janvier
J'ai reçu hier, mon cher cœur, ta lettre du 21 décembre et deux lettres des 20 et 25 août, qui avaient été adressées à Prague, et ont fini un peu tard par m'être renvoyées. Quelque vieille que soit leur date, j'ai vu avec plaisir l'expression de ta tendresse. Je suis contrarié du dérangement dans les postes, qui arrive de ton côté. Pour ici, j'ai le bonheur qu^elle'è sont exactes, surtout depuis la gelée ; elles arrivent même le matin au lieu du soir ; mais, cela ne les fait pas distribuer plus tôt. •
Le froid est très violent, il a été hier à vingtrb.uit
degrés et aujourd'hui, il est à trente-quatre; avec cela, on en souffre peu. Je suis même sorti à pied hier et avant-hier, mais pas loin; pour en traîneau, c'est difficile. On commence, en sortant, par se laver le visagiB avec la neige et on fait la même cérémonie en rentrant.
Les nouvelles d'hier nous ont confirmé que l'Empereur avait écrit au Roi pour lui déclarer qu'il avait donné des ordres au maréchal Bender, de faire marcher des troupes contre les Français qui entreraient dans l'électorat de Trêves ou autre terre de l'Empire. Le roi de Prusse a aussi, de son côté, chargé M. de Goltz de faire une déclaration dans le même goût au ministre français, et le roi de Suède a rappelé son ambassadeur. On dit aussi que M. Simolin (1) revient ici par congé; tout cela commence à marcher. L'Impératrice m'a dit toutes ces nouvelles en chantant : Ça ira! mais, sur un autre air.
J'ai dîné hier avec elle ici, le jour de l'an, en grand gaja. Nous avons été servis en vermeil et après le souper^ les grands maréchaux ont porté un vçrre à rimpératrice et au Graiïd-duc. Celui-ci s'est levé, ainsi que nous tous et, après avpir fait une grande révérence, nous avons bu à la santé de l'Impératrice. Elle a bu ensuite à la nôtre et nous sommes restée debout pendant ce tempK; après quoi, nou$ nous
. (i) Ambassadeur de Russie on France. . .: .
Digiti
sommes rassis en même temps que le Grand-duc.
Il y avait huit jours que je ne Tavais vue à cause de son incommodité. Elle m'a demandé si je l'avais trouvée changée; mais, elle ne Test point du tout et a fort bon visage. Elle vit de régime et a fort peu dîné. Nous avons mangé un melon qui vient des bords de l'Oxus en Perse ; il est énorme et excellent. Le tour était un peu gelé; mais, je n'ai jamais rieu mangé de si bon; il avait le goût d'un excellent melon de France avec le fondant et le frais du melon d'eau. Il a été cueilli à douze cents lieues d'ici et est venu en traîneau. On mange ici des raisins, des asperges et toutes sortes de fruits qui viennent d'Astrakan, qui est à cinquante-trois lieues d'ici. L'Impératrice m'a envoyé des asperges qui sont fort grosses, mais toutes blanches; elles sont aussi bonnes qu'en France dans la saison. Il y avait aussi des cerises, mais médiocres et plusieurs espèces de pommes qu'on dit excellentes; mais, je n'en fais pas cas.
Il estétonnantcombienlesdistancessontpeude chose dans ce pays-ci où l'on voyage vite et à bon marché. On voit même les femmes aller passer quatre jours à Moscou, qui est à cent quatre-vingts lieues d'ici et tout le monde est étonné que je n'y aie pas encore fait cette promenade, Moscou étant fort curieux à voir, et par sa grandeur et par la qualité de noblesse et des gens riches qui l'habitent, où la manière asiatique est plus conservée qu'ici. J'avoue que, quelque curieux
que je sois, à moins que je ne passe par Moscou pour revenir, ce qui n'allonge que d'environ cent lieues, et où le chemin de traînage étant meilleur, on ne met pas plus de temps que par Riga, je ne veux faire de voyage que pour me rapprocher de mon amie ; c'est mon seul vœu et celui de tous les jours. Non, noH, mon enfant, ne rougis pas d'aimer tendrement celui qui t'aime cent fois plus que sa vie ; sois sûre que je le mérite et que ce funeste éloignement a encore augmenté, si possible, le désir que j'ai, de te consacrer uniquement le reste de ma vie !
