‹ Lettres à sa femme 1784-1792; avec une introduction et des notesChapitre 8 sur 15 · janvier · texte numérisé non relu

janvier

J'ai reçu hier, mon cher cœur, ta lettre du 2 janvier. Elle m'a affligé; tu prends l'indécision des circonstances pour des contradictions ! Faut-il te renouveler le serment que je te fais depuis mon séjour ici, que je ne néglige aucun prétexte, aucun moyen de partir, dès qu'ils pourront être employés sans manquer à la confiance que les princes m'ont témoignée et à ce qu'ils doivent à l'Impératrice. C'est précisément parce que nous ne savons les événements ici que longtemps après leur arrivée, qu'il est impossible de mander d'avance ce que je ferai.

Je croyais que Bombelles pourrait me remplacer ici; point du tout! Il y est arrivé avec des instructions, sans doute contraires aux miennes, puisque, depuis trois jours qu'il est arrivé, je n'en ai pas

entendu parler. Il m'a apporté une lettre de La Chose, qu'il a envoyée chez Stedling^, sans même dire de la part de qui. La Chose me demande de partir le plus tôtqueje pourrai d'ici, pour aller te joindre. Mais, outre que ce serait manquer aux princes et à l'Impératrice, je suis sûr que, dans cette circonstance, elle ne le permettrait pas. Je n'ai pas attendu l'arrivée de Bombellés pour insister pour qu'on me laisse partir, et j'ai donné de 1res bonnes raisons. Je suis fâché que Bombellés, en affectant de m'éviter, ne puisse me permettre de lui supposer la même façon de penser que moi. Cela fait déjà un mauvais effet dans la ville. Au reste, je t'apporterai les minutes de ma correspondance, et tu verras si je mérite les reproches que tu me fais, de ne pas faire bien les démarches nécessaires à mon retour.

Quant à fixer le terme de mon séjour, c'est impossible. Je t'ai dit et je répète que quand je me suis chargé de cette commission, j'étais seul; elle était nécessaire, et un refus était aussi peu convenable que possible. Cependant, si j'avais prévu à cetle époque une aussi longue absence, je m'y serais refusé. Mais, une course de six semaines, dans une bonne saison, dont on aplanit tous lés obstacles, aurait eu très mauvaise grâce, surtout près d'un prince intéressant et malheureux et qui n'a pas de récompense à donner. Tu sais toi-même ce qui a retardé successivement mon départ et tu dois sentir ce qui, dans ce moment-

ci, m'empêche de suivre le conseil de La Chose, avant d'en avoir obtenu la permission.

Ce qui me fâche, c'est que tu sépares mon bonheur du tien ; c'est une preuve d'humeur qui me fait de la peine, surtout quand tu la places après la question de te mander positivement le jour de mon départ de Russie. C'est comme si tu voulais forcer maman de te dire le jour qu'elle retournera à Paris ! Je ne puis répondre à cette question que tu me faissans cesse, que par la même réponse : Demain je partirai, si je le puis sans manquer à mon devoir et si les princes et l'Impératrice ne le défendent pas ; je suis prêt, ma voiture est prête et si un courrier me rend ma liberté, je pars !

Mais, consulte tout le monde, vois ma position, plus délicate peut-être aujourd'hui qu'il y a huit jours , et juge si tu oserais me conseiller d'abandonner ce que j'ai entrepris ou de fixer à nos princes jusqu'à quel jour je voudrais leur rester utile, tandis qu'eux-mêmes sacrifient à leur gloire leur repos et qu'ils sont peutêtre errants et proscrits sur la terre, cherchant quelqu'un qui ose leur donner asile! Eh bien ! mon amie, t'aimant à la folie, te préférant atout l'univers, mais voulant laisser à mes enfants la réputation intacte de fermeté dans mes principes, je sens que je suis si touché de la situation de nos princes, si désireux de servir une cause que je trouve belle, noble, désintéressée, que, pour aller combattre près d'eux les scélérats qui les persécutent, je m'arracherais de tes bras,

je m'en arracherais de force. Suppose que, pour te plaire, ce qui est mon premier vœu, je parte d'ici malgré eux, n'aurais-je pas à réparer, et lorsque les circonstances m'auraient forcé à leur déplaire et peutêtre à nuire à la cause, ne devrais-jepas leur prouver, en m'exposant encore davantage, qu'en cédant à l'amour, je n'ai pas renoncé à l'honneur.

Ce que tu me mandes, mon cher cœur, me prouve ta tendresse et ne m'afflige que par la peine que tu éprouves; je pardonne ton injustice en faveur de ton cœur; mais je te demande de me parler toujours avec franchise et la peine que j'éprouve à cet égard est plus que compensée par le plaisir que me fait ta confiance.

