mars
Quoique je ne puisse attribuer, mon cher cœur, qu'au dégel qui a commencé probablement de vos côtés, de ne pas avoir reçu hier de tes lettres, je n'en ai pas moins été vivement affligé. Je m'étais si bien accoutumé à les recevoir exactement, que le moindre retard est encore une augmentation à la peine que j'éprouve. Voici encore un événement auquel nous ne pouvions pas nous attendre. Au lieu du courrier qui devait nous apporter les dernières intentions de l'Empereur sur nos affaires, nous recevons la nouvelle de sa mort (1). Dieu seul sait l'effet que cette mort
(1) L'empereur Léopold était mort le l*' mars, à peine âgé de qua-
imprévue aura sur les affaires. Il s'agit de savoir si après cela, l'Impératrice retiendra Nassau ici ou si elle le fera partir. Dans le premier cas, je suis mon premier projet et, si elle l'approuve, je partirai pour Coblence au lieu du courrier qu'on se propose de faire partir, quand il y aura quelque chose de décidé. Dans le second, je demanderai qu'on fasse partir mon successeur tout de suite, et dès qu'il sera ici, je partirai. Le temps est mauvais pour voyager ; les neiges doivent être déjà fondues en Allemagne. Mais, enfin quand je devrais être six semaines en chemin, je me mettrai en marche.
J'attends avec impatience de savoir si les veuves sont comprises dans le décret pour le séquestre des biens, car te savoir sans maman, augmenterait mon inquiétude, et avec cela, je ne pourrais que lui conseiller, s'il y a sûreté toutefois, à ne pas laisser dilapider son bien, et à rentrer en France pourvu que ce ne soit pas à Paris où l'on me mande qu'il y a deux partis très distincts et prêts à se battre d'un moment à l'autre; il ne faut qu'une étincelle pour embraser tout et le choc peut être. effroyable.
Ici, on ne parle que de la mort de l'Empereur. Cette nouvelle a déconcerté toutes les idées et on ne peut plus faire que des conjectures vagues sur les événe-
raote-cinq ans. Un de ses contemporains, commentant sa fin prématurée, écrivait : a C'était un voluptueux; il avait mené la vie vivement. »
ments avenir. Voilà des années bien fertiles en choses extraordinaires. Puissent-elles enfin nous amener la paix et la tranquillité dont nous avons tant besoin! Pour moi, je n'aspire que d'être avec toi. Ce bien dont je suis privé depuis longtemps, m'empêche d'en sentir aucun autre. Aussi, serai-je bien heureux quand je pourrai te tenir dans mes bras. Embrasse pour moi mes enfants ; ménage bien la santé et dis mille choses à maman. Tu juges que j'ai quelques affaires aujourd'hui ; c'est ce qui fait que je suis si court. Je t'embrasse comme je t'aime, mille et mille fois.
Le 27-16 mars.
Sommes-nous assez malheureux, mon cher cœur, par les événements. L'atrocité commise en Suède (1 ) , prouve déjà les funestes effets de la morale régicide de ces enragés. Nous attendons avec autant d'inquiétude que d'impatience un second courrier. Le premier sans ôter toute espérance, nous laissait de vives alarmes. Au moment où tout semblait prendre une couleur plus satisfaisante, la mort de l'Empereur et l'assassinat du roi de Suède, mettent au -moins de
(1) Le roi de Suède Gustave III venait d'être assassiné.
grands retards dans les opérations et la saison avance. Il n'y a plus que les désordres de l'intérieur qui puissent apporter un changement à F état des choses, et combien n'arrivera-t-il pas de malheurs, si l'ordre ne se rétablit qu'à force de commotions intérieures. Enfin, de la patience et de la résignation ; c'est le seul moyen de supporter toutes les contrariétés de ces temps malheureux. Le courrier de Vienne dont je t'ai parlé n'est pas encore arrivé et déterminera le départ de Nassau ou le mien.
L'Impératrice m'a demandé hier, à dîner, si j'avais eu des nouvelles de son officier aux gardes depuis qu'il était à son service et si j'avais fait partir l'habit. Je lui ai répondu que j'en attendais jeudi, et que l'habit partirait par le premier courrier. Elle a été très touchée du malheur du roi de Suède et n'a pas paru en public depuis, ce qui contrarie beaucoup le duc de Richelieu (1) qui est venu pour huit jours et qui y est depuis près de deux mois, ne pouvant pas partir sans prendre congé. Il sera peut-être retenu jusqu'après Pâques.
Mon désir de partir augmente, en voyant l'époque s'approcher; mais, j'ai tant éprouvé de contrariétés à cet égard, que ce n'est qu'en tremblant, que je me livre à l'idée du bonheiir que j'aurai à te revoir et
(1) On sait que le duc de Richelieu, comme beaucoup d'émigrés, avait pris du service en Russie. Il y resta jusqu'en 1814 et fut, durant de longues années, gouverneur d'Odessa.
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mes chers enfants. Embrasse-les bien pour moi; faistoi dire par eux combien leur papa t'aime et je t'assure qu'ils seront encore bien au-dessous de la vérité. Je t'embrasse mille et mille fois ; je n'ai de ma vie trouvé le temps aussi long. Ce n'est pas de l'ennui que j'éprouve, mais, du malheur; une fois avec toi, je ne veux plus te quitter. Adieu, cher amour, je t'embrasse encore comme je t'aime. Mille choses à maman.