A^NEE
que la petite vérole a grossi ses traits et écorché sa peau. Elle a de beaux yeux, de vilaines dents, est bien faite. Elle a conservé des manières de jolie femme de province, quoiqu'elle ne soit pas jolie.
Mmes de Brion et de Thienne sont les filles du maître de la maison. La première est petite, grosse, rousse et laide ; on la dit aimable et elle fait bien de Tétre ; elle a deux enfants qu'elle a conservés de quatre qu'elle a eus. Elle les aime avec passion, et a fourni des détails qui seraient bien au fait de l'éducation de Valentin. Ses enfants sont toujours tenus chaudement, sujets à des rhumes, ont eu des peines affreuses à faire des dents et, sur quatre, elle en a sauvé deux. Mme de Thienne ressemble à son mari pour le visage; elle est assez grande, marquée de la petite vérole, laide, mais sans être désagréable, l'air noble et d'un ton parfait; elle aime beaucoup son mari qui le lui rend; ils n'ont pas d'enfants et en sont au désespoir. Elle m'a beaucoup chargé de te prier de venir un jour voir Lille et la Flandre et de t' engager à loger dans un château qu'elle a, à un quart d'heure d'ici. De mon côté, je l'ai engagée à venir te voir à Rocroy, et elle est si touchée de nos amitiés pour son mari et de la manière dont tu l'as reçu à Paris, qu'elle m'a promis d'y venir au premier voyage que tu y feras.
En sortant de table, je suis parti, pour revenir ici au manège, où j'ai vu les détails du régiment d'Orléans et suis rentré à sept heures. Il y a eu conseil
d'administration j usqu'à dix , que j 'ai été chez J auco urt où^nous avons conféré jusqu'à minuit, que je suis venu me coucher.
Le matin à neuf heures, je montai à cheval, avec le régiment d'Orléans; je rentrai de là pour donner audience aux officiers et cavaliers. A midi, parade ; de là, j'ai dîné chez M. de Barbançon et pars après diner pour aller à Valenciennes où je ne ferai que coucher et demain à Anvers et Maubeuge. Je ne finirai ma lettre qu'au retour de la manœuvre et j'aurai le plaisir de t'embrasser deux fois aussi tendrement que je t'aime.
... J'ai bien fait d'avoir écrit ce matin; je n'ai que juste le temps de fermer ma lettre et de t'embrasser. J'ai été mouillé ce matin à la manœuvre; je suis sec à présent; je me porte bien et je t'aime à la folie.
Lille, S4 septembre.
L'archiduchesse est arrivée hier, ma chère Fanny. En revenant de la manœuvre des dragons, qui, par parenthèse, ont fort mal manœuvré, j'ai trouvé ici un courrier de M. le prince de Cobourg qui annonçait son arrivée pour midi et celle de Son Altesse Royale pour quatre heures. Ma toilette faite, j'ai été
chez M. de Cobourg qui, à mon grand chagrin, m'a dit que l'archiduchesse restait ici toute la journée d'aujourd'hui et qu'elle y verrait les troupes. Je suis rentré chez moi pour expédier Jourdain en courrier à M. de Vaudémont et lui mander que je n'arriverais que lundi. De là, j'ai été dîner chez Jaucourt. M. de Cobourg nous a fait dire que l'archiduchesse ne voulant pas recevoir de visites de corps, verrait les généraux et les colonels. Nous y avons été; elle m'a reçu à merveille, m'a fait rester quand les autres sont partis et m'a beaucoup parlé de son bonheur à Paris, de la manière dont elle avait été reçue à la cour; j'ai assisté à son dîner à six heures, ayant déjeuné à neuf heures à Dunkerque.
MM. de Gobourg et de Jaucourt sont ensuite venus la prendre pour aller voir un feu d'artifice qu'on a tiré dans le goût de Ruggieri, qui n'a pas été trop mal, quoiqu'il plût par intervalles. Après le feu, je les ai ramenés chez eux à l'auberge et suis venu me coucher à mon ordinaire, avant dix heures. Ce matin, ils verront manœuvrer le régiment d'Auvergne et je leur montrerai celui d'Orléans, puis la citadelle. A midi, ils iront à la parade qui sera de douze cents hommes et du régiment de dragons. Ensuite, on leur donne une belle messe avec la musique de tous les régiments de la garnison. Ils iront ensuite dîner chez eux et après dîner, ils iront voir la ville, la nouvelle salle de comédie qu'on bâtit, les églises, les hôpitaux, les for-
152 T.ETTUES DU COMTE V. ESTERIIAZY
tifications, enfin ce qu'ils voudront ; de là, à la comédie et ensuite coucher. Ils m'ont dit qu'ils voulaient partir demain de grand matin; si cela est et que M. de Gobourg ne leur fasse pas rendre d'honneurs, je partirai cette nuit pour avoir des chevaux et regagnerai le temps que j'ai perdu ici; sinon, je partirai après eux, quand les chevaux seront revenus.
Ce qui m'a le plus frappé en les voyant, ma chère Fanny, c'est de penser que depuis vingt ans qu'ils sont mariés, ils ne se sont pas quittés un seul jour et qu'ils s'aiment comme le jour où ils se sont mariés. Elle m'a dit que ce qui lui avait fait le plus de plaisir dans son voyage, était la manière dont son mari avait été reçu. Et pourtant, ma chère Fanny, ils n'ont pas de petit Valentin; elle m'en a beaucoup parlé. Elle m'a dit qu'elle comptait bien que je la dédommagerais de ce qu'elle ne t'avait pas trouvée à Paris en te menant à Bruxelles.
Je t'embrasse.
Chaiiiplai, 24 octobre (l).
A peine séparé de ma plus tendre amie, j'ai besoin de lui répéter combien je l'aime et tous mes regrets
(1) A cette date. Esterhazy, qui venait de passer un mois auprès de
de n'être plus réuni à Tunique objet de ma tendresse. Je ne te parlerai pas de la douleur que m'a faite notre séparation; tu Tas partagée, mon cher cœur, et le souvenir seul m'arrache encore des larmes. Je n'ai pas besoin de te dire de penser à moi, de m'aimer; un doute serait t'offenser et je suis sûr de ton cœur, comme, je l'espère, tu dois l'être du mien.
Je suis arrivé ici à bon port, comme le jour tombait. J'ai trouvé dans le salon M. et Mme de Tourdonnet avec leurs deux fils et leur belle-fille, MM. de Crenay, un abbé, frère de Monsieur ou de Mme de Tourdonnet, car les jeunes gens l'appellent mon oncle, deux officiers du régiment Dauphin et un M. de Joigny qui est, je crois, dans les ponts et chaussées, et que j'ai vu ici, quand j'y suis venu, il y a deux ans. Une heure après moi est arrivée Mme de Brugnan, femme du lieutenant général des armées navales et sœur fort aimée de M. de Saint-Sauveur, gendre de M. de Tourdonnet. Elle a été sous-gouvernante de Mme la princesse de Piémont; elle est fort laide , mais a de Tesprit; on la disait autrefois intrigante; son mari lui a dû son avancement plus qu'à ses talents militaires.
Crenay, qui arrivait de Fontainebleau, nous a dit que M. de Cortis avait mal au derrière, qu'on crai-
8a feiiiine à la Celle-Saint-Cyr, se mettait en route pour le V'igan, son pays, où vivaient sa mère et sa sœur qu'il n'avait pas vues depuis plusieurs années.
gnait la fistule et qu'il parlait de se retirer, mais qu'il voudrait, dit-on, le régiment des gardes pour retraite et le maréchal de Bironne veut pas mourir. Le baron de Breteuil est fort bien et le maréchal de Ségur se soutient fort bien dans sa place. Il n'y a plus de gros jeu à Fontainebleau; le lansquenet est supprimé au jeu de la Reine; on y joue au loto et des tables de petit Quinze, depuis trente sols jusqu'au louis, de piquet ou de whist. Le a Krebs » avait été établi chez^ Mme de Lamballe ; mais, il y a huit jours, les joueurs ayant montré un peu d'étonnement et refusé de tenir de l'argent, Mme de Lamballe a saisi cette occasion de demander à la Reine qu'on défendit le « Krebs » . Depuis ce jour-là, on n'y joue plus. Il y a des thés tous les jours chez elle. Entre le dîner, le spectacle ou le jeu, il y a un monde énorme et beaucoup de maisons ouvertes. Robînson, pièce nouvelle qu'on a donnée, n'a pas réussi. Au jour de chasse, le Roi, soupant avec les chasseurs, la Reine et Madame Elisabeth, seules, sans dames, sont venues demandera souper au Roi. M. de La Fare est mort; sa femme, qui est Mlle de Garaman, est au désespoir ; c'était un très bon ménage et lui un fort bon sujet. Il fait vaquer le régiment de Piémont.
Je t'embrasse de tout mon cœur et le cher Valentin.
Lyon, 27 octobre, matin.
Je suis parti hier, à cinq heures juste, de Chalonsur-Saône, chère Fanny ; j'ai déjeuné à Màcon et, par un beau pays, de beaux chemins unis comme un parquet et un temps èuperbe, je suis arrivé ici, au moment que peint si bien le bonhomme La Fontaine, lorsque n'étant plus jour, il n'est pas encore nuit. J'ai même vu Pierre-Size (I) qui m'a inspiré une horreur proportionnée à mon goût pour la liberté. Je suis descendu au Palais royal où j'avais envoyé d'avance Mercier quia été trois ans ici. En arrivant, j'ai appris que M l'Intendant était à Lyon. Je me suis habillé pour aller chez lui. A peine étais-je à ma toilette qu'il est arrivé, m'a reproché de n'avoir pas mis pied à terre chez lui et m'a fort engagée de venir m'y établir. Il a fait chercher sa voiture, car, pour plus d'empressement, il était venu à pied, et m'a demandé ce que je voulais faire. J'ai désiré d'abord, d'aller faire ma cour à Mme l'Intendante. Mais, il m'a dit qu'elle n'était pas chez elle. J'ai été pour lors chez le commandant, qui est un négociant, frère de Mme deTolozan, et père
(1) Prison et forteresse <le Lyon.
de Mme d'Ambert; je ne Tai pas trouvé. J'ai été à l'assemblée chez Mme de la Rochebara, que je n'avais pas vue, depuis vingt-trois ans. Il s'en fallait de beaucoup qu'elle fût jeune quand je l'avais connue et je ne l'ai pas trouvée décrépite. Elle m'a fort bien reçu et m'a prié à souper, ce que j'ai refusé. Elle est toujours à mettre des chapeaux comme si elle avait trente ans, aime le jeu, le spectacle et surtout le monde. Elle a toujours été laide comme le péché; elle n'a jamais eu d'amants, dit-on, parce qu'elle craignait de n'en pas trouver qui ne la voulussent que pour le plaisir.
Il y avait beaucoup de monde chez elle ; les femmes étaient au jeu ; il m'a paru que ce qui était là, avait plus de parure que de figure. Au reste, on m'a dit que Lyon était désert dans ce temps-ci, que tout le monde était à la campagne. En hommes j'y ai vu M. de Reuilly qui prolonge d'autant son absence et se propose de retourner à Paris le plus tard qu'il pourra, d'autres officiers qui me connaissaient et dont je n'ai pas pu même mettre le nom sur le visage, quand on me l'a dit.
De là, je suis revenu à l'Intendance. Il y avait peu de monde. Mme de Terray m'a fort bien reçu et comme une ancienne connaissance, a regretté beaucoup que tu n'aies pas été du voyage; j'ai joué au trictrac; j'ai été me coucher à minuit et j'ai fort bien dormi. On venait de la poste : il n'y a pas de lettres
pour moi ; d'après cela, je passerai toute la journée et partirai demain matin. Je vais aller voir ce matin ce qu'il y aà voir : les travaux de Perrache, des bateaux, les casernes, etc. ; j'irai me baigner et viendrai dîner ici. La poste part tout à l'heure, je n'ai que le temps de t'embrasser et Valentin et de te jurer que je t'aime de tout mon cœur. Je t'écrirai ce soir les détails de ma journée. J'ai oublié de te mander que l'Intendant a fait porter chez lui tous mes effets et que j'y loge.
Lyon, 27, soir.
Hier, en te quittant, ma chère Fanny, l'Intendant et le chevalier de Guet, qui est d'un des régiments (le mon inspection, sont venus me prendre et j'ai été voir les deux hôpitaux de Lyon, Château-Dieu et la Charité. J'ai été fort content du premier et peu du second. Delà, j'ai été voir des casernes qu'on arrange pour avoir ici des troupespour empêcher une émeute, comme celle qu'il y a eu, voici un mois, mais qui est fort apaisée à présent. Cette ville-ci, qui est fort grande et qui a cent quatre-vingt mille âmes de population, a des privilèges qui rendent la police très difficile. Le sénat des marchands y commande et l'autorité y est disputée par trois ou quatre partis,
d'où il résulte que, tout le monde voulant être le maitre, quand tout est tranquille, personne ne Test, dès qu'il y a du mouvement.
J'ai été au château de ville qui est beau, situé sur la place des Terreauxqui est faite pour être belle. Sur les façades, qui sont vis-à-vis de l'hôtel de ville, est l'abbaye de Saint-Pierre. De là, nous avons été aux travaux Perrache.
En tout, j'ai trouvé ici des choses superbes, commencées à grands frais et toutes restées sans effet, soit par insuffisance de moyens, soit par inconstance. Cette ville-ci mérite beaucoup l'attention du gouvernement par son commerce et par ses richesses, mais aurait besoin d'être conduite et ses privilèges, dont elle est si jalouse, tendent, au contraire, à la ruiner et à s'opposer au bien qu'on pourrait y faire.
Au re(our de cette longue course, je suis venu faire ma toilette et suis descendu pour dîner. J'ai trouvé là, les personnes les plus considérables de la ville et une foule de femmes, parmi lesquelles la comtesse de Grille, qu'on dit aimable mais, qui a une santé affreuse, et semble mourante. Elle est sœur de la malheureuse Mme d'Entrecasteaux, assassinée par son mari. Le chagrin, que lui a fait cette mort et ses suites, lui ont fait abandonner la Provence ; elle passe l'été aux eaux du Mont-Dore et l'hiver ici. Trois comtes de Lyon, le vieux comte de Spara, le comte de Grille, le comte de Lauvin, étaient du nombre de ceux qui
ont diné ici. Après le diner qui a été long et fort bon, j'ai commencé un trictrac avec Mme de Terray et Mme de Lauvin, que j'ai suspendu pour aller avec elles à la comédie. On a donné Didon (1), où une Mlle Girardin a joué, à mon avis, beaucoup mieux que Mlle Maillard. Elle a imité Mme de Saint-Huberty et souvent avec succès. En tout, elle m'a fait grand plaisir.
L'orchestre est bon et bien mené. Les ballets, dans le goût de la Comédie française, de mauvais danseurs dont le meilleur ne vaut pas, à beaucoup près, M. Goulon; mais, dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois. Après le spectacle, nous sommes revenus ici. J'y ai trouvé quarante personnes, hommes et femmes, entre autres M. de Tolozan de Paris, qui est frère du comte d'ici. Parmi les femmes, deux seulement ont mérité d'être distinguées; l'une, Mme de Gaze, cousine de celle de Paris, qui est de Franche- Comté et parente de Mme de Terray; elle est grande, bien faite et belle; avec cela il lui manque je ne sais quoi, qui n'est pas pourtant de la physionomie, car elle en a; l'autre est une Mme Carrton, fille d'un négociant espagnol qui a épousé une Mlle Dillas. Elle a quinze ans, est une des plus jolies figures qu'on puisse voir. Élevée à la manière anglaise par sa mère, elle a la
(1) Quoique les amours tle la reine de Carthage aient servi de thème à de nombreuses œuvres lyriques, il est certain qu'il s'agit ici de l'opéra de Piccini, où le rôle de Didon fut créé par Mlle Maillard.
160 LETTUES DU COMTE V. ESTERflAZY
tournure et la modestie de miss Cléments, avec de beaux yeux noirs et des traits beaucoup plus jolis que sa sœur aînée qui n'est pas jolie et mariée ici à un gros négociant.
Pendant le souper, je suis resté à causer avec ma vieille connaissance, Mme de la Rochebara. Elle était mise comme une folle et presque aussi folle que son ajustement. Elle regrette sa jeunesse, non pas qu'elle en ait tiré un grand parti, mais pour se divertir encore plus longtemps. Elle m'a raconté ce qu'étaient devenues les femmes qui étaient ici dans le temps, de la vie scandaleuse qu'on avait menée pendant l'intendance de M. de Hipelle et le changement qui en était résulté.
— Quand vous étiez ici, m'a-t-elle dit, les femmes y étaient gaies; elles sont devenues coquines, quelques années après et à présent, elles sont bégueules. Pour moi, qui ai toujours été gaie, on m'a trouvée prude un temps et je parie qu'on me trouve folle à présent.
Eh bien! elle eût gagné son pari.
Après souper j'ai fini le trictrac et me suis couché. Je vais partir ce matin après m'étre baigné et on m'a assuré que, partant demain de bonne heure, je pourrais aller coucher à Nîmes et mardi au Vigan.
Ma chère Fanny, j'ai pensé sans cesse à loi et je me reprochais un plaisir que mon amie ne partageait pas. Gomme les jours sont longs, quand on est loin
ANNÉE 1786 iôl
l'un de l'autre et que je vois avec peine la distance
qui nous sépare !
Conserve-toi pour l'être qui t'aime le plus au monde et qui ne veut vivre que pour contribuer à ton bonheur; je t'embrasse de tout mon cœur.
Sur le Rhône, le 28, à 6 heures du soir.
Je n'ai pas pu me refuser, ma chère Fanny, au désir de prendre un bateau de poste pour aller de Lyon au Pont-Saint-Esprit. Le fleuve est superbe, ni trop haut, ni trop bas, le temps à souhait; on arrive plus vite et il en coûte moins cher. C'est absolument comme le voyage que nous avons fait de Fontainebleau à Paris ; la voiture est moins élégante, mais tout aussi douce et la lettre que je t'écris, en est la preuve. Lady Landoff est partie hier avec la même voiture, le duc de Crillon, le bailli de Suffren, enfin tous ceux qui vont à Avignon et, à plus forte raison, ceux qui . vont au Pont-Saint-Esprit.
J'ai passé la journée assis sur le tillac, un livre à la main et ma carte devant moi, et à présent que le jour baisse, je rentre dans la cabine où j'écris à celle à qui j'ai pensé tout le jour. C'est ce matin que je me suis décidé. Le commandant de Lyon avait ordonné de lancer un bateau tout neuf et on me l'a offert avec le
meilleur patron du Rhône, qui me mène au Pont- Saint-Esprit pour cinquante écus. Je suis si ennuyé d'aller en voiture pour m'éloigfner de toi, que j'ai accepté la proposition qu'on m'a faite de m'en «ervir et j'en suis charmé par la commodité de la voiture. L'intendant a garni mon bateau de comestibles et de vin de Bordeaux et, après avoir pris du café avec lui et avec sa femme, il m'a conduit au port où nous nous sommes embarqués.
Ayant la matinée pour charger ma voiture et mes effets, excepté Marcassin à qui le bateau parait ne pas plaire, mes gens ont été charmés de mon projet; cela diminue. leur fatigue et la mienne aussi, car il est plus commode d'être dans un grand bateau que dans la meilleure voiture. Les rives du Rhône sont superbes. Nous nous sommes d'abord embarqués sur la Saône et, une fois le confluent gagné, nous allons plus vite, sans nous en apercevoir davantage. Il n'y a pas de vent et probablement que je serai demain à midi au Pont-Saint-Esprit, tandis qu'en poste, je n'aurais probablement pas pu y arriver même le soir, à cause des montagnes et du passage de la Loire et de la Drôme qu'il faut passer en bateau.
En sortant de Lyon, on longe des maisons de campagne charmantes, presque jusqu'à Vienne. Cette ancienne ville fait un effet superbe. Quand on l'a dépassée, le Rhône fait un petit coude, ce qui la place en face du flçuve, qu'elle a l'air de dopiipçr dç
la façon la plus majestueuse. Elle est bâtie en amphithéâtre et le portail dé la cathédrale, qui est du plus beau style gothique, dessine parfaitement le fond du tableau.
Pendant le temps que mon patron allait dire aux employés de venir visiter le bateau, douze filles ou femmes de Gondrieu, sont venues me demander la permission d'embarquer dans mon bateau jusque chez elles. J'ai consulté le patron sur cette demande; il m'a dit que tous les jours, la ville de Gondrieu envoyait douze filles ou femmes à Vienne, à la manufacture de ratine, pour chercher des sacs de laine et y rapporter de la laine filée ; que les fabricants ne voulaient donner de la laine qu'autant qu'on la leur rapportât tous lés jours et que c'était là ce qui faisait vivre cette ville, qui mourrait de faim sans cela. Elles y vont à leur tour, partent à sept heures du matin et attendent jusqu'à quatre heures du soir, qu'il passe un bateau de poète ou une diligence, à qui elles, demandent la grâce de les mener, ce qu'on ne leur refuse que quand il n'y a pas de place. Quand elles n'en trouvent pas, elles font les trois lieues à pied, leur sac de laine sous le bras. Je leur ai abandonné la cabine et j'ai pris poste à Tarrière du bâtiment avec mon livre et ma carte. Elles ont été fort gaies, mais dans un patois que je n'entends pas, ont joué à ta main chaude et ont ri de toutes leurs forces. Il y en avait quatre de mariées et huit filles, aucune de jolie, mais
toutes brunes, debelles dents etFair très vifet très gai. Dès que Lyon est passé, la gaîté règne, même parmi les paysans malheureux ; leurs danses et leurs chants ont Tair du plaisir, et je ne puis rattribuer qu'à Teffet du climat. Le ciel est déjà plus pur qu'à Paris, Tair plus vif, le soleil plus chaud. J'ai laissé à ma droite les vignes de Gondrieu et de Ghâteau-Grillé et les vins qu'on appelle de la côte du Rhône, suivent jusqu'à Tournon où le vin de l'Ermitage, qui est sur la rive gauche, termine cette suite de vignobles qui produit des vins excellents mais capiteux, qu'on a besoin de vieillir beaucoup. C'est une chose charmante de voyager ainsi, et je regrette bien qu'une rivière aussi rapide ne puisse pas me ramener auprès de mon amie, dès que j'aurai rempli des devoirs qui me paraîtraient bien doux, s'ils ne m'obligeaient de me séparer de ma Fanny! Au moins peut-elle être sûre que rien n'en peut séparer mon cœur, qui est à elle dans tous les instants de ma vie. Adieu, bonsoir, je vais me coucher et comme je ne puis faire partir ma lettre qu'en débarquant, je ne la fermerai que quand je serai près du Pont Saint-Esprit. Je me suis fait un lit excellent avec de la paille et les coussins de la voiture et j'y dormirai à merveille, si le souvenir d'une petite place ne me tient pas un peu éveillé. Bonsoir!
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Le 29, 11 heures du matin.
Nous sommes toujours sur le Rhône, mon cher cœur. Le brouillard qui s'est levé le malin vers quatre heures, nous a obligées de nous arrêter à Beauchâtel jusqu'au jour; mais, nous voiy passés le bourg de Saint-Andéol qui n'est qu'à deux lieues du Pont- Saint-Esprit, d'où je compte faire parlir ma lettre. Je tâcherai d'aller coucher à Nîmes ce soir, ce qui n'est pas bien sûr, d'autant que nous avons le vent contraire, ce qui ralentit la rapidité du fleuve. On aperçoit cependant déjà les arches du fameux Pont-Saint- Esprit, le seul pont de pierre qu'il y ait sur le Rhône, depuis celui de la Guillotière à Lyon jusqu'à la mer. Les arches en paraissent étroites, mais comme le vent est contraire, il ralentit la rapidité du Rhône et on passerait dessous aussi aisément que nous avons passé celui de Gorbeil.
Au Pont-Saint-Esprit, 3 heures.
Nous sommes arrivés à très bon port; j'ai eu le plaisir de passer en bateau sous le pont, ce qui res-
semble au passag^e de la petite rivière de Spa, dans le courant, avec la différence du Rhône à un ruisseau. J'ai été voir la descente du pont pendant qu'on débarquait la voiture; il a mille de mes pas de long et vingt-six de large. Adieu, les chevaux sont mis et je pars, je t'aime et t'embrasse.
Du Vigan, 31 octobre.
Je suis arrivé ici, mon cher cœur, hier à huit heures et demie du soir. Il m'est impossible de te rendre compte en détail de mon arrivée. J'ai éprouvé tant de sentiments, qu'il m'en reste un trouble qui m'a empêché de dormir de la nuit, et me fait encore fondre en larmes! J'y reviendrai; en attendant, songe à la situation où je suis encore à cinq heures du matin où je t'écris. Tu trouveras dans ton cœur l'idée de l'émotion dont le mien est rempli.
J'avais envoyé, à cause de la pluie qu'il a fait toute la journée, Laroche devant avec un billet pour ma mère, où je lui mandais le regret de ne pas arriver le premier avant mes gens, mais que la crainte de l'affliger, en arrivant tout mouillé, m'avait décidé à venir au Vigan en voiture. En sortant de voiture, ma sœur était à la porte; elle m'a embrassé et m'a dit que ma mère était dans son fauteuil dans
le salon. Dès la porte, cette tendre mère m'a crié :
— Si je ne puis pas venir au-devant de toi, mon fils, mon cœur y vole !
Je me suis jeté dans ses bras et. nous y sommes restés serrés, pendant quelques minutes, nos larmes coulant, confondues sur nos joues. Quand je m'en suis séparé, elle a levé les yeux et les mains au ciel, et a fait une prière, d'un ton de voix, si pieux et si vénérable, que je crois l'entendre.
— O mon Dieu, dit-elle, qui m'avez fait toutes les grâces, vous savez que, depuis que j'ai perdu mon mari, je n'ai désiré de vivre que pour voir mes enfants heureux; accordez-moi la grâce de vivre assez longtemps pour embrasser celle qui fait le bonheur de mon fils et la mère de mes petits-enfants. Mais si c'est trop demander après la joie que vous me donnez dans ce moment, que votre volonté soit faite !
Fondant en larmes, comme j^ le fais à présent, je me suis jeté sur sa main; j'ai voulu parler; cela m'a été impossible. J'ai tiré ton portrait de ma poche; elle a fait signe qu'on lui approchât une bougie; j'ai vu alors que le salon était plein de monde et que tout le monde pleurait. Je me suis remis, j'ai embrassé M. de Ginestous le père et l'oncle de celles que tu connais, M. de Montdardier. Finalement, on a envoyé chercher M. Dopa, le père, et nous nous sommes remis un peu. Ma nourrice est accourue pour m'embrasser, et après Dopa et Rouget, le médecin qui ne
sont restés qu'un moment; tout le monde est sorti et nous a laissés tous trois seuls. On n'çst pas venu à la veillée et nous sommes restés à causer jusqu'à minuit, ou, plutôt, à parler de toi, de ton fils, de ta g^rossesse.
Ma mère m'a demandé des détails sur mon mariage. J'ai été lui chercher la lettre; elle a essayé de la lire; mais, ses yeux, affaiblis encore par les larmes qu'elle n'avait cessé de verser depuis mon arrivée, ne l'ont pas permis. Ma sœur la lui a lue tout haut et ensuite elle l'a baisée en disant :
— La pauvre enfant! aurais-je donc le bonheur de la voir? Je l'ai assurée du désir que nous en avions tous deux; elle m'a dit : — Je ne m'en flatte pas; je mourrais trop heureuse ! Elle a déplié ensuite les paquets de cheveux, ceux de Valentin : — Us ne me quitteront plus, a-t-elle ajouté.
Imagine-toi, quel serait mon bonheur, de te voir ici; tu serais contente de ma sœur; elle est sensible, bonne, et les soins continuels qu'elle a pour ma mère sont si touchants, qu'elle semble prévoir son goût en prévenant ses moindres mouvements. J'ai trouvé ma mère bien changée; il lui est resté de sa dernière maladie une faiblesse dans la cuisse et la jambe gauches, qui l'empêche de marcher sans être appuyée sur deux personnes. Ses yeux sont affaiblis et à peine peut-elle se servir de ses mains. L'impression de mon arrivée, d'ailleurs, était si vive, qu'il est impossible de juger de son visage par ce qu'il était hier.
Elle a voulu, cependant, se faire porter dans la chambre qu'elle a fait arranger pour moi d'abord, après mon mariag^e, celle que j'occupe étant la tienne. Le peu de fortune a l'air de l'aisance honnête ; le salon a été refait à neuf; il a été non boisé, parce qu'il n'y a que très peu de bois dans ce pays-ci, mais en plâtre, de façon de boiserie, avec des trophées sculptés dans les panneaux, qui sont d'assez bon goût. On vient de me dire que ma mère avait sonné. Je vais vite me lever pour aller lui souhaiter le bonjour ; je t'embrasse, j'espère demain avoir de tes nouvelles ; je ne sais pas encore les jours où la poste part.
Je sors de chez ma mère qui n'a pas plus dormi que moi. Elle est déjà levée et fait sa toilette ; il y a huit ou dix personnes déjà dans sa chambre pour lui faire compliment de mon arrivée. Tout le monde me demande de tes nouvelles et de celles de Valentin et parait bien faché que tu ne sois pas arrivée avec moi. En tout, je me glorifie d'avoir une mère aussi connue que la mienne, quand je pense que toute sa considération ici ne tient qu'à sa bonté et à sa bienfaisance ! Je parierais que la moitié de la ville donnerait de leurs années pour prolonger sa vie. La voilà qui se fait porter dans le salon qui est ici à côté ;
170 LETTRES DU COiMTE V. ESTERHAZY
comme il y a du feu, je vais Ty laisser un moment pour pouvoir fermer ma lettre, la poste partant à huit heures et demie.
Ma sœur m'a dit qu'il fallait rester à la maison toute la journée, et que toute la ville viendrait voir ma mère et demain, pendant vêpres, j'irai rendre les visites partout, pendant que personne n'y sera ; après celaje serai libre. M. de Faventin, le fermier général, est ici ; il est venu y marier une de ses sœurs au président de Fortin; il est d'ici, y a une belle maison et beaucoup de biens, comme il en a partout. Je t'embrasse comme je t'aime, qui est mille fois plus que je ne puis dire.
Vigan, 18 octobre.
A présent que je suis plus calme, ma chère Fanny, je vais essayer de te rendre compte de toutes mes actions. Je suis parti de Nîmes, le lundi, à quatre heures du matin. A quatre lieues de là, c'est-à-dire à six heures, je suis monté à cheval, m'ennuyant d'être au pas en voiture et j'ai été jusqu'à Quissac où nous devions rafraîchir. La pluie a commencé à tomber par gouttes comme j'entrais dans le bourg; j'y ai pris du café et la pluie a augmenté, de sorte qu'il pleuvait à verse, quand nous sommes partis. Nous sommes
arrivés à quatre heures à Ganges, toujours avec la pluie. J'y ai trouvé une femme du Vigan qui me dit avoir vu passer ma mère en chaise à porteurs, la veille, pour aller à la messe. J'ai écrit un mot au comte de Ganges, pour m'excuser d'avoir passé près de son château, qui est à une demi-lieue de là, sans l'aller voir.
La pluie m'a évité aussi les honneurs de la milice bourgeoise qui avait le projet de venir au-devant de moi, et que j'ai priée de réserver toutes les marques de joie pour l'époque où tu serais ici. Moyennant cela, j'espère en être débarrassé pour cette année, et ce voyage ne se fait pas tous les jours. Je t'ai mandé les détails de mon arrivée; j'ai peu dormi et j'ai écrit en m'éveillant. Gomme je cachetais ma lettre, ma sœur est entrée, et nous sommes allés prendre le café avec ma mère dans mon salon. Pendant le déjeuner, sont venus par douzaines des femmes et des petits enfants d'artisans et la fille de ma nourrice qui a perdu son mari et le pleure bien sincèrement. Cette audience donnée, je suis rentré dans ma chambre pour m'habiller et j'en suis ressorti deux fois, à une société de même genre qui s'est renouvelée dans le salon, pour foire compliment à ma mère sur mon arrivée et pour me voir. Toutes m'ont demandé des nouvelles de Madame et du « pitchot» et le désir que toute la ville avait de nous voir tous les deux. Cet intérêt du peuple d'une ville où on n'est aucune
autorité et où on ne tient pas un état, étant sans fortune, est d'autant plus touchant pour ma mère, qu'il est désintéressé. J'avoue que j'ai plus joui pour elle de cet empressement que des visites de la bonne compagnie en hommes qui sont venus depuis onze heures jusqu'à une heure.
Pour te donner une idée de ce que l'on appelle la société du Vigan qui n'est guère plus grand que Joigny, je te dirai que nous sommes six de familles différentes, qui avons monté dans les carrosses du roi : Ginestous, La Tour du Pin, d'Assas, Galvière, d'Albignac et moi; qu'il y a encore trois ou quatre familles au moins, qui pourraient faire les mêmes preuves; qu'il y a sept chevaliers de Malte, vingtneuf chevaliers de Saint-Louis et cinquante-neuf officiers en activité de service. M. de Faventin, fermier général, établi à Paris, mais né ici, est venu y voir ses deux frères qui y demeurent et marier sa nièce. La fortune des trois frères, surpasse de beaucoup toute celle de toute la ville réunie.
A une heure un quart, toutes les visites ont été finies et ma sœur n'a gardé à dîner que le frère de Ginestous, parce qu'il fait gras et qu'il n'y avait de maigre que pour elle, ma mère et moi ayant fait gras. Ginestous l'aîné n'est pas venu, à cause de ses pleureuses, parce qu'on les porte ici six semaines. Nous n'étions pas encore hors de table, que les visites ont recommencé, quelques hommes qui n'avaient pas
pu venir le matin, et plusieurs femmes. Mlles Cajeivera ont été du nombre; l'aînée montant en graine, la cadette d'une maigreur affreuse ; bientôt, elles ne paraîtront pas plus jeunes que leur mère. Il est venu d'ailleurs peu de jeunes femmes, pour ne pas se parer deux jours de suite; mais, en revanche, tout ce qui a passé quarante ans s'est succédé jusqu'à huit heures. J'ai pris le moment où il n'y avait plus qu'une douzaine d'hommes, pour aller chez Mme de Ginestous. Je l'ai trouvée encore plus grosse, s'il est possible, que je ne l'avais laissée, enfoncée dans sa graisse, mais aimable et ayant beaucoup meilleur ton; j'y suis resté jusqu'au souper, que je suis revenu ici. J'y ai trouvé mon oncle, le major de Cette, qui est venu pour me voir et qui est arrivé avec une torquette de marée derrière son cabriolet. Ginestous est venu avec moi. Il a beaucoup causé avec ma sœur et une liaison aussi ancienne et aussi vive, à quelque point qu'elle ait été portée, ne peut être qu'intéressante. Depuis vingt-deux ans, ils n'ont cessé de se voir ou de s'écrire tous les jours et ne se cachent rien. Il parait que la mariée a pris son parti et se contente d'être le second objet de son mari, n'ayant plus rien à perdre de n'être pas le premier; au reste, ces deux femmes-là ne s'aimeront jamais à la folie; elles sentent peu l'une pour l'autre, se voyant rarement, mais, y mettant mutuellement beaucoup de politesse.
L'air est si bon ici que le vicomte de Cambis, commandant en second au Languedoc, étant mourant à Montpellier, il y a deux ans, on ne savait plus quel remède lui faire ; il n'était pas même en état d'aller aux eaux de Bag^nols ; on lui a conseillé de venir s'établir ici les étés. Il y est venu deux étés et se porte à merveille. Il vient de retourner à Montpellier pour l'époque de la rentrée des États.
Les soins de ma sœur pour ma mère sont touchants par leur simplicité. On a bien recommandé de ne pas la laisser coucher de bonne heure et de l'empêcher de dormir dans son fauteuil; tu n'as pas idée de toutes les petites attentions de ma sœur pour y parvenir sans l'impatienter, à quoi elle est toujours sujette par son extrême vivacité. Du reste, elle ne se mêle plus de rien que des actes de bienfaisance qui sont son département. Elle vient de s'éveiller, elle a mieux passé la nuit, à ce qu'elle vient de me faire dire, et a moins souffert des jambes. Hier, elle ne pouvait pas se tenir, mais cela n'est pas étonnant par les secousses que lui a fait éprouver mon arrivée. Adieu, ton portrait a été bien examiné et trouvé charmant; celui que tu as de moi n'a pas été trouvé ressemblant. Adieu mon cœur, je vais me lever pour aller chez ma mère; je t'embrasse et Valentin de toute mon âme.
Vigan (sans date) .
Je suis toujours décidé à partir le 14 novembre, ma chère Fanny. Il me semble difficile de partir plus tôt. Mais, il me faudra plus de huit jours pour revenir : les chemins du Dauphiné sont, dit-on, affreux. Je prévois que je trouverai le temps bien long d'être sans mon amie, d'autant que j'ai peu de liberté pour être seul. Ma mère a toujours du monde et en a besoin, ne pouvant ni lire ni travailler et elle aime à me voir dans la chambre, quand même elle ne parle pas. Elle s'assoupit après dîner et le soir, quoi qu'on fasse pour la distraire. En tout, je la trouve bien veillie de sa dernière maladie, à la mémoire près qu'elle en a comme à vingt ans. Celle de ma sœur est prodigieuse; elle sait les dates de tout ce qu'elle a vu, n'oublie rien et, malgré cela, est fort peu instruite, faute de lecture privée. Elle est à la tête du petit bien, et me dit qu'il va fort bien. Tout se fournit en nature, blé, vins, bois, moutons, gibier et on ne peut tirer de l'argent que de la feuille du mûrier pour les vers à soie et des pommes qui se vendent fort cher, parce que dans la province, il n'y en a presque qu'ici.
Ma mère m'a dit de l'embrasser pour elle toutes les fois que je t'écrirai; plus je lui parle de toi, plus elle t'aime et ce serait bien pis si elle te connaissait. Ma sœur dit qu'elle ne t'écrit pas pendant mon séjour ici, mais qu'elle espère bien que tu lui répondras quand je serai parti. Elle a mis hier pour la première fois la robe que tu lui as envoyée et ma mère mettra la sienne aujourd'hui. Je prendrai leur mesure avant de partir pour leur envoyer à chacune une robe de demi-soie en faille, comme on les fait pour des personnes de leur âge, et de petites choses, car si elles avaient la moindre valeur, elles ne les mettraient pas. Ma sœur avait, avant-hier, une robe que je lui ai donnée en 1772 et qu'elle n'a pas mise peut-être vingt fois en douze ans ; aussi sont-elles antiques. Mais, excepté quatre ou cinq femmes ici, dont les maris vont à Lyon et rapportent des robes faites, les robes à plis sont les habits de cérémonie, avec de grandes fleurs pour les coiffures. Ma sœur est coiffée serré et court; mais, il y en a pour qui il faut ouvrir les deux battants. Mme de Gravière, aînée de ma sœur, qui a pourtant quarante-cinq ans sonnés, avait hier une coiffure d'une aune de large, surmontée de quatre plumes. Les jeunes femmes sont assez bien mises et les demoiselles de leur mieux, mais avec économie.
