‹ Lettres à sa femme 1784-1792; avec une introduction et des notesChapitre 6 sur 15 · A^NEE · texte numérisé non relu

A^NEE

vait envoyer quelqu'un ici! Le froid est pourtant trop rigoureux pour pouvoir partir; le thermomètre se soutient toujours entre dix-huit et vingt-quatre degrés au-dessous de la glace. Cela n'empêche pas de se promener tous les jours. Hier, j'ai fait faire une perruque qui me cache les oreilles et je t'assure que je souffre très peu du froid et il me reste un bien-être toute la journée, d'avoir pris l'air le matin.

Je suis fâché que maman tienne toujours au projet de se fixer en France. Une secousse comme celle-ci se fera sentir longtemps, et il sera bien difficile de trouver de sitôt la paix et la tranquillité. Mais, il ne sera pas dit, mon cher cœur, que je ne sois pas capable d'autant de sacrifices que toi. Si pour moi, tu consens à quitter un pays, jadis charmant et aujourd'hui odieux, dès qu'il y aura possibilité de sûreté et que ce sera un moyen de te plaire, je compterai pour peu de chose ma répugnance à y rentrer. Mais, songe un peu que si je reste en France, il sera bien difficile de suivre le projet charmant de tout quitter et de ne vivre que pour nous; que par faiblesse, par amour-propre je ne pourrai pas répondre de moi, si je suis au milieu du tourbillon des affaires et qu'on me dise que je puis être nécessaire ou même utile. Une fois éloigné et un grand parti pris, je suis sûr d'y tenir; mais jamais, non jamais, je ne parlerai de droits! Ceux qui sont chers à mon cœur, les seuls que je réclame, c'est de suivre ton avis , après t'avoir bien expliqué mes

motifs. Mon seul but est de te rendre heureuse. C'est le moyen «ûr et unique de l'être moi-même; c'est d'après le malheur que nous éprouvons tous deux de l'absence, c'est en pensant à celui que tu éprouverais, si je courais des dangers, que j'ai pris le parti de m'éloigner de tout et de vivre pour toi; mais, je me sens encore de la force ; je suis encore capable de travailler. Si les circonstances t'empêchent d'approuver mon plan, fais-en un autre; mais, ne soyons pas pris au dépourvu. Évitons l'indécision et l'incertitude. Pour tout quitter, vivre pour soi, pour ses enfants, il faut sortir de France, surtout après y être entré les armes à la main, après avoir sollicité et obtenu des secours. En y restant, il faut tâcher d'y jouer un rôle et de soutenir sa réputation et, dans ce dernier cas, à combien de contrariétés, d'absences forcées, d'occupations désagréables et pénibles ne serons-nous pas condamnés? Oisif en France, j'y passerais pour inutile; je ne pourrais être d'aucune utilité à personne, pas même à mes enfants. En m'exilant volontairement d'un pays où j'ai eu des places, ma considération reste entière et, distrait par rien, je puis m'occuper avec succès à former le caractère de mon fils, qui est le plus précieux legs que je puisse lui laisser. La médiocrité de notre fortune hors de France est un mérite de plus; l'opinion qu'il n'eût tenu qu'à moi d'être riche, dédommage des richesses. En France, au contraire, tout me rappelle la privation des agré-

ments que nous avons perdus, si ce n'est pour moi, c'est pour toi et s'il faut travailler pour en avoir de mêmes, rappelle-toi les contrariétés du Conseil de la guerre; et, peut-être, serons-nous destinés à en éprouver de plus grandes !

Je t'assure, mon cher cœur, que c'est bien à froid que je discute et je te jure par toi-même que, quelque parti que tu choisisses, j'y souscris. Mais, songe qu'il faut qu'il soit pris, je ne dis pas irrévocablement, parce qu'il peut arriver des événements imprévus, qui le changent, mais assez fermement pour éviter le moindre mouvement d'indécision.

Dans la position des choses, je dois être content que mon séjour ici ne me coûte rien; je serai bien plus content d'avoir peu dépensé et d'avoir rempli ma mission d'une manière satisfaisante, que si j'avais rapporté un trésor. Sénèquc, millionnaire, écrivait sur le mépris des richesses. J'ai sur lui l'avantage de les mépriser en les regrettant. Je voudrais être riche pour t'envoyer mon portrait par Lampi; je voudrais être riche pour te combler de présents, pour chasser l'ennui de l'uniformité par des fêtes, par des spectacles arrangés uniquement pour t' amuser; mais, pour moi, tu le sais, im petit jardin, quelques livres et un cheval suffiront à mon bonheur, pourvu que je sois avec toi .

Mon fils! je t'aime bien. Maman me mande qu'elle est contente de toi et cela me fait bien plaisir, je vou-

drais bien l'embrasser et tes petites sœurs que j'aime bien aussi et quand je le pourrai, je reviendrai bien vite vous apporter des joujoux. En attendant mon retour, soyez bien obéissants à maman ; aimez-la bien, et parlez-lui quelquefois de votre papa qui vous aime tant de tout son cœur, vous embrasse et vous donne sa bénédiction !

Mon retour est toujours incertain; je sens qu'il tient à celui qu'on enverra ici, car on ne peut pas laisser Pétersbourg sans personne ; cela aurait mauvaise çrâce vu la conduite parfaite de l'Impératrice.

