraite des favoris, des ministres et généraux disgraciés, et des gens ruinés ou dégoûtés de la cour. La magnificence des particuliers est encore plus grande ici qu'à Pétersbourg; les maisons y sont plus vastes et le nombre de domestiques encore plus considérable. Il y a peu de grands seigneurs qui n'ait une musique à lui, et tout cela coûte peu, comparé au prix des choses dans la résidence du souverain, où sa personne absorbe tout l'intérêt.

Il y a ici un Club de noblesse comptant deux mille six cents abonnés. Les étrangers y sont admis pour rien. Ce local est superbe. Les femmes, qui y sont bien plus nombreuses que les hommes, sont généralement belles, et bien mises; elles ont beaucoup de diamants. Les beaux yeux sont communs à Moscou. Les femmes qui n'ont pas habité Pétersbourg, ont conservé de belles dents, car elles se perdent toutes dans cette ville au bout d'un an de résidence. La société est si nombreuse ici et la ville si grande, qu'elle se divise en quinze ou vingt parties, qui se connaissent à peine et ne se voient qu'au Club. On dit qu'il y a des personnes aimables; mais, je n'ai guère pu le constater, n'ayant, quoique invité dans plus de trente maisons, accepté que six invitations pour les six jours que je passe ici.

Une chose qui me fait désirer de partir, est que je ne reçois pas ici de tes nouvelles, et ce seul plaisir

que j'aie eu depuis longtemps, m'est devenu nécessaire comme l'air.

J'embrasse tendrement mes enfants; j'ai déjà le brevet de Valentin, et je trouverai son habit fait en arrivant. Je vais demain voir les marchands et si je trouve quelque chose de joli, je l'achèterai pour ma minette dont je m'occupe sans cesse, que j'aime plus que ma vie et que j'embrasse mille et mille fois. Bien des choses à maman.

Pétersbourg, 6 mar8-24 février.

Jai été deux courriers sans pouvoir t'écrire, mon cher cœur; la correspondance de l'intérieur de l'Empire est très lente ; je n'ai pu que t'écrire une fois de Moscou, et encore, est-ce parce que j'ai trouvé une occasion pour Varsovie, car les lettres par la capitale reviennent toujours ici avant d'aller à l'étranger, et tu n'aurais pas reçu si tôt celles que je t'aurais écrites de Moscou que tu ne recevras celle-ci. Je ne dis rien de ce voyage, qui eût été agréable dans d'autres circonstances, ni de la plus extraordinaire ville de l'Europe. Je remets cela à un temps où je serai plus tranquille et plus heureux. Au reste, je t'en ai dit un mot dans la lettre que je t'ai écrite de là.

Plusieurs motifs que je te manderai par le premier courrier qui va à Coblence, m'ont déterminé à faire cette course qui a duré quinze jours. Le principal était que Nassau devait employer le temps à arranger mon départ, le faire trouver simple, et faire agréer le frère de D"^^* que tu connais, pour me remplacer, se charger des affaires jusqu'à son arrivée et en tout justifier cette démarche et ici, et auprès des princes. Il a réussi parfaitement; tout était presque convenu; je préparais déjà des billets de visites de congé ; enfin, je croyais toucher au bonheur auquel j'aspire depuis si longtemps; il est vrai qu'il y avait pour condition que ce ne serait qu'après l'arrivée des courriers de Coblence et de Vienne. Celui de Coblence est arrivé hier et m'a mis au désespoir. Non seulement, le comte d'Artois insiste pour que je ne parte pas; mais, il me conjure au nom de la sûreté du Roi dont les jours sont plus en danger que jamais, de ne pas partir et le maréchal de Castries écrit à Nassau pour l'engager à supplier l'Impératrice de m'ordonner de rester. J'ai tout mis sous les yeux de celle-ci ; mon sort est entre ses mains. Elle connaît ma position et surtout ma tendresse pour toi. Je ne cache pas, au milieu des bontés qu'on a pour moi, le désir extrême que j'ai de te rejoindre, désir que chaque jour rend plus vif.

J'ai trouvé ici quatre lettres de toi, qui m'ont appris à la fois la maladie et la convalescence de nos enfants. Non, ma chère amie, tu ne peux pas te peindre le

malheur de ma position, pressé entre nos intérêts les plus chers et mon devoir. Il n'y a pas jusqu'à La Chose qui écrit à présent à son ami que je dois rester, tant il est vrai que quand on est entré dans un chemin tortueux, il n'est plus possible d'en sortir par une ligne droite. Il est abusé d'une manière bien effrayante. Mais, j'attends le courrier qui partira sûrement dans peu de jours, et t'apportera ce que je me faisais un si grand bonheur de t'apporter moi-même. Plains-moi, mon amie, au lieu de me gronder.

De nouvelles alarmes viennent encore augmenter mes peines : voilà encore un mauvais décret contre les émigrés. Leurs biens vont être mis en séquestre. Les revenus sont-ils dans ce cas? Si cela est, maman sera obligée de rentrer en France pour sauver les débris de sa fortune, et toi que vas-tu devenir? Tout cela m'arrache l'àme! Au moins, maman n'ira pas à Paris où l'on dit que Ton prépare des pièges et où l'effervescence est plus forte que jamais. Ce que nous en savons ici, fait frémir. Maman peut rentrer dans quelque ville qui ne soit pas éloignée de toi . Mmes de Sabran et de Gonflans sont-elles au Havre? Les Sainte- Aldegonde sont-elles à Tournay? Enfin, je voudrais que tu ne sois pas isolée ; mais, surtout ce que je voudrais c'est rester avec toi, c'est te serrer dans mes bras, te faire abjurer d'odieux soupçons et jouir de ma fidélité et de ma tendresse, en recevant les preuves de la tienne.

Je t'embrasse mille et mille fois et nos enfants. Ces chers enfants, le souvenir de leurs caresses me fait verser des larmes. Rends-moi justice; je voudrais que tu saches la vérité de mes sollicitations pour revenir. On ne violente personne, j'en conviens; mais, comment résister aux supplications de ceux qu'on est accoutumé à respecter, quand ils sont malheureux et qu'ils vous croient utile?

Mille choses tendres à maman; je la plains bien aussi. Mais, qui n'est pas à plaindre?

Page 1