En montant chez mon oncle, hier, j'ai encore trouvé un appartement fort honnête, tout meublé, de sorte que ma mère a ici cinq appartements à
donner, elle et sa fille logées, dont un bien complet. Tout est meublé, en papier et fort honnêtement. Je ne conçois pas comment on peut faire cela avec si peu de fortune. L'ordre se voit partout, mais le besoin nulle part : du feu partout, quoiqu'il ne fasse pas bien froid, assez de linge, des flambeaux, enfin ce qui constate une sorte d'aisance ; ma sœur a vraiment un vrai mérite. Son appartement à elle est un peu sale; elle a en tout une mauvaise tenue. Un barbet qu'elle aime beaucoup, et qui est toujours crotté, fait qu'elle est au désespoir d'être habillée ; elle fait sa toilette au moment du dîner et se déshabille avant souper. Ma mère, au contraire, est fort tirée à quatre épingles, à huit heures du matin jusqu'au moment de se coucher. Ses bonnets sont montés dans le goût de ceux de la nourrice, parce qu'elle n'a pas de cheveux et qu'elle veut que ses oreilles soient couvertes. Adieu, je t'aime à la folie.
Le 3 novembre.
Après avoir fini ma lettre hier, ma chère Fanny, j'ai été à la messe de l'abbé Baud ; mais, ce qui m'avait un peu étonné, c'est que j'aie été au moment de le servir, faute d'autre. Gommej'allais m'y préparer, est arrivé quelqu'un qui m'a remplacé. Après la messe,
nous avons passé déjeuner. Je suis resté quelque temps en bas avec ceux qui venaient voir ma mère et je suis remonté pour m'habiller, n'ayant pas eu le temps de le faire avant la messe. J'ai trouvé dans le salon toute la famille de Tessan, qui sont nos parents. Ma grand'mère maternelle était une Tessan, sœur du père de celui-ci, qui est le premier conseiller de la ville, charge qu'on donne ordinairement à un homme de condition. Un fils aîné de trente-six ans, d'une première femme, est assez riche du bien de sa mère et ne veut pas se marier. Il ne manque pas d'esprit et serait assez aimable s'il avait plus vécu dans le monde; il a un pied court comme l'abbé de Périgord. Son frère, qui est dans le chevau-légers de la Garde, est grand, laid comme le diable. Deux filles, l'une grande, peut avoir trente ans, laide et bien fâchée de ne pas avoir trouvé de mari; l'autre a quatorze ans, est drôlette, sans être jolie et est charmée d'être sortie d'un couvent où elle s'ennuyait fort. La mère, par qui j'aurais dû commencer, est Mlle de Caladon, d'une des meilleures maisons des Cévennes, aussi laide que méchante. Elle mène son mari qui est un bon homme, est une grande tisseuse de draperies qu'on appelle ici Pétoffes; elle a d'ailleurs de l'esprit naturel et même assez de gaîté. Les sottises surtout la divertissent beaucoup et je suis en possession de la faire rire. Nous avions de plus La Linière et son fils, que tu as
VUS à Paris, et M. de la Fabrèque, père d'un boiteux que tu as vu, je crois, chez moi ; c'est un de nos plus zélés huguenots, sourd, et occupé uniquement de faire valoir son bien et de fournir de l'argent à un frère cadet, qu'il aime à la folie et qui a bon appétit* Après dîner, j'ai été chez la d'Alzon qui vient de perdre son mari et qui ne m'avait pas reçu hier. Adieu, maman sonne; je cours chez elle. La poste ne part qu'après-demain.
A 10 heures.
. Je reviens à mon amie, parce que j'ai un moment à moi, pour continuer à te rendre compte de ma conduite ou plutôt pour m' occuper de toi à mon aise. En sortant de chez Mme d'Alzon, j'ai été à l'assemblée qui était chez Mme d'AyroUe, femme d'un capitaine du régiment de Dauphiné. Elle est bossue et, selon l'usage des bossus, a de l'esprit et de la gaîté. Il n'y avait pas beaucoup de monde, les Tessan qui avaient dîné, Mme de Bez, qui est la fille d'un négociant de Lyon, et qui a épousé le fils d'un anobli d'ici, qui esta son aisé. On dit qu'elle a été jolie, mais, il n'y paraît plus; elle a eu beaucoup d'enfants, est fort maigre et a de vilaines dents, mais douce et polie ; elle est une des personnes qui viennent le plus souvent chez ma mère. Mme de la Condamine, sœur du maître de la maison, y était aussi. Elle a épousé
le frère de Faventin, le fermier général, et elle est la seule des quatre belles-sœurs, qui ait des enfants. L'aîné de tous avait épousé la fille de son oncle et elle est établie ici ; c'est elle qui est à la tête de tous les biens de ce pays et qui occupe une maison superbe, que le vieux père a fait bâtir, après avoir fait une grande fortune, et où il est venu mourir après avoir cédé sa place à son fils aine. Le fils étant mort sans enfants, la veuve est venue s'établir au Vigan avec les deux frères cadets de son mari, faits tous deux comme des Z, et le second fils a eu la place de fermier général, la maison de Paris et a épousé Mme de Saint-James qui est morte sans enfants. Les deux boscots ayant vingt-six ans et se voyant appelés à une grande fortune, puisque leur frère aîné n'avait pas d'enfants, se sont mariés tous deux au Vigan par amour. L'un, qu'on nomme Montredon, a épousé Mlle d'Alzon et n'a pas d'enfants, et l'autre Mlle d'Ayrolle dont il a un fils et une fille qui seront héritiers de plus de biens, qu'il n'y en a de reste dans tout le pays, à dix lieues à la ronde. Celle-là est grande, assez bien faite, et parle par les dents comme toutes les femmes de ce pays-ci .
De l'assemblée, j'ai été chez le fermier général, où j'ai trouvé sa nièce, qu'une fluxion a fait rester en bonnet de nuit ; il ne lui va pas si bien qu'à toi ; la parure lui est nécessaire et il s'en faut que je l'aie trouvée aussi bien que la veille chez ma mère. Elle
est fort pâle et ses lèvres, qui sont assez épai sont aussi pâles que son teint ; elle a de fort h yeux et, ses cheveux étant cachés, j'ai vu qu'i manquait ce qu'elle a de mieux. Son mari, le f dent Fortin, ressemble au président de V Enfant digue (1) . Quand il est en robe, il a Tair d'un s je me tromperais fort si, après avoir mené sa fe à Montpellier, il ne Test pas dans toute Tétendi mot. Sa mère, qui a été fort jolie, a un fort boi et de l'usage du monde ; tout cela part demain m Je suis rentré à huit heures à la maison où il y cinq ou six personnes ; à neuf, ma sœur a été se avec mon oncle et je suis resté à causer avec ma qui m'a expliqué les parentés que nous avons MM. de Saint-André, d'Assas, Ginestous, Tessan J'ai passé l'après-souper à en dresser une ei d'arbre généalogique ; le matin j'ai fait venir un de procureur pour écrire quelques lettres sou dictée.
Je t'aime de tout mon cœur et t'embrasse, que le cher Valentin.
(i) Comédie de Voltaire.
i8« LETTRES DU COMTE V. ESTERHAZY
Le Vigan, 12 novembre.
Voici donc, ma chère Fanny, ma dernière lettre du Vigan. On se doute bien que mon départ sera prochain; mais, personne n'en sait le moment. La santé de ma mère est toujours bonne et la mienne aussi ; je ne prévois donc pas que rien chance mes dispositions de départ; il n'en est pas de même de celles d'arrivée, car elles dépendent de beaucoup de circonstances dans un voyaçe aussi long dans cette saison-ci. Je ferai pourtant tout ce que je pourrai pour être à Paris mercredi ; mais, ne t'inquiète pas si je ne suis pas arrivé. Sois sûre que je me ménagerai bien, et, quelque plaisir que j'aie à t'embrasser, je saurai plutôt le retarder d'un jour que de me trop échauffer.
Je n'ai pas eu le temps de m'ennuyer; mais, tu m'as manqué à tout naoment; il n'y a eu d'assez long que les soirées qui n'ont pas été gaies; mon cabinet à t'écrire, le déjeuner, les promenades ont rempli mes matinées; du monde, des visites faites ou reçues, ont fait passer les après-midi ; mais, la veillée est ennuyeuse et je ne me suis permis de la raccourcir que la veille des jours de poste.
Durant mon séjour, je me suis convaincu que je ne puis être bon à rien ici. Je voudrais seulement que ma mère et ma sœur fussent heureuses et que les petits agréments, que je pourrais leur procurer, ne passent que pour leurs menus plaisirs. Si ma mère ne tenait pas à la maison, elle la vendrait fort bien ; elle est dix fois trop grande pour elle ; mais, rien ne la déciderait à s'en défaire et elle est logée pour cent louis par an, ce qui est trop cher en province, pour deux personnes seules, qui n'ont pas de chevaux; mais, elle croirait mourir, si elle en sortait, et, si elle pouvait, elle l'agrandirait. C'est ici le luxe à la mode; les maisons se vendent de trente à trente-cinq mille francs couramment, et l'on ne peut pas en avoir. Celle de Mme Faventin lui coûte près de cent mille écus ; elle est entre cour et jardin et faite sur les plans du château de Guiche. C'est fort, mais chaque pays a sa folie. Il est sur qu'avant la fortune des Faventin, le luxe n'était pas dans ces montagnes; on y vivait plus heureux, une grande fécondité était à la fois l'effet de l'industrie et cause de sa prospérité ; un air pur et des mœurs y faisaient voir le plus beau sang du monde; la récolte des vers à soie était le thermomètre de la gaîté; c'était l'ouvrage des filles et le profit qu'elles en tiraient, faisait leur dot.
Je me souviens, il y a vingt-deux ans, quand je suis venu ici en été, d'avoir vu le bonheur sur tous les jolis visages. Aujourd'hui, on épuise la terre pour
la faire produire; tout est devenu utile; Tenvie de paraître a gaçné tous les états; les cens aisés se dérangent ou se ruinent et les çrisettes se livrent au libertinage, pour avoir des dentelles et des rubans. Le sang n'y est plus beau du tout; à vingt ans, une fille est passée et les jeunes femmes, à cet âge, en paraissent trente-cinq. Tout le monde s'ennuie et le Vigan est devenu l'endroit de France, où j'aimerais le moins vivre. On voit cependant encore des traces de l'esprit et de la gaîté; mais, on sent que l'ennui et la réflexion les détruiront bientôt. Adieu.
Rocroy, 22 (sans autre date) (2).
J'ai reçu, ma chère amie, votre lettre du 20; je suis charmé de ce que vous me mandez sur votre santé et sur celle de nos enfants. Je vous écris par un courrier qui vient de Hollande et j'insiste toujours sur votre retour ici, le plus tôt possible. La duchesse d'Ursel, qui a passé ce matin, a dû vous remettre un billet de moi, par lequel je vous presse de revenir. Les châteaux ne sont ou ne seront plus longtemps sûrs; on mande qu'on commence à les brûler en
(1) Par cette date rapprochée de celle de la dernière des lettres précédentes, on peut voir qu'il existe une lacune dans la correspondance. On n'y trouve, en effet, aucune lettre des années 1787, 1788 et 1789, période sur laquelle Esterhazy se montre d'ailleurs très concis et très réservé dans seç Mémoires, ce qu'on ne saurait trop regretter, la destruction de ces lettres, comme aussi la gravité des événements de cette époque, permettant de %i^poser qu'elles contenaient des choses intéressantes. iij^
(2) Elle est, assurément, des premières semaines de 1790, puisqu'elle est datée de Rocroy et qu'Esterh'ajiy nous dit dans ses Mémoires qu'il perdit son gouvernement au commencement de cette année et qu'il quitta à la tin d'avril, en vertu d'un congé, le commandement des troupes, qui lui avait été maintenu.
Champagne. Si votre mère reste, c'est son affaire; mais, je ne me pardonnerais jamais, s'il arrivait un malheur et que la discorde revînt à Paris pendant vos couches, ce qui est très possible, de n'avoir pas insisté sur votre retour et votre retour prompt. Il pourrait y advenir tels événements, où il serait également fâcheux pour l'un et pour l'autre, d'être éloignés.
Adieu, je vous embrasse comme je vous aime, mon inquiétude et mon malheur ne pouvant être sentis que par ceux qui aiment comme moi. Je vous embrasse et mes enfants.
Rocroy, 23.
Depuis que je te sais inquiète, ma chère, ma tendre amie, mon malheur augmente tous les jours. La nouvelle d'Auguste il) n'a et ne peut avoir aucun fondement. Ayant reçu une lettre par un écuyer de son beau-frère, mardi soir, il est impossible que, le même soir, il y ait eu un courrier intercepté. D'ailleurs, depuis la lettre qu'Auguste a apportée et dont j'ai eu réponse, toutes celles quej'ai écrites et que j'ai reçues de là, auraient pu être lues sans danger aucun; on se
(1) Mme Estcihazy avait exprimé à son mari la crainte que leur correspondance ne fut tombée aux mains de la police.
plaît à t'alarmer. Ici d'abord, on sera ensemble et puis à trois lieues de la frontière, et je commande ; voilà bien des moyens de calme.
11 y a longtemps que je prévoyais les malheurs qui nous accablent; mais, je n'y pouvais rien que de m'en affliger d'avance. Depuis dix jours, je ne vis pas. Mon état ne saurait se comprendre et il ne me manquait, pour être complètement dans le malheur, que de te savoir dans des alarmes sur mon compte. C'est dans les malheurs qu'on voit le courage; j'en ai, je suis content de moi, ma tête est froide et ma conscience pure, fidèle à mon serment, à mon devoir. Je ne tiens au monde que par toi; mais, ce lien est bien fort; ma gloire et ma réputation remplissent le reste. Ménage ta santé, calme ton âme adorée, jouis du plaisir d'être aimée comme on ne peut pas l'être.
Je crains de ne pouvoir aller à Cambrai; à peine pourrai-je aller au-devant de toi sur la route; je n'ai pas un moment de libre pour agir; mais, ton image ne me quitte pas. Il fallait, peut-être, une situation aussi cruelle pour que je sache combien tu m'es chère et pour t'en faire une idée. Je n'eusse pas vécu deux jours dans l'état où j'étais vendredi dernier; jamais, on n'a éprouvé une douleur aussi amère. Mais, je te verrai, je te saurai en santé; j'attends le moment avec une impatience égale à ma tendresse. Je t'embrasse mille fois, j'embrasse nos enfants; je t'adore, toi, la bien-aimée de mon cœur, qui le mérites si bien.
Adieu, je pleure, mais c'est de tendresse; qu'il y a loin d'ici à samedi !
Calais, samedi (sans autre date) (1).
Je t'ai écrit par le paquebot et je t'écris par la poste qui ne part que demain. Passage excellent; on n'a pas louvoyé une seule fois et sans un calme qui nous a tenus une heure, depuis le port de Dower jusqu'à la hauteur du cap de Southfareland, nous serions arrivés ici en trois heures. Personne n'a été malade et l'on n'a fait que mançer sur le pont où je suis resté. Je viens de chez M. de Puységur qui m'a félicité sur ton passage et sur ton arrivée en Angleterre.
Les nouvelles de France sont affreuses ; partout des insurrections. A Toulon, M. deCastellane a failli être massacré par le peuple; on doute qu'il puisse en revenir. A Nancy, à Montauban, à l'ile d'Oléron, tout est en feu et il semble qu'on ne fait rien pour y remédier. M. Necker a été parler à l'Assemblée pour les prisons. Il a été fort mal reçu. Enfin, ma chère amie, quoique séparé de toi et de mes enfants, je suis
(J) Embarqué le 16 août, à Calais, avec sa famille qu'il accompagnait en Angleterre, Esterhazy n'avait fait que toucher barre à Douvres et avait repris le paquebot pour revenir en toute hâte à Paris, se mettre à la disposition du Roi et de la Reine. La date de la lettre suivante el les explications qu'elle contient permettent de dater celle-ci du 21 août.
charmé de te savoir loin de ce malheureux pays que je quitterais bien vite pour voler dans tes bras, sans les liens de la reconnaissance et de Tamitié qui m'obligent de me partager.
Je vais coucher au Colemberg chez le comte d Saint- Aldegonde ; je t'écrirai demain. Je t'embrass ainsi que mes enfants et je vous aime tous plus qu je ne puis dire.
Paris, 25 août.
Ah! ma chère amie, que je n'aime guère à n'avoi que deux jours de poste par semaine! Que de chose j'ai à te dire ! Elles viennent toutes en foule et je pré vois que tu auras des volumes toutes les fois que j( pourrai te les faire passer. D'abord je t'aime, y t'aime à la folie, je t'embrasse mille fois et mes cher enfants. Je trouve déjà le temps bien long pour moi départ; ce sera pourtant, j'espère, la semaine pro chaine. Puis, je me porte bien; puis, j'ai été un vra charme avec maman; voici le détail (1) .
(1) La comtesse de Hallweill, mère de la comtesse Esterhazy, n'ava pas approuvé Témigration de sa fille. La lettre qui nous l'appren présente cet intérêt que la discussion dont elle rend compte, est Fimage de celles qui avaient lieu, au même moment, dans la plupa des nobles familles où tout le monde n'était pas d'avis d'ëmigrer. A c titre, elle méritait d'être connue.
Je n'ai pas pu arriver d'assez bonne heure pour y aller lundi soir; j'y ai été dîner hier. Je suis arrivé à deux heures; j'ai été reçu froidement; j'ai vu même que le projet était de l'être davantage. Je n'ai été que sensible. On avait reçu ta lettre et l'on trouvait que tu avais l'air de te consoler facilement. D'après cela, dans le récit du voyage, j'ai omis la comédie de Calais. J'ai dit que j'y avais été avec Tintin et Georgine et n'ai rien dit de toi .
— Elle aime pourtant bien la comédie.
— Oui; mais, elle n'était guère en train de s'amuser.
Cette idée a radouci plus que toutes les autres, que toutes les assurances de tes regrets. Elle s'est apitoyée sur ton sort, sur l'ennui que tu devais éprouver. J'ai parlé de mon retour; elle m'a dit :
— Mais pourquoi m'avoir fait un secret du jour de son départ? je le savais ; vos gens sont moins discrets que vous.
— Elle vous l'a mandé et n'a pas voulu vous voir le vendredi, de peur de vous affliger davantage, si c'était la dernière fois qu'elle vous eût vue, avant un départ dont le jour ne dépendait pas d'elle.
Le dîner s'est bren passé. Après dîner, l'assaut a été plus rude. Choses piquantes, sèches, dures même; j'ai tout évité; j'ai opposé douceur à la piquanterie, raison à la sécheresse et tendresse à la dureté. Elle a pleuré; j'ai calmé, raisonné, embrassé.
Elle a dit alors des choses sensibles pour moi. Je lui ai démontré que le voyage était nécessaire, que TAngleterre, dans ce moment, était seule commode : Mmes d'Hénin et de Gouvernet, arrêtées pendant quatre jours, ont été fouillées; jusqu'à leurs lettres, leurs billets qui étaient dans leurs poches furent publiés sur la place, au peuple assemblé; deux courriers n'ont pas encore apporté de nouvelles de leur Hberté. M. de Valentinois mis en prison sur la frontière de Franche-Comté; la lettre qu'il écrivit au président de l'Assemblée a été oubliée dans sa poche et l'ordre de le relâcher n'est parti qu'il y a deux jours. Il n'y a plus que la route de Bâle, qui soit sûre et le sera-t-elle longtemps?
A cela elle n'a plus discuté sur la nécessité du voyage, mais, a dit qu'il eût mieux valu rester à Calais que de passer.
— Mais Calais est France ; mais les ordres peuvent arriver de fermer le port. Où donc aller? où elle a été, au seul endroit où on puisse aller sans alarmes, car ce ne seraient pas les démarches d'un particulier qui détermineraient les Anglais à aider ou à attaquer notre constitution, au lieu que du côté de la Suisse ou de l'Allemagne chaque personne qui sort du royaume emporte une contre-révolution dans la poche de sa culotte.
Elle m'a raconté que Mme d'Argence, allant voir sa fille en Suisse, a été arrêtée aussi et menée à
Thôtel de ville. Le son mélodieux et fluet de sa voix a frappé les Francs-Comtois qui ont cru qu'elle les contrefaisait et se moquait d'eux en déguisant sa voix, comme au bal, pour ne pas être connue, et que c'était sûrement un général anticonstitutionnel déguisé. On prétend même, qu'on était au moment de s'en assurer, lorsque l'abbé de la Trémoïlle a ramené les esprits à la raison et elle est partie, vu qu'elle s'était munie de trois passeports.
Enfin, my dear, cela a fini à merveille; elle doit vous écrire une lettre par la poste de demain, et notre plan est que, lorsque les Pays-Bas seront arrangés, ce qui ne peut pas être bien long, j'irai vous chercher en Angleterre et qu'elle viendra audevant de nous à Calais pour aller nous établir tous les trois dans une ville des Pays-Bas. Cette idée a fort plu ; j'ai offert à venir passer quelques jours à Auteuil, soit pendant que j'y serais, soit pendant mon absence. On ne m'a pas dit non. Enfin, j'ai été content de moi, et, comme on dit, j'ai fait revenir de loin. Mais comme je ne veux pas imiter Annibal qui n'a pas su tirer profit de la bataille de Cannes, beaucoup moins difficile à gagner que ma victoire d'hier, j'irai y souper ce soir et veux finir par me faire adorer. Les chevaux étaient mis depuis une heure ; il en était sept ; j'ai été au Club.
Ce qui me reste à te mander, my dear^ va être bien froid, mais j'aime à te rendre compte de tout et
je ne me lasse jamais à t' écrire, quoique mes plumes s'usent et que je n'aie personne pour les tailler. Je reprends mon voyage au Colemberg où je Tai laissé. Dimanche, après la messe, la promeiiade et après avoir écrit à ma bien-aimée, à ma sœur et à Viparo, j'ai dîné et après dîner, parti. Je suis arrivé assez tard à Abbeville où j'ai couché et, le lundi, j'ai été dîner à Fitzjames où j'ai trouvé La Chose (le comte de Fersen) et où j'ai appris que le président de Frondeville était aux arrêts pour huit jours. Après dîner, je suis parti, mais je ne suis arrivé qu'à neuf heures à Saint-Denis où Rossiçnolm'attendait. Il était trop tard pour souper à Paris ni à Saint-Gloud; j'ai été à Auteuil où l'on me croyait perdu dans les sables, Le froid Mercier et sa tendre moitié m'ont beaucoup demandé de tes nouvelles et Sophie surtout, qui s'ennuie beaucoup d'être loin de toi et des enfants.
De là, j'ai entendu passer Monsieur et ai été chez Mme de Balbi qui compte toujours partir mardi, mais c'est beaucoup que de fixer le jour. J'ai su que le Roi revenait dîner à Paris et que la Reine avait déjà envoyé chez moi, pour savoir si j'étais revenu. J'ai été à Saint-Gloud ; je les ai vus en sortant de la messe. Ils m'ont demandé tous les deux de tes nouvelles, et de celles des enfants, et m'ont fort bien reçu. Je suis revenu à Auteuil, voir Jaucourt qui avait sa colique depuis la veille et de là, chez maman. En sortant de
chez elle, j'ai été au Club. On m'a paru mécontent du décret de l'Assemblée qui a ordonné que Tabbé de Barmont (1) restât en état d'arrestation. Mais, on m'a paru moins Trappe de l'injustice du décret, que de ce que c'étaient les galeries qui l'avaient obtenu, ce qui prouve, que pourvu qu'on leur plaise, la majorité est capable de tout et il est difficile de croire toujours que le peuple ait raison en fait de jugement depuis l'exemple de la préférence qu'il a donnée à M. Barabbas sur Jésus-Ghrist.
Une autre chose qui a effrayé quelques membres du Club, c'est la joie qu'a témoignée une partie des juges qui ont condamné l'abbé de Barmont à garder prison; on prétend que le côté gauche n'attendait que la musique pour danser la danse des Scythes dans Iphigénie en Tauride (2) à l'arrivée des victimes. Enfin, l'opinion du Club est, qu'heureux sont ceux qui sont loin d'un pays où il sera bientôt aussi difficile de pouvoir rester que de pouvoir sortir; et vive la Liberté !
Du club, j'ai été souper à l'hôtel du Châtelet. La maitresse de maison est décidée à aller aux Pays-Bas lorsque la paix sera conclue. M. de Mercy est nommé plénipotentiaire pour le traité et il va partir pour la
(i) L*abbé Perrotin de Barmont, député du clergé aux États généraux, avait été arrêté et traduit devant le tribunal du Châtelet qui, d*ailleur8, prononça son acquittement. Remis en liberté, il émigra.
(2) L*opéra de GlUck.
Haye. Le roi de Hongrie appuie cette négociation de trente-quatre mille hommes de plus, commandés par M. le prince de Hohenlohe, ce qui fera environ soixante mille Autrichiens. Le vrai moyen de ne pas faire de mal, est d'être en grande force; ce système est bien reconnu et peu suivi.
Adieu, je vais aux Tuileries, voir rendre des respects à rillustre prisonnier. Je t'embrasse, je finirai ce soir ou demain.
Mercredi, après minuit.
Il y avait un monde affreux aux Tuileries le matin ; on y étouffait. M. le duc d'Orléans n'y était pas, il a envoyé ses deux enfants. Presque pas de députés du côté gauche. J'ai vu la vicomtesse d'Ecquevilly, j'ai été dîner chez Mme du Ghâtelet, et après dîner, j'ai été chez Mme de Saint-Priest qui est souffrante ; elle m'a beaucoup parlé de toi, et m'a dit qu'elle m'enverrait une lettre pour mettre avec la mienne par le premier courrier. De là, j'ai été chez maman sans même aller au Club.
Bouille se conduit comme un ange; il a été mis deux fois en joue par des soldats de Salm qui voulaient piller la caisse; il a empêché la municipalité de se compromettre, et a voulu courir seul tous les dangers. Il veut partir; on lui a envoyé M. de Gouvernet avec des patentes pour commander toute l'armée depuis
Mézières jusqu'à Bâle. On ne sait s'il acceptera ;'il n'y a qu'une voix sur son éloge.
Les soldats du régiment du Roi ont demandé pardon de leur insurrection; mais, tout cela est regrettable.
Adieu, bonsoir, je t'aime à la folie, j'embrasse les enfants et je vais me coucher.
Auteuil, 28 août.
Que dirais-tu, charmant amour, si j'arrivais avant ma lettre? Nous partons mardi après souper, c'est-àdire mercredi matin; nous passerons la mer samedi, selon la marée et le vent et, d'après mes conjectures, je serai dimanche à Londres.
Jeudi, j'ai eu un rendez-vous qui a duré jusqu'à midi. J'ai été voir La Chose; de là, au Club et dîner chez l'ambassadeur de Portugal; à six heures j'ai été chez la Reine et en sortant, j'ai cherché maman aux Tuileries, que je n'ai pas trouvée et je suis rentré chez moi pour me coucher de bonne heure.
Le Roi retourne demain, souper à Saint-Cloud; j'irai y souper et reviendrai ici. On a proposé hier à l'Assemblée de faire pour dix-neuf cents millions d'assignats et de payer toutes les dettes exigibles.
Cette opinion est vivement attaquée et défendue ; assure que l'Assemblée ne veut pas qu'on empl d'autres officiers généraux que ceux qui sont di le sens de la révolution; dans ce cas, je ne serai omis.
On vient de me faire dire d'être à midi aux Tui ries. Adieu, je t'embrasse, je finirai demain lettre.
Paris, dimanche.
Rien de changé à notre marche; notre projet toujours de nous embarquer samedi à la marée matin, qui est, je crois, à sept heures. Le jour de ne passage, nous tâcherons, si la douane et la marée permettent, d'aller coucher à Ganterbury. Te tr verai-je à Londres? Sans quoi, je serais lundi de boi heure à Saint- Alban (I) , où tu ne te figures pas plaisir que j'aurais de t'embrasser et nos jeunes.
J'ai dîné hier à Auteuil, chez Mme de Balbi, p prendre tous ses arrangements et suis venu soup< l'hôtel du Châtelet. Je vais dîner chez maman, aujo d'hui, après avoir été chez le ministre pour pren
(1) Au château de lord Spencer qui, à Londres et à la campa avait tenu à honneur d'héberger la famille Esterhazy, en a tien qu'elle eût décidé en quel lieu elle s'installerait.
congé de lui, et puis, mardi matin, j'irai prendre se$ derniers ordres.
Adieu mon cher amour.
Douvres, 6 septembre.
Si tu es à Londres, mon cher amour, je t'embrasserai le soir ; si non, après-demain, j'irai à Saint- Alban , car il faudra que je sois la journée de demain à Londres pour voir l'ambassadeur et faire quelques commissions dont je suis chargé. Mes nouvelles les plus fraîches que j'ai reçues de toi, sont du vendredi, veille de ton départ pour Saint-Âlban et j'ignore depuis, les arrangements.
La. France est en feu; nous avons appris à Boulo{|ne que M. de Bouille avait attaqué la garnison de Nancy, révoltée, qu'il l'avait soumise par la force, et qu'il y avait eu trois cents hommes tués ou blessés. On ajoutait que Ton s'attendait que l'Assemblée nationale aurait un parti pris de blâmer M. de Bouille et que sa position était encore difficile. Je crois qu*il est cependant impossible de se mieux conduire. On prétend que, le 8, il y aura quatre mille hommes réunis, armés contre les décrets de l'Assemblée; je t'ajouterai de plus qu'on est fort inquiet à Saint- Cloud de ce qui se passe.
Imajjiae-toi, que le soir de mon départ, nant de Paris, où j'avais été voir maman et Châtelet, on m'a dit, comme j'étais descei Mme de Balbi, qu'il y avait un courrier de chez moi. La peur m'a pris que ce ne m'empécher de partir; j'ai couru, le cœur m^ d'autant plus qu'après diner, elle et le Roi n témoigné être fâchés de mon départ, me diss ne voulaient cependant pas l'empêcher, à ( toi. Ce courrier n'était rien qu'une commiss Madame Victoire.
Enfin, me voilà et d'autant plus charmé de hors de cette affreuse France, qu'elle est une vingtaine de tigres qui sont prêts à la c dans l'espoir seul de se sauver dans le i général, et la faiblesse du Roi nous exp( des dangers, si nous étions en France er au lieu que, si j'y suis seul, ou j'irais me à son parti ou je resterais collé à sa persi dans les deux cas, il n'y a rien à craindre p( Je ne sais pourquoi je te parle affaires qua songe qu'au plaisir que j'aurai, de te voir et brasser.
Bonn, 10 juin au matin i
Comme je Tavais projeté, chère amie, j'ai cher à Bruhl; j'y suis arrivé à six heures; voir le château de l'Électeur (1) , qui est beat ensuite me promener dans le parc, voir deu3 où j'ai été frappé des reliques de sainte Ui connais ma dévotion à cette sainte! J'ai pri dans une assez mauvaise auberg^e, la meil lieu, et je me suis couché à sept heures et d société avec beaucoup de bêtes, puces, punaii qui m'ont réveillé plusieurs fois la nuit.
En arrivant ici, ce matin, j'ai écrit un mol Gouremalle, beau-père du ministre de Frj
(1) L'archevêque électeur de Cologne, Maximilien-Jose raine, archiduc d'Autriche, qui résidait ordinairement^à I forte de sa principauté.
(2) Le comte de Colbert-Maulévrier. Il donna sa dén mort de Louis XVL II y a beaucoup d'injustice dans le jug quelques lignes plus loin, porte sur lui Esterhazy, car, dai tions, il ne cessa d'être favorable aux émigrés. 11 rentra ei
mais, on m'a dit qu'il était parti et Ton m'a rapporté mon billet que j'ai déchiré. J'en ai écrit un autre au gendre; mais, il dort encore. Cependant, comme je ne veux pas manquer l'heure de la Cour, je viens d'envoyer Mercier lui demander s'il peut me mener ou non, parceque, dans le dernier cas, j'irais moimême. On dit qu'il est un peu entiché de démocratie honteuse. Ce qui est sûr, c'est qu'il a été le premier* à prêter son serment civique et, d'après les instructions patriotiques de M. de Montmorin qui fait des espions des ministres du roi, je m'attends à faire le sujet de sa première dépêche. Mais, j'espère que nous tenons l'affaire par le bon bout et je nï'en fiche.
Ah! que le temps paraît long, chère amie, quand on est sans toi! J'ai écrit à M. le baron d'Escars les deux billets dont je t'ai parlé plus haut, fait une toilette complète, pris du café et il n'est que neuf heures. Si je n'étais pas coiffé, j'irais un peu courir la ville où je n'avais pas été depuis 1757, et je ne me la rappelle pas du tout.
Je reçois dans l'instant une réponse de Maulévrier qui, observateur des décrets (1), s'appelle lui-même M. Colbert. 11 m'a mandé qu'il va venir me voir, me prie à dîner, et me mande qu'il ne pourra me présenter que cet après-dîner. Je vais écrire un mot à
(i) Les décrets qui avaient supprimé les titres de noblesse.
ANTNEE 1791
r archiduchesse (1) pour lui mander mon arrivée cas où elle veuille me voir sans que M. Colbert en tiers et lui demander ses ordres pour Coblence
Sans adieu, la poste ne part que ce soir à c heures.
Je quitte le ministre de l'Électeur ; il m^a assun ses bons sentiments; mais, en même temps de incrédulité. Il ne pense pas que les princes d'Empii même l'Empereur, veuillent nous aider de bonne Je ne sais pas s'il est bien instruit. L'archiduch me mande d'aller la voir tout de suite à Popelsd qui est à un quart de lieue d'ici. Je pars pour y al ce qui fera que Joseph, qui va m'y mener, arriver) jour plus tard à Aix. Adieu, je t'embrasse de mon cœur.
Bonn, 10 juin, à 6 h. 1/2 du soir.
Me voilà rentré chez moi, chère amie, et je j du seul plaisir que j'aie loin de toi, celui de te que je t'aime et de te rendre compte de ce que je J En te quittant, j'ai été à Popelsdorf où je suis i
(1) L'archiduchesse Marie-Christine d'Autriche, sœur de ^ Antoinette, gouYérnante des Pays-Bas, dont il est souvent qu< dans les lettres antérieures. Elle résidait ordinairement à Brua capitale de son gouyernement.
trois heures avec Tarchiduchesse, son mari et TÉlecteur qui m'a donné sa calèche pour revenir diuer. Nous avons parlé de Tétat des choses; ils pensent tous qu'il y aurait un grand danger à agir partiellement. Mais, ce qui est fâcheux, c'est qu'ils doutent que l'ensemble aille aussi vite que nous espérons : les princes d'Empire iront, mais iront lentement. Ils ne savent rien de positif sur le compte de l'Empereur; mais, la paix ne parait pas aussi avancée qu'on croyait et ce sera toujours un prétexte à l'Empereur pour ne pas agir, s'il ne le désire pas vivement. Je t'en écrirai plus en détail de Coblence; mais, je n'ai plus autant de confiance que j'avais. Us m'ont garanti les bonnes intentions de M. Golbert qui ne passe, disent-ils, pour démagogue, que parce qu'il est sage et prudent, mais qui est bien pensant et lié intimement avec le baron de Breteuil et Bombelles, dont Topinion n'est pas douteuse (1) .
L'archiduchesse m'a beaucoup parlé de toi; elle m'a chargé de te dire qu'elle veut absolument te voir si tu passes à Bruxelles; que tu n'avais qu'à faire avertir de ton arrivée Mme de Manzi ou Mme de Maldeghem, et venir chez elle sans aucune toilette ; que, d'ailleurs, tu peux, ainsi que maman, t'adresser à elle, si elle peut t'être bonne à quelque chose dans le voyage.
(i) Breteuil et Bombelles étaient les hommes de con6ance des Tuileries, et, à ce titre, tenus en devance par le comte d'Artois qui prétendait M sauver le roi malgré lui » .
Elle est très fâchée d'aller à Bruxelles où el croit pas que tout est aussi tranquille qu'on 1
On dit que Tournay n'est pas trop sûr non Mme de Maulévrier est très fâchée que sa belle y aille faire ses couches; elle préférerait qu'elL à Aix. J'aimerais mieux aussi que tu y restasse devais être avec toi; mais, si je suis errant, je i mieux avec maman. J'ai dîné chez M. de Maulé Sa mère me dit qu'elle est ta parente ; la jeune f est celle de Grenoble, elle a l'air très délicat ei pas jolie. Il y avait de plus M. et Mme de Halzfe est prodigieusement grosse et une Mme de Be bossue, qui va aller à Aix pour y voir le roi de S qui est son héros.
Adieu, je pars pour la cour.
A minuit et deuii
J'ai été passer la soirée chez M. de Maulévrie sa femme et sa fille ; ils se sont tout déboutoni francs aristocrates. Le ministre m*a même don^ preuves certaines de son opinion qu'il compte trer au comte d'Artois pour le détromper. L'é d'Arras (1) vient d'arriver; il m'a dit que le d'Artois pourra bien arriver plus tard qu'il ne proposé, à ce qu'on lui a dit des chemins. Au n
(i). Mgr de Conzié qui joua un rôle important pendant l'énii II appartenait à la coterie du comte d'Artois.
t06 LETTHES DU COMTE V. ESTERHAZY
parait qu'on avait à Ulm un espoir plus g^rand que celui que j'ai ici ; en tout, il me semble qu'on se laisse aller à croire ce que Ton désire. Nous partons, ce matin, pour Coblence où j'ai bien peur que je ne sois obligée d'attendre le prince. Il faut encore m'y écrire lundi et continuer même jusqu'à ce que je te mande que je pars. Au reste, ne t'afflige pas de l'idée d'un camp ; nous ferons encore bien du temps sans camper. Je suis charmé que tu te sois amusée à Flontenheim ; soigne-toi bien, mon cher amour. Au milieu de mes occupations, mon plus grand plaisir sera de te rendre compte de tout ce que je verrai, de ce que je ferai, de recevoir de tes nouvelles et de te parler de ma tendresse ; bonsoir, je vais me coucher.
Le 11, à 6 heures*
J'ai mieux dormi que l'autre nuit; mais, je me suis levé pour te dire bonjour et te mander ce que c'est que la cour ici. Je ne te dirai rien de l'archiduchesse et du duc; ils sont tout tristes de partir et polis pour tout le monde.
La Résidence a été brûlée, il y a dix ans; depuis cette époque, on la rebâtit. Elle est très peu meublée et elle ressemble à un couvent de moines.