Adieu, mon cher cœur.

9/20 janvier 1792.

Je ne me lasse pas, mon cher cœur, de t'écrire et quoique, depuis hier matin, je ne fasse que cela et que je t'aie écrit ce matin, je veux te mettre au fait de tout ce qui se passe.

Sur là démarche insolente de l'Assemblée auprès du Roi et la condescendance de ce malheureux prince à déclarer la guerre à son oncle, parce qu'il donne asile à ses frères, l'Électeur de Trêves a écrit à l'Empereur et au roi de Prusse. Le premier, craignant que le protectorat de l'Empire ne lui échappât et ne fût

conféré à Timpératrice de Russie, s'il ne défendait pas les droits des princes qui le composent, s'e^t décidé à promettre protection à FÉlecteur et a envoyé des ordres au général Bender, de s'opposer par la force à toute violation de territoire de la part des soidisant patriotes français. Il a, de plus, fait remettre une note officielle à M. de Noailles à Vienne et a écrit une lettre au Roi, par laquelle, en rendant justice à ses bonnes intentions, il est obligé de convenir qu'il n'est pas le maitre de faire exécuter ses ordres et qu'en conséquence, il vient d'en donner pour opposer la force à la force.

Cette conduite est un peu en contradiction avec la croyance qu'il a affichée, de la liberté du Roi; mais, cette assurance funeste qu'il n'avait pas, et qu'il affichait en Europe, avait, je crois, un motif caché et que voici, mais pour toi seule, mes liaisons avec la cour de Vienne ne me permettant pas d'en convenir : Les ministres de Vienne, malgré l'alliance, détestent toujours la France et regardent l'abaissement de la maison de Bourbon comme le plus sûr moyen d'élever celle d'Autriche où le nombre des princes est extraordinaire. Il résulte de là, que si l'Empereur regarde le Roi comme prisonnier et les actes qu'il fait comme nuls, il doit secourir son beau-frère et son allié, en aidant le Roi à reprendre son autorité, sans exiger d'autres dédommagements que, tout au plus, les frais extraordinaires que cette protection lui pourrait

coûter. Si au contraire, l'Empereur regarde le roi de France comme libre, il n'a rien à faire pour lui rendre son autorité, puisqu'il l'a abandonnée volontairement. Mais, s'il ne redresse pas les torts faits aux princes de l'Empire en Alsace, chose que l'Empereur sait bien qu'il ne peut pas, ce sera cependant à lui qu'il s'en prendra, il lui dira : Vous êtes libre et vous manquez aux traités, je vous déclare la guerre et je garderai tout ce que j'aurai pris, soit en Lorraine, en Alsace ou en Flandre; je ne veux pas me mêler de vos querelles particulières et intérieures; mais, je profite pour vous attaquer de ce que vous êtes sans troupes et sans argent, parce que vous avez enfreint les traités.

Cette conduite ne fait pas honneur à la loyauté de ceux qui la tiennent; mais, le profit reste. Orosmane a raison quand il dit :

Si j'eusse étd vaincu, j'eusse été criminel.

Cette marche, qui me semble évidente, eût pu être découverte et déjouée, si quelqu'un de plus adroit, soit dit entre nous, que Jules (de Polignac) avait été chargé de la commission de Vienne, que Flachslanden aurait faite à merveille; mais, il n'a pas voulu y rester subalternement avec l'autre, comme de raison. Voilà le motif qui a fait que, quand tous les souverains de l'Europe ont regardé le roi de France comme prisonnier, et qu'il était évident à tous les yeux, que

ses démarches étaient forcées, TEmpereur a déclaré qu'il était libre et a ajouté que la Reine lui mandait de ne rien faire, ce qui se trouve faux, Madame Elisabeth ayant écrit à ses frères de n'en pas croire un mot.

La Chose (Fersen) vient de mander à Stedting que le 31 décembre, Bombelles, l'aîné, partit de Bruxelles pour venir ici avec des lettres du Roi et de la Reine pour l'Impératrice, pour le roi de Suède et pour le roi de Prusse, afin de les remercier de leurs bons offices et leur peindre leur véritable position. Je viens en conséquence d'écrire par ce courrier pour tacher qu'on laisse ici Bombelles et que je puisse revenir. Ce que je crains, c'est que les princes ne veuillent pas de lui, à cause de la fausseté de sa conduite à Milan, quand il a trahi le comte d'Artois pour le baron de Breteuil. Il est fâcheux que ce soit lui qu'on ait envoyé au lieu d'un autre qui n'aurait pas fait difficulté.

Te voilà au fait comme moi-même de la position des choses; tu peux juger combien j'attends avec impatience l'arrivée de cet émissaire qui nous apportera l'explication d'une foule d'énigmes. Adieu, mon cher cœur ; tu recevras peut-être cette lettre-ci un peu tard, parce que je recommande au comte François d'Escars de ne te l'envoyer que par une voie bien sûre .

Je t'embrasse et mes enfants de tout mon iîœur.

On vient de me dire que Bombelles devait rester

ici comme chargé d'affaires du Roi, mais, à l'insu de l'Assemblée. Si cela est, j'ai mandé aux princes que je ne croyais pas convenable que je reste et j'ai demandé à partir sur-le-champ. Si mon congé est accordé, je pourrai être au mois de février dans tes bras. Quel bonheur!

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