février
L'Impératrice, mon cher cœur, vient de me donner un bouquet charmant pour ma fête, en nommant mon fils cornette dans les gardes à cheval, ce qui donne le rang de capitaine. Cette place n'oblige pas de rejoindre et l'avancement y est si rapide que dans huit ou neuf ans, Valentin sera colonel, rang qu'on ne peut pas perdre en passant dans un autre service, et qui lui assure un avancement plus rapide que nulle part ailleurs. De plus, nous ne serons pas obligés de l'envoyer en garnison à quinze ans et, jusqu'à l'âge de vingt ans, nous pourrons .le garder sous nos yeux.
Pour te donner une idée de cette place, tu sauras que les plus grands seigneurs du pays passent par le rang de bas officier et qu'ils ne deviennent cornettes qu'à leur rang, ce qui les mène au plus tôt à treize ou quatorze ans; qu'il n'y a d'étrangers dans les gardes à cheval que les fils des princes souverains d'Allemagne, et parmi les Russes, les plus grands seigneurs, ou les fils de ceux qui se sont distingués. Il n'y a que trois enfants dans le corps ; le petit Ribeaupierre, dont le père a été tué au siège d'Ismaïl, et dont la veuve a été demoiselle d'honneur de l'Impératrice il y a dix ans; l'autre, le fils du prince Schouwaloff qui en a quatorze, et Valentin.
L'Impératrice ne fait pas les grâces à demi. Elle a ordonné qu'on fît faire sur la mesure du comte Soltykoff qui est à peu près de Tàge de notre fils, un uniforme complet que j'enverrai par le premier courrier et pour que son entrée au service de Russie ne soit pas une charge à sa famille, elle ajoute mille ducats pour faire son équipage.
Tu n'as pas idée de l'effet que cette grâce a fait ici ; voici ce qui y a donné lieu. Je parle souvent du désir que j'ai de te rejoindre, de toi, de nos enfants. H y a quelques jours, l'Impératrice me fit quelques questions sur Valentin et sur nos projets; je lui répondis que les circonstances ne permettaient guère d'en faire d'avance, mais, que je le destinais à servir, sans savoir quelle puissance, peut-être dis-je la Russie, si on veut un jour de lui, afin qu'il puisse acquitter la dette que son père a contractée par les bontés qu'on y a pour lui. Il n'en fut plus question. Avant-hier à dîner, il ne fut question de rien. En sortant de table, l'Impératrice rentre chez elle et un moment après, pendant que nous étions à causer devant la cheminée, le général Zouboff sortit avec un papier à la main qu'il me remit en me disant que je ne serais peut-être pas fâché de remettre ce papier de la part de Sa Majesté au général de Soltykoff le colonel des gardes à cheval de l'Impératrice (l).
(1) J'ai donné dans la préface des Mémoires la traduction du brevet impérial qui nomme le jeune Esterhazy, cornette aux garde» à cheval.
Comme ce papier était écrit en russe, le prince Baratinsky le lut et me dit que c'était Tordre pour recevoir le comte Valentin, fils de Valentin Esterhazy, comme cornette dans les gardes à cheval. Je fus surle-champ chez le prince Soltykoff, et lui remis Tordre. Il me fit compliment et me demanda Vàge de mon fils qui a un mois de moins que le sien. Le soir, Sa Majesté ordonna de faire faire Tuniforme sur ta taille du petit Soltykoff et elle m'a fait verser les mille ducats.
J'avais été hier à la cour pour la remercier. Elle n'a pas paru et je suis parti. Quand elle a su que j'étais venu, elle m'a envoyé inviter à dîner et on est venu me chercher ici pour aller dîner dans son intérieur; mais, j'étais allé voir Stedting qui est un peu malade. Je vais retourner aujourd'hui chez elle pour tâcher de la voir et de faire mes remerciements. Le Grand-duc et la Grande-duchesse m'ont fait faire aussi leurs compliments par le prince Kourakin qui était avec eux à Paris.
Pense bien que cette grâce est une bague au doigt, qui n'oblige à rien et assure à mon fils un avancement plus rapide qu'à aucun autre service puisqu'il sera peut-être colonel à VsLge où, ailleurs, il serait sous-lieutenant et qu'à cette époque, il pourra passer à tel autre service avec le grade qu'il aura alors en Russie. Son brevet va être expédié et je le mettrai dans la caisse avec Tuniforme. Il y aura les bottes, les éperons, le chapeau, le sabre, enfin tout; on y tra-
vaille à force. Ajoute à cela la manière dont cette g^ràce a été accordée. De toi à moi, les mille ducats sont venus à propos, car les fonds baissent et il est difficile d'en demander aux princes qui sont euxmêmes dans l'embarras.
Nous attendons ici Nassau avec impatience ; il attend à Vienne le retour du courrier qu'il a expédié à Coblence, et je le suppose à présent à Berlin.
On nous a mandé que l'Empereur donnait le Brisgau pour asile aux émigrés qui avaient été obligés de quitter l'Électorat de Trêves. Il est sûr que l'Assemblée a mal payé la condescendance qu'il avait eue pour elle.
J'espère que le petit malaise de notre officier russe n'aura pas de suite, et que son habit lui va bien. Pclach Soltykoff me parait un peu plus grand et il a un mois de plus, et mince comme lui. Tintin aura l'air d'un singe habillé, avec ses bottes et son grand chapeau. On m'a déjà envoyé plusieurs cocardes pour lui. Mon Dieu! que je voudrais le voir. Je t'envoie une lettre pour lui où j'ai eu soin de mettre l'adresse. J'étais bien plus vieux que lui quand j'ai été fait officier, et je me souviens encore du plaisir que j'ai eu à lire l'adresse de la première lettre que j'ai reçue; encore y a-t-il loin d'être sous-lieutenant de hussards à être, tout d'un coup, capitaine de cavalerie. Sais-tu qu'un régiment, ici, vaut cinquante à soixante mille livres par an? Ce pays-ci est à présent le seul où on
puisse faire une véritable fortune ; mais, il est affreux à habiter à cause du climat et de Téloignement, et cette ville-ci est d'une dépense incroyable. Aussi presque tous ceux qui l'habitent se ruinent-ils; ils vont ensuite passer deux ou trois ans dans leurs terres et il n'y parait plus.
La comtesse Branicka, veuve du prince Potemkin, et dame d'honneur de l'Impératrice, est arrivée hier. Mme Polzansky qui avait été maîtresse de Pierre III et qu'il voulait, dit-on, faire impératrice, est morte hier soir d'une forte indigestion ; je t'en ai parlé dans une de mes lettres.
Adieu, cher amour, je te quitte pour aller à la cour tâcher de faire mes remerciements. Je t'embrasse mille fois et nos chers enfants ; bien des choses à maman. Adieu, amour, je te couvre de baisers.