L'Électeur a fait bâtir à Tun des bouts une maison pour lui, où il couche et où il déjeune, qui n'est rien qu'une petite maison bourg^eoise, meublée et arrangée avec autant de simplicité que sa personne, qui est comme tu l'as vu. Mais, sa manière d'être n'est plus la même ; la dévotion est partie et il miaule très publiquement la femme de l'envoyé d'Angleterre, très laide et qui a l'air d'une vieille. On dit qu'il l'aime à la folie. Elle est plutôt bruyante que vive et causeuse qu'aimable et l'on serait très étonné du choix, si l'on n'avait pas vu les femmes de la cour, réunies. Il n'y en a pas une de possible !
Le cercle s'est tenu dans une salle voûtée avec des piliers et où il n'y a que les murailles. On y est au niveau de la terrasse. On y arrive à sept heures et demie et on passe une heure à tousiller à la manière des cours et à causer avec l'un et avec l'autre, après quoi on se met au jeu. J'ai fait un whist où j'ai gagné quatre fiches et à meilleur marché qu'à Aix, car sur six francs j'ai rendu quinze sols. A dix heures, chacun s'en va chez soi. Pendant le jeu, on vous offre du thé, de la limonade et de l'orgeat, et à mesure que les parties finissent, on se lève et on va causer. Il y avait deux détachements de chanoinesses, l'un d'ici et l'autre de Willich près d'ici. L'abbesse est plus petite et plus laide que la Doguine de Denain, en tout du même genre. Il y a quelques chanoinesses qui ne sont pas mal, mais aucune de bien jolie.
Les femmes sont assez bien mises, sans luxe; seulement, les plumes voltigent sur les têtes de tous les âges et ombragent les visages à faire peur aux chats les plus hardis. Il y avait, entre autres, une grande touffe de plumes jaunes sur une tête blonde, qui m'a représenté le charmant Blake du comte de Grammont. Gomme Tarchiduchesse part aujourd'hui, toute la haute noblesse de la ville y était; les hommes sont en frac ou en uniforme. Outre l'uniforme militaire, il y a l'uniforme de l'Ordre Teutonique dont l'Électeur est grand-maitre, qui est bleu et rouge, et celui de la cour que portait l'Électeur et le duc aussi, qui est capucine avec un collet et parements bleu céleste et des boutons jaunes plats.
Mme de Sabran est encore ici; j'ai passé chez elle hier avant d'aller à la cour; elle était sortie. Elle compte partir ce matin ; elle ne s'est pas fait présenter, ni ses jeunes gens. MM. de Pracomtal et de Juigné sont ici aussi ; ils comptent aller à Coblence dans peu de jours.
Je vais écrire un mot au duc d'Havre avant de partir; je ferai exactement sa commission. N'oublie pas la mienne pour Mme de Marsan, embrasse nos chers enfants, donne-moi de tes nouvelles, et sois sûre du besoin que j'ai de te voir et de t'embrasser. Je t'aime à la folie.
ANNEE 1791 JCMJ^
Coblence, 12 juin,
Quoi qu'on en dise à Aix, mon cher cœur, Thorizon ne me parait pas trop bien éclairci. Jusqu'à Tarrivéq qui est fixée à après-demain pour diner ; nous reste-^ rons dans le vague, et Dieu veuille que nous en sor-^ tions satisfaits. Je suis resté à Bonn hier; Joseph a pu te dire que le départ de la cour avait retenu tous les chevaux de poste ; mon compagnon n'en a trouvé de louage que pour midi; j'ai mieux aimé rester pour dîner avec l'archiduchesse, à qui j'aurais à communiquer les nouvelles que l'évêque m'avait apportées. Gela m'a valu le plaisir de recevoir ta lettre douze heures plus tôt. J'ai dîné à la cour, après la conver^ sation de l'après-dîner les princes sont partis pour Brûhl et après avoir fait deux visites, je suis rentré chez moi et me suis couché de très bonne heure.
Je suis parti ce matin à quatre heures par le plus beau temps, le plus beau chemin et le plus beau pays de la nature. J'ai trouvé l'évêque d'Arras à Ander-r nach; il n'avait pas pu aller plus loin la veille et m'attendait avec du chocolat. Nous sommes arrivés ici à onze heures; nous y avons vu M. de Poligûac et le baron d'Escars. A peine arrivé, que M. de Mau-
aïO LETTRES DU COMTE V. ESTERHAZY
lévrier est arrivé aussi de Bonn. Enfin, de toutes parts, les Français abondent. Nous avons été refusés à deux auberges qui étaient pleines et nous sommes fort bien ici à o La cour de France » , très belle auberge où je crois que nous serons un peu salés.
Nous allons dîner ici et après nous serons présentés à l'Électeur (1) et à la princesse Cunégonde, sa sœur. La poste partant à sept heures, j'écris avant diner pour être sûr que ma lettre parte ce soir. Je ne puis te rien mander de positif sur mon retour, mais ce dont je peux t' assurer, c'est que je ne négligerai rien pour rester ici le moins possible. L'évêque et le baron d'Escars pensent comme moi, et nous soupirons tous les trois après notre retour. Je conçois bien que maman te désire; mais, je crois qu'elle ne pressera pas ton départ avant que je ne sache à quoi m'en tenir sur mon retour; je tacherai de te le mander mardi ; mais, il est possible qu'il n'y ait encore rien de fixé avant le mercredi et tu pourras juger par le temps que cette lettre-ci mettra à te parvenir, du jour où tu le sauras. Le billet de Valentin (2) m'a fait beaucoup de plaisir, dis-le-lui et embrasse-le pour moi ainsi que ses sœurs. Je voudrais bien que tu aies trouvé l'éventail joli; j'aime tant à te voir convaincue de cette tendresse si douce et si vraie.
(1) Le prince électeur de Trêves, Clément Wenceslas de Saxe, tenait sa cour à Coblentz. Il était proche parent des Bourbons.
(2) Son fils suné.
ANNEE 1791 Sil
que j'aurai pour toi jusqu'à mon dernier soupir. Je t'embrasse mille fois.
Coblence, 13.
Rien n'est changé à notre position, mon cher cœur. Pour ce qui est relatif à l'arrivée de Mgr le comte d'Artois, nous l'attendons demain, et, à son arrivée, nous irons avec lui nous établir à Schônbornlust (1) poury rester le moins possible. Nous avons déjà annoncé la nécessité de retourner et nous avon^ tous les trois le même désir. En te quittant hier, nous avons dîné à l'auberge, l'évêque, M. de Maulévrier et moi ; nous étions encore à table quand M. de Vergennes, qui est ministre de France ici, M, de Polignac, le baron d'Escars, M. de Bongars et plusieurs autres Français sont venus nous voir. A six heures et demie, nous avons été à la cour. Nous sommes entrés dans le cabinet de l'Électeur, où il était avec sa sœur. Après une demi-heure de conversation, nous sommes entrés au salon où la cour était plus nombreuse et plus jolie qu'à Bonn, cependant tout le monde très, bien mis.
Je n'ai pas pu examiner les figures parce que la
(1) Château appartenant à l'Électeur et situé aux portes de Coblentz, mis par l'électeur de Trêves à la disposition de son neveu le comte d'Artois.
îlî LETTRES DU COMTE V. ESTERHAZY
princesse Gunégonde m*a prié pour sa partie d'hombre où j'ai gagné cent cinquante fiches. Après la partie, j'ai causé un moment avec le comte de Metternich (1) . J'ai trouvé aussi quelques personnes que j'avais vues ' à Dresde ou jà Vienne, et nous avons été chez M, de Vergennes, qui a réuni ici toute sa famille. Sa mère y était, qui m'a paru tout aussi ennuyeuse qu'à Versailles, la comtesse de Vergennes, qui n'est plus si jolie et une jeune Mme de Bongars qui est assez bien, mais qui m'a paru avoir les manières du petit « Chuchotant » , Ces deux jeunes femmes étaient coiffées si étroit, les cheveux si étriqués, que cela m'avait paru extraordinaire au cercle, et que j'ai cru que c'était une mode de Coblence. A souper, j'ai été étonné que ce fussent là les dames de Paris, et j'ai su bon gré aux dames de la ville de ne pas les avoir imitées dans la manière de se coiffer, ce qui n'eût pas manqué autrefois. Mais, la France a perdu tellement sa considération, qu'on évite d'imiter même ses modes.
La soirée m'a assez ennuyé ; il y avait beaucoup de jeunes gens, entre autres M. de Talaru ; il fait tout très ardent et très parlant. Bongars, le mari de la jeune femme, est parti, il y a aujourd'hui huit jours, de Paris; il est écuyer du Roi et je l'ai vu souvent» Il m'a dit que la position devenait tous les jours plus horrible, et que la Reine avait perdu beaucoup de ses
(1) Père de l'illustre diplomate. Diplomate lui-même, il représentait r Autriche auprès du gouyernemeut des Pays-Bas.
partisans. Enfin nous sommes rentrés pour nous coucher, et quoique j'aie été bien couché et que j'aie bien mieux dormi qu'à Brûhl et qu'à fionn aussi, je me suis levé à six heures pour t' écrire, devant dîner à la cour où l'Électeur compte nous montrer sa résidence qu'il vient de bâtir, et qui est belle quoique avec de grands défauts. L'escalier est manqué; mais on dit qu'elle est très bien distribuée, d'ailleurs, et très commode à habiter, tant pour l'habitant que pour les grandes représentations.
Mme de Sabran est ici aussi ; elle attend Monseigneur. D'ailleurs, il me semble que la vie doit être fort (ennuyeuse à la longue, surtout si le nombre de jeunes Français y augmente encore. On prétend qu'il y en aura aujourd'hui quatre cents qui seront invités à dîner chez l'électeur de Mayence, et le voyage de Mayence ici est si commode et si bon marché par le Rhin, que je crains qu'ils n'y arrivent par bateaux remplis, ce qui serait embarrassant pour Monseigneur, car ces messieurs, généralement, mangent dans la main, font les importuns quand on les traite bien, prennent de l'humeur et tiennent des propos quand on les traite froidement.
Je te prie de dire au duc d'Havre, que j'ai reçu la lettre de vendredi, que rien n'était changé depuis ma lettre de Bonn; j'attendrai d'être plus instruit pour lui écrire. Je suis malheureux avec mes plumes; je Vais prier M. Tournier de m'en tailler; mais, mon
véritable malheur, ma chère amie, est d'être loin de toi. Je t'assure que j'y pense sans cesse, et que j'espère autant que toi au moment qui nous réunira. Embrasse mes enfents et sois bien sûre, mon amie, de toute la vivacité de ma tendresse. Je t'embrasse mille fois sans oublier la date.
Coblence, 14.
Monseigneur a envoyé hier un courrier, mon cher coeur, au baron d'Escars, pour qu'il prévienne l'Électeur qu'il ne pourrait être ici que mercredi pour diner et qu'aujourd'hui, il lui enverra Edouard Dillon, qui lui rendra compte des motifs de son retard. Il a ajouté au baron, si l'évêque et moi ne sommes pas arrivés, de nous envoyer sur-le-champ un courrier pour nous chercher ; qu'au reste, il a été reçu dans tout l'empire avec les honneurs que l'on aurait pu rendre au Roi dans les temps les plus heureux. Je te prie de faire dire cela au duc d'Havre et à Mme de Puységur.
Voici une autre diose que tu peux dire au duc d'Havre, en lui en demandant le secret : c'est qu'il y a une division effroyable dans les Français, rassemblés à Worms et à Mannfaeim. Les plus jeunes se forment en provinces, font des arrêts, dans lesquels ils déclarent qu'ils veulent élire leurs chefs, qu'ils
ne veulent obéir, ni aux g^ens de la cour, ni aux officiers généraux qu'ils taxent de timidité parce qu'ils ne veulent pas faire des folies. D'Autichamp a été surtout Tobjet de leur haine et M. de Ségur, fils d^ Tavocat général, s'est permis des propos plus quç légers. M. de V.. . et quatre autres officiers généraux se sont réunis pour présenter un mémoire à M. le prince de Condé, pour le prier de réprimer le désordre et d'éloigner M. de Ségur. Le prince s'y étant refusé, M. d'Autichamp a donné sa démission de la place qu'il a près de lui, et est parti sur-le-champ pour aller trouver M. le comte d'Artois. Une partie des gentilshommes prend parti pour d'Autichamp, ce qui met beaucoup de désordre; l'autre, au contraire, tient les plus mauvais propos. En tout, ce qu'il y aurait de pis, c'est que toutes ces mauvaises têtes remontantes de M. le prince de Gondé ne refluassent ici. Nous comptons engager M. le comte d'Artois à reprendre son étiquette de fils de France comme, à Versailles, de n^e manger qu'avec les colonels, d'avoir des jours fixe#, où il recevra tout le monde, etc. Nous verrons pe qu'en sera le résultat.
Ce qui me fiaài encore beaucoup de peine, c'e$t de ne pas avoir eu de tes nouvelles. Je viens d'ei^voyer à la poste. L'évèque en a eu d'Aix et naoî pas ; j'espère cependant que ce n'est la faute que 4^ la poste, que tu n'es pas incommodée et que tu i^e m'aÂoies pas moins.
Après avoir cacheté hier ma lettre, nous avons été avec (illisible) voir le port, où arrivait un bateau« Il amenait Rebourguil qui est venu à moi, et avec qui faous avons causé. C'est un garçon d'esprit, bien pensant et bien attaché à son maître et à la cause. Il est l'officier de confiance de Monseigneur. Il est arrivé par ce bateau avec MM. de Vogue et de Gouvello, l'un écuyer et l'autre officier des gardes de Monseigneur.
Après avoir fait un tour dans la ville, nous sommes rentrés pour faire nos toilettes; une voiture de la cour est venue nous prendre à une heure et nous avons été faire des visites aux ministres de France j à M. de Metternich, aux chargés de la cour et autres personnages. De là, nous avons été à la cour où nous avons dîné en petit comité. Il n'y avait de femmes que la princesse Gunégonde et sa dame d'honneur, tjui a justement le degré de laideur possible après Son Altesse Royale, car l'égal est impossible. Mais elle ajoute à cela un silence absolu; elle n'a pas ouvert la bouche.
Le dîner était bon et le vin de Moselle excellent.
* Après le café l'Électeur nous a montré ceux des appartements qui sont faits; ils sont beaux^ bien meublés, mais très peu sont finis; le sien, à lui> est beau, et surtout fort commode, avec une vue céleste;
'de sort lit, il voit le prolongement du Rhin à une grande distance, entre ces beaux vignobles qui ornent
les deux bords du fleuve. Il nous a quittés pour aller au salut. Ce qui lui tient lieu de chapelle, en attendant qu'elle soit finie, c'est le vestibule. Nous y sommes entrés en descendant et, après le salut, nous avons été en visite chez les femmes dont nous avions été voir les maris le matin. Nous n'avons été reçus que chez Mme de Vergennes et chez Mme de Metternich, que j'ai connue autrefois à Vienne; elle a été jolie, tnais est maigre et usée; elle a de l'esprit; elle n'a jamaié miaulé à Vienne; mais, on assure qu'elle s'en est dédommagée dans l'empire, où son mari a été toujours employé; elle a de jolis enfants, le cadet surtout, qui a six ans, est charmant. Nos visites finies, nous nous sommes rendus à l'assemblée chez le ministre, baron de Duminique, où l'Électeur et la princesse étaient déjà. J'ai joué à l'hombre avec l'Électeur, j'y ai perdu neuf fiches, la partie n'a pas fini.
L'assemblée était nombreuse ; comme nous jouions à quatre, j'ai eu le temps de rôder dans les chambres et d'aller voir les figures, toutes laides en général; les deux mieux sont, l'une Mme fîlUsibleJ qui a de 'plis traits, mais noyée dans une double graisse, et lady (iUisibleJ, Elle adore M. de Vergennes et la chronique de Coblence dit qu'elle prend son parti sur la figure, pourvu qu'on miaule bien. L'autre, passable, est celle qui a joué avec nous et qui serait assez bien, si elle n'était pas rousse, et fort marquée
Jl« LETTRES DU COMTE V. ESTERHAZY
de la petite vérole. Le reste est horrible. Mais une figure remarquable est celle d'un courtisan, bordé du cordon de Saint-Michel, gros comme Des Épards (1) et lui ressemblant comme deux gouttes d'eau dans le rôle du baron Schloff, au point que j'ai toujours cru le voir.
Après Téternelle partie d'hombre, j'étais si ennuyé, que je n'ai pas pu me résoudre d'aller m'ennuyer encore au souper chez Mme de Yergennes et je suis rentré chez moi où, après avoir causé une heure avec l'évêque et M. de Maulévrier, j'ai été me coucher. Mais, le bon sommeil ne se trouve que dans les bras de ma minette et je suis toujours éveillé à cinq heures. Je ne me suis pourtant levé qu'à sept, pour te parler de ma tendresse. La lettre que l'évêque a reçue de son frère, est de samedi, et je ne conçois pas comment je n'ai pas reçu la mienne; je crois qu'il faut affranchir jusqu'à Cologne; fais-t'en informer par Darlu. Dis aussi au duc d'Havre, que je ne lui écrirai que quand j'aurai vu Monseigneur et que j'aurai fait sa commission.
Les deux dames françaises ont paru à l'assemblée un peu tard, coiffées avec des bonnets pareils à ceux de la veille, dont ils ne différaient que par la couleur, mais tout aussi ridicules à mon avis. Les chevaux sont tout courts aux côtés et laissent voir les oreilles ;
(i) Gomëdieii da tempa.
8ur lefiront, ils forment un demi-ceFcle, dont la moitié boucle d*un côté et Fautre de l'autre, le tout surmonté d'une pyramide. Celle de Mme de Bongars était hier de velours nacarat, surmontée de plumes blanches, et celle de Mme de Vergennes de quinze aunes de rubans bleus avec deux plumes de même couleur.
Edouard Dillon vient d'arriver; l'étiquette est réglée comme chez les Électeurs; il faudra, au moins, être major pour manger avec le comte d'Artois. Il arrive demain pour diner et ira coucher à Schônbornlust où l'Électeur ira l'installer. Le joli enfant, que j'ai vu chez Mme de Metternich, n'est pas à elle ; je n'ai jamais rien vu de plus beau; c'est au point que je permettrais à Tintin, dont j'aime tant la figure, de troquer avec lui; embrasse-le pour moi, ses sœurs aussi, et quoi que tu puisses te dire de tendre pour toi, ça n'approchera pas de ce que je sens; je t'embrasse mille fois !
Coblence, 15 juin.
M. de Montbazon, mon cher cœur, m'a remis ta lettre du dimanche ; mais, celle de samedi me manque. J'espère la recevoir aujourd'hui, et suis tout aussi contrarié que toi, de tous ces retards qui arrivent à
ttO LETTRES DU COMTE V. ESTERHAZY
Tépoque de notre réunion, que, je t'assure bien, je hâterai autant qu'il sera en moi. Pour ton départ, j'espère toujours que je pourrai te joindre avant; mais, ma marche est bien incertaine. Les choses ne m'ont pas l'air d'être aussi avancées qu'on les désirait et il y aura bien des mesures à prendre, pour ne pas agir trop légèrement dans une affaire de cette importance. J'ai bien peur qpie l'on ne me retienne ici jusqu'au retour de la nouvelle de la délibération de Ratisbonne, qui est fixée au ^20 (1)*
La journée d'hier s'est passée à l'ordinaire. Ce matin, j'ai été me promener avec l'évèque à la forteresse qui est très belle. De là, dîné chez l'Électeur, à l'assemblée, chez le grand chambellan, soupe chez le ministre d'État, et venu coucher; peu dormi, levé de bonne heure pour pouvoir t' écrire avant de m'embarquer pour aller au-devant du comte d'Artois, qui vient par eau. Nous allons avec le yacht de l'Électeur à sa rencontre, dînons avec lui à la cour, et de là tout de suite à Schônbornlust. Demain, il y a grand gala et concert. Tout cela fait perdre du temps et me contrarie; mais, il faut se soumettre aux événements.
Le nombre des Français augmente chaque jour, et cela augmenterait encore le désir de m'en aller, si je
(i) La Diète germanique était réunie à Ratisbonne, à Teffet de se prononcer sur les réclamations des princes de l'Empire, possessionnés en France j contre l'abolition des privilèges féodaux. L'empereur d'Autriche ayant pris fait et cause pour eux, les émigrés espéraient <{ùe la guerre sortirait des délibérations de la Diète.
n'y étais déjà vivement enclin, par le besoin que j'ai de te voir et de t'embrasser. Dis à Darlu et au duc d'Havre, que j'ai reçu leurs lettres des 12 et 1 3 ; mais, il m'en manque aussi une de Darlu du 1 1 , dont le duc me parle et que je n'ai pas reçue. Je répondrai demain au duc après avoir vu Monseigneur; car jusqu'à présent, il est plus instruit que nous. Adieu, mon cher cœur, je t'embrasse mille fois et nos enfants.
Coblence, 16.
J'ai été, mon cher cœur, comme je te l'ai mandée en yacht au-devant de M. le comte d'Artois. Il faisait une pluie à verse, nous avions bon vent, ce qui prourait qu'il l'avait mauvais. Nous avons remonté le Rhin très vite, jusqu'à une lieue d'ici, où nous sommes descendus dans un village pour l'attendre. Enfin, à six heures et demie du soir^ voyant qu'il ne paraissait rien, et craignant que le mauvais temps ne l'eût décidé à venir par terre, nous avons pris le parti de revenir ici. Il n'y avait pas une demi-heure que nous y étions, que les coups de canon ont annoncé son arrivée. Nous avons couru à la cour. Il était enfermé avec l'Électeur ; il y avait un monde énorme, tous les Français possibles.
tt% LETTRES DU COMTE V. ESTERHAZY
Il est sorti avec son oncle et sa tante, et est venu m'embrasser devant tout le monde, m'a dit des choses des plus honnêtes, et je n'ai pu me refuser à une ^ande sensibilité; je me suis rappelé Yalenciennes, les Tuileries, les dangers qu'il a courus, ceux auxquels il serait exposé, s'il était au milieu du peuple féroce, ci-deyant français. Enfin, nous avons été à table, où j'ai soupe ; au fond je mourais de faim. Il y a avec lui Galonné, François d'Escars, Edouard Dillon etle baron de Gastelnau. Pendant le souper, il m'a demandé de tes nouvelles, de celles de Valentin, de nos enfants; après souper, il m'a dit qu'il était content, que tous les^obstacles n'étaient pas levés, mais qu'il était convenu devenir ce matin à neuf heures à Schônbornlust ^t que ce soir, je m'y établirais avec l'évêque, qu'il aurait mille choses à me dire, que sa confiance en moi était entière et qu'il avait besoin de moi. L'Électeur l'a mené ensuite à Schônbornlust, et nous sommes rentrés nous coucher. J'ai très bien dormi jusqu'à cinq heures et demie et je viens de me lever. Ta lettre du 13 me fait bien de la peine, d'autant plus que, comme je te le mandais hier, il ne me laissera pas partir avant d'avoir reçu les nouvelles de ce qui se sera passé, le 20, à Ratisbonne; mais, dès que je serai libre, j'irai tout de suite à Tournay te joindre (1)-. Mercier va mander à sa femme ce qu'il faut laisser
(1) La comtesse Esterhazy quittait Aix-la-Chapelle pour aller s'établir ■à Tournay.
pour moi à Darlu, ce qui ne sera qu'un peu de linge, etc. , et je te prie d'y ajouter les cartes du Pays- Bas seulement; tu voudras bien faire emballer mes papiers, mes livres, et tout ce que tu ne pourras pas mener avec toi, faire marcher avec un roulier, qui ajouterait le vin qui est à Liège. Tu te serviras de Darlu pour faire tous les différents états, pour t'en éviter l'ennui et la peine. Je joins ici la note de différents objets qu'il y a à payer, non compris le courant, et que je te prie de payer avant de partir. Quelque affligé que je sois, de te savoir plus éloignée de moi, je ne puis qu'approuver le parti que tu prends. Il fait un temps affreux. M. de Montbazon a mis deux jours et une nuit à toujours aller. Adieu, l'on me presse pour partir.
Schônbornlust, 17 juin.
J'ai fait hier une tentative pour avoir la permission d'aller faire une course à Aix. Elle a été inutile. Monseigneur m'a dit qu'il avait besoin de moi, qu'il n'avait pas encore pu avoir la conversation qu'il désire avec moi, que même elle n'aurait pas lieu aujourd'hui, ayant reçu hier un courrier de l'Empereur, et ayant destiné la journée à expédier plusieurs officiers qui attendent et qu'il n'a pas pu expédier plus tôt,
étant depuis son départ de Turin toujours de cour en cour. D'ailleurs il veut que je sois ici, quand le courrier de Ratisbonne arrivera, M. de Metternich m'a dit hier qu'il a eu de bonnes nouvelles de la Diète. Est arrivé hier M. de Repaire des gardes du corps, avec quarante de ses camarades. L'Électeur leur a donné un grand bâtiment de l'autre côté du Rhin pour les loger, et ils feront ordinaire comme en campagne. Le duc de Guiche va arriver pour les commander et un grand nombre va s'y joindre. L'empereur a déjà donné un peu d'or, ce qui prouve sa bonne volonté. On attend d'Autichamp ici ce soir ou demain. Ce qui s'est passé est très fâcheux, parce que cela met de la division et de l'aigreur dans les esprits. C'est encore une des raisons, pourquoi l'on ne veut pas me laisser faire ma course. Le duc de Polignac est avec l'Empereur et le suivra à Vienne où sa femme ira le joindre ; si les choses tournent bien, cela lui vaudra l'ambassade ; ceci est absolument de toi à moi, car le baron d'Escars s'en flatte beaucoup. Ici, chacun vend la peau de l'ours, qui ne vaut pas mieux que mon vieux manchon. Je me moque sous cape des faveurs. Je prévois que ce séjour-ci ne sera pas gai ; je me promènerai beaucoup à pied et à cheval, et j'espère trouver des livres à Coblence.
On se rassemble à dix heures pour déjeuner. De là, chacun va dans sa chambre ou dans celle d'un autre jusqu'à l'heure du dîner. Trois fois par semaine, Mon^
seigneur ira donner des audiences à la ville, où il a un logement à la Résidence et il ne recevra ici que ceux qu'il a priés à dîner et ceux qui y seront mandés pour affaires, voilà du moins le projet. Le comte de Polignac part pour Spa; comme il n'est pas sûr de passer à Aix-la-Chapelle ou du moins de s'y arrêter, je ne le charge pas de m-a lettre. D'ailleurs, depuis deux jours, il ne se porte pas bien, et pourrait bien être arrêté par sa santé .
Revenons à mon journal. Hier, en te quittant, je suis venu ici avec l'évêque et le baron d'Escars. Nous y avons vu Monseigneur un moment, parce qu'il a été faire sa toilette pour recevoir l'Électeur, les ministres, etc. Nous sommes retournés faire notre toilette à Coblence, et de là, à la cour qui était toute rassemblée, hommes et femlîies. On tire des billets pour se placer à table, et chaque homme donne la main à la femme qui a le même billet que lui. On triche un peu, pour les grands personnages. Monseigneur a donné la main à sa tante, l'Électeur à Mme de Metternich, et Mme de Vergennes, la mère, a eu le n" 3, qui la plaçait à la gauche de Monseigneur. Les autres billets ont été tirés à conscience. Le n"" 12, qui m'est échu,, m'a associé à une grosse et vieille chanoinesse, laide comme un diable, mais par la disposition de la table en fera cheval, je me suis trouvé lui tournant absolument le dos, de sorte que toute la conversation s^est réduite à quelques regrets simulés
de ma part. A ma gauche, j'avais la dame tombée en partage au duc de Montbazoïï, grosse de huit mois, qui cause assez bien, mais qui mourait de peur de se trouver mal par le chaud qu'il y avait et la longueur du diner. Nous étions environ trois cents, et le dîner était assez bon.
Après le café, Monseigneur a été voir Mme de Sabran et à son retour, on a commencé les parties. Il a joué à rhombre avec la princesse et l'Électeur, et j'ai joué avec deux dames « Tropetta-médiateur » qui est assez joli quand on sait l'hombre; il est fort aisé excepté le paiement ; mais, il serait difficile de l'expliquer par écrit; ce jeu, dit-on, est fort à la mode à Vienne; il est plus vif que l'hombre et plus varié.
Après le jeu, nous sommes venus ici, etl'arrivéedu courrier de l'Empereur ayant fait rentrer Monseigneur dans sa chambre pour lire les dépêches, nous sommes restés dans le salon, près du feu, à attendre son retour; après quoi chacun s'est allé coucher. J'ai une grande chambre, à un bout du château, avec cinq fenêtres et une très belle vue, un petit lit, dans le goût de ceux d'Aix, mais fort bon. J'ai dormi jusqu'à sept heures et demie. Après le déjeuner, je compte aller faire connaissance avec le parc; la position de cette maison-ci ne me plaît pas beaucoup, parce que c'est un pays plat.
J'ai été interrompu ce matin poufr aller chez Monseigneur. Il m'a mis au fait de tout et chargé d'une
correspondance. Il est à son bureau depuis cinq heures; je n'ai qu'un moyen pour f aller voir : c'est de me faire charger d'une lettre pour le roi de Suède et partir demain. Pour lors, j'irai avec toi jusqu'à Bruxelles et reviendrai tout de suite. Adieu, je reçois ta lettre du 15, je t'embrasse et mes enfants; je n'ai pas le temps d'écrire autre chose, sinon que je t'aime à la folie !
Schonbornlust, 18 juin.
J'ai bien peur, mon cher cœur, que mon projet ne soit échoué. J'ai pressé l'évêque de parlera Monseigneur ce matin; mais, le prince a tant de besogne, qu'il le détachera difficilement. L'^*'*' a été chargé ce matin de faire l'extrait d'une grande dépêche en chiffres, et quand on lui aura donné les bases, il sera chargé d'y répondre. Le courrier de l'empereur nous a appris hier une grande intrigue dont le baron Breteuil est l'àme, et Bombelles le moyen (1). Gela me fâche d'autant plus, que c'est fait pour augmenter le froid qu'il y a déjà entre la Reine et son beaufrère. Il paraît aussi que Mme de Balbi (2) est là
(1) J'ai raconté cette affaire dans mon Histoire de l' émigration , t. I, p. 58 et suivantes.
(2) Favorite de Monsieur, comte de Provence.
dedans et que l'on aimerait mieux que Monsieur fût à la tête que l'autre dont on craint les imprudences. Pour te mettre au courant, il faudrait envoyer des courriers et il n'y a point de sûreté. Mme de Galonné est arrivée hier à Coblence ; je ne sais pas si elle y restera. Si je n'ai rien à faire cet après-midi, j'irai peut-être en ville, à moins que l'évêque n'ait obtenu ma liberté qui est ce que je préférerais. Si je ne l'avais pas, ce que je saurai avant de fermer ma lettre, je t'écrirai ma première lettre poste restante à Bruxelles et la seconde poste restante à ïournay, jusqu'à ce que tu m'aies envoyé ton adresse. Si une fois La Queuille (I) est ici, comme il y aura sûrement des messages à faire à Bruxelles, je tâcherai de m'en faire charger. Au reste, tout va bien et tout ira sans danger; mais, il faut de la patience et surtout ne rien entreprendre légèrement.
Il n'y a pas eu moyen d'engager Monseigneur à me laisser partir. Mais quand ceux qu'il attend seront arrivés, il me laissera aller àTournay. Pour à présent, je lui suis nécessaire. J'en suis désolé; si La Chose (2) est arrivé, sans lui parler de ce que je te mande, dis-lui que je l'assure que Monseigneur ne
(1) Le marquis de La Queuille, un des agents les plus actifs du comte d'Artois.
(2) C'est sous ce nom qu'est désigne, dans ces lettres, le comte Axel de Fersen. Au moment où Esterhazy chargeait sa femme d'un message pour lui, ce courageux gentilhomme était reparti pour Paris, à l'effet d'assurer l'évasion de la famille royale avec laquelle il quitta la capitale, dans la nuit du 20 au 21 juin.
veut rien faire de partiel, qui puisse comprome là-bas (1).
Embrasse nos enfants ; je suis chargé de deux pèches pour un courrier qu'on expédie cet api midi ; le séjour que Ton a fait dans les cours de l'c pire a retardé le courant et il faut travailler com des diables pour s'y mettre. Le baron d'Escars ne plus à Vienne; il en enrage, mais ne dit mot. meurs d'envie de te rejoindre et de t'embrasser m fois de tout mon cœur.
MM. de Lambesc et de Vaudemont sont à blence ; ils viennent dîner ici. Je n'ai pas reçu de nouvelles, ce qui m'afflige d'autant plus que je > que tu te flattes de mon retour avant ton départ qu'il est devenu impossible. Donne-moi de tes n velles bien exactement, jusqu'au jour où je te m derai que je pourrai te joindre. Bouille paraît être moitié dans les projets de Breteuil.
Schonbornlust, 19.
C'est avec bien de la peine, mon cher cœur, qu t'écris à Bruxelles sans avoir eu auparavant le pla de t'embrasser. Je m'en suis flatté jusqu'au deri
(1) JM-bas veut dire les Tuileries.
moment, et je n'ai rien négligé pour cela. Au reste, je profiterai du premier moment de liberté que j'aurai, pour aller à Tournay et comme on attend ici plusieurs personnes qui peuvent faire la besogne dont je suis chargé, je partirai après leur arrivée. Rien n'est changé depuis hier ; M. le prince de Gondé a envoyé ici Conti, son aide de camp, qui y a apporté la copie du décret, qui ne change rien à sa conduite (1).
On a difficilement ici des nouvelles de France; mais, on en a tous les jours de Bruxelles, ce qui m'intéresse bien davantage. Je pense que tu ne pourras pas te dispenser de voir l'archiduchesse; cela te fera reposer à Bruxelles, et elle y a mis tant d'honnêteté, qu'il serait mal de ne pas y aller. Il suffit de mettre une robe blanche et de te faire annoncer chez Mme de Maldeghem, que tu as vue à Valenciennes ou chez Mme de Manzi. Cela te fera reposer une demi-journée et te donnera l'occasion de voir la ville qui est belle. J^espère que tu m'écriras de là.
M. de Lambesc, qui s'appelle à présent le prince Charles de Lorraine, a passé au service de l'Empereur comme général-major et va être employé à Mons ou à Tournay. Son frère, qui s'appelle le prince Joseph de Lorraine, est colonel au même service, et employé aussi aux Pays-Bas. Ce dernier ira sûrement
(1) Le décret qui enjoignait aux membres de la famille royale, alors à l'étranger, de rentrer en France.
te voira Tournay ; nous avons beaucoup parlé d^ ♦'"• • tu le trouveras maigri.
J'ai passé ma matinée hier à écrire, comme Tavais mandé. Après déjeuner nous avons fai petite promenade à pied, avec Tévêque et le d'Escars ; après quoi nous nous sommes remis è vrage pour expédier les courriers. Nous n'avon qu'après cinq heures. Après diner, nous avon été à Coblence. J'ai été avec le prince de Lo chez Mme de Galonné qui vient de louer une n à la ville avec sa sœur, Mme de Vaudricourt deux filles, l'abbé de Galonné, le jeune Galonné trois du Hautoz. Ma visite faite, j'ai été pass quart d'heure à l'assemblée chez le grand chamb et suis revenu à pied en me promenant. Le cl est fort joli, et il y en a pour une demi-heur trouvé Mme de Marsan à la promenade. J'ai pi rentrant, du lait et des fraises ; j'ai causé avec M gneur une demi-heure, après quoi chacun est ; coucher. J'ai dormi jusqu'à sept heures où je n levé pour écrire. Les princes de Lorraine sont déjeuner et l'aîné m'a fait présent de dix p taillées, qui me font grand plaisir; les mienne affreuses, et personne ici ne sait les tailler h pour moi.
Jusqu'à présent, notre vie a été fort occu[ très peu gaie; nous allons dîner aujourd'hui à li et je suppose que l'après-dîner, il y aura j
quelque assemblée où nous irons. Le prince Maurice (1) me mande qu'il serait ici mercredi ou jeudi. D'Autichamp est arrivé à Coblence; il veut absolument se battre avec M. de Ségur. En tout il paraît qu'il y a de la zizanie à Worms. L'étiquette que Monseigneur a ordonnée, éloigne tous les jeunes gens d'ici et il donnera des audiences, deux ou trois fois par semaine, dans la ville, pour voir tout le monde sans être obligé de recevoir ici que ceux qu'il prie à dîner ou à qui il donnera des rendez-vous.
C'est donc demain ou mardi, que tu vas quitter Aix; je suis sûr que cela te fera bien de la peine; mais, ce qui me fâche le plus, c'est de n'y pas être pour te sauver d'embarras. Si j'avais prévu tout cela,, tu serais partie en même temps que moi. J'ai peur que tu n'aies bien chaud en chemin; embrasse bien nos petits jeunes, il me tarde bien de nous voir tous réunis. C'est demain un grand jour pour Ratisbonne; on mande que cela va bien; avec tout cela, nous aurons le plaisir de nous revoir, avant que cela commence. Adieu, cher amour de ma vie, je t'aime à la folie et je t'embrasse mille fois. J'espère demain avoir de tés nouvelles; elles sont nécessaires pour moi et j'aime à penser que tu reçois avec le même plaisir les assurances de ma tendresse.
(1) Le prince Maurice de Nassau-Siegen qui s'employait activement pour les émigrés.
ANINEE 1791 233
Schonbornlust, 20 juin.
Nos notions sur la délibération de la Diète ne sont pas bonnes et cela se bornera à des écritures. D'ailleurs, les doutes sur la bonne foi de l'empereur nous viennent de tous côtés et s'accordent avec la mission de Breteuil, pour déjouer Monseigneur. Je t'adresse cette lettre à Tournay et j'espère pouvoir partir à la fin de la semaine pour aller te joindre. Je t'assure que ce sera pour moi un moment bien heureux et que notre séparation me paraît bien longue; j'établis déjà tout doucement la nécessité de partir, sauf à revenir si cela devenait nécessaire; mais, je ne crois pas que ce soit de sitôt. Adieu, mon cher cœur, j'embrasse mes enfants et toi, cher amour, de tout mon cœur; tu vois que tout ceci va assez mal.
Le 21 au soir.
Des nouvelles arrivées ce soir, mon cher cœur, ont décidé notre chef à me faire partir demain matin pour Bruxelles, et j'y serai probablement quand tu auras
ma lettre. Si je ne pouvais venir à Tournay tout de suite, j'en serais bien contrarié, mais, il faudrait que ce me fût impossible. Adieu, je vais donc bientôt avoir le plaisir de t'embrasser.
Bruxelles, le vendredi 24, à 3 heures après midi.
J'ai eu, en arrivant ici, mon cher cœur, la confirmation de la nouvelle, qui avait décidé à m'envoyer ici. Le Roi est du côté de Luxembourg avec la Reine et le Dauphin ; Monsieur et Madame ont passé hier à Mons et Madame Elisabeth doit coucher aujourd'hui à Namur. Je vais voir tout de suite M. de Mercy et l'archiduchesse. S'ils n'ont pas d'instructions particulières pour le Hainaut, je partirai ce soir pour Namur, et de là irai prendre les ordres du Roi, où il sera. Je laisse Darlu ici, et avant de partir, je t'écrirai par lui; je n'ai pas voulu laisser passer la poste, sans te mander mon arrivée ici en bonne santé.