La Chose m'a mandé qu'il t'écrivait pour sa bague. Il me paraît tout à fait livré au parti Breteuil, j'en suis fâché, car c'est celui de l'intrigue; mais, il est entraîné et déteste Galonné.

Depuis trois semaines, le froid se soutient; les courses en traîneau sur la Neva ont commencé depuis lundi. Je ne les ai pas encore vues; elles sont d'abord après dîner et tous ces jours-ci, j'ai eu beaucoup d'affaires. Hier, j'ai été chez l'Impératrice et à une comédie russe de sa composition, qu'elle m'expliquait à mesure et qui a beaucoup d'intérêt. Elle m'a fait présent de la traduction en allemand et nous la traduirons un jour en français.

Le sujet est un trâcassier qui brouille l'intérieur le plus excellent par de petits mots qu'il lâche tour à

tour à chacun et qui rend les uns jaloux des autres, méfiants, excepté une femme qui, insensible aux flatteries et aux méchancetés, finit par démasquer le tracassier et le fait chasser. La fille épouse son amant, les valets se raccommodent et tout rentre dans Tordre . L'auguste auteur de la pièce y a ajouté un caractère ridicule et neuf, c'est l'oncle de l'amoureux, qui oublie tout d'un moment à l'autre; elle m'a dit l'avoir connu. Il y a dans la pièce plusieurs choses qui tiennent aux usagées russes.

Je te prie de me mander aussi ce que tu sais des nouvelles ; tes lettres m'arrivent exactement et il s'en faut bien que les autres correspondances aient pour moi le même intérêt, ni la même exactitude. Embrasse mes enfants, remercie bien maman de la manière dont elle est pour nous. Les princes me promettent de s'occuper de mon oncle; mais, que peuvent-ils dans l'affreuse position où ils sont?

Adieu, cher cœur, aime-moi toujours et compte à jamais sur ma tendresse. Je t'embrasse mille et mille fois.

3 fé\Tier-23 janvier.

J'ai reçu, mon cher cœur, ta lettre du 10 janvier. Chacune de tes lettres me fait éprouver vivement, et

du plaisir et de la peine. Le malheur que j'ai d'être loin de toi augmente par sa durée et le chagrin qu'il te cause et, d'un autre côté, la crise est telle que je sens que ce n'est pas le moment de partir. Nos malheureux princes sont donc obligés de disperser la noblesse qui s'était ralliée autour d'eux, pour ne pas compromettre les États des souverains qui leur avaient donné asile ! Qui sait si cette condescendance n'augmente pas l'audace des factieux qui attribuent à la timidité ce qui est au contraire un effort de courage, et s'ils ne seront pas forcés de s'éloigner euxmêmes, pour rassurer les habitants, qu'on effraie et qu'on séduit en même temps?

La situation est cruelle et tu sens que ce ne peut pas être dans le moment où les circonstances deviennent si critiques, que je serais capable d'abandonner le poste qu'ils m'ont confié et d'où ils peuvent espérer des secours et de bons avis. Tu me mandes que tu me trouves digne d'être aimé de toi; mais, songe que je le serais moins si je n'étais capable de grands efforts et qu'aucun ne m'est aussi pénible que celui de vivre loin de ce que j'aime.

Le marquis de Bombelles est établi ici. Il vient me voir souvent. Mais, je ne le mène pas dans le monde. Il est très honnête et fort aimable; mais, il me semble qu'on le trouve trop parlant, et que bien reçu partout, il n'est fêté nulle part.

Depuis quelques jours, je ne reste pas aux grandes

assemblées; j'y fais une apparition, et je vais passer la soirée dans de petites sociétés. Je compte suivre ce train de vie jusqu'à ce que j'aie des nouvelles et qu'on me mande sur quel pied on désire que je sois. Il est difficile de changer de manière, quand on en a pris une première au lieu qu'avec le parti que j'ai pris, je pourrai obéir à tel ordre qu'on me donne sans paraître changer. Celui de tous ceux qu'on pourrait me donner, qui me plairait davantage, serait celui de partir et je promets bien que je ne me le ferais pas dire deux fois.

J'attends avec impatience des nouvelles de Coblence. Le prince de Nassau est allé à Vienne et à Berlin. On dit ici que le comte de Ségur a été fort mal reçu à cette dernière cour (1) .

Je t'assure que je voudrais bien être plus vieux du temps où je dois être dans tes bras; mais, aussi, si j'y suis une fois, je ne m'exposerai guère à ce que je souffre d'être séparé si longtemps de tout ce que j'aime.

Je t'embrasse mille et mille fois et mes chers enfants ; bien des choses à maman et à mon oncle.

(1) Le comte de Ségur était ambassadeur de France en Prusse.

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