La comédie de société vient à la mode. Chez la princesse Mentchikoff , on va jouer la Soirée orageuse et r Espérance villageoise. Je suis admis à tout; mais, je ne suis de rien. Je ne sais pas si je t'ai mandé que la représentation des Trois Sultanes avait très bien réussi. La jeune comtesse Pouchkin a joué Roxelane avec succès; elle n'est pas jolie mais bien faite et pleine de talents. Elle a chanté, dansé et joué de la harpe et, comme la fête était pour son père, on a choisi cette pièce pour montrer ses talents, car, d'ailleurs, la pièce est un peu leste. Elle a joué avec tant de décence qu'il faut, ou qu'elle soit bien ignorante, ou qu'elle en sache bien long. Il y a un prince lousoupoff, fort riche sénateur, quarante ans, qui voudrait l'épouser; mais, je vois qu'elle ne s'en soucie pas. Les parents laissent au prétendant toutes les occasions de plaire à leur fille ; mais, je doute qu'il en tire un grand profit.
L'autre troupe de société est en vacances jusqu'après les couches de la princesse Galitzin qui n'attend que le moment; elle ne sort plus. Je devais diner hier chez elle si je n'avais pas été à la cour; elle est fort jolie et même la plus jolie femme d'ici. Elle a beaucoup d'esprit; mais, elle est tellement détestée qu'elle est isolée même dans le grand monde; il faut convenir aussi qu'elle est méchante et n'épargne personne ; je n'en voudrais ni pour femme, ni pour maitresse, ni pour amie. Le prince Potemkin en était fou; elle se moquait de lui. Ceux qui la haïssent le plus ne lui reprochent que de la coquetterie ; elle a été élevée à Paris et allait beaucoup chez les Garaman. Sa belle-sœur vient de venir de Moscou pour ses couches ; elle est fille du prince de Géorgie. Elle a été superbe, des yeux^immenses ; mais, elle est si maigre et a l'air si usé, que je préfère la laideur à cette beauté-là ; elle a l'air d'être lente et douce ; je ne sais pas si elle est aimable.
J'ai soupe hier chez le grand chambellan, avec sa nièce la comtesse GoUovyn, dont je t'ai parlé; elle a l'air du bonheur; elle aime son mari à la folie et lui l'aime aussi beaucoup. Ils font plaisir à voir; mais< cela m'attendrit. Elle a bu hier à ta santé; elle meurt d'envie de te connaître. Elle a bien envie que son mari quitte le service pour ne plus se séparer d'elle* Il le fera si elle le veut; mais, je crains qu'il ne s'en repente et ne s'ennuie. Avec beaucoup moins de soli-
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dite que toi, car elle s'engoue et se détache de ses amis avec facilité ; avec moins de bonté, car elle aime à donner des coups de patte et avec moins d'esprit, c'est la femme d'ici qui a le plus d'analogie avec toi, honnête, aimant son mari, ses devoirs, son enfant, de taille agréable sans être une beauté, pleine de talents et douce dans la société.
Une fois le carême fini, il sera difficile de vivre dans les petites sociétés. D'abord, il y aura souvent Ermitage, et puis le Grand-duc va donner des fêtes à Caminiostroy, qui est une maison de campagne, qu'il a sur la rivière et où on va sur la glace et pour le reste, il y a toujours des bals et des concerts. Les vendredis, il y a le club de la noblesse où tout le monde va; on y danse ; on y joue. J'y ai été vendredi dernier, je m'y suis ennuyé, je n'irai pas ce soir, j'aime mieux aller souper chez le général Zouboff dont j'ai beaucoup à me louer et qui ne va pas au club. Adieu, mon cher cœur, j'embrasse tendrement mes enfants et leur mère ; bien des choses à maman et à mon oncle ; soigne-toi !