Malgré ces nouvelles qui sont l'objet de mes vœux depuis longtemps, je suis au désespoir de passer si près de toi sans t'embrasser. J'espère que je serai envoyé dans ce pays, si c'est celui où je puis être le plus utile. Adieu, je suis bien pressé, je t'embrasse mille fois et nos enfants. Je t'envoie une lettre de Mlle de (illisible); ne m'oublie pas auprès de maman.
Que je suis heureux, qu'elle ne soit pas à Paris ! Valei ciennes est fermée ; on ne laisse passer personne ; c dit que Ton sonne le tocsin dans beaucoup de vi lages. La crise, quoique heureuse, fait frémir. Adiei je t'embrasse comme je t'aime !
Bruxelles, 26 juin, dimanche.
Je profite du départ d'un officier, mon cher cœu pour t'écrire un mot. On n'a pas de nouvelles c Roi. Monsieur, avec qui j'ai passé hier l'après-mid est en grande inquiétude surtout pour la Reine, est arrivé ici avec Madame et le comte d'Avaray ; il rejoint Mme de Balbi à Mons. M. le comte d'Artc vient de m'envoyer son écuyer me dire qu'il arrr pour prendre les ordres de Monsieur et ne sait p encore le malheur ; il venait sur la nouvelle du dépa du Roi ; il l'aura appris en chemin.
Je sors de chez Monsieur pour lui remettre ui lettre au sujet des officiers français qui arrivent < toutes parts. Il va voir l'archiduchesse et le comte ( Mercy, et me fera passer ce qui aura été décidé. 1 moment présent est affreux, mon chagrin bien vi d'être si près de toi et de ne pas te voir. Je n'ose p te proposer de venir ici, car il n'y a pas moyen de s
loger. Le premier instant que j'aurai de libre, j'irai te voir. Je désire que les deux frères ne se quittent pas et mon avis est, qu'ils retournent à Coblence ou à Aix-la-Chapelle, car ici ils sont très près de France et il y a trop de Français. Adieu, cher amour, je t'embrasse mille fois et nos chers enfants.
J'ai trouvé ici une lettre que je t'avais écrite poste restante ici, je te la rapporterai. Bien des choses à maman. Je frémis pour la Reine, du moment de son arrivée à Paris.
26 juin.
Le Roi est arrivé à sept heures ; il a passé autour de Marly et est arrivé par l'Étoile, est entré aux Tuileries par le Pont tournant. Il était dans sa voiture, ayant dans le fond M. Barnave entre lui et la Reine et sur le devant M. Pethion entre la petite Madame et Madame Elisabeth. Sur le siège de la voiture, étaient, avec des chaînes, trois gardes du corps, qui lui avaient servi de courriers; ils ont fait tout le voyage, ainsi enchaînés, sous les yeux de la famille royale. Dans une autre voiture, étaient Mme de Tourzel et M. de Maubourg La dernière voiture était remplie de gardes nationales, qui avaient arrêté le Roi; elles étaient ornées de rubans; défense de crier et d'ôter son cha-
peau. Arrivé au vestibule, le Roi pouvait à peine dei cendre, tant il était accablé de fatigue; la Reine e descendue avec un air fier et noble. Les gardes pai laient de tuer les gens qui leur avaient servi de cou riers ; ils répondirent avec courage : « Tuez-nou nous sommes tout prêts ! « On a envoyé des députa à leur secours et on les a conduits en prison. Le R( arrivé, on lui a fait part du décret rendu le matin si le rapport de Thouret ; il porte , que du moment qi le Roi sera arrivé, on lui donnera une garde partici Hère qui répondra de sa personne sous le command( ment de M. de La Fayette; qu'on en donnerait ur pareillement à M. le Dauphin, et que T Assemble lui choisirait un gouverneur; une garde particulièi à la Reine ; que les personnes qui ont suivi le Ro soient mises en état d'arrestation; le Roi et la Reii interrogés sans délai, pour faire leur déclaratior que la garde du sceau continue de sceller, sans qu'c n'ait besoin de sanction ni d'acceptation du Roi ; qi les autres ministres continuent leurs fonctions d pouvoir exécutif, ce qui suppose la royauté par; lysée. M. de Damas et M. de Ghoiseul sont arrêté On a décidé qu'on mettrait les scellés sur les papie qu'on trouverait aux Tuileries et qu'on les remettra aux archives nationales. Ce matin on doit traiter manière dont le Roi et la Reine seront interrogés.
Bruxelles, 27 juin.
Point de nouvelles du Roi, mon cher cœur, et cela augmente nos inquiétudes. On dit que le Moniteur d'hier était affreux; je n'ai pas eu le courage de le lire. L'entrevue du comte d'Artois avec son frère a été touchante ; ils se sont bien promis de rester unis ; mais, je crains les entours. Je vais leur demander d'aller te joindre et de rester avec toi jusqu'au moment d'agir; j'espère qu'ils me le permettront et je n'attendrai pour partir que les nouvelles du Roi à Paris et la sûreté de la Reine. La Chose est ici ; il a été un des instruments du projet ; je te conterai tout cela ; il est au désespoir, mais il fait bonne contenance. Tout va très mal ; mais, il ne faut pas désespérer. Il y a plus, je ne serais pas étonné que d'ici à quelque temps, il n'y ait des gens qui ne pensent que l'arrestation du Roi n'est pas un si grand malheur, et que la place qu'il ^vait, ne fût un grand mal plus irrémédiable, peut-être, que l'état actuel. Je ne pense pas cela, car je ne vois rien de pis que la Reine sous le couteau.
Adieu, mon cher cœur; je sais par M. de Sainte- Aldegonde et le vicomte d'Ecquevilly que tu te portes bien ; mais, je suis peiné de ne pas recevoir de tes nou-
velles ; on m'a rapporté deux des lettres que tu m'< écrites à Coblence.
Je t'embrasse tendrement et mes enfants.
Bruxelles, 28.
Je suis malheureux et tu m'oublies, mon cœur; cela est impossible, par quelle fatalit reçois-je pas tes lettres? Je t'ai écrit tous les ^ exactement, je sais par M. d'Ecquevilly que portes bien, ainsi que nos enfants ; mais, si c'est pour mon repos, ce n'est pas assez pour mon c
La poste de Paris n'est pas arrivée hier, cela mente nos inquiétudes. Monseigneur m'a dit qu'on disait qu'il était arrivé un courrier qui ass que le Roi et la Reine étaient arrivés à Paris en si et qu'ils avaient été conduits aux Tuileries dans appartements. C'est un danger passé, si la non est vraie. Mais le Moniteur d'avant-hier fait hi et ce qui s'est passé à l'Assemblée ne laisse a doute sur le projet de juger le Roi et de condai la Reine; cela fait horreur.
L'évéque d'Arras est arrivé hier; j'ai dîné M. de Barbançon, avec l'abbé d'Ecquevilly ; je n'i vu sa belle-sœur. Je passe ma vie ou avec La Cho à la cour; je n'ai pas eu hier le temps de m'hab
Les princes partent à la fin de la semaine ; je voudrais bien partir avant pour aller te voir; mais je ne sais pas si je le pourrai. Je vais faire partir Darlu et Alexandre, pour aller chez eux. De longtemps, il n'y aura rien à faire ; il faut penser à parer les malheurs avant de songer à agir. Le roi de Suède vient d'envoyer le baron de Liéven à Monsieur avec une lettre charmante. Si tous les princes pensaient de même, il y aurait de la ressource.
Adieu, cher cœur, je me porte bien ; je ne vois de bonheur que dans ta tendresse ; je ne doute pas que tu ne m'aimes; mais, j'ai besoin que tu me le dises: j'ai besoin de te serrer contre mon cœur, d'embrasser mes enfants! J'espère que ce sera bientôt; mais je sens encore plus vivement la contrariété d'être loin de toi, quand l'intervalle, qui nous sépare, est aussi peu considérable. Adieu, cher amour; je t'embrasse mille fois, et crains de ne pas rentrer chez moi avant la poste. Je dîne chez l'archiduchesse ; je t'embrasse encore et nos chers enfants, milk choses à maman.
Bruxelles, 29 juin.
J'ai reçu hier, mon cher cœur, trois de tes lettres datées du 27, deux par la poste et une par M. de Montboisier. Le duc de Choiseul n'est pas mort, et tu
vois qu'il faut se méfier des nouvelles du pre moment. Je t'envoie le bulletin d'hier, qui est fiicheux. Avec l'air de la modération, l'Assemblé tend à rien moins, que détrôner le Roi et faire ] la Reine, cela fait frémir. Les princes vont ail Aix-la-Chapelle, passer quelques jours, pour y le roi de Suède, et delà, iront à Coblence. Je ne vais pas quitter Bruxelles avant leur départ; n quand ils partiront pour Aix, je partirai pour T nay, et à moins qu'ils n'aient absolument besoi moi, ce que je ne crois pas à présent, je resterai qu'au moment d'agir, qui me paraît encore bien gné. Les mesures se prennent lentement, les mo manquent; il y a eu hier conseil depuis six he jusqu'à onze; je ne sais pas ce qui a été régh crains beaucoup les lenteurs, et elles perdront t
M. de Mercy va partir et ne se mêle plus de i Je ne pourrai arriver que le samedi, que je par de grand matin d'ici ; je pourrais bien venir vend tard, mais je crains de choquer les préjugés, co compte que les princes partiront et que je pot partir quand leurs chevaux seront revenus. Ad mon cher cœur, embrasse nos enfants; j'ai passé partie de la nuit à copier une lettre de Bouil l'Assemblée, qui est très fade et dont l'original de partir cette nuit.
La Chose est parti pour aller trouver son maîtn roi de Suède. Adieu, mon cœur, je t'aime à la fc
on m'a renvoyé de Coblence ta lettre ; je t'embrasse mille fois, calme-toi, aime-moi, nous allons passer du temps ensemble et je crois que nous en avons besoin; je suis toujours bien inquiet pour la Reine, Bien des choses à maman.
Bruxelles, 3 août (1).
M. d'Havrincourt, que j'ai trouvé en chemin, mon cher cœur, m'a apporté des ordres pour Coblence. Je partirai demain soir, et mon voyage sera aussi court que possible. En allant, je m'arrêterai deux jours à Bonn pour voir l'Électeur et quand j'aurai ma liberté, je reviendrai à tire-d'aile. Je sors de chez H***, et vais aller à Laeken, chez l'archiduchesse. Je n'ai que le temps de te parler de mes regrets de voir mon absence se prolonger. Je t'écrirai demain matin en détail; adieu, chère et tendre amie, repose-toi sur ma tendresse, sur mon empressement à venir prendre ma bonne place. De toi à moi, toutes les affaires traînent et je crains que les intrigants ne mettent au moins un grand retard dans les opérations, d'autant qu'il me semble que toutes les puissances
(i) Après un séjour de cinq semaines à Tournai, auprès de sa femme, Esterhazy dut de nouveau la quitter, les princes le rappelant à Coblentz.
sont prévenues en faveur du parti contrain princes. Je t'embrasse mille fois et mes enfants de moi à maman.
Bruxelles, 4 aoi
Je vais te rendre compte en détail, ma chère de ce que j'ai fait hier. M. de Vaudemont, q rencontré en arrivant, m'a prié à dîner ch< frère, et m'a dit que l'archiduchesse était à Lî J'ai accepté et suis descendu chez N"^*, qui i plusieurs lettres de Coblence. On y parait asse tent; mais, on voit que rien ne va vite et que le avance. L'organisation surtout, tant annoncée attendue, n'est pas faite. On voudrait que j'y s moi j'espère qu'elle sera faite à mon arrivée, toi à moi la grande difficulté est d'arrauj noblesse de cour, et mon avis est qu'il y e toute la prétendue noblesse de cour a ses bien cette province et mon avis est qu'elle soit nisée dans la province où elle a ses posseï Plus on divisera les petits messieurs et mo gêneront, car comme je ne cesse de répéter, h utiles seront ceux qui gêneront le moins.
Une autre chose fâcheuse, sont à Coblei] femmes; on dit que l'on a déserté la Cour de
pour Polastron (1) et que cela donne des humeurs et cause des tracasseries. Je verrai cela et raison de plus pour y faire un séjour court, après en avoir dit mon avis, car il faut aimer les gens pour eux, et les servir souvent en dépit d'eux-mêmes.
Après une longue conversation avec N*^^, je suis revenu ici, m'habiller et t'écrire un petit mot. De là j'ai été dîner chez M. de Lambesc, j'ai envoyé savoir si M. de Metternich voulait me voir. En sortant de table, j'y ai été; j'en ai été parfaitement content; il entre très bien dans nos vues ; il sent l'importance d'étouffer la démagogie ; il parait montrer de la fermeté et surtout de la droiture. Il est obligé à beaucoup de ménagements, car la femme se montre ici beaucoup. L'archiduchesse est pleine de préventions déplacées, en faveur de ceux qui ont nui, et de haines pour d'autres, d'où il résulte des injustices et de l'humeur, le tout surmonté d'une peur inexprimable et qui finira par être fondée, quand elle sera généralement connue, rien n'encourageant autant que la faiblesse.
J'ai été ensuite à Laeken où j'ai été fort bien reçu et où je vais dîner aujourd'hui et prendre des dépêches pour Bonn et Coblence. J'y ai trouvé Charles Palfy, grand-chancelier de Hongrie, et son fils; ils iront à Tournay, je te prie de les voir, le père a été fort lié
(1) Mme de Polastron, favorite du comte d'Artois,
avec mes parents, c'est un homme fort doux e1 estimé. Ce que tu croiras difficilement, c'est q été fort à la mode; il ira te voir et je te prie c bien gentille avec lui.
Je suis convenu avec le comte de Maldeg qu'en arrivant à Tournay, il te fera dire ce q auras à faire pour voir Tarchiduchesse ; tu le cou il est honnête et obligeant, de plus l'aîné Sainte- Aldegonde ; il ne croyait pas faire la co mais il la fera, la dirigera, pour faire aller la
L'archiduchesse, en arrivant, m'a dit : « femme n'a pas voulu me faire visite ici, eh bie vais lui en faire une, et je me fais un plaisir de fa connaissance. » Elle y amis beaucoup de grâce; elle m'a dit que l'Empereur ne faisait encore marcher, qu'elle sût, et que, vu l'état du pays, pourrait pas faire sortir un homme sans danger m'a dit qu'àMons, quand ona fait partir des tro pour chasser la garde nationale de Maubeug peuple se faisait une fête de les voir sortir et te gnait le désir de pouvoir les empêcher de rei Elle m'a dit qu'à Gand, il y avait eu du tapage e sieurs personnes tuées ; une étincelle pourrait re mencer l'embrasement. Je l'ai assurée que ce n qu'en France qu'on pouvait étouffer ce feu c que tant que le feu serait en aussi grande ac dans le voisinage, et que les peuples verraient i ne fait rien pour l'éteindre, ils seraient encourage
licence et à la désobéissance aux souverains ; elle en est convenue et a ajouté : « Nous ne pouvons rien faire. »
Palfy a appuyé fortement mes raisons et a ajouté que le châtiment des Français était d'une telle importance pour les souverains, que toute autre affaire politique devait céder à celle-là, s'ils voulaient mourir sur leur trône, car ils en seraient tous culbutés d'ici à cinq ans, s'ils laissent faire les Français. Quand même ils n'en seraient pas plus heureux, la chimère de l'égalité et la souveraineté du peuple paraissent à la multitude, préférables au bonheur présent et le lui faisant toujours supposer dans l'avenir.
Après cette conversation qui a été longue, elle m'a parlé de Coblence où elle dit qu'on est comme chiens et chats et où l'on ne s'occupe que de haine et d'intrigues ou de jalousie; elle a enfin fort approuvé l'envoi de secours; mais, dit toujours, qu'il est trop tard et que les troupes ne marchant pas au mois d'août, ne pourront pas agir avant le printemps. Je ne suis pas de son avis, quoique je trouve que le temps se perd. Enfin, notre conversation a fini par des plaintes qu'elle m'a faites de M. de Vaudemont, qui a battu deux soldats qui tenaient de mauvais propos, dans la rue. Elle paraît en tout inquiète et aigrie et au désespoir, d'être dans ce pays-ci.
A huit heures, je suis revenu en ville; j'ai été che^ Villequier, et puis ensemble chez le duc d'Uzès. J'ai
été passer la soirée chez mon ancien ami Ferraris voulait me loger; mais^ j'ai préféré Tauberge poi peu de temps. Nous avons été tous les trois seu nous avons causé jusqu'à minuit. MoUy est grand fort embellie; nous avons beaucoup parlé de t< du bonheur d'un intérieur qui dédommage de to que rien ne peut remplacer. Qui le sent plus moi ! Il n'y a pas d'instant, où je ne te désire moi, pour épancher dans ta belle àme mes secrètes pensées.
Je n'ai pas très bien dormi ; j'ai prié N**"* et \ quier de faire, chacun de son côté, les notes su objets qu'il est nécessaire que les princes déciden je vais aller les chercher chez eux ce matin ; ce une raison de plus de revenir vite. Tout ce q me dit de ce pays-là, me décide bien à n'y pas r< et à ne rejoindre que pour agir.
A mon retour de Laeken, j'irai chez le minist de là je partirai pour aller à Louvain ou, s'il est tard, je coucherai à Colemberg, afin de pouvoir i demain à Aix-la-Chapelle, car des grandes ville ne part jamais à l'heure qu'on veut, au lieu que petit endroit, on part avec le jour qui est de b< heure.
Ma première lettre sera d' Aix ; écris-moi à Coblei décachette toutes mes lettres; envoie-moi celle l'évêque d'Arras et du duc d'Havre. Celles sont relatives aux objets du moment, de Darli
248 LETTRES DU COMTE V. ESTEllHAZY
d'Alexandre ou de Durfort, remets-les au vicomte de Beaufort, qui m'en enverra l'extrait; les autres, tu m'en manderas seulement le contenu, à peu près, pour que j'y réponde si elles sont pressées. Tu prieras le vicomte de m'écrire exactement toutes les nouvelles et tu lui communiqueras la feuille ci-jointe, que tu lui donneras ou laisseras copier, parce que je n'ai pas le temps de lui écrire. Je n'ai que le temps de t'embrasser mille et mille fois et de te prier, de te distraire, de te rapprocher de la société qui te convient et surtout de m'aimer toujours et d'être sûre que je suis sans cesse occupé de toi; j'embrasse tendrement nos jeunes. Adieu, chère et tendre amie; j'ai rencontré hier Mme d'Ambert chez Mme d'Uzès.
M. de Metternich m'a dit hier qu'on lui mandait de Vienne, mais non pas officiellement, que l'Empereur avait refusé de reconnaître M. le marquis de Noailles comme ambassadeur de France. On mande de Munich à M. d'Uzès, que le réquisitoire de l'Empereur y est arrivé pour le passage de quarante-deux mille hommes.
Les gouverneurs d'ici ne croient pas à la marche des troupes; il est faux qu'il en soit arrivé à Namur; on ne sait rien de la marche des Prussiens, on n'y croit même pas. On espère que la diète deRatisbonne décrétera qu'il faut employer la force, pour remettre les princes possessionnés en Alsace, dans l'exercice de leurs droits, vu la captivité du Roi et l'impossibilité
de reconnaître l'Assemblée prétendue natio France ■ Mais la conclusion n'est pas faite.
Aix-la-Chapelle, 5 ac
On m'a dit ici, mon cher cœur, que l'on i adressé deux lettres de Coblence et que Monsi avait dû m'en écrire une autre, les unes pour les autres pour partir. Bref, je crois avoir bi d'y aller, afin de revenir plus tôt. Je suis ar à quatre heures, j'ai dîné chez La Vaupallière; j'ai été partout; il n'y a que M. de R. que je n vu. Gomme il est tard et que je veux dormi partir de bonne heure, je me borne à te parler tendresse, à te dire que je me porte bien, que M Sabran, de Groy te regrettent sans cesse, que M. vré est à Goblence, d'où il part pour l'Espagni les uns disent que tout va à merveille et les à la diable. J'ai causé avec Breteuil; j'ai et tent. Je crois avoir bien fait d'être parti. J'em mille fois nos jeunes ; Mmp de Lamballe, Mi Chalais, Mme de Rougé sont ici; je t'aime à 1 et t'embrasse de même.
Bonn, 6 août.
Tu auras encore une lettre courte, ma chère amie ; mais, je m'en dédommagerai bien, quand une fois, je serai un peu stable. Je suis arrivé ici le soir, très bien portant et d'assez bonne heure pour aller à la cour et je vais me coucher pour pouvoir partir d'assez bonne heure, pour avoir vu mes princes avant qu'ils partent pour aller dîner à Coblence chez l'Électeur; je n'ai donc que le temps de t'embrasser ainsi que mes enfants. Mon plan de revenir le plus tôt que je pourrai, se réalise tous les jours; on croit le chevalier de Coigny arrivé à Bruxelles ; si cela est, il sera ici dans deux jours. Le grand Roger de Damas est établi ici, où il attend sa femme et Mme de Richelieu. Adieu, cher cœur, je t'aime à la folie.
Schonbornlust, 7 août.
Je suis arrivé ici à midi, mon cher cœur; je n'ai vu qu'un nuage, mais il me parait assez vilain. L'intrigue et la tracasserie y sont au comble. Aussi je n'y resterai pas longtemps. J'ai été reçu à merveille.
et chacun m'a pris pour confident. J'espère, d'apr cela, te rejoindre bientôt. Tous mes princes et cour sont allés dîner chez TÉlecteur. Je suis resté i avec d'Havre; je vais aller à la ville et reviendrai soir faire une apparition au sérail. A demain 1 détails ; je me porte bien, je t'adore et je suis d'auta plus aise d'être venu que je suis assuré de ne pi te quitter que pour agir, et j'ai peur que ce ne s( loin. Je t'embrasse et mes enfants mille fois.
Coblence, 8 août.
Sois tranquille, ma chère amie, sur la durée ( mon voyage ; je t'assure que, par mille raisons, je vo drais être déjà avec toi; ce genre de vie-ci ne n convient pas et je me suis déjà annoncé, à la sati faction de quelques personnes, pour être très près de partir et de retourner dans un pays où je puis êf plus utile.
J'avais le projet de te rendre compte de toute e route, mais je ne«ais pas si j'en aurai le temps; air je vais te parler de ceci, et si j'ai le temps, du rest Je reviendrai sur ma seconde journée à Bruxelle mon passage à Aix et le reste de mon voyage. J' rencontré M. de Lambert qui venait d'ici, et qui m
dit qu'il retournerait à Bonn où il attendait ses enfants: qu'il y avait un monde énorme à Schônbornlust et qu'en tout, la chose n'allait pas. Gela m'a décidé à renvoyer ma voiture ici dès la poste, et je suis entré seul à pied; j'ai été reçu à merveille de tout le monde, en apparence, et je me suis pressé d'annoncer l'obligation de repartir sur*-le-champ, dès que j'aurai rempli ma mission. Jaucourt et Mme de Balbi, je crois, n'en ont pas été fôchés. Monseigneur et Galonné ont été parfaits.
Après avoir couru un peu le château, on est parti pour ici, mais, comme d'Havre n'y venait pas, je suis resté avec lui au château. On affecte l'air content; on attend un courrier pour Monseigneur. On est inquiet de la mission du chevalier de Goigny ; en tout rien ne marche.
Après dîner, je suis venu ici où j'ai une chambre charmante dans la plus belle rue, et je me suis d'autant plus approuvé, de n'être pas resté au château, qu'il y a beaucoup de tracasseries pour les logements, à cause des prétentions des maisons des princes. M . le comte d'Artois m'a dit cependant, qu'il voulait que j'y loge, et je sais qu'il a dit de m'y loger absolument; mais, je ne négligerai rien pour m'y refuser. Restant ici, j'aurai plus de liberté et moins d'ennui, et une fois l'objet, pour lequel on m'a mandé, et celui pour lequel je suis venu étant remplis, je partirai surle-champ. J'ai été mandé ici pour assister au conseil
OÙ Ton décidera les opérations militaires. On attendait hier le maréchal de Gastries. Le maréchal de Broglie est resté et M. le prince de Gondé va venir. On est occupé aujourd'hui à rédiger les instructions d'Havre pour l'Espagne. Demain, j'espère que l'on traitera la position des Français aux Pays-Bas et tout de suite après, ce que je t'ai mandé ci-dessus, après quoi je pars.
J'ai été à la cour où il y avait appartement, au moment de la fin du jeu. De là, j'ai été à Schônbornlust; la vie qu'on y mène est changée; on y déjeune à une heure et on dîne à neuf heures du soir : on joue au Quinze après souper et on se couche tard ; on dit que cela ne plaît pas généralement. Le soir il y vient beaucoup de jeunes gens et Mmes de Laage, de Poulpry, de Polastron y dînent tous les jours. Gomme elles logent en ville, elles m'ont ramené hier au soir en cinquième. Le comte de Provence est très uni avec le comte d'Artois. On est très content de Broglie, il ne paraît pas le soir. D'Avaray s'ennuie à crever. Vaudreuil se conduit à merveille, droit, franc et loyal. On déteste Jaucourt et surtout la Balbi. Galonné travaille et je ne le croîs pas très content. Mme de Poulpry, qui aime beaucoup Bercheny, dit qu'il pensait bien et allait venir ici; j'en doute, car, le voulant même à présent, cela ne sera pas aisé dans sa position. Elle m'a demandé une lettre pour lui, que je lui ai envoyée ouverte; mais,
comme je n'ai pas de chiffre avec lui, je lui écris comme à une fille qui a envie de rompre un mariage avec un mauvais sujet après les paroles données, et je Ty encourage comme son amie de couvent, en lui disant que, si elle a eu des faiblesses pour lui, je crains que sa famille ne veuille pas lui pardonner. J'imagine qu'il entendra ma lettre et, s'il a effectivement envie de se bien conduire, comme elle le dit, il prendra son parti. J'avoue que j'en doute. Pardon, de t'envoyer tant de chiffres (1) ; mais, tu vois que je ne pouvais pas faire autrement, car je ne voudrais pas que qui que ce soit, sût ce que je te mande. Il n'en est pas de même, mon cher cœur, de ma tendresse pour toi, qui augmente tous les jours. Adieu, je t'embrasse mille et mille fois et mes jeunes.
J'écris au vicomte de Beaufort et le prie de te montrer mes lettres; cela fera, que je ne serai pas obligé d'écrire deux fois les nouvelles qu'on peut dire.
Coblence, 9 août.
Je t'envoie, ma chère amie, la lettre du vicomte de Beaufort, tu la liras, et après l'avoir cachetée, tu
(1) Plusieurs passages des lettres datées de Coblentz sont chiffrés, et elles ont été traduites d'après le chiffre retrouvé dans les papiers d'Esterhazy.
la lui enverras ; cela fera que je ne te manderai pas ce que je lui écris et que je me bornerai pour toi aux choses secrètes et importantes.
Tout va assez mal. Monseigneur passe le plus de temps qu'il peut chez sa miaulette. J'ai été hier à midi au château, où j'avais rendez-vous. J'ai eu des narrés à fond avec Jaucourt. Il m'a montré son plan de campagne qui ne vaut rien. J'ai vu ensuite le projet du règlement sur l'organisation de la noblesse, je le trouve absurde. Celui qui est chargé de cette partie ne l'approuve pas à ce qu'on dit; mais, malgré cela, il passera pour en finir.
Les nouvelles d'hier de l'Empereur ne sont pas bonnes : lenteur et méfiance. Les agents de Breteuil valent mieux que ceux de Galonné et on a plus de confiance dans les Tuileries que dans Coblentz. Avec cela, ce que désirent les premiers, convient mieux au caractère de l'Empereur et à la jalousie de l'Europe, qui n'est pas fâchée de voir la France s'abîmer. D'après une autre conversation avec l'évêque d'Arras, je l'ai trouvé très dégoûté et ne cherchant qu'un prétexte pour s'en aller. Vaudreuil est à merveille, mais il ne flatte pas Breteuil et ne voit que par les yeux de Galonné. Ge dernier est sérieux, occupé et inquiet; dans tout le reste, il y a de l'humeur, du mécontentement, de l'intrigue et de l'ennui. Je suis réduit au dernier et j'attends avec grande impatience l'arrivée des personnes dont je parle au vicomte, espérant
que, comme elles seront aussi pressées que moi de s'en aller, je serai expédié. J'attends le moment avec grande impatience et si elles n'arrivent pas ce soir, j'ai envie d'aller voir des eaux qui sont à deux lieues d'ici, et où on dit qu'il y a assez de monde. Le décousu qu'il y a ici me rappelle le Baron dans lu Somnambule; tout se fait plus tard, à présent tout se retarde, et de mon temps on se levait plus matin.
Le duc de Guiche est ici ; il se conduit fort bien et ne s'amuse pas davantage. Je n'aurais pas besoin de cela, mon cher cœur, pour te regretter; ces jours, qui sont si courts quand nous les passons ensemble, sont terriblement longs loin de toi; je ne peux pas croire, que je ne suis ici que depuis avant-hier. J'avais oublié de te dire que tous les blancs-becs se réunissent tous les soirs au château , ce qui en chasse les gens sensés. Adieu, cher cœur, j'embrasse nos enfants et toi de tout mon cœur.
Le 11 août.
Je viens de prendre mon lait, ma chère amie, et me porte à merveille; j'avais encore été mandé an château ce matin, mais j'ai demandé à en être dispensé, devant dîner aujourd'hui chez l'Électeur. J'ai
VU hier le chevalier de Coigny (1) . La Reine intrigue, empêche TEmpereur d'agir, craint pour elle et espère se mettre en sûreté en négociant. Breteuil et Mercy la secondent; ils veulent un congrès et l'auront, ce qui maintiendra les troubles pendant des siècles.
Je t'ai mandé l'arrivée du maréchal de Castries, Bouille arrive demain, M. le prince de Gondé est attendu dimanche. Ainsi, un des objets de mon voyage pourra être rempli au commencement de la semaine. Quant à l'autre, qui est l'organisation de la noblesse, mon travail est fini avec le maréchal de Broglie. Il a fallu passer le séné pour avoir la rhubarbe. J'en ai été parfaitement content. Sur mes observations, il a recommencé tout son travail qu'il rapporte aujourd'hui aux princes, et une fois les bases décidées, il n'y aura plus qu'à rédiger, ce qui, j'espère, sera bientôt fait. Si quelques diableries ne s'en mêlent pas, je partirai la semaine prochaine, et pour ne pas revenir sitôt, je t'en réponds. Il est vrai que je serai obligé de m'arrêter à Bonn, et de passer à Spa où Goigny va demain. Si je suis obligé de rester à Bruxelles quelques jours, ce qui serait possible, je te le manderai pour que tu y viennes. Je demanderai un lit pour nous à Ferraris qui me l'a offert, et cela ne nous coûtera pas grand'chose en venant avec tes chevaux. Tu n'as pas d'idée ce que
(1) Le chevalier de Coigny revenait de Paris où il avait été envoyé pour soumettre au Roi les plans des princes.
j'ai souffert en étant séparé de toi, si près, sans te voir la dernière fois. A propos, un garde du corps est arrivé, porteur d'une lettre insignifiante de Madame Elisabeth, mais n'en a pas porté du Roi, et n'a été chargé d'aucune commission verbale. Il est arrivé dimanche ; il doit venir me voir demain. Adieu, chère amie, embrasse mes enfants tendrement et sois bien sûre qu'il est impossible de t'aimer plus tendrement que je ne fais.
fÉcrù au lait.J II n'est plus douteux, mon cher cœur, qne ceci ne se prolonge, et, de toi à moi, je doute qu'il y ait rien avant l'hiver. La Reine, Mercy, Breteuil, veulent un congrès; je suis persuadé qu'il aura lieu. Il est vrai que je crois qu'il n'en résultera rien de solide; mais, ils craignent pour leurs jours et ce motif les détermine. Je vais écrire à maman comme ceci, pour lui marquer la confiance et pour qu'elle sache le vrai. Ceci est horrible, il n'y a que des intrigues et des miauleries ; je partirais avec un plaisir extrême, quand ce ne serait que pour te voir juger de celui dont je jouirais à t'embrasser d'aussi bon cœur que je t'aime.
Étant empêché, par des événements imprévus, d'écrire pour le moment à maman, ainsi que je me l'étais proposé, je te prie de lui dire mille choses de ma part. Je t'embrasse encore mille et mille fois!
12 août.
J'ai reçu hier soir, ma chère amie, ta lettre du 6 ; je t'assure que si tu t'ennuies de me voir loin de toi, je ne suis pas moins vivement contrarié de m'en voir séparé et que j'attends avec bien de l'impatience ce moment où l'on fixera mon départ, ce qui ne pourra être déterminé qu'après l'arrivée de M. le prince de Gondé et de Bouille, qu'on attend demain. La lettre que tu as reçue pour moi d'ici, était du comte François d'Escars; l'autre ne dit pasgrand'chose, puisque nous savons, à n'en pas douter, que la Reine arrête l'Empereur, qu'elle est d'accord avec Barnave et autres et qu'elle veut un congrès sans troupes, comme cela convient parfaitement à tous les souverains à qui il est égal que les princes soient sacrifiés, quoiqu'on ne leur puisse rien reprocher.
Il y a eu hier soir ici un conseil extraordinaire; je ne sais pas si c'est qu'on a reçu la Constitution ou à cause de la conclusion de la Diète dont on n'est pas content. Ayant eu très chaud chez l'Électeur, et comme il était dix heures et demie, je n'ai pas voulu aller souper à Schônbornlust. Quoique l'on me dise tout, je ne veux jamais paraître pressé d'apprendre afin d'avoir plutôt ma liberté. Je compte
dîner aujourd'hui chez Mme de Galonné et aller le soir souper au château. Les affaires qui sont survenues, ont empêché le rapport de l'organisation de la noblesse, que le maréchal de Broglie devait faire hier matin. Gomme on ne me laissera pas partir sans que. . • Les princes m'envoient chercher, vite, vite, je n'ai que le temps de t'embrasser, si je puis revenir avant la poste, je rouvrirai ma lettre pour te dire ce qui me retient.
A 3 heures.
Je sors du conseil ; il a été décidé que Monseigneur partirait demain matin pour se trouver à l'entrevue de l'empereur et du roi de Prusse à Pilniltz et qu'il me mènerait avec lui . J 'étais à mille lieues de là et quelque agréables que soient l' espoir d'être utile , et la confiance qu'on me témoigne, je vois toujours une grande et vive contrariété dans la prolongation d'une absence qui me coûte déjà autant et qui sera environ de trois semaines de plus, devant être de retour ici le 1*' septembre. Ne parle de cela à personne, excepté à maman, sans lui dire même le but qui doit être absolument ignoré .
Je vais écrire au Vicomte pour Darlu. Il faut qu'il vienne ici. Mercier reste à Schônbornlust où je vais coucher ce soir. Ainsi tu m'écriras ici, à l'adresse ordinaire et Mercier donnera tes lettres à Vaudreuil,
qui les mettra dans le paquet de Monseigneur ; mais il ne faudra écrire que deux fois par semaine. Quant à moi, je t'écrirai un mot de chaque endroit où je le pourrai; mais, ne t'attends pas à de Texactitucte, à cause de la variété des distances.
La Constitution est ici; elle est abominable et impossible à accepter, à moins d'être sous le couteau. Maman ne doit pas se presser de faire le voyage que je lui conseillais hier; on dit que Paris n'est pas tranquille, et je l'aime trop pour ne pas préférer qu'elle perde son bien, plutôt que d'exposer sa vie. Je laisse ici ma voiture et ne prends que six chemises et un uniforme. Nous partons Monseigneur, François d'Escars et moi et chacun un laquais; Bouille se rendra de son côté à Pilnitz. Gomme j'ai bien des choses à écrire, je profiterai du premier moment pour entrer dans les plus grands détails.
Embrasse bien tendrement nos jeunes. Attends pour .convenir du voyage, qu'il soit publié dans le pays, encore faut-il nier l'objet. Adieu, ma chère àme, je t'embrasse de tout mon cœur mille et mille fois et baise le talisman à ton intention. Mande à ma sœur mon départ sans lui dire où je vais. Tu lui donneras de mes nouvelles dans le doute que les lettres, que je lui écrirai, ne lui parviennent pas (1) .
(1) Nous rappelons que la mère et la sœur d'Esterhazy habitaient le Vigan.
Francfort sur le Mein, 13 août.
La lettre que je t'ai écrite ce matin n'a pas été numérotée, ma chère amie, parce que je Tai écrite chez Mme de Galonné, pendant que Monseigneur causait avec Bouille et, n'ayant pas eu le temps de la finir, je n'ai eu que celui de la cacheter et de la faire partir. Nous avons fait un bon voyage et sommes arrivés ici à onze heures du soir ; nous en partons demain à six heures pour aller déjeuner chez l'électeur de Mayence à Aschaffenbourg et, après le déjeuner, nous continuerons notre route sur Vienne ou sur Prague; je doute que nous ayons le temps de nous diriger sur Vienne et, dans ce cas, j'ai peur que les lettres que tu m'adresses à Prague n'y arrivent trop tard. En réponse à celle-ci, je te prie de m'écrire poste restante à Dresde, sans oublier les lettres que je t'ai priée de m'adresser trois fois par semaine à Coblence. Je ne te demande qu'un mot, d'autant qu'il est douteux que tes lettres me parviennent exactement, vu l'incertitude de notre marche. Mais, j'ai bien à cœur de savoir que tu te portes bien et que tu m'aimes; je t'écrirai tant que je pourrai.
Nous avons été fort contfents de Bouille ; il a fort
approuvé le parti que prend Monseigneur, qui est noble et courageux, et, s'il ne réussit pas à décider l'Empereur, il prouve à la noblesse qu'il ne néglige rien pour la rétablir. Je ne te dis pas de m'écrire à Vienne, car, quand même nous aurions le temps d'y arriver avant le départ de l'Empereur, ce dont je doute, nous n'aurions pas celui d'y recevoir des lettres. J'ai joui un peu, je le confesse, du succès qu'a eu le choix que Monseigneur a fait de moi pour le suivre ; j'aime à convenir avec toi de mes défauts, puisque toi seule peux m'en corriger, et les avouer est un commencement. Adieu, ma chère, ma tendre amie, nous avons trouvé des chemins horribles; mais, nous avons une bonne et excellente voiture, bien large et bien douce; nous nous arrêtons vers onze heures, une heure pour déjeuner et puis le cuisinier, qui part quatre heures avant nous, dans une calèche de poste, nous fait trouver le souper prêt en arrivant. Mes compagnons de voyage me témoignent une grande confiance et beaucoup d'amitié ; mais , tout cela ne vaut pas une caresse de chatte minette.
Il y a, à quelques lieues d'ici, un endroit délicieux, où l'on vit à très bon marché, à ce qu'on dit, c'est Wilhelmsbad. Mme de Bercheny devait y aller, mais elle n'y est pas; on dit que c'est charmant; il y a une vingtaine de Français qui y sont établis. Cette ville-ci est superbe; mais, il y fait très cher vivre; notre auberge ressemble à un palais, mais les dedans ne
sont pas si bien qu'à Sittingborn : d'ailleurs les dehors sont infiniment supérieurs.
Adieu, chère minette, je vais me coucher, pensera toi, te regretter et te jurer, avec la plus grande vérité, que je t'aime plus que ma vie. Je songe déjà à t'apporter quelque chose de baroque, qui te plaise; le désir de te convaincre que je t'adore, est toujours celle de mes idées auxquelles je mets le plus de prix, quand je vais m'occuper des plus grands intérêts. Je t'embrasse mille fois; embrasse pour moi mes petits jeunes, et sois sûre qu'il est impossible d'aimer plus que ne t'aime chat minet. Mille choses à maman, aie l'air de la confiance avec elle, et sans lui dire tout ce que je te mande, fais qu'elle n'apprenne rien qui me concerne, par le public, pour ce qui regarde notre voyage.
Aschaffenbourg, 14 août.
Nous allons décidément à Vienne, mon cher cœur; mais, nous n'y resterons pas plus de vingt-quatre heures. Ainsi, écris-moi à Prague ou à Dresde. Nous partons ce soir et nous portons à merveille. Je t'embrasse et nos enfants de tout mon cœur; je t'écris dans le cabinet de l'Électeur; porte-toi bien, dissipetoi et aime-moi toujours.
Schdrding, première ville d'Autriche, 17 août.
Je profite d'un courrier que Monseigneur envoie à Coblence, pour te donner de mes nouvelles, ma chère amie; malgré la chaleur et un peu de fatigue, nous nous portons tous à merveille; nous serons demain à Vienne pour coucher. Tout va lentement, mais bien, et j'espère que ce voyage-ci terminera tout.
Je t'embrasse et nos enfants et t'aime à la folie.
Nuremberg, 15 août, à 8 heures du ôoir.
Nous venons d'arriver ici, ma chère âme, tous en bonne santé ; nous allons souper et comme il fait très chaud et que les nuits sont fort belles, nous allons continuer notre route. Nous espérons être à Vienne jeudi de bonne heure ; mais on n'y passera que peu de jours. L'Empereur devant partir samedi, nous le suivrons de près et je ne pourrai pas y recevoir de tes nouvelles ; j'espère en trouver à Prague et à Dresde.
Digiti
Nous avons eu hier d'assez bonnes nouvelles de la façon de penser de l'Angleterre et nous espérons que ce voyage-ci fera un bon effet. Sans le chagrin d'être loin de toi, je serais charmé de faire une course à Vienne et d'y revoir mes anciennes connaissances après dix-sept ans d'absence; mais l'idée d'être loin de toi, empoisonne tous mes plaisirs. J'espère toujours être de retour sur le Rhin à la fin du mois, après avoir fait nos six cents lieues. Adieu, ma chère amie, embrasse nos enfants pour moi et rends justice à toute ma tendresse.
Vienne, 19 août.
Je reprends mes mémoires, chère amie, pour te mander notre arrivée ici en bonne santé, malgré la chaleur. Nous avons tous fort bien soutenu la fatigue et sommes arrivés ici à onze heures du soir. Nous sommes logés chez l'ambassadeur d'Espagne, ce qui, je crois, ne plaira pas à l'ambassadeur ci-devant de France. Le courrier que nous avions envoyé de Ratisbonne, n'est arrivé qu'une heure avant nous. Nous avons vu hier soir le duc de Polignac et le baron de Flachslanden ; ils m'ont dit que je trouverais ici très peu de mes parents ni de mes gens de connaissance ; ils sont tous allés à la campagne ou à Prague
pour le couronnement. Ce ne sera qu'après avoir vu l'Empereur que Monseigneur saura le temps de son séjour ici, qui dans tous les cas sera fort court.
Je crois que notre arrivée était nécessaire ; l'Empereur ne se soucie pas que Monseigneur aille à Pilnitz, parce qu'il voudrait traîner les choses en longueur; mais, il n'empêchera pas du moins Monseigneur de yoir le roi de Prusse, ce qui est essentiel.
Je suis malheureux de ne pas avoir de tes nouvelles ; je ne pourrai guère t'écrire de longues lettres, car tu juges que nous sommes bien occupés; mais, tu auras du moins de mes nouvelles et des assurances de ma tendresse pour toi, aussi souvent que je pourrai. Adieu, ma chère amie, je t'embrasse mille fois et nos petits jeunes. Dis, je te prie, au vicomte de Beaufort que je n'ai pas le temps de lui écrire et que, s'il a quelque chose à me mander, il l'adresse à Coblence. Tu peux risquer ta réponse à celle-ci, poste restante à Dresde; mais, ne me mande rien d'important, car je pourrais bien ne pas l'avoir. Jules de Polignac m'a beaucoup demandé de tes nouvelles ; sa femme est ici avec la pauvre comtesse Diane qui est bien malade, Armand et sa femme qui est grosse. Tout cela doit venir dîner chez Monseigneur aujourd'hui; il n'y a ici aucune de mes anciennes miaulettes. Adieu, mille fois, chère amie; la poste ne part que demain, je ne fermerai ma lettre que ce soir.
L'Empereur n'a pas voulu voir Monseigneur aujour-
d'hui ; il Ta remis à demain matin ; cela n'est pas d'un très bon augure. Si tu étais ici, tu pourrais bien dire que je fais le fat, car il est impossible d'être mieux reçu que je ne l'ai été partout. Il y a peu de mes parents ; Mme Fekete et Jean Esterhazy et sa femme sont les seuls qui soient à Vienne encore. Mme Fekete veut aller à Prague; mais, il y a assez de personnes de xna connaissance et pas une de mes anciennes miaulettes. Ta bonne réputation est venue jusqu'ici, et on prétend que mon étoile, qui m'a si bien servi toute ma vie, et surtout en mars 1734, portera bonheur à la cause qui nous fait courir. Avant de voir l'Empereur, Monseigneur lui a envoyé un mémoire des motifs qui ont décidé et précipité son voyage, lequel n'a pour but que de hâter des démarches annoncées et de pousser la marche des troupes qui seules peuvent rendre au roi une vraie liberté et à la France la tranquillité en rétabhssant le bon ordre. L'entrevue de demain sera intéressante ; il n'y aura cependant rien de décidé qu'après Pilnilz. J'ai reçu plus de vingt billets; chacun veut me voir. Chez la princesse de Kaunitz, toutle monde m'embrassait: Valentin par-ci, Valentin par-là. J'ai partout trouvé les femmes bien changées, et je crois qu'elles me l'ont bien rendu. Je n'ai pas un moment à moi; adieu, cher cœur, je t'embrasse et t'aime à la folie; la poste ne part que deux fois par semaine ; embrasse mes enfants, mille choses à maman.
J'ai vu Fersen dont j'ai été bien content, la princesse de Polignac et sa belle-sœur qui est d'un affreux changement, Armand qui m'a beaucoup parlé de toi et sa femme qui n'est pas fort jolie, mais gentille. Elle est grosse de quatre mois et demi ; il faudrait des volumes pour te dire ce que j'ai à te dire et une bibliothèque entière pour exprimer ce que je sens pour ma charmeuse.
Vienne, 21 août.
Nous avons eu de bonnes nouvelles hier, ma chère amie. Les Russes ont fait la paix avec les Turcs. L'Empereur a reçu Monseigneur à merveille, l'a engagé de lui-même d'aller à Pilnitz et a approuvé toutes les demandes que Monseigneur a faites. Il a retardé son départ pour Prague, pour rester un jour de plus avec Monseigneur et lui donne à dîner aujourd'hui. M. le comte d'Artois nous a présentés ensuite à l'Empereur que je n'aurais pas reconnu depuis vingt-deux ans que je ne l'avais vu. De là, nous avons été chez l'Impératrice qui n'est pas jolie. Elle a engagé Monseigneur à aller au théâtre, dans sa loge, et a été extrêmement polie pour nous tous. Nous sommes venus dîner chez l'ambassadeur d'Espagne, où nous logeons.
Monseigneur a été voir le prince de Kaunitz et de
là, au théâtre où il a été fort applaudi. Pour moi, j'ai saisi ce temps-là pour aller voir mes anciennes connaissances : la comtesse Thun, sœur aînée de Mme de Wallenstein, que tu as vue à Paris, et qui s'est tuée si malheureusement en tombant d'un escalier; ensuite chez la veuve du chancelier (l) , où nous avons beaucoup parlé de toi. Ce souvenir de ce bon oncle, dans ce même lieu où il m'a témoigné tant d'amitié, m'a été sensible, et le plaisir que j'ai éprouvé d'être si bien reçu ici, après une absence de tant d'années, m'a été empoisonné par l'idée de n'y plus voir une grande partie de ceux que j'y aimais le plus. J'ai été ensuite chez la comtesse Ernest Kaunitz, femme du fils aîné du prince, à qui j'avais dû la familiarité avec laquelle j'avais été traité par l'empereur Joseph ; elle loge dans le jardin de là, près Esterhazy. Je me suis vu avec peine dans un lieu qu'il aimait tant, et où j'avais logé si souvent. J'ai été souper ensuite chez Mme Fekete, qui voulait absolument garder ton portrait et à qui j'ai promis de l'envoyer après ta couche.
Monseigneur était couché quand je suis rentré. Nous partons demain matin pour Prague, où nous ne ferons que passer, pour nous rendre à Dresde, qui n'est qu'à quatre lieues de Pilnitz, lieu de l'entrevue de l'Empereur et du roi de Prusse. Nous resterons jusqu'au 29 ; nous nous mettrons en route pour revenir
(i) Le prince Esterhazy, oncle du comte.
ANÏNEE 1791 271
par Cassel à Coblence. Réponds-moi à cette lettre poste restante à Cassel en Hesse ; j'espère trouver après-demain de tes nouvelles à Prague où nous ne ferons que passer.
Monseigneur n'a pas été aussi content de Kaunitz que de l'Empereur. Il faut voir ce qui arrivera; mais cependant cela m'a fâché. Nous allons tous dîner chez l'Empereur qui part le soir pour aller à Pilnitz. Tu pourras dire les nouvelles que jeté mande, qui ne sont pas chiffrées. Nous nous portons tous bien et le séjour que nous avons fait ici, joint à une pluie qui a rafraîchi le temps, nous a parfaitement reposés. Je serais fâché de rester si peu de temps ici, sans l'idée que chaque pas que je vais faire me rapproche du moment de revoir tout ce que j'aime et d'en avoir des nouvelles.
On ne sait rien ici de ce qui se passe à Paris et j'en prends mon parti. Je te prie de donner de mes nouvelles à ma sœur, en lui mandant que je ne lui écris pas, de peur qu'une lettre, venant de ce pays-ci, ne fût suspecte au Vigan et qu'elle ne lui parvienne pas. Je vais écrire au prince Esterhazy mes regrets, de ne pas l'avoir vu. Adieu, ma chère amie, je défie que tu penses plus à moi que je ne pense à toi, ni que tu puisses m'aimer davantage ; on m'a trouvé généralement engraissé et pas trop changé. Embrasse mes enfants pour moi et dis-toi, à tous les moments du jour, que je suis bien occupé de tout ce que j'aime.
Prague, 24 août.
Nous sommes partis lundi de grand matin de Vienne, ma chère amie, et nous sommes ici sans nous arrêter; nous allons partir dans une heure pour Dresde. C'est demain que les deux souverains doivent se réunir à Pilnitz, qui n'est qu'à quatre lieues de Dresde, et nous trouverons dans cette dernière ville la réponse du roi de Prusse à Monseigneur qui a déjà le consentement de l'Empereur, qui nous a passés hier sur la route et s'est arrêté une demi-heure avec nous. J'espère que nous serons demain de bonne heure à Dresde et j'aurai fait plus de quatre cents lieues depuis que je t'ai quittée, sans ce qui nous reste encore à faire. Nous revenons par Cassel pour obtenir des troupes du Landgrave. Si nous réussissons à tous nos projets, nous ne regretterons pas nos peines; sinon, nous aurons la satisfaction de n'avoir rien négligé. Jusqu'à présent, nous sommes contents et nous portons tous bien.
Je n'ai le temps d'entrer dans aucun détail, tu peux juger combien il est difficile d'en perdre à la vie que nous menons. Mais je trouve que c'est bien l'employer, que de t'assurer de ma tendresse et d'em-
brasser nos enfants et toi de tout mon cœur. Nous n'avons trouvé ici aucune lettre, pour personne; la poste ne peut pas nous attraper à la vitesse de notre course. S'il en arrive demain, on nous les enverra par un courrier à Dresde; si elles arrivent plus tard, on les renverra par la poste à Coblence, où tu pourras répondre à cette lettre-ci. Nous espérons, sauf les événements, y arriver le 4 ou 5 septembre, et peu après, je me propose bien d'en partir pour Tournay. Ce n'est pas que je ne sois pas fort aise d'avoir fait cette course-ci, à tous les égards; mais, j'ai toujours du chagrin d'être éloigné de ma minette que j'aime tant et de ne pas avoir de ses nouvelles. Je t'embrasse mille fois; mille choses à maman.
Dresde, 26 août.
Je ne numérote pas, ma chère amie, les lettres que j'écris, quand elles ne partent pas d'un lieu fixe; celles que j'écris en courant peuvent se perdre et elles ne contiennent que des nouvelles de ma santé et des preuves de ma tendresse ; celles qui sont numérotées sont les intéressantes, parce qu'elles parlent des affaires. En arrivant ici, hier au soir, Bouille et le baron de Roll m'ont remis quatre lettres de toi,
qu'ils ont rapportées de Coblence. Je vais répondre brièvement à toutes les quatre, car ibfaut que je sois cbez Monseigneur à sept heures et demie, pour avoir une conversation avec Bouille et le prince de Nassau qui arrive de Russie, avant d'aller à Pilnitz, voir les deux souverains qui y sont arrivés hier soir.
Je vois que tu te tourmentes de nos affaires et j'en suis désolé, car enfin, nous sommes dans la position de tous les Français émigrés, et le dérangement de notre fortune est l'effet du bouleversement général, que nous ne pouvions ni prévoir ni empêcher. Il faut voir ce qui arrivera d'ici au mois de. janvier; si rien ne change en bien, couper dans le vif et mener une vie d'âme et en ne nous séparant, nous serons bien dédommagés de la médiocrité où nous serons réduits et dans le repos de notre conscience. Le bonheur est dans le sentiment de l'un pour l'autre. Celui-là ne sera pas détruit par les révolutions et tant que je serai aimé de ce que j'adore, j'en aurai assez pour braver le besoin. Si l'homme aimé se trouve heureux avec dix-huit cents livres de rente, combien ne devons-nous pas l'être, puisqu'il nous en reste toujours dix-huit mille au moins.
Je suis charmé par ce que tu me mandes sur la manière dont l'archiduchesse t'a traitée; si j'en ai le temps, je lui écrirai pour la remercier de tout ce qu'elle a témoigné à Valentin. Quant à mon voyage à Coblence, quelques contrariétés qui résultent d'une
AISINKE 1791 275
longue absence, je ne puis me repentir de l'avoir fait; la présence détruit toutes les idées et tant qu'on est à la besogne, il faut y être bien, sauf à la quitter tout à fait. Le choix qui a été fait de moi pour ce voyageci, prouve que j'ai bien fait d'y aller, surtout par l'approbation qu'a eue le choix pour un objet aussi important et il peut influer sur le bonheur de la vie de nos enfants au cas que les choses aillent mal en France .
J'espère te revoir au commencement de septembre et cette idée seule m'enchante. Que de choses j'aurai à te dire ! car je n'ai eu le temps de te rendre compte de rien et le moyen à la vie que nous menons depuis treize jours.
Ces deux jours, ma chère amie, vont décider du sort de la France et de la majorité de ses habitants. Jamais plus grand intérêt n'a été agité et c'est par les souverains même qu'il va être décidé si nous serons secourus ou non. Monseigneur demande deux choses, que le manifeste soit publié tout de suite et que les troupes se mettent en marche sur-le-champ. L'Empereur et le Roi ont consenti chacun séparément, mais ne veulent rien statuer que quand ils seront revenus, et il y a des ministres ici avec eux qui sont absolument contre. S'ils disent oui, nous partons lundi pour Cassel, demander dix-huit mille hommes au Landgrave et de là, à Coblence ; s'ils disent non, je ne sais pas ce que nous ferons. Adieu, cher cœur, quel
moment que celui-ci! il est décisif. Je t'embrasse mille fois de toute mon âme; écris-moi à Coblence.
Pilnitz, 27 août.
Je t'écris, ma chère enfant, du lieu le plus intéressant de l'Europe dans ce moment-ci. Les deux souverains les plus puissants y sont réunis et viennent de contracter une alliance qui doit faire trembler toutes les puissances du continent. Je voyais avec effroi à table, vis-à-vis de moi, deux hommes qui, d'un mot, peuvent faire combattre six cent mille hommes bien aguerris et bien équipés. Monseigneur loge ici; mais, nous, nous retournerons le soir coucher à Dresde. Son capitaine des gardes même, est obligé d'aller loger dans un village, à une demi-heure d'ici. Il y a eu hier un opéra bien long, un feu d'artiBce superbe, et une assez belle illumination ; mais, tout cela me touche peu, car je trouve que nos affaires ne vont pas trop bien.
Les deux Majestés ne veulent reconnaître le comte de Provence comme régent, qu'avec les autres puissances; ils ne sont pas convenus du nombre des troupes; le roi de Prusse a dit qu'il en donnera autant qu'on voudra, pourvu que l'Empereur en
donne le même nombre. Enfin, ils vont faire une déclaration et j'ai bien peur qu'elle ne soit bien faible. D'un autre côté, le landgrave de Hesse ne veut plus donner ses troupes aux princes, mais à l'Empereur qui n'en veut pas. Nous n'irons pas à Cassel; je regrette la lettre que tu m'y auras adressée ; j'écrirai cependant au maître de poste de me la renvoyer à Tournay. L'Angleterre assure la neutralité; mais, elle demande que l'Empereur ne retire aucunes troupes des Pays-Bas. On voit que c'est Mercy qui a intrigué cela avec Breteuil. En tout, ma chère amie, les difficultés naissent à chaque pas; je vois que nous n'aurons pas grand'chose; mais, si nous n'étions pas venus, nous n'aurions rien eu. Gomme le bien et le mal se compensent toujours un peu, je crois que si nous avions complètement réussi, je serais parti d'ici pour la Russie, au heu qu'il n'en est plus question, vu l'incertitude sur le temps et la manière dont on agira, et songe un peu à la contrariété que cela nous eût causée.
C'est ce soir, définitivement, au retour du bal masqué, que notre sort doit être décidé. Je ne t'écrirai probablement plus d'ici. L'empereur part demain, de grand matin, pour se faire couronner à Prague, et le roi de Prusse va dîner à Moritzburg, maison de campagne de l'Électeur, qui est sur sa route. Je ne sais pas si Monseigneur ira avec eux ni quand nous partirons; je sais seulement que nous allons directe-
ment à Coblence, et que j'y ferai sûrement un séjour fort court, tant j'ai envie de me retrouver avec tout ce que j'aime.
Occupé de nos grandes affaires, passant sans cesse de l'espoir à la crainte, et de l'inquiétude à la satisfaction, la grande étendue du pays, les différentes personnes, n'ont fait sur moi que l'effet de la lanterne magique. Il y a de réunis ici le prince de Nassau, le duc de Polignac, le baron de Flachslanden, le baron de RoU, le baron d'Escars, Bouille et son fils aîné. Le reste est resté à Berlin. Indépendamment de la carrossée du prince les Palfy et GoUonilch y ont passé et ont dîné hier ici ; je les crois partis pour Prague, où va aussi le prince Antoine qui a épousé une 311e de l'Empereur.
J'attends avec impatience, ce qui sera réglé ce soir: Mais la poste ne partant que deux fois par semaine et à deux heures, je ne pourrai te rien mander. Notre marche tient à ce qui sera décidé. Adieu, chère amie, j'embrasse mes enfants et toi de tout mon cœur; je n'ai pas trouvé de lettres ici, et je n'en suis pas étonné, car il faut onze jours pour qu'elles arrivent de Bruxelles ici. Adieu, je serais content si j'arrivais aussi tôt que ma lettre ; je t'embrasse et meurs d'envie de te voir.
Dresde, 28 août.
Je croyais, ma chère amie, qu'il n'était plus question du voyage de Pétersbourg, etje viens d'apprendre, au contraire, qu'il était décidé et que je partais aprèsdemain pour m'y rendre. Nous sommes ici à peu près à moitié chemin. On m'a dit qu'il y avait ici une dormeuse russe à vendre, qu'on dit bonne; je vais la faire acheter. On me donne un major au service de Russie, qui me servira de secrétaire et sera chargé de tous les détails du voyage. Quant à Mercier, on me l'enverra comme courrier, la première fois que les princes en enverront un.
Bien loin de pouvoir t'embrasser à la réception de ma lettre, comme je m'en flattais hier, voilà encore mon absence prolongée sans en pouvoir fixer le terme bien précis. Mais, ce n'est qu'une commission passagère et dès qu'elle sera remplie, je reviendrai sur-lechamp. Je m'achèterai en route successivement les choses dont j'aurai besoin pour me garantir du froid et je vais voir si je pourrai trouver ici des chemises touteé faites, ainsi que des habits, n ayant que deux vieux uniformes avec moi.
Je trouve que dans ce moment-ci, il est impossible
de se refuser à Tespoir d'être utile et une fois la besogne faite ou manquée, on a le droit de se reposer et de vivre pour soi, sa femme et ses enfants. L'impératrice de Russie est si bien disposée pour notre position, que je suis sûr de ne pas trouver de désagréments dans ma mission, et si je puis être utile à une si bonne cause, je serai fort content. Rien, cependant, ma chère amie, ne peut me dédommager d'être loin de toi et je t'exhorte à te dissiper, à ne pas te livrer à la peine et surtout à te faire un calme sur les petites dents que maman pourra te faire pendant mon absence. Je joins ici une petite lettre pour maman que tu lui remettras après l'avoir lue, si tu l'approuves; sinon, tu la jetteras au feu et tu te contenteras de lui faire mes compliments. Je vais faire tout ce que je pourrai pour que les opérations militaires commencent en automne; mais, j'ai bien peur de ne pas réussir, malgré ce qui a été fait hier dont on est assez content, car il y a des circonstances où il faut se contenter de peu. Je t'écrirai de toutes les villes un peu considérables où je passerai. Je compte être, le 10 ou 12, à Pétersbourg où tu m'écriras poste restante. Ce qui est désagréable dans ce voyage, c'est d'avoir si rarement de tes nouvelles. Je fais du moins ce qui dépend de moi, pour que tu reçoives exactement des miennes.
Le major russe qui sort d'ici, a fort bonnes façons; il va faire acheter des matelas nécessaires pour la
voiture, qu'il dit excellente. Quoique la poste ne parte que demain, je t'écris aujourd'hui dans l'incertitude que je n'aie pas le temps demain, ayant toutes mes instructions à recevoir pour partir mardi matin. Dis, je te prie, mon voyage au vicomte de Beaufort; mais, qu'il n'en parle pas avant qu'il ne soit public. Tu vas avoir bientôt le manifeste de Pilnitz; je tâcherai de l'emporter manuscrit avec la copie de la déclaration de l'Empereur et du Roi, qu'on y joindra.
Dis à Valentin que je l'aime bien, qu'il soit sage, et que je lui apporterai un joujou russe ; embrasse-le tendrement pour moi ainsi que mes autres enfants et surtout, sois bien sûre que ni l'éloignement ni le climat ne changeront jamais rien à ma tendresse pour toi, et que mon vœu le plus cher est de ne jamais me séparer de celle que j'aime plus que ma vie ; j'espère que le temps sera bientôt où, quoi qu'il arrive, je ne vivrai plus que pour toi, pour t'aimer, te le dire et te le prouver. Je fermerai demain ma lettre.
Ce 29.
J'ai reçu hier soir, chère amie, ta lettre n" 13 qui m'a fait grand plaisir. Dieu sait quand je recevrai les autres; mais, si une prolongation d'absence de
trois semaines t'a fait du mal, juge de mon inquiétude, quand tu apprendras ma nouvelle course! Ménage-toi, mon enfant, ne t'afflige pas trop, aimemoi toujours bien ; je le mérite par ma tendresse pour toi qui ne cessera qu'avec ma vie.
Malgré toutes les intrigues, nous avons obtenu une déclaration signée de l'Empereur et du roi de Prusse qui les engage. Mais, je crains que ce ne soit long et c'est pour les presser que je pars. Demain, nous nous séparons tous : Nassau va à ma place à Coblence, le baron d'Escars en Suède, le baron de Roll à Berlin, le duc de Polignac à Prague et le baron de Flachslanden en Empire. Ce serait à Tournay que mon cœur me conduirait; mais, il y a des cas où je trouve qu'il faut se résigner; je jouissais de penser que l'idée de Russie était abandonnée, lorsqu'elle a été reprise hier soir sans moi et décidée.
Bouille va se réunir à un général prussien que je crois être le prince Hohenlohe et au maréchal de Lascy pour concerter les opérations ; mais en tout et malgré tous mes efforts, je doute que l'on puisse agir avant le printemps. Ce serait pourtant bien nécessaire; je ne négligerai rien pour cela; mais, les ministres de l'Empereur ne le veulent pas. Le Roi a été parfait; il est tout prêt à agir, mais ne veut le faire qu'en même temps que l'Empereur et en même nombre. La Chose est à Prague; il attend aussi une réponse positive et ne l'aura pas plus que nous.
Ne te tourmente pas de nos affaires : dédommagement si les choses changent; stricte économie si elles ne changent pas et que nous soyons réunis, nous donnant le moyen d'être heureux! Fais pour la maison de Paris ce que tu croiras le mieux; je pense qu'il faut surtout s'en débarrasser le plus tôt possible. Le parti que les puissances viennent de prendre est une grande affaire. Ou elles feront tout changer par la force; ou si un accommodement est possible, ce dont je doute, il se fera par leur médiation et tout ne sera pas perdu. Je pars demain de grand matin. Je passe par Breslau et Varsovie; je t'écrirai de ces deux villes et ensuite, à mesure que j'avancerai. Mais, en m'éloignant de toi, mes lettres se feront attendre de plus en plus. C'est ce qui me fâche; mais, aussi, cela ne doit pas t'inquiéter.
Adieu, ma chère, ma tendre amie. Je t'aime de toute mon âme et t'embrasse mille fois de tout mon cœur. J'embrasse Valentin et ses sœurs.
Posen, 2 septembre.
Me voici, ma chère amie, dans la capitale de la grande Pologne. Sur l'observation qu on m'a faite, qu'en passant par Breslau et Varsovie, je m'allongeais de quarante lieues, j'ai pris le parti de passe;» par ici ;
mais, je n'y ai rien gagné pour le temps, ayant toujours été dans des sables où Ton n'avance pas. J'ai traversé une partie du Brandebourg et depuis hier matin, je suis en Pologne ; il est impossible de se faire une idée de la misère de ce pays-ci, malgré sa fertilité. C'est le résultat de l'anarchie et du peu de pouvoir que le Roi a; les juifs seuls y font toute espèce de commerce ; le reste du pays est misérable et d'une malpropreté rare, ce qui n'empêche pas de découvrir que les hommes et les femmes y sont superbes.
Je n'ai pu t'écrire que d'ici, la poste aux lettres ne partant pas des villages où j'ai passé. D'ici, j*irai passer la Vistule à Thorn et de là à Riga où j'entrerai dans la Livonie russe, d'où j'aurai encore cent cinquante heures pour arriver à Pétersbourg. Cela ne m'inquiéterait pas, si c'était pour me rapprocher de toi. J'ai vécu de lait depuis mon départ de Dresde, excepté hier soir, où j'ai trouvé dans un village une dame polonaise qui allait de Varsovie à Berlin, et qui, s'étant trouvé des connaissances de mon major, nous a donné à souper de ses provisions, qu'elle avait apportées, entre autres du vin de Tokay excellent. Ici j'ai fait ma toilette et vais dîner avec du poisson de la Worta, qui a de la réputation.
J'espère que ma lettre te parviendra ; je suis couché à merveille dans ma dormeuse qui est très douce, et j'y dors tous les soirs, les auberges étant abominables. Je fais tous les jours une lieue à pied et me porte à
merveille; mais, je suis désolé, d'être si longtemps sans avoir de tes nouvelles et dans l'incertitude de savoir au juste mon retour. Je t'écrirai de tous les endroits où je pourrai faire partir mes lettres, pour t'assurer de l'occupation où je suis de toi et de ma tendresse. Je t'embrasse mille et mille fois et mes chers enfants, bien des choses à maman. Ménage ta santé et tâche de te dissiper; aime-moi, pense à moi, mais ne te rends pas malade, je t'embrasse comme je t'aime.
Ronigsberg sur la Baltique, 6 septembre.
Je suis arrivé ici, hier soir à onze heures, mon cher cœur, et pour la première fois, depuis six jours, je me suis déshabillé pour me coucher. Mais ce qui t' étonnera : j'ai beaucoup moins bien dormi dans mon lit, quoique très propre, que je ne fais habituellement dans ma voiture où je me couche à la nuit et ne me relève qu'au grand jour. Une fois levés, nous prenons le café au lait qui est excellent dans ce pays-ci, même dans les plus petits villages; je fume ensuite une pipe; deux ou trois fois, je passe à pied en avant, pendant qu'on met les chevaux.
Nous avons fait hier une lieue tout au bord du Frische Haff , qui est un golfe de la mer Baltique ; la figure de celui-ci me rappelle beaucoup celui que tu
connais, à l'exception qu'il n'a ni flux ni reflux. Cette ville-ci est bâtie à l'embouchure d'une rivière et a un port très commerçant; elle appartient au roi de Prusse qui y a quatre régiments en garnison ; elle est immense, ayant quatre lieues de tour; elle ne m'a pas paru très belle, les rues y sont fort larges, mais les maisons m'ont paru être bâties toutes de bois. Je me suis couché en arrivant, et j'ai eu grand plaisir à me mettre entre deux draps ; mais, accoutumé à être balancé par la voiture, cela m'a manqué, et je me suis éveillé plusieurs fois. Mon major me dirige ; c'est un homme actif et intelligent, mais qui a, je crois, encore plus d'ambition que de moyens. Il me met au fait des personnes à qui j'aurai à faire, et il y en a très peu qu'il peigne en beau. Avec cela, il est un peu haut et susceptible; il s'est brouillé avec M. le comte Soltikoff, dont il était l'aide de camp, parce que celui-ci lui a proposé d'élever son fils. Mais en le traitant fort bien, je lui ai fait entendre, que, pendant le temps qu'il serait avec moi, je comptais bien qu'il remplît les fonctions de secrétaire, et se chargerait de tous les détails du ménage, ne connaissant ni l'argent du pays ni le prix des denrées. Il m'a assuré qu'il serait à mes ordres pour tout ce que je lui commanderais, que telles étaient ses instructions et qu'il s'y conformerait. Il parle bien français, mais en serrant les dents, ce qui fait que j'ai peine à le comprendre ; il paraît à son aise, et m'a prié de lui serrer
une bourse, qui peut bien contenir deux cents ducats. Je te préviens qu'à moins que ce ne soit par courrier, je ne te manderai guère de détails sur la Russie, parce qu'on ouvre toutes les lettres et qu'il y a des gens très habiles pour déchiffrer. Si j'ai quelque chose d'intéressant à te mander, je le mettrai par le grand chiffre, comme nous en sommes convenus. J'ai calculé qu'aujourd'hui seulement, tu sauras mon départ et il faudra vingt-trois jours avant que je n'aie de tes nouvelles; c'est cela qui est horrible; au reste, je pense sans cesse à toi, à nos enfants. J'espère qu'une fois cette course finie, nous ne nous séparerons plus! J'y travaillerai de mon mieux, mais juge combien il est pénible d'être si loin des événements. Un courrier, quelque vite qu'il aille, ne peut venir de Paris en moins de seize à dix-sept jours et il en fout vingt-cinq pour la poste. Adieu, ma chère enfant, je t'embrasse mille fois et de tout mon cœur.
Saint-Pétersbourg, 4/15 septembre (1).
Je suis enfin arrivé ici, mon cher cœur, à très bon port sans être nullement incommodé par la longueur
(i) Quoique cette lettre figure en grande partie dans le Recueil Feuillet de Conches, t. IV, p. 74, nous croyons devoir la reproduire ici, vu son importance.
du chemin. Je suis arrivé avant-hier soir; mais, la poste ne partant que demain, je n'ai pas pu écrire plus tôt. Je ne te dirai rien de cette ville si extraordinaire, si grande, si belle, si neuve, puisqu'il n'y a pas un siècle qu'on y a bâti la première maison; je réserve ces détails pour un temps où je ne serai pas pressé et où je n'aurai pas plus de choses intéressantes à te mander ; mais je veux te rendre compte de ma présentation à l'Impératrice.
Hier matin j'ai envoyé le major Bath porter au général Zouboff (1) les dépêches que j'avais pour lui, en lui faisant demander par une lettre, ce que j'avais à faire pour être présenté à Sa Majesté et-lui remettre les lettres dont j'étais porteur. Il m'a répondu très poliment que si je voulais passer chez lui, à quatre heures, il me mènerait chez Sa Majesté qui me recevrait à son Ermitage, qui est un palais superbe et immense, orné de tous les plus beaux tableaux qu'elle a réunis de partout et où elle a fait construire une galerie pareille en tout au Vatican, où les loges de Raphaël ont été copiées par les plus grands maîtres.
A peine ai-je eu traversé sept à huit salles, que j'ai été introduit dans^ un çalon où était l'Impératrice seule, sans aucun ordre et mise et coiffée très simplement. Après avoir pris ma lettre, elle m'a fait asseoir dans un fauteuil près d'elle et nous avons
(1) Platon Zouboff, le favori de Catherine.
passé une heure environ à parler d'affaires. Après cela, elle m'a parlé de mon oncle qui a été ambassadeur ici, de la Hongrie ; enfin, de choses plus ou moins intéressantes, mais, avec une grâce, une simplicité telle que je me suis trouvé aussi à mon aise avec elle, que je le suis avec la Reine. Elle m'a dit qu'elle avait à neuf heures un petit spectacle en très petit comité et qu'elle me proposait d'y assister. Elle a ensuite fait entrer M de Zouboff, et m'ayant demandé si je ne connaissais pas MM. de Gobenzl (1) et de Saint- Priest (2) qui sont ici, elle les a envoyé inviter à son spectacle, pour juger de leur étonnement de me voir tout à coup dans le petit intérieur de l'impératrice de Russie, tandis qu'ils ne me croyaient pas à Pétersbourg.
Dans l'intervalle, elle m'a proposé de me montrer son Ermitage et je n'ai jamais vu tant de chefs-d'œuvre réunis. J'avoue, ^cependant, que ce qui m'étonnait davantage était, que la première personne que je visse en Russie, fût l'Impératrice; que je me trouvasse sur-le-champ d'une manière aussi aisée avec elle, et qu'un génie aussi vaste^ un souverain à si grand caractère, fût à mes yeux Une femme extrême-
(1) Le comte Louis de Gobenzl l'ambassadeur d'Autriche, qui fut, un peu plus tard, chancelier à Vienne et qu'il ne faut pas confondre avec son cousin Philippe qui fut ambassadeur à Paris, de 1801 à 1805.
(2) Ministre des Affaires étrangères sous Louis XVI, il dirigea, comme ministre de Louis XVIIi, de 1797 à 1800^ les affaires de l'Émigration.
ment aimable, pleine d'agréments dans l'esprit et de la plus grande simplicité dans les manières. Enfin, après une heure au moins de promenade dans ce palais, comme j'aurais fait à la campagne d'un particulier, qui mettrait de la grâce à me faire voir sa maison, elle s'est arrêtée à la salle du billard, s'est assise entre M. deZouboffet moi et a envoyé chercher l'ambassadeur de l'Empereur, que je connais beaucoup et qui est de nos parents, sa mère étant une Palfy. Ayant la vue basse et voyant mon uniforme et un cordon bleu, il me prit pour M. de Saint-Priest; lorsque l'Impératrice lui a dit de bien regarder qui était à côté de lui, alors il m'a reconnu, et tu ne peux pas imaginer son étonnement. Un moment après arrive M. de Saint-Priest, qui ne l'a pas été moins. Pour Stadion (1) , on n'a pu le trouver.
Trois dames, les deux petits Grands-ducs (2) et une vingtaine d'hommes au plus, formaient la compagnie. Nous sommes entrés dans une salle de comédie superbe ; l'Impératrice s'est placée au second rang sur une chaise, a fait asseoir le comte Gobenzl d'un côté et moi de l'autre, l'aîné de ses petits-fils en avant d'elle, à gauche, et M. de Saint-Priest à droite,
(1) Le comte de Stadion, homuie d'État autrichien, qui traversait à ce moment Saint-Pétersbourg. Il quittait la légation de Suède et venait d'être nommé ambassadeur d'Autriche à Londres, bien qu'il n'eût pas encore trente ans.
(2) Les grands-ducs Alexandre et Constantin, hls du grand-duc Paul, plus tard, le tsar Paul l". L'Impératrice avait voulu, au grand mécontentement de leur père, se charger de leur éducation.
M. de Zouboff à côté de moi et le comte de Bruce (1) à côté de l'ambassadeur. Les dames se sont mises au premier rang et le reste comme il a voulu, le reste de la salle étant vide. On a donné le Magnifique et r École des Maris.
Pendant la première pièce, qui n'est pas l'opéra, l'Impératrice n'a fait que causer, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, d'une gaîté et d'une manière charmantes, badinant beaucoup sur l'idée que j'aurais de l'étiquette et de la cour de Saint-Pétersbourg. Sur ce que je lui ai dit que le major, avec qui j'étais venu, m'avait dit que jamais les étrangers ne voyaient l'Ermitage, elle a trouvé plaisant que ce serait moi qui le lui montrerais un de ces jours. Enfin, tu n'as pas d'idée de sa manière et du talent qu'elle a, de mettre les gens à leur aise. La seconde pièce, qui a été fort bien jouée, a arrêté un peu plus notre attention.
L'aîné des Grands-ducs a quatorze ans ; il parait en avoir seize, est superbe; le second est moins beau, mais plein de physionomie et de vivacité ; l'Impératrice semble les aimer à la folie. Après la comédie, nous avons donné la main aux dames jusqu'à une salle où l'Impératrice nous a fait une révérence à là russe, en se courbant comme les hommes, ou plutôt un peu comme les religieuses et elle s'est retirée.
(1) Gouverneur de Saint-Pétersbourg, dont la femme était dame d'honneur de l'Impératrice.
Le comte Cobenzl m'a alors mené chez le comte Pouchkine, qui a la première charge chez le Grandduc qui doit foire une absence de trois semaines, pour savoir si je ne pourrais pas le voir avant son départ, lui remettre une lettre que j'avais pour lui de M. le comte d'Artois. Il y avait plusieurs dames chez lui, à qui l'ambassadeur m'a présenté et mon arrivée et la manière dont je m'étais trouvé à la cour, ont fait le sujet de la conversation. L'ambassadeur a exigé ensuite que je vinsse loger chez lui et il m'a ramené chez moi où nous sommes restés à causer jusqu'à minuit.
Ce matin, le Grand-duc m'a fait dire qu'il me verrait à dix heures, avant son départ; il m'a fait entrer dans son cabinet, sans étiquette, m'a fait asseoir dans un fauteuil et nous avons causé assez longtemps. De là, il m'a fait passer dans une autre chambre, où il est entré, un moment après, avec la Grande-duchesse que je n'ai pas trouvée changée depuis son voyage de Paris (1). Us m'ont parlé l'un et l'autre avec intérêt de la triste situation du Roi et de la France et sont partis pour la campagne.
Pendant ce temps-là, le comte de Cobenzl a fait apporter chez lui tous mes effets de l'auberge, m'a donné un superbe appartement et loge aussi mon major dont je suis très content. Ensuite, il m'a mené
(1) Le Grand-duc et sa femme étaient venus en France quelques années avant sous le nom de comte et comtesse du Nord.
foire des visites, c'est-à-dire que nous avons couru à six chevaux toutes les rues de Saint-Pétersbourg pour donner des billets, car nous n'avons été reçus que chez le comte Ostermann, vice-chancelier, de qui nous avions foit demander l'heure. Il faut toujours aller ici à six chevaux, menés par un cocher à barbe et un postillon qui monte à droite; on va un train de diable et les chevaux restent attelés depuis le matin jusqu'au soir; on met du foin sur le siège du cocher pour la journée .
Nous avons été dîner chez M. de Galvez, ministre d'Espagne. U y avait plusieurs dames; l'usage russe est que les hommes leur baisent la main et ensuite, elles vous embrassent ou du moins en font semblant; je ne me suis pas mis encore à la manière russe. Le dîner était bon et les dames, à côté de qui j'ai été assis, étaient fort parlantes. Après dîner, j'ai encore été faire des visites avec Cobenzl dans deux maisons. Dans l'une, est une dame qui n'est plus jeune ni jolie, d'une mauvaise santé, mais qui a de l'esprit; elle déteste les nouvelles connaissances et pour abréger la nôtre, je me suis* mis à disputer. Imagine-toi, qu'elle soutient que le mariage est la plus sale inven^ iion du monde et que, quoiqu'elle aimât beaucoup son mari et ses enfonts et qu'elle fût très heureuse dans son intérieur, elle n'en trouvait pas moins que le mariage en général est la plus détestable chose du monde. J'ai soutenu le contraire, lorsqu'il est venu
une dame qui était à Paris, il y a deux ans, qui t'a vue chez Mme de Lamballe à Versailles, et m'a demandé de tes nouvelles. Je ne me suis pas rappelé l'avoir vue et, d'ailleurs, je suis brouillé avec les noms.
Mme de Saint-Priest est restée en Suède et son mari est venu ici. L'Impératrice le distingue beaucoup. J'avais oublié de te dire que Stedting (1) a dîné avec moi ; il m'a beaucoup demandé de tes nouvelles. Je suis rentré de bonne heure, ayant le courrier à faire et beaucoup à écrire pour rendre compte d'une partie de la conversation que j'ai eue. Demain, je vais dîner chez le comte de Betsborodsko, ministre des affaires étrangères, et souper à la campagne chez le comte Ostermann où il y a une petite fête, à ce qu'on m'a dit. La meilleure qu'on pourrait me donner, serait de me renvoyer à la chère minette ; il n'y a plus de bonheur pour moi qu'en ne la quittant pas. J'attends avec impatience de tes nouvelles, peutêtre, la poste prochaine m'en apportera- t-elle ; elle part d'ici les mardi et vendredi et arrive les lundi et jeudi; mais, il y a souvent des retards. Oh! mon amie, ma tendre amie, la vilaine chose que l'absence! Je t'embrasse mille fois et aussi mes chers enfants ; je fermerai ma lettre demain, bonsoir. M. de Zouboff, mon cher cœur, me fait dire d'être chez lui entre dix et onze heures; je n'ai que le temps de t'embrasser et
(i) Le baron de Stedting, ministre de Suède à Saint-Pétersbourg.
de te dire que j'ai très bien dormi et t'aime de tout mon cœur.
Le 5/16 au matin.
Nassau avait offert de retourner en Russie, mais on a observé que son retour sur-le-champ, ferait croire que Ton ne veut rien faire en France et découragerait, tandis qu'il faut au contraire battre le fer tant qu'il est chaud.
Pétersbourg, 9-20 septembre.
Je suis toujours malheureux, mon cher cœur, de ne pas avoir de tes nouvelles; j'espère, du moins, que tu n'éprouves pas le même tourment et que celles que je t'ai écrites dans mes courriers, te sont exactement parvenues. J'ai demandé à l'Impératrice à rapporter aux princes sa réponse; elle m'a dit de l'envoyer par un courrier et qu'elle me donnerait un officier; mais, qu'il fallait que j'attendisse ici le retour d'un lieutenant-colonel qu'elle a envoyé aux princes et avec qui je me suis croisé entre Kônigsberg et Riga; qu'au reste, il fallait attendre le traînage pour partir, qui commençait le mois prochain.
Tu peux te peindre difficilement la peine que j'éprouve d'une si longue séparation et surtout sans
î»6 LETTRES DU COMTE V. ESTERHAZY
avoir de tes nouvelles. J'espère qu'une fois que jVn aurai reçu, je ne serai plus de proste sans en avoir et que tu t'informeras bien des jours de poste. Elle ne vient ici que deux fois par semaine et part les mardis et vendredis seulement. Les lettres passent par tant d'États différents, que je ne pourrai te mander des nouvelles que par courrier et je cliarçerai quelqu'un à Coblence de te les faire passer. Ce que je puis seulement te mander, c'est qu'il est impossible d'être mieux traité que je ne le suis ici par l'Impératrice et la société. Je n'ai pas encore été présenté à la cour et j'ai déjà vu l'Impératrice chez elle le jour de mon arrivée. J'ai dîné dimanche avec elle à son petit couvert, où nous étions dix; je l'ai revue en particulier une fois pour les affaires que je ne traite qu'avec elle seule, et, hier, j'ai été invité à un bal et à un souper qu'elle a donnés dans son intérieur et qui a été suivi d'un opéra comique russe, avec les habits, la musique et la danse de ce pays.
Quant à la société, je ne vois encore qu'un- clan; mais, j'éprouve beaucoup de politesses et beaucoup d'invitations à dîner et à souper. Comme mon séjour se prolonge, je ne veux pas être à charge à l'ambassadeur et je vais prendre un petit logement. Il est de la plus grande honnêteté et je suis très bien chez lui: mais, ce qui peut s'accepter pour huit jours que je comptais rester ici, ne peut pas, sans indiscrétion, se prolonger plus longtemps.
J'ai trouvé ici beaucoup de personnes de ma connaissance : le prince Daschkow, le comte Schouwaloff et quelques autres que j'ai vus à Vienne, et quelquesuns qui m'ont vu à Paris, mais que je n'aurais pas reconnus. On est très poli pour les étrangers. Outre les invitations qui se succèdent, il y a plusieurs maisons ouvertes, où j'ai été prié à dîner et à souper une fois pour toutes. Il faut qu'il y ait une furieuse richesse, car tout est ici hors de prix et il n'y a pas de maison où il n'y ait au moins cent domestiques et de toutes espèces, des nègres, des Turcs et surtout des nains et des naines qui sont fort à la mode. Chez la princesse Kourakin, où j'ai soupe avant-hier, il y a une naine de trente ans, de la taille de Valentin ; elle a la tête un peu grosse, d'ailleurs n'est pas mal; elle a le visage d'une femme de quarante-cinq.
Un usage dans les maisons, c'est que, dans la même chambre où l'on se tient, il y a cinq ou six pages nains, turcs ou cosaques, qui se tiennent à la porte, de sorte qu'il n'y a pas de sonnettes dans les maisons. En ville, on ne va qu'à six chevaux et un train incroyable, ce qui fait qu'hier, a la cour, pour sortir après le spectacle, il y a eu un embarras du diable, les brides des chevaux se brouillant par une grande pluie. On n'ose pas se servir de flambeaux à cause des maisons de bois; il est vrai que la ville est fort bien éclairée. Il y a ici, à chaque chose, des usages différents dont je n'avais jamais entendu parler; par
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exemple, avant dîner il y a dans un coin la schall^ qui est une table sur laquelle il y a du pain, du sel, dn poisson sec, de la viande froide et plusieurs sortes de liqueurs et on vous offre de cela avant dîner ; cela se mange debout; après quoi, on passe à table et chacun a une petite bouteille de vin de Tokay à côté de soi. On mange beaucoup de champignons, et en Russie, ils n'empoisonnent pas; on en met à toute sauce. Il y a aussi un poisson excellent qu'on nomme sterlet et qui ne se trouve que dans le Volga. Au reste, la chère russe ne me paraît pas excellente.
Le jour de la Sainte-Elisabeth , j ai été à la campagne , à une petite fête qu'a donnée le comte Ostermann, qui est ici le principal ministre, le prince Potemkin étant à l'armée; j'y ai dansé des polonaises, c'est-àdire, je me suis promené avec une dame qui m'avait prié, dans toutes les pièces de la maison, la tenant tantôt par la main droite, tantôt par la gauche. On danse ici des anglaises et les deux jeunes Grands-ducs ont dansé avec leurs petites sœurs un menuet, hier au bal, comme de petits anges. C'est Pique, qui est ici, qui est leur maître; il est impossible de voir de plus jolis enfants, mieux élevés, et qui aient plus de grâce .
La comtesse Ostermann, qui est une femme de quarante ans, sans prétentions, est très jolie; elle m'a offert de me mener voir avec une société Tsarkoé Gélo, qui est le lieu où l'Impératrice passe les étés, et Pau-
lowsky qui est la campag^ne du Grand-duc. Nous y avons été le lendemain. Tsarkoé Célo est un palais immense, où on a accumulé beaucoup de richesses. Dans le parc qui est très vaste, l'Impératrice a fait construire des monuments superbes,, à la gloire de ceux de ses généraux qui ont remporté des victoires et tout respire la grandeur. Paulowsky est un lieu charmant; le jardin esta l'anglaise, avec une grande quantité d'eau, et dans une jolie position, au milieu d'une forêt et, ce qui est rare dans ce pays-ci, un endroit qui n'est pas plat. La maison est arrangée à merveille. La Grande-duchesse y a réuni à la magnificence qui se montre ici partout, le bon goût que la nature lui a donné et que ses voyages ont perfectionné ; elle est adorée dans tout le pays.
Nous avons dîné à quatre heures dans un cabaret; mais, la comtesse Ostermann avait envoyé des vivres et un cuisinier et le dîner a été bon et très assaisonné pour une longue promenade. Le soir, je suis venu en ville, souper chez le grand-chambellan Schouwaloff, qui est frère d'une princesse Galtzin dont mon oncle m'avait beaucoup parlé et qui a une fille fort aimable qui a épousé un comte Golovyne, qu'elle aime à la folie et qui le lui rend. Les bons ménages, tels que le sien et celui de la princesse Kourakin, où j'avais soupe la veille, me rappellent des souvenirs tendres et douloureux. Que ceux-là sont heureux qui peuvent être avec ce qu'ils aiment et qui trouvent à côté d'eux leur amie.
leur maîtresse et leurs enfants! Enfin, mon cœur, le moment, si vivement désiré par moi, reviendra, j'espère bientôt et, si je puis avoir été utile à la plus juste cause, j'aurai la satisfaction de pouvoir me livrer sans regret au repos et au bonheur d'être avec toi. Je voudrais te dire mille choses que la prudence m'interdit et je dois me borner à te parler de ma tendresse et de la Russie. Le comte de Saint-Priest nous quitte cette semaine pour aller à Varsovie et, après y avoir fait quelque séjour, il va rejoindre sa femille à Stockholm; qu'il est heureux!
La ville est immense, on est toujours en course; avec cela, j'ai à peine eu le temps de rien voir. Les boutiques, ici, sont réunies dans un seul bâtiment, comme au Palais-Royal, excepté qu'ilyen a en dehors et en dedans et on y va par des colonnades qui entourent une cour immense; les boutiques de chaque espèce de marchandise ont des bâtiments séparés et l'intérieur de tout cela a l'air de palais. Il est difficile de se faire une idée de cette ville-ci ; si elle est jamais finie, elle doit être la plus belle ville de l'univers.
J'ai été dimanche à l'office grec; on y chante en russe, sans instruments et cela fait le plus bel effet. La messe se dit, à beaucoup d'égards, comme chez nous; mais, il y a aussi de grandes différences. L'autel est dans une partie intérieure et de grandes portes qui s'ouvrentpendantrÉvangileetl'Épître laissent voir l'autel; elles sont fermées pendant la Consécration et
la GommaBÎon. Il n'y a qu'un diacre et point de sousdiacre ; l'offertoire se fait hors des portes ; les habits sont riches et (iaits différemment des nôtres ; ils res-*^ seraUent davantag^e à ceux des grands-prêtres à rOpéra. Les popes ont tous de g^nds cheveux et de grandes barbes; on est toujours debout pendant l'office et jamais mi ne dit de messe basse. Il faut convenir que ce rite est très majestueux et qn'il rappelle beaucoup la primitive Église.
Les habits de cour sont de deux manières : ceux de l'Impératrice et des dames d'un certain âge, sont à la russe ; les manches sont plissées et de la couleur de la jupe et il y a, derrière, de grandes manches qui se nouent derrière le dos et ont beaucoup de grâce. L'habit moderne ressemble à nos robes actuelles, à l'exception de deux lisières qui tiennent lieu de manches russes et se nouent de même derrière le dos, mais, à mon avis, n'ont pas tant de grâce. Hier, au bal, il y avait beaucoup d'habits différents; mais, excepté quelques robes à la turque, on était absolument mis comme à Paris quand on était un peu recherché, sans habits de bal. L'Impératrice était en blanc, avec une robe russe, sans manches, bleu céleste, et une large écharpe bleue qui se renouait .sur le devant de sa jupe. Elle avait de la gaze sur la tète, avec une pendeloque de deux diamants énormes, des boutons de diamant à chaque oreille et une jolie chaîne de montre.
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A souper, on a tiré les places et elle s'est mise à celle que le sort lui a donnée. Elle a été de même au spectacle : une liberté entière. Il y avait cent personnes en tout dont plus de quarante femmes ; d'étrangers il n'y avait que l'ambassadeur de l'Empereur, le comte de Saint-Priest, le baron de Stedting et moi. Mais, nous avons été tous quatre extrêmement distingués par Sa Majesté.
Les jours qui ne sont pas de poste, je suis sorti le matin, moyennant quoi je ne puis pas écrire tous les jours. On se couche un peu plus tard, parce qu'on soupe passé onze heures; cela fait que je dors un peu le matin, il en résulte un peu de désordre dans ma manière d'écrire; m^^is, c'est que j'avais le besoin de te parler, de t'embrasser, de te jurer enfin, combien je t'aime ! je fais des vœux bien sincères pour en hâter le moment.
Embrasse mes jeunes; dis bien des choses à maman et sois sûre, cher cœur, de ma tendresse à toute épreuve.
Pétersbourg, 12-23 septembre.
Point de lettres de toi, mon cher cœur, et cela me désole; c'est déjà un si grand mal d'être loin! si loin de l'autre, sans que l'on y joigne encore l'inquiétude.
La poste dans ce pays-ci est très irrégulière; tantôt ce sont des débordements qui arrêtent les courriers, tantôt les glaces, tantôt les neiges. Ainsi, ne sois pas inquiète si tu ne reçois pas de mes nouvelles exactement, car tu peux être sûre que je t'écrirai chaque poste et s'il m'arrivait quelque chose, je trouverais bien un prétexte pour t'envoyer un courrier.
En attendant, je me porte à inerveille; le froid n'est pas encore arrivé. Depuis deux jours seulement, il pleut, ce qui m'empêche de sortir à pied. J'ai déjà fait faire une paquèche ouatée, dont on se sert ici avant la gelée, et des bottes doubles de flanelle qu'on met dans l'antichambre avant de sortir et que l'on ne quitte que dans l'antichambre de la maison où l'on va. Les maisons sont si bien fermées que le froid ne pénètre pas; il y a dans toutes, indépendamment des poêles qui chauffent escalier et tout, des cheminées à la française ; j'en ai même une ici dans mon cabinet que je regretterai beaucoup. Mais, l'Impératrice a désiré que je puisse prendre un logement à moi en ville; j'en ai 'trouvé un charmant, mais, trop cher et j'espère en avoir un autre assez joli pour deux cents francs par mois et dans un beau quartier. Je consens à payer le mois pourvu que je parte avant sa fin.
Depuis ma dernière lettre, j'ai été invité encore une fois à l'Ermitage chez Sa Majesté. 11 y a eu une comédie : les Bourgeoises de qualité et V Épreuve de Marivaux. Nous n'étions que dix-huit. L'Impératrice s'est assise
sur la banquette du second rang; j'étais à ses pieds, à côté du grand-duc Alexandre. Elle avait à côté d'elle les deux aînées des petites Grandes-duchesses, qui sont de ti'ès jolies enfants; la seconde est plus belle; mais, Taînée est plus jolie, la seconde ressemble à sa mère.
L'Impératrice m'a donné une pomme qui est transparente à voir à travers. On dit qu'elles sont excellentes ; j'ai la mienne là, je voudrais bien te la donner; tu aimes assez les pommes et on ne trouve cette espèce-là qu'ici; elles sont jaunes et assez grosses. Le soir, nous avons été souper chez le général Zouboff , où il y a eu une très jolie musique. Avant-hier, j'ai diné chez l'ambassadeur, un diner d'hommes ; après dîner, j'ai fait des visites et soupe chez le grandchambellan Schouvaloff. Les jeunes personnes ont dansé au son du clavecin des danses russes et cosaques. On a fait venir ensuite un Turc qui a dansé à l'usage de son pays; de là, un grand souper où j'ai été obligé de me mettre à table par honnêteté ; mais, je n'ai rien mangé.
Hier, j'ai dîné chez le comte Strogonoff (I) que j'avais rencontré à Paris plusieurs fois. Il a un palais superbe et une très belle galerie de tableaux, où
(1) Le coiute Sti'ogonoff, père du comte Paul Strogonoff, qui fut un ()e8 conseillera favoris de l'empereur Alexandre au début de son règne. Le grand-duc Nicolas, qui a entrepris la publication des Archives russes en ce qui touche les relations de la France avec la Bussie au temps de Napoléon, a consacré récemment à cet homme d'État une volumineuse et magistrale étude.
il n'y a rien de médiocre. Le diner a été excellent; nous étions trente; j'ai mangé de plusieurs .plats russes, de la soupe au sterlet, de la pâte de champignons et d'autres ragoûts très nourrissants mais bons, quand ils sont préparés par de bons cuisiniers, excepté cependant une soupe à la glace qui est détestable et une boisson dont j'ai oublié le nom, faite avec de la farine, qui n'est pas trop bonne non plus.
J'ai été à la Comédie française. On a donné Eugénie (1) et je ne crois pas qu'on la joue mieux à Paris. Je crois qu'elle a été aussi bien qu'à Rocroy. Dufresne faisait le père et Mme Hus, très bonne actrice, a joué Eugénie. Floridor, qui joue fort bien aussi, a fait lord Glarendon et, en tout, la pièce a fait un grand effet. J'ai pensé à toi toute la pièce et cette pensée, à la fois si douce et si triste, m'a porté à la sensibilité et j'ai pleuré comme quand nous lisions ensemble des choses touchantes.
Après le spectacle, je suis rentré un moment ici et ai été souper chez Mme d'Ivoff où était réunie la moitié de la ville. La maison est fort jolie, très éclairée; on a joué toutes sortes de jeux. Dans une pièce séparée, on jo4iait un jeu d'enfer; les mises étaient depuis cinq cents jusqu'à mille roubles qui valent cent sols de notre monnaie; mais, ceux qui
(1) Comédie de Beaumarchais.
jouaient ce jeu-là, étaient les plus beaux joueurs du monde. En tout, le jeu est très cher, ce qui me décide à ne pas jouer du tout, à moins que ce ne soit absolument nécessaire. Le comte de Saint-Priest m'a donné ce conseil que je suivrai, d'autant qu'on joue très bien tous les jeux, même les femmes qui en général l'aiment beaucoup.
Saint-Priest nous quitte lundi pour aller à Varsovie et de là, rejoindre sa famille en Suède. J'en suis très fâché ; si je me trouvais dans quelque situation difficile pour les affaires, je me serais adressé à lui pour lui demander conseil. Mais, à son défaut, tu ne te doutes pas à qui j'aurais recours : c'est à l'Impératrice elle-même ! Je ne connais personne ici de mieux disposé pour la cause, et il est très fâcheux qu'il y ait si loin de ses frontières aux nôtres, car elle a bien tout ce qu'il faut pour nous tirer d'embarras. Les gazettes, car je n'ai pas d'autres nouvelles encore, disent que l'émigration, l'anarchie et le désordre ne font qu'augmenter. Je suis heureux de te savoir hors de cet exécrable pays. Adieu, pense à moi, aime-moi, embrasse nos enfants; je ne t'envie pas le bonheur que tu as d'être avec eux; je voudrais seulement le partager et tenir leur mère dans mes bras* Mille choses tendres à la tienne ; je t'aime à la folie!
Saint-Pétersbourg, 16/27 septembre.
Je vais t'écrire deux lettres aujourd'hui, mon cher cœur, celle-ci par un courrier que Tlmpératrice envoie à Coblence, et que je prie M. le comte François d'Escars d'y faire mettre à la poste, espérant qu'elle t'arrivera plus tôt, et l'autre par la poste dont c'est aujourd'hui le jour. Dans toutes les deux, je te parlerai de ma tendresse et du regret que j'ai d'être loin de toi. Mais malg^ré cela, elles seront courtes^ parce que je n'ai su qu'hier le départ du courrier et que j'ai beaucoup à faire, surtout s'il y a Ermitage ce soir et que l'Impératrice m'y invite comme à l'ordinaire. Au reste, je ne l'ai pas encore vue en public; elle n'a pas paru avant hier, parce que c'était un jeûne pour l'Élévation de la Croix.
La vie que je mène ici, est toujours la même. Tous les jours presque, de grands dîners et de grands soupers; mais, pour les derniers, excepté la. première fois que je vais dans les maisons, je ne me mets plus à table. Il est impossible d'éprouver plus d'honnêtetés de tout le monde. La princesse Galitzin, qui a été cinq ans à Paris avec ses deux filles, est arrivée ici, avanthier, de Moscou; j'ai été la voir hier. Elle ne taris-
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sait pas de questions sur les gens de sa connaissance à Paris et ne revenait pas de les savoir tous hors de France, les uns d'un côté, les autres de l'autre.
Il est impossible de prendre plus de part à notre malheureuse position qu'on ne le fait ici et il est bien fâcheux que nous soyons aussi loin, car nous pourrions bien compter d'être secourus. L'Impératrice m'étonne tous les jours par son amabilité, sa gaîté et sa simplicité. Je ne traite les affaires qu'avec elle et cela d'une manière charmante. Elle m'a communiqué hier toutes les lettres qu'elle écrit par le courrier, et il n'y a pas d'ambassadeur qui soit ici sur un pied plus agréable que moi. Mais, je suis loin de ma minette et cela seul empêche de jouir de rien ! De plus, le climat est froid et humide; j'ai déjà une paquèche à la russe et des bottes doublées de flanelle pour mettre dans les antichambres, quand je sors.
Il y a eu un bal ici, chez l'ambassadeur, fort joli; il n'y avait que quatre-vingts personnes dont plusieurs jolies et surtout fort bien mises. Les danseurs sont très rares, la plus grande partie des jeunes gens étant encore à l'armée de Moldavie. Stedting a été un peu malade; mais il va mieux; je dîne aujourd'hui chez lui en petit comité. Le comte de Saint-Priest est parti hier; tout le monde le regrette. Sa Majesté lui a donné une très belle bague et l'a traité avec beaucoup de distinction; je suis très fâché de son départ, il m'était d'une grande ressource. Tous les ministres parlent
Digiti^ed by
d'affaires avec moi; mais, je ne fais rien passer par eux; c'est l'Impératrice qui leur remet les papiers et moij je les lui remets directement. Elle me permet même de copier les notes qu'elle met de sa main; cette manière étonne tout le monde ici ; elle est sans exemple. N'en parle pas; elle me flatte beaucoup, d'autant que j'ai vu dans ses dépêches qu'elle dit beaucoup de bien de moi. Mais, cela ne diminue pas le désir que j'ai de te rejoindre et surtout la grande impatience d'avoir de tes nouvelles, car j'en sèche. Je n'ai pas reçu, non plus, de nouvelles de Coblence, d'où je suis pourtant bien sûr que l'on m'écrira en arrivant. Adieu, cher cœur, je t'embrasse; j'embrasse mes jeunes aussi tendrement que je t'aime; je ne puis rien dire de plus. Je me porte toujours à merveille; mille choses à maman.
Saint-Pétersbourg, 19/30 septembre.
Du luxe et de la magnificence qui régnent ici, mon cher cœur, tu ne peux te faire idée. Il y a dix ou douze maisons ouvertes, qù on peut aller dîner et souper, sans même se faire annoncer et il n'y a pas de semaine qu'il n'y ait trois ou quatre fêtes chez des particuliers. Avant-hier, jour de sainte Sophie, le comte Strogonoff en a donné une pour sa fille qui a
douze ans; il y a eu un concert et bal dans une superbe maison qu'il a ici. A la fin du concert, la petite Sophie, habillée en maîtresse d'auberg^e, est venue prier d'aller souper au nouveau restaurant qu'elle venait d'établir. Nous avons passé dans une grande salle, ornée comme les restaurants du Palais- Royal et où tous les gens étaient en veste blanche et en tablier ; il y a eu de la musique pendant le souper ; après on a recommencé à danser et j'ai été me coucher. Nos gens ne servent jamais à table comme en Angleterre, avec la différence que les maîtres de la maison en ont dix fois plus. Hier, j'ai été à l'Ermitage; on a donné Nanine et V Avocat Patelin et la veille le Misanthrope. Nous n'étions pas vingt personnes à chacune de ces représentations; l'Impératrice ne peut pas souffrir qu'il y ait d'autres que sa société intime» Les dames de service n'y sont pas même admises ; il n'y a d'étranger que l'ambassadeur, Stedting et moi. L'Impératrice cause pendant le spectacle et prouve autant de connaissance et de goût pour la littérature que de science pour gouverner un grand empire.
Demain c'est le jour de naissance du Grand-duc; il y aura gala à la cour et je verrai pour la première fois Sa Majesté en public. Lundi, c'est l'anniversaire de son couronnement, et la fête de l'ordre de Saint- Wladimir, autre gala et bal paré; tu juges, ma chère amie, comme je suis disposé aux fêtes; mais, j'éprouve ici une chose assez douce, c'est que toute la compa-
gnie que je vois, à commencer par la souveraine, est parfaitement disposée pour notre cause. Il est bien fâcheux que la saison soit si avancée et ceux qui sont plus à portée n'y mettent pas le même zèle ni la même activité. Avec cela, il me paraît que les législateurs sont embarrassés; ils ont perdu nos colonies, ont ruiné la France, ont dégradé le Roi et je ne vois pas qu'on soit plus libre ni plus heureux. Je ne parle pas de ceux qui ont écrasé le clergé et la noblesse, mais de ceux pour qui ils prétendent avoir travaillé. La prétendue liberté du Roi fait hausser les épaules; celui qui était hier son geôlier, prend ses ordres aujourd'hui ; c'est le manteau d'écarlate qu'on a mis sur les épaules de Jésus-Christ. Au reste, il paraît que les nouveaux législateurs seront encore pis que les premiers, et comme ils arrivent avec les mêmes idées pour faire le bien, c'est-à-dire pour réparer le mal que les scélérats ont fait, ils ne pourront employer leur savoir-faire que pour achever de tout dissoudre.
Ces réflexions sont tristes, ma chère amie; mais, il ne fout pas désespérer de la Providence ; elle veille au destin des empires et combien de fois la France ne s'est-elle pas trouvée au bord du précipice! Espérons, mon cher cœur; mais, surtout espérons de nous revoir bientôt dans les bras l'un de l'autre, entourés de nos chers enfants; le souvenir de ce spectacle qui m'a si souvent attendri, me fait verser des larmes.
Oh! mon amie, à quel point tu es aimée; mais aussi, qui le mérite plus que toi? Je t'embrasse mille fois; j'embrasse mon cher Tintin, mes petits; parle-leur de moi ; dis-leur de m'aimer bien et de me le prouver par leur tendresse pour la plus aimée des mères et celle que j'aime cent fois plus que moi-même.
Saint-Pétersbourg, 4 octobre -23 septembre.
On me mande, mon cher cœur, que Ton t'a envoyé de Coblence un exemplaire de la lettre des princes (I) ; elle a eu ici le plus grand succès. L'Impératrice en . a ordonné l'impression à l'imprimerie impériale. Elle continue à me traiter à merveille; j'ai été le seul invité étranger à dîner chez elle le jour de la fête du Grand-duc et le lendemain de l'arrivée de Mercier, j'ai dîné chez elle à son petit couvert. Nous étions sept. Je voudrais bien qu'elle me renvoyât, porter la réponse à la lettre que je lui ai remise ce jour-là. Le désir que j'ai de te voir, de t'embrasser, ne peut s'exprimer.
(i) Après la déclaration de Pilnitz, le comte de Provence et le comte d'Artois adressèrent de Coblentz une lettre au Roi leur firère, dans laquelle, alléguant que son adhésion à la Constitution lui avait été extorquée, ils refusaient d'obéir à ses ordres. C'est de cette lettre que parle Esterhazy.
Hier c'était encore une grande fête à la cour : l'anniversaire du couronnement de l'Impératrice et la fête de l'ordre de Saint-Wladimir. Le matin, on a baisé la main de Sa Majesté; il y a eu, chez le vicechancelier comte Ostermann, un grand dîner de cent personnes aux frais de la cour et, l'après-dîner, bal paré. Les femmes et les hommes qui n'étaient pa& en uniforme, y étaient de la plus grande magnificence. Il y avait plus de mille carosses rangés sur la place devant le château. Le bal a été sérieux; on a dansé des polonaises et seulement deux anglaises; après quoi, on s'est retiré; mais il fallu attendre longtemps ses voitures. J'étais assez las et je me suis couché tout de suite pour pouvoir me lever de bonne heure pour la poste; avec cela, je serai obligé de remettre plusieurs correspondances à vendredi, à cause des chiffres et des copies, surtout celle de Vienne, qui est avec le certain chiffre qui t'a si souvent ennuyée à Aix.
Je déloge ce soir; l'ambassadeur a fait tout ce qu'il a pu pour me retenir, mais, j'ai tenu rigueur par la raison que je t'ai mandée ; je serai mieux logé, et je serai chez moi; mais, je regretterai beaucoup ma cheminée; elles sont rares dans ce pays-ci.
Je vous embrasse du meilleur de mon cœur.
Pétenboarg, 7 octobre-26 septembre.
J'ai reçu hier, mon cher cœur, ta lettre du 11 et elle m'a un peu consolé du chagrin que m'avait foit l'arrivée du courrier de Paris qui nous a appris l'acceptation du Roi et les détails de cette cérémonie, non pas que je ne fusse persuadé que le Roi accepterait, puisqu'il est prisonnier et qu'il ne peut avoir de volonté que celle de ses geôliers, mais, la façon dont ils l'ont forcé d'abdiquer, en quelque s^orte, une couronne transmise dans sa maison depuis saint Louis, m'a fait saigner le cœur. Voici donc un nouvel ordre de choses ; il faut voir ce que feront nos princes, ce que vont faire les puissances étrangères ; tout cela va faire perdre du temps, et, ce que je trouve bien fâcheux, va retarder notre réunion qui est le vœu le plus cher de mon cœur. Voilà encore un nouveau voile jeté sur l'avenir et les distances sont si grandes ici que l'avenir nous parait d'autant plus loin, que nous ne savons ce qui se passe que longtemps après que c'est passé.
Si quelque chose pouvait me dédommager de n'être pas avec toi et mes enfants, rien n'y serait plus propre que la manière dont je suis ici. Mais, je te jure qu'il ne se passe pas un jour où je ne fasse des vœux bien sincères pour être avec toi dans un lieu tranquille.
tel que la Suisse, la Lombardie ou T Allemagne, ne plus te quitter et nous livrer au plaisir de nous aimer, de nous le dire, et d'élever nos enfants, car pour la France, il est impossible de penser à y vivre en paix. L'anarchie constitutionnelle, qui vient d'y être consacrée, la rendra inhabitable, et Dieu sait tout ce qu'il faudra, pour y ramener l'ordre, de temps, de malheurs. Les distinctions qu'on a pour moi ici, augmentent tous les jours; je suis invité à tous les Ermitages, et je l'ai été, l'autre jour, chez la Grande-duchesse à un bal et à un souper qu'elle a donnés, en mariant Mlle de Liéven, une de ses demoiselles d'honneur, au comte de Wittinghof, fils d'un sénateur. Le bal a été fort beau ; il y a eu plusieurs tables pour le souper. A la prenaière, il n'y avait que des femmes. Le Grandduc était à une petite table où j'ai été près de lui, le seul étranger prié à cette noce. L'Impératrice y est venue; elle m'a appelé et a <;ausé longtemps avec moi des affaires du moment. C'était par elle que j'avais appris la nouvelle de l'acceptation du Roi et elle a donné ordre au ministre de me communiquer la dépèche qui l'apprenait. Elle a défendu de recevoir aucun paquet par la voie de M. Genêt, chargé des affaires de France ici, et qui a défense de paraître à la cour. Il est bien malheureux que la saison soit si avancée, car les dispositions d'ici sont excellentes, et on ne s'en cache pas. Je me tiens à quatre pour ne pas me livrer à l'enthousiasme que me cause l'Impé-
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ratrice, afin de ne pas rappeler Mme de Sévigné qui disait que l'on voyait bien combien Louis XIV était un grand homme, et cela parce qu'il avait dansé avec elle; mais, elle est adorée de tous ses sujets et je n'ai encore rencontré personne, même parmi les frondeurs qui abondent ici comme ailleurs, qui ne l'aime à la folie et ne parle d'elle avec éloge et enthousiasme; et de ce nombre, il n'y a pas une dixième partie qui l'ait vue de près et dans son intérieur où elle est aussi aimable qu'instruite.
La Grande-duchesse est admirée par tout le monde pour sa vertu et son honnêteté; elle est très polie. Je les ai peu vus parce qu'ils ont presque toujours été à la campagne à Gatschina; mais, ils m'ont traité avec beaucoup de distinction et s'intéressent bien véritablement aux malheurs de notre pays. J'ai commencé à jouer hier à l'hombre avec la vice-chancelière. J'ai gagné. Les matinées qui ne sont point jours de poste, je vais voir quelque chose. Hier, j'ai été voir les cadets^ de l'artillerie; ils font l'exercice comme les Prussiens. Ils ont des canons avec lesquels ik font un feu du diable. Ils sont, depuis cinq ans jusqu'à quinze^ dans cette école qui est très bonne et dirigée par le général Milesino, un homme de mérite. Après l'exercice, ils ont dansé un ballet russe, le plus joliment du monde. Un des danseurs était de l'âge et de lataille de Valentin; il faisait ses petits pas à merveille.
Demain, je vais au port des galères, dimanche à la
cour; lundi je vais déjeuner à la campagne, chez la princesse Daschkoff, qui veut me montrer la maison qu'elle a bâtie sans architecte et le jardin qu'elle a planté; mardi poste; mercredi, je vais à Gronstadt, qui est le port de guerre de la Russie dans la Baltique, et je ne sais pas si je ne serai pas obligé d'y coucher ; c'est à dix ou douze lieues d'ici . En revenant, je verrai Oranienbaum et Péterhof, deux châteaux de l'Impératrice. Pour lors, je n'aurai plus à voir que la forteresse d'ici, et pourrai partir quand on voudra, après avoir vu tout ce qu'il y a à voir ici. Que le moment, où je pourrai te mander que je pars, sera agréable pour moi ! En attendant, je t'embrasse mille fois de tout mon cœur, et mes petits jeunes aussi ; je suis charmé qu'ils soient avec toi, qu'ils te dédommagent un peu de l'absence de leur père qui t'aime tant! Je me porte à merveille; je toussais un peu le soir; l'Impératrice m'a envoyé du sucre de betterave qui m'a fait l'effet du tolu; je ne tousse plus. Je t'embrasse toujours, toujours; n'oublie pas maman.
Pétersbourg, 11 octobre-30 septembre.
J'ai été bien affligé, mon cher cœur, de ne pas avoir reçu de tes nouvelles par le dernier courrier, car outre la peine que j'éprouve de ne pas avoir de
tes lettres, j'ai pensé que l'idée de mon retour était cause de ton silence, tandis que ce qui se passe en France, rendant ma présence ici plus nécessaire, doit probablement le retarder. J'attends tous les jours un courrier. Mais, l'Impératrice vient d'écrire à l'Empereur et à l'Angleterre pour les presser d'agir, regardant l'acception du Roi comme forcée et lui plus captif que jamais.
Elle continue à me traiter avec la plus grande bonté. Dimanche, j'ai encore dîné avec elle; il y avait grande table. Le soir, j'ai été à l'Ermitage; on a donné la Fausse Agnès et le Bourru bienfaisant. Hier, j'y ai été encore à un opéra russe dont la musique est toute des anciens airs du pays. Au loin, on fait des accompagnements; il y en a de fort jolis, mais d'autres fort baroques. L'Impératrice en a fait graver la partition et je tâcherai d'en avoir un exemplaire, car il ne se vend pas. Les paroles sont de Sa Majesté. Le spectacle est superbe. La scène se passe en Russie dans l'ancien temps. Tous les costumes sont de la plus grande magnificence, faits d'étoffes turques de ce temps-là et comme on les portait alors. Il y a une ambassade de Kalmouks qui chantent et dansent à la manière tartare, des Kamtschadales vêtus à la manière du pays et dansant aussi les danses du nord de l'Asie, enfin une ambassade chinoise qui amène au prince, fils du Tzar, la princesse qui lui est destinée. Le ballet qui termine l'opéra est dansé par Pique, Mme Rosy
et quelques autres bons danseurs. On y voit tous les peuples différents qui composent l'empire, chacun avec ses habillements. Je n'ai jamais vu un spectacle plus varié et plus mag^nifique ; il y avait plus de cinq cents personnes sur le théâtre et quoique les petits Grands-ducs et les quatre petites Grandes-duchesses y fussent, avec leurs gouverneurs et leurs gouvernantes, nous n'étions pas cinquante spectateurs, tant l'Impératrice est difficile pour ceux qu'elle admet dans ses Ermitages.
Je pars aujourd'hui pour aller voir Péterhof et Oranienbaum; je coucherai dans ce dernier endroit et demain, j'irai à Cronstadt voir le port et reviendrai ici à une fête chez M. de Wittinghof, père du marié de mardi dernier, qui donne un bal à toute la ville, où l'on ne peut pas se dispenser d'aller. Dimanche prochain, il y a encore une noce d'une fille d'honneur de l'Impératrice. Elle se fera à la cour avec beaucoup de cérémonie. Ce temps-ci est celui des mariages. Une fois l'Avent arrivé, on ne se marie plus, car, dans ce pays, il n'y a jamais de dispenses, non plus que pour épouser des parents.
On est très strict pour les pratiques de la religion ; personne ne se met à table sans prier, en se tournant vers l'image sainte qu'il y a dans chaque chambre et en faisant trois signes de croix, mais de droite à gauche. Pendant la messe, on est toujours debout et à tout moment, on s'incline profondément et on fait
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une quantité de signes de croix, depuis le paysan jusqu'au souverain. Dans chaque maison, il y a une place destinée aux images et presque partout, on voit un cierge ou une lampe qui brûle devant. Les prêtres et les évêques ont tous de longues barbes ; on ne les voit jamais dans la société. Au reste la plus grande tolérance règne ici ; il y a des églises pour tous les cultes.
Le vice-chancelier vient de me mander qu'il allait partir un courrier pour Berhn ; je vais en conséquence faire partir cette lettre-ci par cette voie et mander au baron de Roll de la faire mettre à la poste ; tu la recevras, moyennant cela, un peu plus tôt.
Dimanche dernier, on m'éveilla pour m'amener un courrier; je le fais entrer; il me dit que M. de Montmorin l'a expédié de Paris. Je l'interromps pour lui demander à qui il croit parler, il me dit : à M. Genêt. Je l'assure qu'il s'en faut de beaucoup et je le renvoie. L'Impératrice a fait défendre la cour à M. Genêt, a défendu à ses ministres de communiquer avec lui, ni de recevoir aucun paquet de sa part. Si tous les souverains étaient comme elle, le compte serait bientôt fait. Adieu, moucher amour, je t'embrasse mille et mille fois de toute mon âme, ainsi que mon petit Tintin et nos autres enfants ; mais toujours toi plus tendrement que les autres; mille choses à maman.
ANNEE 1791 3îl
Saint-Pétersbourg, 14-3 octobre.
J'ai reçu, mon cher cœur, tes deux lettres du 19 et 21 ; je partage avec toi toute l'horreur de notre situation et de notre séparation et vois avec une vraie peine l'incertitude que les circonstances de l'acceptation du Roi mettent à mon départ. On a envoyé d'ici des courriers partout; mais, il faut attendre les réponses; ici, on regarde le Roi tout aussi captif qu'avant ce simulacre de liberté qu'on lui laisse, et on ne communique pas davantage avec le chargé d'affaires que pendant sa prison. On ne regarde pas non plus l'acceptation plus libre que sa personne et bien loin d'être refroidie par l'événement, Sa Majesté Impériale n'en a écrit que plus fortement aux autres souverains, en promettant, de son côté, tout ce que son éloignement et les circonstances peuvent permettre. Tu feras part de cela au vicomte pour que sans me nommer, il en tire le parti qu'il jugera utile pour empêcher le découragement.
Les motifs qui ne m'ont pas permis de refuser ce voyage, me soumettent aujourd'hui aux événements ; mais, je me suis réservé la promesse que l'on n'agirait pas sans moi. Ainsi, l'époque où il sera question
d'ag[ir, sera au plus tard celle de ma liberté. De même que c'est un événement qui me retient ici, il en peut arriver tel autre qui m'en fasse partir tout de suite, et j'ai eu soin de tout voir, afin de ne rien regretter en quittant la Russie.
.l'ai été mandé à Péterhof, maison royale, bâtie par Pierre le Grand. 11 y a de très belles eaux et une cascade tout à fait semblable à celle de Marly, au bord de la mer. Pierre I*', en venant de Hollande, y a bâti une maison hollandaise, absolument semblable à celles de ce pays. Tous les meubles et tous les tableaux qu'il y a mis, y sont encore à la même place et, dans son lit, on a conservé les draps dans lesquels il a couché. Près de cette maison, qui est fort petite, sa fille Elisabeth a fait bâtir un joli pavillon, nommé Monplaisir, aussi au bord de la mer, et c'est là où loge l'Impératrice quand la cour est à Péterhof, ce qui n'est guère que quinze jours par an, à la fête de saint Pierre, qui y est célébrée comme du temps du règne de cet empereur.
De Péterhof, nous avons été à Oranienbaum où j'ai trouvé le cutter de Tamiral Pusing qui commande à Gronstadt et qui l'avait envoyé pour me chercher. Le vent était beau et la traversée n'a été que d'une demiheure. Gronstadt est une ville très bien fortifiée sur la mer Baltique, en avant de l'embouchure de la mer, à environ douze lieues d'ici, et où Pierre le Grand a formé le projet d'un grand port de guerre
que Catherine II a achevé d'exécuter. Les ouvrages ne sont pas encore finis; mais, ils sont superbes, tous revêtus en granit et de quoi construire à la fois seize vaisseaux de ligne, des casernes de toute beauté et une corderie plus longue que celle de Brest.
L'amiral a voulu me loger; mais, je m'y suis refusé et le lendemain matin, il est venu me prendre pour me mener partout. J'ai déjeuné chez lui et après m'être promené en chaloupe, par le plus beau temps du monde, dans les trois ports : celui de guerre, où il y a trente-deux vaisseaux de ligne, celui marchand, où il y a huit cents bâtiments, et celui du milieu qui est très vaste et qui sert de vestibule aux deux autres, je suis retourné dans le cutter de l'amiral à Oranienbaum. Gomme il y avait très peu de vent, nous avons mis un peu plus d'une heure. Arrivé à Oranienbaum, j'ai été voir le château. C'est là que Pierre le Grand mourut. La situation en est très agréable, sur une hauteur, à un petit quart de lieue de la mer, et vis-à-vis Cronstadt. Il y a un beau jardin au milieu duquell'Impératrice régnante, pendant qu'elle était grande-duchesse, a fait bâtir un pavillon où elle logeait, qui est du meilleur goût, meilleur que le reste du château. Une longue colonnade de pierre conduit à un autre pavillon qu'on nomme la Montagne, qui est construit sur l'endroit le plus élevé. On découvre Pétersbourg et toute la côte du nord, Cronstadt en face et, à gauche, la Baltique.
Entre les deux colonnades, il y a un glissoir russe ; ce sont des planches très lisses, sur lesquelles on jette de l'eau quand il gèle et, avec un traîneau fait exprès, on descend et la rapidité du mouvement fait remonter le traîneau pour redescendre ensuite. On fait cinq cents toises de cette manière. Comme il y a des coulisses des deux côtés, on ne peut pas tomber ; mais, on va très vite ; on assure que c'est charmant. Les inspecteurs sont sur une galerie, au-dessus de la colonnade et, quelquefois, le traîneau s'arrête au bas d'une des petites colonnes ou recule au lieu d'avancer.
Après avoir vu ce qu'il y a à voir à Oranienbaum, nous sommes venus ici et je me suis habillé tout de suite pour aller à l'Ermitage où j'avais été invité. On a donné les Bourgeois à la mode et le Coche?- supposé; le spectacle a été assez gai. L'Impératrice m'a fait mettre à côté d'elle et a beaucoup causé d'affaires avec moi. De là, j'ai été à ce bal dont je t'ai parlé. La maison de Mme Wittinghof est magnifique ; il y a des choses de la plus grande beauté ; mais, à côté de cela, des choses de mauvais goût. Il y avait six cents personnes invitées et il y en avait environ cinq cent cinquante sans qu'il y eût eu foule nulle part, tant la maison est grande. La grande table était de trois cents couverts et les autres de cinquante et de vingt-cinq. Le souper n'a pas répondu à la magnificence de la fête, surtout pour moi qui n'avais pas dîné.
En rentrant, j'ai été obligé de passer une partie de
la nuit a écrire à Vienne, l'Impératrice voulant que le courrier parte le lendemain de bonne heure.
Il fait très beau pour la saison et nous avons ici, ce que Ton appelle en France l'été de la Saint-Martin. Il est vrai qu'une fois la neige venue, le froid dure jusqu'au mois d'avril ; mais, c'est le meilleur temps pour voyager en traîneau et si je puis partir, je n'en arriverai que plus tôt. Embrasse pour moi mes chers enfants; parle-leur de leur père qui t'aime tant et reçois de moi mille tendre baisers.
Saint-Pétersbourg, 18-7 octobre.
J'attends toujours avec impatience, mon cher cœur, le courrier de Coblence qui m'est annoncé depuis longtemps. Je voudrais bien qu'il m'apportât l'ordre de revenir; ce serait la meilleure nouvelle dont il pourrait être porteur pour moi ; mais, il faudrait qu'il fût bien positif, parce qu'on attend ici des réponses aux lettres qui ont été écrites à Vienne et à Berlin, et il faut tant de temps pour recevoir des réponses! c'est terrible.
Hier, j'ai été voir la forteresse. Le comte Bruce, le gouverneur de la ville, m'a envoyé son canot pour y aller par eau. Pendant le trajet, les rameurs chantent
des chansons russes en partie dont les motifs sont très agréables. L'Impératrice m'a fait présent des deux opéras russes de sa composition, quant aux paroles : Tun est Fercy^ dont je t'ai parlé, et dont les airs sont russes et originaux ; l'autre est Oleg qu'on doit donner vendredi. On dit qu'il est superbe par les décorations, les ballets et la magnificence des costumes de ce temps-là, avant la destruction de Constantinople; je t'en rendrai compte après l'avoir vu.
C'est dans l'église de la forteresse, qui est bâtie dans une île de la mer, comme tu le verras dans le plan, que Pierre le Grand, sa femme et sa fille sont enterrés, et c'est sur son tombeau que l'Impératrice d'aujourd'hui a déposé elle-même les trophées pris sur les Turcs à la bataille navale de Tchesme, dans l'archipel. Cette église est tapissée en partie de drapeaux turcs, pris dans cette dernière guerre. Je suis monté à la tour qui est toute dorée et d'où l'on a la plus belle vue du monde. De là, j'ai été à la Monnaie, où j'ai vu des lingots d'or, venant de Sibérie, qui feraient la fortune de bien des individus. Ensuite, j'ai été voir la maison qu'a habitée Pierre le Grand : c'est une baraque de bois de quatre pièces, la cuisine, la chambre à manger, la salle d'audience, plus petite que ton salon à Tournay, et la chambre à coucher, de la grandeur de mon cabinet. On a bâti en pierre une maison au-dessus de celle-là pour la conserver, mais qui ne la touche pas, et il y a toujours deux senti-
nelles ; on en a ôté les meubles qui étaient pourris.
J'ai vu ensuite la première chaloupe qu'il a fait construire en Russie, et qui, pendant quelque temps, a été toute la marine de l'Empire. Elle est conservée, avec un grand soin, dans une maison exprès, avec tous les agrès. On l'appelle le petit grand Sire ,
Dimanche, j'ai dîné chez l'Impératrice qui m'a invité à la noce de Mlle Protapoff, une de ses demoiselles d'honneur, qu'elle aime beaucoup et qui a épousé un prince Galitzin. Elle est jolie mais a l'air d'avoir mal à la poitrine. J'ai été placé avec les parents pour bien voir et je vais te rendre compte de toute la cérémonie. Après dîner, les parents des deux promis ont mené la promise tout habillée, mais seulement aux trois quarts coiffée, chez l'Impératrice qui l'a couverte d'une quantité énorme de diamants et lui a donné un chiffre en diamants, qu'elle portera toute sa vie, attaché avec un ruban au côté gauche. Ce chiffre est surmonté d'une couronne impériale aussi de diamants. La promise est toujours vêtue de blanc, mais, très richement, et avec des rubans coquelicot. Elle n'a pas de bouquet sur la tête, mais, de grandes boucles pendantes sur les épaules. Quand la toilette est finie, ses parents à elle la mènent à l'église où ils se rangent du côté droit. Les parents du promis se tiennent à la porte, l'un avec un morceau de pain noir, l'autre une sébile de sel.
La promise arrive avec ses parents à elle, prend du
pain, le trempe dans le sel et le mange. Ensuite, elle se range avec sa cour et fait signe au promis d'avancer vers Tautel. Ils s'arrêtent à la balustrade pendant que Ton chante un hymne. Le prêtre s'avance, dit des prières et leur donne à chacun un anneau bénit; ils le mettent à leur doigt et ensuite le retirent et le troquent entre eux, après avoir dit oui, ce qu'ils font sans faire de révérence à leurs parents. On étend devant eux le poêle et au lieu qu'il soit mis sur leur tête, ils se placent dessus. Quand ils sont sur cette étoffe, on apporte au prêtre deux couronnes; il en bénit une, la fait baiser à l'époux et la pose sur sa tête sans toucher ; elle est soutenue par un chambellan pendant le reste de la cérémonie. Une seconde couronne, mais d'une autre forme, est soutenue par un autre chambellan sur la tête de la mariée; après quoi, on apporte un petit gobelet d'or, plein de vin rouge. Le marié en boit une goutte et le donne à la mariée qui boit aussi et le rend au mari qui reboit et le lui rend jusqu'à trois fois pour prouver qu'il ne faut pas se dégoûter l'un de l'autre; après quoi, se fait la bénédiction nuptiale pendant que les mariés se tiennent la main. Le prêtre agrippe les mains des mariés et les promène trois fois autour de l'autel; les chambellans tiennent toujours les couronnes sur la tête. Après la promenade, le prêtre prend le livre de l'Évangile, qui est sur l'autel, et leur en fait baiser le couvercle. On ôte alors la couronne et l'Impératice sort.
On chante ensuite les devoirs des époux et des femmes, tirés de saint Paul, et quand tout est fini, le prêtre leur apporte la vraie croix à baiser, et ils sortent; quand ils sont hors de la balustrade, le mari baise la main à sa femme qui l'embrasse et toute la parenté va remercier l'Impératrice en lui baisant la main, et Sa Majesté embrasse toutes les femmes.
Ensuite, le bal a commencé par une polonaise; le grand-duc Alexandre, le père étant à la campagne, a ouvert le bal avec la mariée et la grande-duchesse Alexandra avec le marié. L'Impératrice s'est mise au jeu, au boston, et m'a fait asseoir près d'elle. Le bal a duré jusqu'à neuf heures, où Ton est venu annoncer que le souper était servi. Il était dans une grande galerie, servi en fer à cheval. L'Impératrice avait les Grands-ducs à sa droite et la mariée à sa gauche. Elle a bu à la santé des mariés qui se sont levés, et nous avons tous bu la même santé avec un verre qui est couvert et que chacun avait devant soi. Après souper, on m'a dit qu'il fallait que j'aille chez la mariée pour voir la fin de la cérémonie. Je suis monté en voiture avec le marié, le prince lousoupoff, son oncle, remplaçant le père et sa belle-sœur, la princesse Galitzin représentant la mère. La maison étaitilluminée et nous avons été reçus aux sons des trompettes et des timbales. Ensuite, le prince a pris une image d'or, où l'on ne voit que les têtes des saints et les mains, et la prin-
cesse un grand pain noir avec une salière au milieu et a attendu au haut de l'escalier la mariée que son mari a été chercher au bas de Tescalier. La mariée a baisé rimage en faisant trois signes de croix, et a mangé une bouchée de pain trempé dans le sel et ils sont entrés dans le salon où il y avait une table servie de fruits et dont la nappe était parsemée de fleurs ; on s'est mis à table et on a bu à la santé des mariés qui ont répondu à la santé. Un moment après, ils se sont levés ; tous les parents les ont conduits dans leurs chambres. La mariée est entrée dans la sienne, et on a fermé la porte. Nous sommes restés avec le marié dans le salon.
On prétend qu'autrefois, les matrones déshabillaient la mariée toute nue et la remettaient ensuite en déshabillé. Aujourd'hui, l'on se contente de lui ôter sa parure et sa robe; pour lors, oïi l'asseoit dans un fauteuil près du lit et tout le monde vient lui dire adieu. Elle a l'air d'une victime. Elle avait un déshabillé de dentelles sur une étoffe bleue et un bonnet de nuit. Après quoi, le marié a conduit toutes les femmes à leur voiture ; on lui souhaite le bonsoir et l'on part. Je suis entré dans un grand détail sur cette noce; cette cérémonie que je trouvais si triste autrefois, fait aujourd'hui mon bonheur. Je t'embrasse mille et mille fois.
Saint-Pétersbourg, i0-2i octobre.
C'est ta fête aujourd'hui, cher amour, et je suis loin de toi ; je n'ai pas le cœur de chanter. Il y' a un an je disais en vérité : « Mais, nous ne nous séparerons pas et plus de malheur en ce cas » . Aujourd'hui, quelle différence! De la patience et du courage, mon amie; il y a longtemps que je le prêche aux autres ; mais, c'est bien plus aisé que de le prendre sur soi .
Avant-hier, il est arrivé un courrier de Coblence. Monseigneur me mande d'attendre ici les réponses de l'Empereur et du Roi. Si elles sont favorables et qu'on agisse, j'irai le rejoindre. Mais, si l'on ne fait rien d'ici au printemps, il me demande d'attendre encore un peu, jusqu'à ce qu'il puisse me remplacer, car il est sûr que c'est d'ici que peuvent venir nos seules ressources; il n'y a qu'ici et en Suède qu'on trouve encore de la vigueur.
J'ai reçu une lettre d'Avillart (1), que Bercheny a apportée à Coblence et qu'il a remise au courrier avec
(1) Ce nom désigne Marie-Antoinette. Nous avons publié sa lettre clans l'Introduction aux Mémoires d'Esterhazy. On fera bien de la relire pour l'intelligence de ce qui suit.
un petit anneau d'écaillé et d'or sur lequel il y a écrit : Domine salvum fac regem et reginam; tu en as peut-être vu? Il me mande que c'est dans la lettre qui t'a été remise, qu'il m'indique le moyen de lui écrire. Je te prie donc de décacheter la lettre, de la garder, mais, de m'en envoyer la copie, chiffrée de notre grand chiffre. Si, par hasard, j'étais parti d'ici et qu'elle ne me parvînt pas, il n'y aurait pas grand mal, puisque tu aurais gardé l'original et que le chiffre est indéchiffrable. Il m'envoie aussi un anneau pour le <:hou (l) . Mais, je ne sais où le prendre. Sa lettre est touchante ; elle me recommande de ne pas croire à la calomnie et de ne jamais douter ni de la noblesse de sa façon de penser, ni de son courage.
Depuis l'arrivée du courrier, je n'ai fait que travailler; il a fait ces deux jours derniers un temps superbe, une belle gelée comme à Paris au mois de janvier. Hier soir, il a neigé et le matin il pleut. Je me porte toujours parfaitement; on donne ce soir à la ville ce bel opéra russe, dont je t'ai parlé ; je l'en ferai la description. L'Impératrice a le projet d'y aller. Je t'embrasse mille et mille fois. C'est toujours les larmes aux yeux que je pense au moment où je te reverrai .
{!) Le comte de Fersen.
Saint -Pëtersbourg, 28-17 octobre.
Depuis la nouvelle de la mort du prince Potemkin (1) , tout a pris ici un vernis de tristesse. L'Impératrice n'a pas paru ; il n'y a pas eu d'Ermitage ; elle n'a pas même joué dans son intérieur. Il s'en faut, cependant, que tout le monde soit affligé. On prétend qu'il y a beaucoup de monde enchanté de voir ce colosse de puissance absolue, abattu. Pour moi, je regrette beaucoup de ne pas l'avoir connu. Il me semble que tout le monde lui accorde d'avoir eu un génie vaste, d'avoir été très attaché à sa souveraine et d'avoir aimé la gloire de l'Empire. Mais, on lui reproche sa paresse, son éloignement de l'ordre, son amour des richesses et de la dépense, sa personnalité et sa bizarrerie qui était poussée si loin, qu'elle faisait quelquefois mal augurer de sa raison. Le résultat était qu'il était ennuyé et malheureux, et tu le concevras aisément, ma chère amie ; il n'aimait rien.
Je n'ai pas eu le temps de te rendre compte d'Oleg,
(1) Il était mort, presque subitement, près de Nicolaïef, au moment où venait d'être conclue la paix avec les Turcs, de la colère, dit-on, que lui avait causée la signature de cette paix dont il ne voulait pas et à laquelle Tlmpéralricc avait consenti à son insu, sans même le consulter.
cet opéra russe dont T Impératrice a composé les paroles et Sorli la musique. Le sujet est tiré de rancienne histoire russe (l), Oleg étant oncle et tuteur du jeune prince Igor, grand-duc de Russie. C'est sous sa régence que s'est fondé Moscou et la scène s'annonce par la cérémonie de la première pierre de cette ville, posée par Igor en présence d'Oleg, des pontifes, des boyards et du peuple. Un aigle paraît dans les airs et les prêtres en augurent que la nouvelle ville sera le siège d'un grand empire. Fête à ce sujet par les habitants qui se préparent à s'y établir.
Au deuxième acte, des ambassadeurs viennent proposer une princesse pour Igor. On les reçoit avec magnificence; ils font l'éloge de la future. Igor consent à la faire venir pour l'épouser. On nomme des boyards et des dames pour aller au-devant d'elle. Oleg, à la fin de l'acte, fait part à son confident du projet qu'il a, de profiter des fêtes de la noce d'Igor, pour aller faire une entreprise sur Gonstantinople, où règne l'empereur Léon dont la Russie a reçu une offense.
Au troisième, c'est la noce d'Igor et d'Olga; d'abord la toilette de la promise, ensuite le pain et le sel. Le prince vient la prendre; elle est voilée. On couvre de fourrures et d'étoffes précieuses le chemin
(1) Le règne d'Oleg date du neuvième siècle et l'épisode rappelle sa marche sur Gonstantinople oh. régnait alors l'empereur Léon le Philosophe, qui dut subir les conditions d'Oleg.
OÙ doivent marcher les époux à leur retour du temple. Un boyard, avec la pointe de sa flèche, lève le voile de la princesse ; on répand sur leur tête du houblon et, pour écarter les maléfices, on les frotte avec des queues de mouton ; on leur donne une fête pendant laquelle Oleg et ses guerriers partent pour son expédition.
Le quatrième acte est devant les murs de Constantinople ; toutes les machines sont prêtes à battre les murs de la ville. Oleg se dispose à l'assaut, à la tête de ses troupes qui sont toutes habillées et armées dans le costume de ce temps, lorsque des ambassadeurs viennent offrir la paix. Oleg fait ses conditions et envoie un boyard avec les ambassadeurs grecs; ils viennent, peu après, avec le traité signé et l'empereur Léon invite Oleg à venir le voir. Des Grecs de la suite des ambassadeurs témoignent, par des danses de leur pays, la joie qu'ils ont de la paix.
Le cinquième acte représente d'abord le palais de l'Empereur qui avec l'impératrice Zoé attend Oleg; il est au milieu de sa cour. Oleg arrive avec ses guerriers; l'Empereur va au-devant de lui, le salue, le présente à l'Impératrice et lui présente ensuite sa cour; Oleg présente ses boyards. Pendant ce temps, on sert une table au fond du théâtre, les trois personnes se mettent à table et on chante et on danse pendant qu'ils mangent. Ils boivent à la santé les uns des autres, dans un grand calice d'or et, après le ballet, ils sortent avec toute la cour pour aller à l'hippo-
drome voir les fêtes, conduits par les hérauts d'armes et précédés par les juges des jeux.
L'hippodrome, que représente le théâtre, est une grande arène avec des gradins tout autour et dans le fond un théâtre. Une multitude de spectateurs sont sur ces gradins, plus de mille personnes; la cour est sur le premier gradin à droite, couvert de tapis d'étoffes d'or; les hérauts d'armes et les juges sont vis-à-vis; les trompettes donnent le signal, et on voit s'exécuter tous les jeux grecs, la course, la lutte, etc. , au son d'une musique charmante. De belles Grecques viennent couronner les vainqueurs et dansent avec eux .
Cette fête finie, la toile du théâtre qui est dans le fond, se lève, et on y représente une scène d'Euripide avec chœurs, qui est celle d'Hercule arrivant chez Admète, au moment de la mort d'Alceste. Sorli a tellement imité tous les modes grecs, que c'est fort triste et passablement ennuyeux. Après le spectacle, la cour descend de ses gradins et Oleg, pour témoigner sa satisfaction de la réception que lui a faite l'Empereur, cloue son bouclier, avec les armes de la Russie, à une des colonnes de l'hippodrome.
Il est impossible de voir un plus beau spectacle, surtout par les habits. Les décorations, quoique belles, l'auraient été infiniment plus à Paris . Un grand mérite, que je n'ai pas pu juger, c'est qu'elles rendent parfaitement les lieux qu'elles représentent. Quant aux habits, il est impossible de s'en faire une idée. Toutes
les étoffes sont turques et d'or ou d'argent fin et le costume du temps, est observé avec la plus grande sévérité. On dit que ce que cette pièce a coûté, est incroyable, que la plus grande partie des étoffes a été tirée des anciens garde-meubles. Je n'ai pas pu juger des détails de la pièce; mais, on est sûr qu'elle est pleine d'esprit, de grands principes d'administration, mis dans la bouche d'Oleg pour l'instruction de son pupille, et je conçois l'enthousiasme qu'elle produit sur des spectateurs qui savent quel est l'auteur de l'ouvrage. Sa Majesté Impériale m'a fait venir dans sa loge, à côté d'elle et a paru désirer savoir l'effet que la pièce m'avait fait, qui véritablement a été grand, surtout le spectacle de l'hippodrome, dont il est difficile de se faire une idée.
Si tu es curieuse de lire ma lettre à Avillart (la Reine) , tu verras que c'est impossible. Une partie est écrite sous la dictée de l'Impératrice.
Je t'embrasse mille et mille fois, toi et les enfants.
Saint-Pétersbourg, !•' nov«inbre-2i octobre.
Nous attendons avec impatience, mon cher amour, le retour des courriers de Vienne et de Berlin. En attendant. Sa Majesté Impériale n'a pas voulu recevoir la lettre du Roi, qui annonçait son acceptation de la
Constitution, et le roi de Suède a renvoyé la sienne sans la décacheter. Un traité d'alliance vient d'être «igné à Drottingholm, le 19 octobre, et le roi de Suède me l'a mandé lui-même, par une lettre très honnête et que le courrier, qui a apporté le traité, m'a remise hier. L'Impératrice n'a encore vu personne depuis la mort du prince Potemkin ; mais, les affaires n'en vont pas moins. J'ai vu la lettre qu'elle va répondre à la noblesse française, adressée au maréchal de Broglie; elle est charmante.
Le courrier qui l'apportera, arrivera probablement avant celui-ci; mais, je ne veux pas laisser passer de poste sans te parler de ma tendresse. Ce n'est pas que, depuis six heures du matin, je ne sois à chiffrer et à écrire; ce courrier de Suède m'a donné beaucoup d'ouvrage. Comment as-tu vu l'archiduchesse? As-tu été à Bruxelles ou est-elle venue à Tournay? Tu m'annonces beaucoup de choses intéressantes et tu ne me dis pas un mot. Tu voudrais que je t'annonce mon retour. Si je te l'avais mandé en arrivant, je t'aurais dit ce que je croyais, c'est que je rapporterais la réponse de l'Impératrice et que j'aurais été au mois d'octobre avec toi. Aujourd'hui, mon retour ne dépend plus de personne; il tient aux événements et Dieu seul peut les connaître. Le roi de Suède a imité l'exemple de l'Impératrice (l) et a envoyé M. Oxens-
(1) Elle avait envoyé le comte de Romanzoff comme ambassadeur à Coblentz auprès des princes ; le roi de Suède y envoya le comte d'Oxens-
tiern, miiiistre, près des princes. L'Empereur, sans se déshonorer, peut-il moins faire que les souverains du nord, et sa sœur a beau dire, s'il ne fait rien, elle sera chassée des Pays-Bas. Ma lettre sera courte aujourd'hui, d'abord parce que j'ai tant écrit que je ne puis plus, et puis, parce que la lettre que je t'écrirai par le courrier qui te portera la lettre pour Avillart (la Reine) , arrivera plus tôt que celle-ci .
On mande que la nouvelle Assemblée fait des folies et que la France est plus inhabitable que jamais ; tout cela est affreux. On dit que La Chose (Fersen) est a Bruxelles ; cela est-il vrai ? On le mande de Stockholm . Il gèle ici comme à Paris au mois de janvier. Adieu, je t'embrasse, t'aime à la folie; j'embrasse mes enfants.
Pétersbourg, 8 novembre-28 octobre.
Quoique toutes mes dépêches soient faites pour le courrier, mon cher cœur, et que je croie qu'il part demain ou jeudi au plus tard, je ne veux pas laisser partir la poste sans t'écrire. J'ai reçu ta lettre du 16 octobre. Je suis fâché et bien aise à la fois de la peine que te fait mon absence; mais, je ne suis que
tiern. L'Autriche et l'Angleterre refusèrent d'être reprégentces officiellement auprès d'eux.
fâché que tu penses que ce n'est pas t'aimer, que de rester ici dans une circonstance où ma personne est utile. Je te mande sur cela des détails dans la lettre que le courrier remettra à Coblence, au comte François d'Escars, pour qu'il te la fasse passer par une voie sûre. Tu trouveras toi-même qu'il était impossible de refuser à Dresde la commission qu'on m'a donnée de venir ici passer quatorze jours, et que les événements qui sont arrivés et l'importance de ma mission, qui y ont prolongé mon séjour, ne me permettent pas d'en partir, avant qu'on ne sache à quoi s'en tenir ou que la saison permette d'agir. C'est moins ce qu'on m'écrit qui me retient ici, que ce que j'y fais, et tu peux être sûre que je n'y perds pas mon temps ; je répondrai, par le courrier, aux questions que tu me fais sur l'argent. Mercier et Joseph se portent bien. Ma toilette faite, ils n'ont pas grand'chose à faire, ayant un laquais de louage qui me suit et les gens ne servent jamais à table. Quant à ma dépense, elle est restreinte autant que possible; trois uniformes que j'ai, mais qui s'usent, forment ma garde-robe.
Jamais, je n'ai mangé chez moi; quand on a dîné ou soupe quelque part, on vous invite une fois pour toutes et on a à choisir, tous les jours, dans cinquante maisons différentes et dans plusieurs sociétés. Celle qui me convient le mieux est Mme Zagraszky dont je t'ai parlé déjà. Elle est toujours chez elle ; elle ne voit
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que peu de monde, fort laide et fort aimable, son mari froid et plein d'esprit et de piquant. Elle élève une nièce de dix ans, qui ne sera pas jolie et qu'elle aime à la folie . De temps en temps , elle joue à l'hombre et au trictrac, petit jeu. Quoiqu'elle n'ait pas de maison ouverte, comme tant d'autres, elle donne beaucoup de ton dans la société, et ceux et celles qui sont bien reçus chez elle, le sont beaucoup dans le monde. Elle ne va jamais à la cour où son mari est chambellan, ne veut rien, ne demande rien. Elle a regretté le prince Potemkin qui l'aimait beaucoup et allait sans cesse chez elle, quoiqu'elle n'ait jamais voulu obtenir rien, ni pour elle, ni pour son mari, par son canal, afin, disait-elle, de se distinguer de ses autres amies; a une mauvaise santé, suite de sa construction qui ressemble à celle de la comtesse de Damas. C'est là où je me distrais des affaires.
Je vais aussi dans trois maisons, l'après-dîner, chez la princesse Kourakin, la comtesse Golovyne et Mme de Baschaloff, trois femmes très honnêtes et aimables. Elles aiment toutes leur mari, et ils le méritent, du moins deux, car le comte Golovyne est à l'armée. Sa femme a été l'y voir l'année passée; mais, comme la paix est faite, elle l'attend avec impatience. Pour les autres maisons, j'y vais tour à tour dîner ou souper, surtout chez le vice-chancelier de l'Empire, qui est le premier ministre et où je suis très à mon aise. Sa femme est la meilleure femme
du monde; ils n'ont pas d'enfants, ni de parents de leur nom, ce qui les fâche beaucoup.
Quoique l'Impératrice ne voie pas encore du monde , elle m'a fait inviter avant-hier, et m'a demandé pardon d'être en bonnet de nuit parce qu'elle avait un peu de fluxion. Elle était assez gaie et très aimable. Nous n'étions que huit à table. Elle m'a fait présent d'une pelisse superbe, une bête blanche comme l'hermine avec des poils longs, mêlés de taches, qui est légère comme une plume; elle est doublée d'une étoffe de soie rouge. Gela vient de Sibérie et il n'y a que l'Impératrice qui puisse en avoir; on l'estime dixhuit cents à deux milles roubles. Mais, ces peaux ne se vendent pas. Chaque bête n'a de cette peau que grand comme deux doigts; ainsi, il a fallu peut-être deux mille bêtes pour faire une pelisse que, comme tu penses bien, je te destine pour te faire une pelisse, un manchon et un chat, car, sûrement, il y aura de quoi faire tout cela. Je vais bien la ménager ici et ne m'en servir que dans les grandes occasions; tout le monde m'a fait compliment de la magnificence du présent et de la grâce que Sa Majesté a mise à le faire.
Excepté sa société intime et ses ministres, je suis la seule personne qu'elle ait encore vue ; et puis, elle est parfaite pour nos affaires; mais, je vois que je suis bavard quand je t'écris. Ma lettre te parviendra beaucoup plus tard que celle que je t'écrirai par le courrier, car je t'en écrirai deux, dont une avec celle
d'Avillart, qu'il mettra à la poste à Francfort, et qui ne t'arrivera de Coblence que par une voie sûre. Je t'embrasse mille fois et mes chers enfants. Ne doute donc pas que je t'aime ; mais tu connais mon respect pour ce que je crois mon devoir.
9 novembre-29 octobre 1791.
Je te parlerai ici de la politique qui t'intéressera sûrement, d'autant plus que mon retour avec toi y est intimement lié. Dès notre passage à Vienne, j'ai vu clairement que les ministres de l'Empereur ne partageaient pas ses bonnes dispositions et que lui, n'avait pas le caractère tranchant, qui fait faire aux ministres ce que veut le souverain; je me suis douté que, quoique les promesses fussent positives, en apparence, le conseil trouverait le moyen de les éluder. En arrivant à Pilnitz, cette vérité s'est encore plus démontrée. L'Empereur a été froid et le ministre du roi de Prusse, a montré beaucoup de zèle pour nos affaires, disant seulement ^ que d'après les traitéô qu'il venait de faire avec TEmpereur, il ne pouvait agir que de concert, et dans la même proportion que lui, ce qui le paralysait si l'Empereur ne voulait rien faire, comme cela paraissait devoir être.
Cependant les conférences se tenant entre l'Empereur, le Roi et Monseigneur, sans que les ministres y soient, Monseigneur a obtenu une déclaration par écrit, et signée des deux souverains. Mais dès que cette décision a été sue par les ministres de l'Empire, qui étaient là, ils se sont occupés de la rédiger dans les termes les plus vagues qu'ils ont pu. Le maréchal de Lascy a même dit :
— Voilà une cochonnerie et vous verrez qu'il faudra la soutenir.
Nous avons bien vu alors que, sans appui, tout tomberait dans l'eau. Nassau, qui nous a rejoints à Dresde, a assuré Monseigneur des bonnes dispositions de l'Impératrice et de la nécessité de s'adresser à elle, pour presser l'exécution de la déclaration de Pilnitz. Il n'y avait que moi à choisir. Bouille étant chargé de se concerter avec Lascy et le prince de Hohenlohe désigné pour diriger les opérations militaires. J'ai trouvé ici tout bien disposé, les ministres froids comme partout, mais, asservis à la volonté du souverain qui n'a besoin que de voir un chemin de plus vers la gloire, pour y entrer avec vivacité. De là, la démarche du comte de Romanzoff, l'argent prêté et promis, la réponse à la noblesse, toutes démarches qui l'engagent vis-à-vis de notre cause à la soutenir devant l'Europe et deux lettres très pressantes, Tune à l'Empereur et Tautre au roi de Prusse.
Elle m'a offert de prendre ici un caractère que j'ai
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refusé, et je ne l'ai pas même mandé aux princes, afin de garder ma liberté pour en profiter quand je ne serais plus nécessaire, sans avoir besoin d'attendre la formalité d'un congé. Pendant ce temps, Flmpératrice me dit le traité d'alliance qu'elle voulait faire avec la Suède; j'en ai écrit au baron d'Escars qui nous a parfaitement servis. Enfin, le traité est fait tel qu'on le désirait, et le roi de Suède mande qu'il allait se concerter avec l'Impératrice et nous, pour les opérations que la perte de teînps, a forcé de remettre après l'hiver.
En attendant, j'ai été chargé, mais sous le plus grand secret, de mander aux princes qu'ils ne devraient rien entreprendre cet hiver, à moins d'un succès assuré; qu'un échec pouvait avoir des suites funestes au lieu qu'il est possible que cet hiver augmente la misère en France, fasse ouvrir les yeux à ses habitants et leur montre le ridicule et l'impossibilité de l'exécution de leur prétendue Constitution. Chargé plusieurs fois de faire des dépêches et des mémoires par l'Impératrice, j'ai eu la satisfaction de voir qu'elle me les a rendus, sans avoir changé un mot. Quand nous serons réunis, je te ferai voir tout cela, car je garde les minutes et écris même les copies quand elles ne sont pas chiffrées, n'ayant pas assez de confiance dans mon major, pour oser lui communiquer les très grandes affaires.
Les nouvelles de Bruxelles m'avaient fait de la peine
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par la sécheresse des réponses faites à MM. d'Uzès et de La Queuille; mais, rimpératrice m'a rassuré, en me disant qu'elles montraient seulement la peur de r Archiduchesse, peur qui la fera peut-être chasser du pays, mais qui, sûrement, l'empêchera d'y avoir jamais de considération. Sa Majesté m'a dit ensuite qu'elle avait d'assez bonnes nouvelles de l'Espagne et que le ministre de Prusse à Vienne avait reçu ordre de sa cour, de se concerter avec l'ambassadeur de Russie, dans tout ce qui serait relatif aux affaires de France. Elle m'a montré l'original de la dépêche, contenant les instructions qu'elle a envoyées à son ambassadeur, qui est telle que j'aurais pu la faire moi-même, et elle ma permis d y faire des observations auxquelles elle a eu égard. J'ai traité toutes les affaires directement avec elle et je n'en parle à ses ministres, que quand elle me dit de le faire.
Indépendamment des occasions fréquentes que j'ai de la voir en particulier, quand je fais ma cour en public, elle me traite avec la plus grande distinction et de même chaque fois, qu'elle m'a fait invitera diner, outre les fois que j'ai diné chez elle dans son intérieur* Je sais qu'elle me fait faire une pelisse pour aller eu traîneau en martre zibeline. On dit qu'elle vaudra plus de quatre mille roubles. Elle m'a fait dire aussi par le favori, Zouboff^ que je devais avoir bleVoin d'argent, faisant ici un séjour plus long que je n'avais compté, et Ta chargé de m'en offrir. J'ai refusé parce
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que de fait, je n'en ai pas besoin, mais, l'ai assuré que, si je me trouvais dans le cas, je m'adresserais à lui avec toute la confiance qu'il mérite.
Je pense toujours qu'après les conférences que je dois avoir avec le général Pahlen, et après le retour des courriers de Vienne et de Berlin, je pourrai partit*; une fois les choses convenues et arrangées, ma personne ne sera plus diécessaire ici et le chemin est si long, qu'il faut bien que j'aie le temps d'arriver avant qu'on n'agisse, d'abord pour te voir et ensuite pour me procurer des chevaux et une espèce d'équipage qui ne sera pas considérable, étant attaché à la personne du comte d'Artois.
Quant à ma conduite ici, je suis bien avec tout le monde; mais, je ne me lie avec personne et je ne parle jamais des affaires de France que dans des termes vagues, qui ne laissent cependant aucun doute sur le défaut de liberté du Rpi et le désintéressement des princes qui ne veulent rendre à leur frère la couronne, que pour donner à tous ses sujets l'exemple de la fidélité et de la soumission.
Je crois, de toi à moi, que l'Impératrice n'a pas beaucoup regretté Pbtemkin; il abusait un peu de l'empire qu'il avait sur elle, et on assure qu'elle recevait tous les jours des plaintes contre lui. Avec cela, je crois qu'elle n'a voulu paraître en public que trois semaines après la nouvelle de sa mort et les Ermitages ne reprendront qu'à cette époque. On
prétend que Potemkin n'aimait pas le favori actuel. Ainsi, ce dernier gagne beaucoup à cet événement, d'autant qu'il est chargé à présent de beaucoup d'affaires. Je le crois honnête et véritablement attaché à l'Impératrice. Je suis fort bien avec lui et j'en suis parfaitement content. Aucune des places du prince Potemkin n'a été donnée, et je ne crois pas que personne ose en demander une à l'Impératrice. Son extrême affabilité ne lui fait rien perdre de sa dignité, et ceux qu'elle voit le plus familièrement n'oseraient pas lui parler d'affaires, si elle ne commençait pas. Sa conversation est très intéressante, et très variée. Quand elle parle d'elle ou des événements de son règne, c'est avec une modestie noble, qui la met au-dessus des compliments qu'on serait tenté de lui faire. Jamais, elle ne dit rien que d'honnête, et elle a mille traits qui font plus son éloge, que ce qui sera placé dans l'histoire. Mammoneff, son dernier favori qu'elle avait accablé de biens et d'honneurs et qu'elle aimait d'amour, s'amouracha d'une demoiselle d'honneur, et, dès le moment, manifesta beaucoup d'humeur envers sa souveraine. Enfin, un jour, il lui avoue qu'il s'ennuie avec elle et qu'il en aime une autre. Le lendemain, l'Impératrice au désespoir, déclare son mariage, donne une dot à la demoiselle d'honneur et fait la noce à la cour, selon l'usage pour les demoiselles d'honneur; elle coiffe et pare elle-même sa rivale. Les deux nouveaux mariés sont partis pour
s'établir à Moscou, comblés de bienfaits. On dit qu'ils sotit déjà brouillés.
Un autre fait, peut-être plus grand : Pierre III avait pour maîtresse Elisabeth Woronzoff et il paraît pour constant qu'il voulait enfermer l'Impératrice actuelle, peut-être la faire mourir, déclarer le Grandduc bâtard, épouser sa maîtresse et la faire déclarer impératrice. Eh bien! il meurt; l'Impératrice règne; elle ne voit pas Elisabeth Woronzoff; mais, elle fait sa sœur dame d'honneur, un de ses frères est ministre d'État, l'autre est ambassadeur à Londres, et comme Elisabeth s'est mariée, depuis, à un gentilhomme, rimpératrice a pris sa fille pour une de ses demoiselles d'honneur, ce qui est la première place de ce pays pour une demoiselle, puisque cela lui donne le premier rang, et assure un bon mariage.
Un paysan, esclave de la couronne, avait la jouissance d'un champ où son père avait planté des arbres le long du parc de Tsarkoé Gélo. L'Impératrice veut agrandir le parc, a besoin de ce terrain qui est à elle et dont le paysan n'est qu'usufruitier et lui fait proposer dix fois la valeur du terrain. Il en est affligé et son motif est que les arbres sont plantés par son père. L'Impératrice le sait, lui donne l'argent et fait faire un angle au mur de son parc, pour ne pas y comprendre son terrain et c'est un souverain despote qui agit ainsi, un souverain qui, par un simple ukase, est maître d'ordonner ce qu'il veut, de la Chine à la
Suède, de la mer Glaciale à la Pologne et est sûr d'être obéi, étant à la fois chef de la religion où elle a le plus d'empire et maître absolu d'une armée qui ne se permet pas de réfléchir sur un ordre qu'elle reçoit.
Adieu, chère amie, ma lettre t'arrive tard ; je t'embrasse et t'aime de toute mon àme.
Saint-Pétersbourg, 25 octobre-4 novembre.
J'ai reçu, ma douchinka (ce qui veut dire dans ce pays-ci mon cœur), ta lettre du 22 octobre. Elle m'aurait fait encore plus de plaisir, si je ne voyais pas que tu comptes toujours sur mon retour prompt, tandis qu'il dépend des circonstances. La duchesse de Grussol écrit ici à la princesse Galitzin, une lettre charmante de Tournay. Elle mande que l'émigration augmente d'une manière prodigieuse. Tout cela prouve bien qu'en France même, on ne croit pas à la libre acceptation du Roi, et toutes ces lettres qu'on lui fait écrire prouvent par leur style, si peu digne de la majesté du trône, combien le prince est malheureux, d'être livré à ses plus cruels ennemis. Une gazette, d'ailleurs très démocrate, dit que les membres de l'Assemblée actuelle, se soucient aussi peu
d'être nommés honorables que d'être honorés.
Avant-hier, l'Impératrice m'a raconté qu'un cocher de Mme Du Pin, avait été député à l'Assemblée et avait préféré dîner avec ses anciens camarades qu'avec elle, qui avait cru devoir inviter à sa table un des souverains de nouvelle fabrique.
Sa Majesté ne manque aucune occasion de manifester ses bonnes dispositions pour le rétablissement de l'autorité royale en France, et j'espère bien qu'elle ne s'en tiendra pas là, quand une fois la saison permettra d'agir plus efficacement. Il me semble que l'on a fait sonner bien haut l'ordre donné dans les ports des états de l'Empire, de reconnaître le pavillon national. Mais, c'est la chose la plus simple. Ici, où l'on hait publiquement la révolution française, et où personne ne dissimule son mépris pour ses auteurs et même défenseurs, le pavillon national est reçu dans les ports. On n'est pas en guerre et chacun peut changer les couleurs de pavillon d'un pays, sans qu'il soit juste d'en faire souffrir le commerce.
Au reste, depuis que les Français ne se sont plus trouvés dignes de porter la couleur blanche, le nombre de leurs vaisseaux a diminué partout. Je crois qu'il n'en est pas venu vingt à Gronstadt de toute Tannée et, autrefois, le nombre de vaisseaux français, dépassait toujours celui de cent. On achetait tous les ans en Suède pour environ un million et demi de laiton, pour faire des épingles qui, faites, se
revendaient en Europe pour six ou sept millions. Cette année, on a exporté pour deux cent mille francs de laiton seulement pour la France, et le reste a été vendu en Angleterre où les ouvriers des environs de Laigle, ont passé en grande partie. Voilà des maux dont la France ne se relèvera pas : les terres se cultiveront de nouveau, les villes se peupleront, quand Tordre sera rétabli par la force et que l'autorité sera remise dans les mains d'un seul; mais, les branches d'industrie, qui auront passé chez l'étranger, y resteront et si la plaie que la révocation de l'édit de Nantes, a faite au royaume, saigne encore après plus d'un siècle, on peut juger de l'effet d'une émigration telle que celle qui existe depuis près de trois ans et qui fait sortir le numéraire d'une porte et l'industrie de l'autre. Tu vois, ma douschinka, que je suis plein de ma politique, puisque je t'en parle à toi à qui je ne devrais parler que de ma tendresse. Je te jure bien que rien ne peut m'en distraire ; que, sans que l'on te connaisse ici, je trouve le moyen de parler de toi sans cesse. Je ne me suis un peu lié qu'avec les femmes qui aiment leur mari et leur intérieur. Les enfants sont assez généralement jolis ici et quand j'en vois, je me sens involontairement attendri jusqu'aux larmes en pensant au nombre des lieues qui me séparent de mes jeunes et de toi. Embrasseles tendrement pour moi, l'un après l'autre; dis-leur que leur papa les aime bien, qu'il les bénit et toi.
cher amour, prends du courage, sois sûre du désir que j*ai de revenir te dire, te prouver combien je t'aime, je t'embrasse mille fois de tout mon cœur. Oh! mon amie, ne nous séparons plus!
Pétersbôurg, 6 dëcembre-24 novembre.
J'ai reçu, mon cher cœur, ta lettre du 18 novembre et celle du 13 novembre, la première par un courrier qu'on m'a envoyé de Coblence, et la seconde par la poste. Les alarmes que tu me témoignes dans la lettre du mois d'octobre, pour une opération partielle, sont, je suppose, détruites et je puis d'autant plus t'en assurer que le comte de Provence vient de le promettre positivement au Roi , dans une lettre dont on m'a envoyé copie. Tu auras vu, mon cher cœur, par mes dernières lettres, que c'est par une suite d'événements que je ne pouvais prévoir ni empêcher, que ma mission ici a été prolongée. Je suis au désespoir de voir combien tu es loin de te faire une raison et si, d'un côté, je suis heureux de me voir si tendrement aimé de la personne que j'aime mille fois plus que ma vie, de l'autre, je suis bien affligé devoir que son chagrin va jusqu'à haïr la vie. Gomment peux-tu croire , ma chère enfont, que j e suis fâché des démarches
que tu fais pour hàter mon retour? Tu sais bien que c'est tout ce que je désire dans le monde; mais, en même temps tu connais assez ma position pour sentir que, sans un prétexte plausible, je ne puis moi-même le solliciter, ni à Coblence, ni ici ; mais, si c'était toi qui obtinsses mon retour, ce serait mettre un nouveau prix au bonheur que j'aurais d'être dans tes bras, que de le devoir à tes soins.
L'objet du courrier qui vient d'arriver est de faire compliment à l'Impératrice sur la, mort de Potemkin et de lui dire que le décret sur les émigrés ne chance rien à leur marche. Monseigneur m'envoie la copie d'une lettre qu'il a écrite à l'Empereur, en lui faisant part du décret. Il lui demande de dire décidément s'il veut accorder protection et asile à tous les Français fidèles, et cela publiquement, et s'il le refuse, rendre sa conduite publique et faire partir tous les Français des Pays-Bas où ils pourraient être exposés à être insultés. Il me demande d'attendre ici la réponse, qu'il m'enverra dès qu'ill'aura reçue. Il ajoute qu'il a eu des nouvelles du Roi qui est content de ce qu'ils font, et Breteuil a écrit, de sa part, à l'Impératrice pour la remercier de ce qu'elle fait pour le comte de Provence; je l'ai lue.
Tu feras sans doute les mêmes réflexions sur cela, que je pourrais faire et tu sentiras qu'il faut savoir se résigner dans le temps des crises, surtout quand •lies ne peuvent pas être longues. Le décret sur
les émigrants a révolté. Sa Majesté m'a invité à dîner ce jour-là, et m'a traité à merveille, tant pour moi que pour la cause. J'ai arboré hier, jour de sa fête, Tuniforme de la noblesse, et je n'en porterai plus d'autre, mes uniformes de général étant usés; celui-ci a été moins cher. Hier, au bal masqué, j'avais ôté mon cordon bleu que j'avais sur l'habit et l'ai mis dans ma poche, sous mon domino ; on me l'a volé; j'en suis fâché pour la croix que j'aurai de la peine à faire faire ici.
Je t'embrasse mille et mille fois.
Pétersbourg, 9 décembre-28 novembre.
J'ai reçu ce matin, mon cher cœur, ta lettre du 16. J'en ai été bien plus content que des autres, puisque je vois que, partageant la peine que j'éprouve d'être séparé de toi, tu sens les raisons qui me forcent à rester, sans rien négliger de ce qui peut accélérer mon retour. Il est impossible que cela aille jusqu'au printemps. A peine sommes-nous en hiver et l'intérieur de la France souffre la disette et la misère. Les gazettes d'aujourd'hui parlent que les blés ont été pillés au Havre et à Langres. Du moment que la circulation est interceptée, le désordre et la guerre civile
s'ensuivent et alors comment pourra-t-on laisser la France se déchirer sans venir y mettre ordre? Ce ne sera pas une attaque partielle qu'on fera en y entrant; mais, on y arrivera en pacificateurs et pour rétablir Tordre que les scélérats ont anéanti et rendre au Roi une autorité sans laquelle il ne peut y avoir de sûreté pour personne. Or, à la première démarche, je pars et tu sens que c'est le seul prétexte honnête que je puisse prendre pour quitter une cour où je suis comblé de bontés et de distinctions et dont les intentions pour notre cause se manifestent hautement et tous les jours davantage.
Je t'ai mandé que le jour de sainte Catherine j'avais paru avec l'habit de la noblesse fidèle. «Vive le Roi» est gravé sur mes boutons et « fidèle au Roi » sur la garde de mon épée. Mardi, jour de la fête de l'Ordre militaire de saint Georges, l'Impératrice dîne en public avec tous les chanceliers de cet ordre et les étrangers, à la suite des ambassadeurs, lui font la cour pendant le dîner, jusqu'au moment où elle les congédie par une inclinaison de tête. Comme je me retirais, elle m'a fait appeler par le grand-chancelier et, arrivé près du trône, elle m'a dit :
— Monsieur Esterhazy, savez-vous pourquoi je vous ai fait appeler? C'est pour dire de tout mon cœur : « Vive le Roi ! » Et vous voyez que je ne me cache pas de ma façon de penser, puisque je le dis hautement au milieu de ceux à qui je dois la gloire et le
salut de l'État et qui partagent sûrement mes sentiments !
Elle a joint à cela les éloges les plus flatteurs de nos princes et de la noblesse française et, pour moi, les choses les plus honnêtes. Elle a trouvé l'uniforme charmant et a dit qu'elle me savait gré du jour que j'avais choisi pour le prendre, etc.
Tout cela, mon cher amour, me touche cependant moins encore que l'opinion que tu as de moi ; je veux la mériter, mon cher cœur, en n'existant plus que pour toi ; le cercle de nos devoirs sera renfermé dans celui de notre bonheur. Mais, il faut se soumettre, pour ce moment, au sort qui se joue de nos projets. Tu sais, mon enfant, combien j'ai à m'en louer. Qui eût prévu en 83 qu'au mois de mars 84 (I) luirait le plus beau jour de ma vie? Qui eût dit que le plus grand bonheur imaginable, serait le résultat d'une union que la raison avait conçue et qu'une grande disproportion d'âge ne devait faire regarder que comme une simple société douce, au lieu d'être ce qu'elle est : un dédommagement de tout et une compensation de toutes les peines, excepté l'absence?
Je t'ai mandé que j'avais reçu la lettre d'Avillart (la Reine) ; je suis fâché que tu ne Taies pas lue. Est-ce que je puis avoir des secrets pour toi? Je suppose que tu lui auras envoyé celle que je t'ai adressée pour lui.
(i) Date de son mariage.
Depuis hier soir, le dégel a commencé et la Neva commence à couler ; c'est un temps assez malsain. Aussi le comte Bruce, général-gouverneur du pays, de qui j'ai eu infiniment à me louer, est-il fort mal. Je le regrette beaucoup. Il est veuf depuis un an, et il va laisser une fille unique qui est demoiselle d'honneur et qui aura, en se mariant, deux cent cinquante mille louis de rente et un million, au moins, de diamants, argenterie et meubles. On dit que cette jeune personne est au désespoir et dans les convulsions depuis hier. J'embrasse mes enfants; je voudrais que tu me parles plus d'eux et que tu leur parles de moi. Mille choses à maman, et pour toi, quelque idée que tu te fasses de ma tendresse , elle est beaucoup au-dessous de la réalité.
Pétersbourg, 13/2 décembre.
Un courrier qui est arrivé avant-hier de Coblence, mon cher cœur, nous mande que l'on a cru le Roi parti et arrivé à Condé; mais, que la joie de cette fausse nouvelle n'a pas été longue. Nous sommes dans l'inquiétude de savoir si cette évasion a été effectivement projetée ou si c'est une atrocité des scélérats qui veulent perdre le Roi dans l'esprit du
peuple. Nous ne saurons rien sur cela avant dimanche, car la poste de demain ne nous apportera que les mêmes choses, que le courrier a apportées ava^*hier. Si le Roi s'était évadé, je partais tout de si pour aller te joindre et tu peux être bien sûre qu< ne laisserai échapper aucun prétexte. Tu n'aimes l'incertitude; juge combien celle qu'on éprouv huit cents lieues, est insupportable !
Avant-hier, jour de saint André, il y a eu la ce monie de l'Ordre. On voit que Pierre le Grand, l'a établi, a imité celui du Saint-Esprit. L'habit de toile d'argent, mais fait à la française et sans d< telles; le reste est de drap d'or uni, les bas rouges le chapeau garni de plumes rouges et blanches; manteau est de velours vert uni et les retroussés toile d'argent; le collier est bâti sur le manteau. 1 chevaliers vont en procession devant l'Impératri^ mais, ils ont le chapeau sur la tête. L'Impératric une robe à la russe en toile d'argent, avec une ji de drap d'or, et un grand manteau de velours v€ doublé d'hermine. Le manteau a quatorze aunes queue et est porté par cinq chambellans. Le coll de l'Ordre est en diamants et elle a sur la tête la a ronne impériale en diamants, un diadème, aussi diamants, sur le front et une petite plume rou. Après la messe, il y a dîner public avec les chan liers, tous ayant le chapeau sur la tête; ils n'ètai que douze a table, y compris la souveraine. Le se
il y a un bal paré à la cour. Mais Tlmpératrice n'y a pas paru, à cause de la mort du comte Bruce, son adjudant-général et de sa société intérieure.
Cette mort a généralement affligé ; il était aimé et méritait de Têtre. Un usage affreux ici, c'est que la fille ou la veuve d'un mort doit recevoir toute la ville. Elle est couchée sur un divan, entourée de ses parents et tout le monde entre et la regarde. J'y ai été hier comme tout le monde. Cette jeune personne fait peine à voir; elle est très changée, ne s'étant pas couchée pendant dix nuits qu'elle est restée au chevet du lit de son père.
La gelée est bien établie ici, ce qui rend l'air bien sain et bien pur ; je me porte à merveille ; on me trouve même engraissé. Adieu, cher amour, je t'embrasse mille et mille fois et mes enfants; bien des choses à maman et à mon oncle.
Pélersbourg, 16/5 décembre.
Je reçois dans l'instant ta lettre du 22. Je vois par ce que tu me mandes que les nouvelles qui se sont répandues de la prétendue évasion du Roi, n'existaient pas à Tournay. Nous sommes encore dans l'incertitude de savoir si, effectivement, un projet pareil a été
conçu, ou si c'est une atrocité de plus de la part des scélérats qui veulent faire perdre au Roi la popularité que lui avait donnée la suite de démarches qu'il n'a cessé de faire depuis son acceptation.
J'espère bien que mon habit ne viendra pas ici avant mon départ, du moins je l'espère. D'ailleurs, je n'en ai pas grand besoin, moyennant mon uniforme d'émigré, qui remplit parfaitement mon objet ici. Tu auras reçu ma lettre par laquelle je te mande avoir celle d'Avillart (la Reine) . S'il part un courrier d'ici, je te manderai des détails, car, par la poste, il n'y faut pas penser et ils ne sont pas assez intéressants pour nous donner la peine du grand chiffre. D'ailleurs, tu le sens, ce ne peuvent être que de vieilles nouvelles.
Je viens de voir dans les gazettes que les princes rappellent à Coblence tous les émigrants. Je n'en crois pas un mot, puisqu'ils ne m'en ont pas parlé.
Adieu, mon cher amour, je t'embrasse mille et mille fois ainsi que nos enfants.
Pélersbourg, 12-23 décembre.
D'après toutes les nouvelles qui viennent ici de France, mon cher cœur, le désordre y est tel, que la crise approche, et une fois que les mécontents du
nouvel ordre de choses prendront le parti de lever la tête et de demander hautement les princes, et qu^ils seront assez nombreux pour les défendre, quelque rôle que veuille jouer le reste de F Europe, il sera impossible de laisser les honnêtes gens qui sont restés en France, à la merci des scélérats qui la gouvernent aujourd'hui. Indépendamment de cette crise qui semble s'approcher, l'Europe va être obligée de se décider de façon ou d'autre, puisque l'assemblée d'un côté et les princes de l'autre, regarderont une réponse ambiguë de sa part comme un refus. Il ne serait donc pas étonnant que, d'un moment à l'autre, je puisse partir d'ici où, tu le vois, mon séjour a. été prolongé, peut l'être encore, jusqu'au printemps, quoique cela ne soit guère probable, presque impossible. Je t'assure que tous mes vœux, toutes mes pensées sont dirigés sur mon retour. Mais, d'un autre côté, il est sûr que c'est peut-être un effet de mon étoile de ne pas m'être trouvé à Coblence ou aux Pays-Bas, dans ce moment où l'on est si mécontent de l'Empereur et de l'Archiduchesse et mon maintien eût été très embarrassant.
Je joue tous les jours au Pamphile. Ce jeu estdevenu à la mode ; je le trouve un peu cher pour moi ; mais, comme j'ai commencé à gagner, je le quitterai si j'y perds. Il ressemble au Loup ; il est plus piquant parce qu'on n'est jamais sauvé de la remise, même avec un floche. Le Casino se joue aussi ici ; mais, on l'appelle
Tintoret et il y a de la différence dans le paiement. D'ailleurs, on joueTHombre, qu'on appelle la Rocambole, le Whist et le Boston, mais très compliqué. En tout, on aime prodigieusement le jeu ; on joue quelquefois avant dîner.
Demain, je vais aller à la chasse aux ours; nous sommes plus de cinquante chasseurs. Elle n'est pas du tout dangereuse, car il est rare que les chiens ne prennent pas Tours en sortant de sa tanière et pour lors, la chasse n'est pas longue. Mais, je veux tout voir dans un pays où je ne compte jamais revenir. J'écris toutes les choses qui me frayent et je compte t'en amuser et me? enfants au retour et puis mettre cela au net.
Le froid est augmenté; il était hier à dix-huit degrés; mais, les chambres sont si chaudes et les précautions, quand on sort, si grandes que je n'ai jamais moins souffert du froid que depuis que je suis en Russie. Adieu, je t'embrasse, et mes jeunes; mille choses à maman, à mon oncle. Je vais à la cour où c'est la fête du grand-duc Alexandre.
Comme nous sommes ici de onze jours plus jeunes qu'en France, nous sommes encore loin de la nouvelle année russe ; mais, je ne veux pas oublier de te souhaiter d'avance mon bonheur, comme ce qui est fait pour assurer le tien, que nous ne nous quittions plus après nous être promptement rejoints, que nous nous portions bien, que nous nous aimions toujours et que nos enfants grandissent pour leur bonheur et le nôtre ;
en tout, qu'à notre tendresse et à notre santé près, Tannée qui va commencer, ne ressemble pas aux trois dernières; que Tordre se rétablisse et que nous puissions réaliser ce vœu de bonheur qui m'est devenu nécessaire. Reçois, cher amour, mille tendres baisers ; sens mes larmes couler sur ta joue, comme elles coulent en ce moment sur la mienne ; fais venir mes enfants Tun après Tautre, donne-leur en les baisant, la bénédiction de leur père, et reçois de lui le renouvellement solennel de son amour, de sa tendresse et de sa fidélité. . . Je t'embrasse mille et mille fois !
Pëtersbourg, 19-30 décembre.
Voilà, ma chère amie, une année bien triste écoulée ; nous en avons passé une moitié presque, éloignés Tun de Tautre. J'espère qu'il n'y en aura plus de pareille et que celle où nous allons entrer, en nous réunissant, ne permettra plus que nous soyons séparés ; c'est mon vœu le plus vif et que ta santé se remette.
Je t'assure, ma douchinka, que je ne me berce pas de chimères ; je vois la crise s'approcher et ceux qui ont toujours pensé qu'on devait tout attendre du bénéfice du temps, et qui nous ont fait tant de mal par cette funeste illusion, sentent aujourd'hui eux-mêmes
que les moyens de faiblesse qui ont aggravé nos maux, ne peuvent rien pour les guérir.
Tu me déchires Tâme, en paraissant toujours t'en prendre à moi, sur mon absence! Sois donc juste et vois ma position; songe à celle où j'étais quand j'ai accepté ma mission qui devait au plus durer six semaines et tous les événements qui l'ont si cruellement prolongée. On mande de Vienne à Stedtingque le duc de Laval, qui y est, doit venir ici. S'il arrive, je demande aussitôt de le charger des affaires et je pars. Je ne négligerai rien pour venir te joindre le plus tôt possible; mais, encore faut-il un moyen et la raison qui me fait désirer si vivement de partir n'est bonne que pour moi. J'ai su, par la gazette qui a imprimé une lettre de l'Impératrice, que Bombelles était arrivé ; mais je n'ai reçu aucune lettre de Coblence, qui me le mande; ainsi, il n'est pas étonnant que les lettres, qu'il t'a apportées, ne fussent pas encore arrivées à l'époque où tu m'as écrit. Tu n'as pas besoin de faire des frais pour paraître aimable, mon cher cœur; tu n'as qu'à te laisser aller et tu peux être sûre qu'on t'aimera partout où l'on te connaîtra.
Je suis charmé que tu te dissipes un peu. J'ai été fort content des paroles de l'abbé Dubois ; elles sont lyriques et bien parodiées. S'il y a ici la partition de DardanuSy je proposerai qu'on les chante au premier concert; il y en a un toutes les semaines chez le comte Ivan Petrowitz Soltykoff, tout composé d'ama-
teurs. Hier, on a chanté presque toute Iphigénie en Tauride de Piccini ; il y a des amateurs très forts et des femmes très bonnes musiciennes; il a duré cinq heures; aussi, y suis-je arrivé tard. Après le concert, on a dansé; mais, je me suis retiré de bonne heure. On joue ici la comédie dans trois sociétés différentes et assez bien : chez la comtesse Schouwaloff qui connaît Mme de Beuil et qui a deux filles; Tune, princesse Galitzin, va accoucher; l'autre n'est pas mariée; chez Mme d'Iwoff où jouent la jeune princesse Pouchkine et d'autres demoiselles, et où devait jouer la comtesse Bruce qui a perdu son père; la semaine prochaine, on joue les Trois Sultanes, La troisième société est chez Mme Hittroff où il n'y a que les quatre enfants qui jouent. On a donné, il y a trois jours, la Bonne Mère de Florian et la Jeune Indienne^ qu'on avait déjà donnée une fois. On m'a prié à tous ces spectacles; mais, j'y porte un sentiment de tristesse, qu'on attribue aux affaires de France et qui ne tient qu'au chagrin d'être loin de mon amie. La dissipation qui me plaît davantage, est celle d'aller en traîneau; je puis penser à ce que je veux et la vitesse, dont on ne se fait pas d'idée, me convient le mieux. Je ne puis pas suffire à toutes les honnêtetés que je reçois et, tous les jours, on me reproche de ne pas me voir. Mais, outre que j'ai beaucoup à faire, et que je ne sors que le matin pour me promener en traîneau, j'aime quelquefois à rester chez moi, le soir, à lire et
ne me sens pas le coura^je d'aller dans le grand monde. Enfin, voilà notre année malheureuse finie; il faut espérer que 92 nous dédommagera et que je serai bientôt dans tes bras. J'aime à m'en flatter; mais, je me désole quand je pense que tu crois que c'est ma faute. Ah! mon amie, tu ne sais pas ce que c'est d'être loin de tout ce qu'on aime; au moins, tu as maman, tes enfants, et moi, rien!
Je t'embrasse mille et mille fois.
ANISEE 1792
3 janvier 1792-23 décembre 1791.
J'ai reçu hier parla poste, mon cher cœur, ta lettre du 10; je suis désolé que tu éprouves de l'inexactitude pour les miennes. Quant à celles de Francfort et de Coblence, il n'est pas étonnant que tu les aies reçues tard, car le baron de Bombelles a été vingt-sept jours en route; il a cassé, a été versé, enfin est arrivé.
J'ai reçu hier soir un courrier de Coblence, qui est parti le 18 décembre. Je n'ose te rien mander de ce qu'il a apporté; mais, cela n'est pas gai. On ne veut pas que je revienne avant un nouveau courrier. Je sais qu'il faut absolument quelqu'un ici ; on me dit d'indiquer quelqu'un dont je réponde comme de moi ; cela n'est pas aisé par le temps qui court, où il est si facile de se tromper et où l'erreur peut faire tant de mal.
Par le courrier qui partira bientôt, je t'enverrai celte bague où est mon dessin, et une chaîne, non pas de Constantinople, car je n'en ai pas encore, mais
de celles que font les dames elles-mêmes ici, et qui sont à la mode. C'est Mme Protosoff, dame d'honneur de rimpératrice et qui lojje à l'Ermitage, qui m'en a fait présent pour toi. Elle a cinquante-cinq à soixante ans, et est une bien bonne personne. C'est la seule femme qui soit constamment de la société de l'Impératrice. Elle ressemble en noir à Mme de Laage et elle a des moustaches superbes.
J'ai passé la nuit à lire mes dépêches et je viens de les remettre à l'Impératrice. Je suis rentré pour t'écrire un mot, et je vais chez la comtesse Ostermann, vice-chancelière. Je suis toujours comblé de bontés ici par l'Impératrice et il s'ensuit que tout le monde me traite à merveille; mais, tout cela ne me console pas, ma chère et tendre amie, de la privation du seul bien que je désire, qui est de ne vivre que pour toi. Mon Dieu ! que je voudrais voir mes jeunes !
Je te prie de prendre un autre homme d'affaires si Urbain ne les fait pas, car c'est bien important dans ce moment-ci, vu la banqueroute peut-être prochaine. On dit que tout va bien mal en France. Quand les malheurs de ce pays finiront-ils? On a bien vérifié la fable du Jardinier et son seigneur et l'Assemblée a fait plus de mal, en trois ans, que quatre générations de rois n'auraient pu en faire dans leur règne. La politique me gagne et aussi le sommeil; je t'embrasse, je me porte bien, je viendrai faire coucouche après dîner pour remplacer ma nuit. Tu n'as
pas d'idée combien je me soigne pour te plaire et ne pas t'inquiéter; d'ailleurs, ce climat-ci Texige.
Michel Potemkin, qui était parti d'ici, pour aller enterrer son oncle, vient de se casser le cou en revenant; il laisse une veuve au désespoir. Nous sommes en carême ici ; jusqu'au 6 janvier, à la russe, c'est-àdire au 17, il n'y a pas de spectacles publics, ni de bals au théâtre; mais, il y en a dans les maisons particulières presque tous les jours.
Demain, veille de Noël russe, il y a une foire de bêtes gelées qui viennent du nord; on dit que c'est très drôle ; j'ai déjà vu des veaux et des rennes sur des traîneaux; mais, le drôle est de les voir rangés par milliers, comme s'ils étaient vivants. L'usage, demain, est de faire présent d'un cochon gelé à son cocher ; il l'attache derrière son traîneau, où il se tient debout, comme un domestique. Adieu, je ne sais ce que j'écris, mais je sais que je t'aime et t'aimerai toujours à la folie, je t'embrasse mille fois, ma douchinka, et mes petits jeunes aussi.
10 janvier 1792-30 décembre 1791.
J'ai reçu exactement, mon cher cœur, ta lettre du 18, et je suis bien contrarié de voir que tu éprouves
rinexaclitude de la poste. Je sais combien je suis malheureux quand je n'ai pas de tes nouvelles, quoique je sois bien sûr que ce n'est pas ta faute et que je me flatte que tu te portes bien. Je suis bien loin de t'abandonner, toi, mon seul objet d'amour, d'amitié, de confiance, toi, pour qui seule je veux vivre; mais, tu as bien deviné en croyant que chaque courrier me remettait au courrier suivant; c'est ce qui m'arrive; mais comment faire? Galonné avait proposé son frère, l'abbé; l'Impératrice a refusé. Mon seul vœu, mon seul désir est d'être réuni à toi, à mes enfants; mais, tii ne voudrais pas que je me donnasse des torts, et que j'eusse un jour des reproches à me faire. Dans l'état de crise, où sont les affaires, il faudra bien qu'elles se décident, qu'il arrive tels événement qui décident les choses de façon ou d'autre.
Cette nouvelle démarche du Roi est affligeante pour ceux qui s'intéressent à lui et à sa considération (1) ; mais, l'armée de cent cinquante mille hommes prétendus, n'est qu'un épouvantail ridicule; car chacun sait que des troupes sans discipline dans un pays où il n'y a pas de magasins ou d'argent pour en faire, ne sont dangereuses que pour ceux qui les emploient.
Une des femmes de la société, où je suis le plus ici, est dans la joie; son mari est arrivé de l'armée,
(l) La déclaration de guerre à rAutriche.
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bien portant, après une absence de dix-huit mois, et des dangers des Turcs et des maladies de Moldavie, plus cruelles encore que les ottomanes, et qui ont fait périr tant de monde. Je lui ai dit que je n'étais pas jaloux de leur bonheur, mais que j'enviais leur sort; ils s'aiment à la folie et ils sont ensemble ! Il est petit, un peu gros, frais et assez joli, l'air froid, mais aimé généralement; il aime le gros jeu, comme tout le monde ici; mais, il est fort riche. Sa mère, qui est une Suédoise fort aimable, est petite-nièce de la première femme de Pierre I" et fille de Mme Lapouchkin à qui l'Impératrice Elisabeth a fait donner le knout, couper la langue et envoyer en Sibérie et qui était si belle.
Si Tournay se dépeuple, je ne sais pas trop pourquoi maman y reste ; elle me mande que l'air n'y est pas bon pour sa santé. Je ne puis pas croire qu'elle veuille retourner à Paris ; la position des choses et ce qu'on doit attendre de l'avenir, ne sont pas séduisants. Mande-moi ses projets, si tu penses les pénétrer. Elle voit, ainsi que moi, que les choses s'embrouillent, et ce n'est qu'avec un sabre qu'on pourra couper le nœud brouillé qui augmente chaque jour d'un autre côté.
L'agrément du séjour aux Pays-Bas pour les Français dépendra beaucoup de la réponse que feront l'Empereur et l'Empire aux menaces de F Assemblée. Si elle est ferme, je suis bien sur qu'on peut être tranquille à Tournay ; mais si elle est un peu vague ou
mollette, rien n'encourage Taudace comme la faiblesse et je ne réponds pas d'une incartade qu'on motiverait sous quelque prétexte. Au reste, mon cœur, je suis si loin que je ne puis juger que par aperçus et tu es mieux à portée de savoir à temps ce qui en sera.
L'Impératrice a eu un peu de colique, le jour de Noël et depuis ce temps, un débordement de bile; elle a diné seule depuis, je ne sais pas si elle paraîtra le jour de l'an. Le froid est très fort, à vingt-deux degrés au-dessous de la glace. J'ai pourtant été hier en traineau, mais, seulement un quart d'heure, et quoique j'eusse bien frotté mon visage avec de la neige avant, je commençais à sentir le froid aux joues, car pour le corps, les mains et les pieds, ils étaient si bien fourrés que j'étais comme dans ma chambre, avec un bonnet fourré, qui cachait mes oreilles; mais, le froid est comme des aiguilles. Avec cela, l'air qu'on respire est si pur qu'il fait du bien; au premier moment, on le sent donner du ton aux poumons, et produire une sensation agréable. Il fait le plus beau soleil du monde, mais sans aucune chaleur et la nuit est claire à pouvoir lire sans lumière. La neige n'est pas glissante comme en France et les chevaux vont comme sur un chemin de sable bien fin et bien battu; mais, cette blancheur universelle est d'un triste à mourir.
La plupart des maisons sont d'une bonne chaleur
égale. Le hasard a voulu que j'aie dîné et soupe dans deux maisons où il ne faisait pas chaud, car ici, par la manière dont les poêles sont construits, ce n'est pas le feu que Ton fait le jour qui chauffe les chambres, mais celui de la veille. Les poêles, qui sont très multipliés, sont construits avec beaucoup d'art et consument peu de bois ; ils ne commencent à chauffer la chambre que quand le bois ne brûle plus; pour lors, on ferme une machine et la chaleur, concentrée dans beaucoup de tuyaux de brique, se répand d'une manière charmante et se maintient tellement, que jamais on ne voit sur les vitres les glaces qu'on voit en France le matin aux fenêtres.
Charles de Sombreuil m'a écrit par le courrier; il me mande que les hussards du régiment sont toujours excellents, quoiqu'il y ait beaucoup d'officiers très mauvais. J'ai fait tous mes sacrifices; quelquesuns m'ont coûté Rocroy et mon régiment; mais, pourvu qu'un jour, on les fasse valoir à mon Tintin, je suis plus que consolé. Ma tendresse pour toi, la tienne, sur laquelle je compte, me dédommagent bien complètement des pertes de la fortune et de la barre mise à ma carrière.
Les événements ont mis ma philosophie en pratique, et je ne connais plus de malheur que de vivre loin de toi. Avec dix mille livres de rente, qui probablement ne nous manqueront pas, on vit avec sa famille quand on a le courage de ne pas rougir de sa
pauvreté et qu'on n'a pas de reproches à se faire. Espérons de mettre un jour en pratique un genre de bonheur peut-être plus doux, plus vif, plus bonheur enfin que celui que nous montrait le grand monde et le tourbillon où nous étions entraînés. Tu troiives ma tète vive, j'en conviens ; mais je me plais à exercer sa vivacité, à prendre mon parti sur le présent et à imaginer un avenir où nous puissions être heureux à peu de frais; mais, pour cela, il faut être ensemble. Je t'embrasse mille et mille fois et nos chers enfants ; parle de moi à maman et à mon oncle.